


De quoi s’extasier devant la panoplie des instruments de torture figurant au menu des geôles syriennes! C’est que les officines des divers services de moukhabarat n’avaient pas chômé pendant plus de cinquante ans de dictature prorogée. Alors, pour exercer leurs talents pervers, arracher des aveux à leurs victimes et surtout intimider la population, les tortionnaires du Baas avaient le choix entre le « doulab », le « ‘abd al-aswad » et le « bisat al-rih ». Difficile de départager les supplices, mais le deuxième de la liste est d’une telle perversité qu’Amnesty International n’avait pas manqué de le décrire dans son Rapport de 1984 en ces termes : « La victime, ligotée, est assise sur un appareil qui, lorsqu’on le branche, lui introduit une lame de métal chauffée dans l’anus ».
Notez bien la date ci-dessus et dites-vous qui était au pouvoir à Damas. Et pour cause, il y en a qui, au Liban, sont nostalgiques du régime de Hafez el-Assad et qui, pour rehausser le prestige de cet autocrate, vont jusqu’à dénigrer la prestation de son fils Bachar qui n’a pas été, d’après eux, à la hauteur de la mission qui lui a été confiée par son géniteur.
La Stasi est-allemande pour coach!
Un constat préalable : les diverses branches des moukhabarat, piliers du pouvoir instauré à Damas, avaient été encadrées, sinon formées, par la Stasi est-allemande, de sinistre réputation. Et ce, depuis les années 1960 à la chute du mur de Berlin ! Mais là a joué la différence de culture entre les deux services de renseignement et de répression (1).
En effet, les agents de la Stasi trouvaient que leurs homologues syriens avaient opté pour un modèle de torture spectaculaire et systématique et que leur modus operandi s’était caractérisé par une brutalité débridée et une « violence sadique immédiate ». Tandis qu’eux, en artistes raffinés des bords de la Spree et de l’Elbe, privilégiaient « la destruction psychologique, la surveillance et le chantage ».
C’est dire que même à l’aune des normes est-allemandes, les procédés du clan Assad étaient d’une férocité excessive, gratuite et inutile. À cet égard, les archives de la police politique de l’Allemagne dite démocratique et populaire, ayant été dépouillées par chercheurs et universitaires, laissent entendre combien la « praxis syrienne » était commandée par des logiques vindicatives, claniques et confessionnelles qui n’avaient pas cours derrière le rideau de fer (2).
La torture, marqueur d’identité du régime
Non seulement les détenus étaient à l’agonie mais également tout un peuple, un peuple dans lequel il fallait étouffer par la terreur et l’intimidation toute forme d’opposition et toute velléité de dissidence. En janvier 2025, se fondant sur plus de 2000 témoignages, la Commission d’enquête des Nations Unies sur la Syrie a publié un rapport, « The Web of Agony » dénonçant la pratique systématique de la torture par le pouvoir en exercice. En donnant libre cours à leurs instincts, voilà à quoi se livraient les exécuteurs des basses œuvres : « Le tabassage, les chocs électriques, les brûlures, l’arrachage des ongles, les viols et autres violences sexuelles, le refus de soins médicaux et les tortures psychologiques ». Et c’est sans parler des détentions arbitraires et liquidations de masse.
Les procès de Damas ou l’heure du jugement
Une page est tournée ! Les survivants du régime pénitentiaire syrien s’expriment désormais librement sur les réseaux sociaux. Bientôt les audiences des tribunaux prendront le relais des podcasts pour nous détailler des horreurs commises dans les centres de détention. Du parti Baas en Syrie comme en Irak, on ne retiendra que l’oppression, l’épouvante et les crimes. Ce n’est pas à l’époque de Saddam ni à celle des Assad que les libertés ont eu le loisir d’éclore !
Et comme on ne pourra jamais se figurer Hitler sans Auschwitz-Birkenau, ni Staline sans le goulag, on ne pourra guère évoquer Hafez ou Bachar sans l’infamante torture !
1-John O. Koehler, “Stasi: The untold story of the east German secret police”, Basic Book, 1999.
2- Sophia Hoffmann, “Intelligence fields: The relations of the East German Stasi and Syrian Mukhabarat” (1960-1990), Publications du Leibniz-Zentrum Moderner Orient, Berlin.