

La maladie dont souffre le pays n’est pas seulement la milice du Hezbollah, quoiqu’elle constitue le défi le plus important, ni les autres milices, ni les groupes armés dans les camps palestiniens, ni l’absence de souveraineté, ni la corruption sempiternelle depuis l’époque de la Mutasarrifiyah (1862 - 1915).
Cette maladie, qui est le déracinement de la culture de l’État et de l’État régalien, infecte les mentalités et y prolifère depuis l’occupation baathiste syrienne.
Elle s’est exacerbée plus tard, et s’est cancérisée sous l’hégémonie du Hezbollah.
Depuis 21 ans celui-ci, à tous les niveaux de sa hiérarchie, et là où il se trouve dans les institutions, s’acharne à modeler les mentalités et les rendre soumises, et utilise ces institutions comme bouclier sociopolitique et sécuritaire à son profit.
L’État et ses institutions se retrouvent ainsi défigurés et tout officiel qui n’adopte pas le discours de la «résistance» est qualifié de «traître» et d’«agent sioniste»; également les pays amis où vivent des centaines de milliers de Libanais naturalisés ou non, doivent être qualifiés d’ennemis et leurs représentants évités ou boycottés sous peine d’accusations de connivence avec l’impérialisme. Le Liban devrait, selon cette culture répandue, s’isoler du monde arabe et du monde occidental.
Pour les non admirateurs du Hezbollah, le Syndrome de Stockholm s’installe et se banalise, face à cela les champions du fait accompli ne trouvent mieux à faire que jouer le «pragmatisme» insipide.
En contrepartie, la vague qui s’oppose drastiquement au parti armé, responsabilise «l’État profond» pour notre situation. Celui-ci est par définition classiquement affairiste, alors qu’en réalité ce dont nous souffrons est «l’État carapace», ou «l’État masque du Hezbollah».
Faire endosser ce qui se passe à «l’État profond» est donc simpliste. De plus, déresponsabiliser les sommets de la hiérarchie de l’État, et les positions intermédiaires entre cette hiérarchie et les gouffres profonds, est erroné.
La culture de l’État voulue par les pères fondateurs du Liban moderne depuis un siècle, avait été instaurée peu à peu par une classe élitiste d’abord sous le mandat français, puis sous les présidents et gouvernements successifs jusqu’en en 1975.
On peut, en effet la constater en relisant les journaux de l’époque et en récapitulant comment était le quotidien d’avant-guerre. Il y avait certainement en ces périodes, un État et des institutions qui fonctionnaient malgré leurs lacunes, faiblesses et défauts. Celles-ci avaient pris leurs véritables dimensions durant les quatre premiers mandats présidentiels après l’indépendance, mais le laps de temps était insuffisant pour atteindre la maturité sociopolitique requise au niveau de tous les citoyens, surtout après quatre siècles de culture sectaire sous le régime des «millet» de l’Empire ottoman.
Depuis 1975 les Libanais sont avides d’un État de droit souverain, le recherchent toujours, mais une grande majorité ne savent plus ce que c’est.
Les institutions de l’État, au lieu qu’elles ne soient au service des citoyens, sont devenues des instruments de pouvoir, d’hégémonie et d’enrichissement.
Nombreux trouvent cela routinier et vivent «normalement» avec. De plus, le concubinage de l’État avec la milice pro-iranienne est devenu une obligation aux yeux des supporters du Hezbollah, et banal au niveau des autres.
Pour renverser la vapeur et remettre les choses à leur place, il manque des hommes d’État, des vrais, et non pas de simples représentants de confessions, qui souvent sont issus du populisme.
La diversité confessionnelle est une réalité, mais sa gestion ne pourrait être du ressort des médiocres. Les élites dans chaque confession ou dans chaque parti sont une nécessité dans ces circonstances.
Le président de notre parlement n’en est pas un au sens classique du terme. Il exerce un véto sur le pouvoir exécutif et une hégémonie sur l’administration de l’État pour faciliter les affaires de ses proches et partisans. Il gère le parlement beaucoup plus comme une «Loya Jirga» ou conseil tribal, et beaucoup moins comme une équipe qui légifère et qui discute des visions et des plans d’action face aux défis stratégiques, preuve en est l’absence tonitruante du parlement concernant la guerre Hezbollah-Israël depuis 2023.
Le Premier ministre à son tour est presque étranger aux décisions sécuritaires et militaires. Notre gouvernement, quoique ses ministres sont qualifiés, ressemble peu à une équipe de travail qui pose les problèmes collectivement et élabore des solutions.
Une politique étrangère claire n’est pas apparente, de même qu’une stratégie de négociations avec l’État hébreu, refusées par une partie du pouvoir exécutif et législatif.
Le président de la République multiplie ses prises de positions, mais ne réussit pas à jouer le rôle de chef d’orchestre constitutionnel.
Les attaques et diffamations qu’il subit ne sont pas contrecarrées par des mesures institutionnelles de poids. De plus, les politiciens, les chefs de clans et de milices, et les caissons de résonance, se disputent les écrans et les colonnes pour affirmer qu’ils sont pour ou contre les négociations avec Israël, et ceci s’arrête au stade des prises de positions.
Les plaintes contre «l’État carapace» sont justifiées mais insuffisantes. Ce sont les actions qui manquent de la part d’hommes d’État.
Les pays de la région qu’ils soient amis, ennemis ou adversaires, mettent les bouchées doubles pour assurer les intérêts de leurs peuples et sortir avec les moindres dégâts de la crise régionale.
Chez nous, si les affaires continuent à être gérées de la sorte, les solutions seront projetées de l’extérieur, sinon on sera condamné à se limiter à gérer le quotidien.
Pour finir, ce qui a été dit à propos de l’État de droit et l’État régalien relève peut-être de l’utopie, mais si l’on ne vise pas très haut, non seulement on risque de faire du sur place, mais de glisser très bas.