


Une potence avait été dressée par des manifestants devant le palais de justice de Damas. Nous sommes le dimanche 27 avril dernier, dans la capitale syrienne: une foule compacte était présente à la première audience des procès censés statuer sur le sort des criminels du régime déchu de Bachar el-Assad. Les manifestants criaient vengeance: ils n’auraient pas hésité à mettre en œuvre leur propre justice! C’est dire l’ambiance générale surchauffée qui pourrait jeter le discrédit sur le cours des développements à venir. Un tribunal spécial pour la Syrie, sur le modèle de celui institué pour l’ex-Yougoslavie, aurait suscité moins d’appréhensions.
Tout cela n’augure rien de bon pour la communauté alaouite qui a tenu les rênes du pouvoir pendant plus de 50 ans et à qui on attribue la responsabilité de la répression qui fit des ravages dans la population.
État des lieux
Aussi fallait-il s’attendre à ce que le système judiciaire syrien actuel reflétât la situation du pays qui n’a pas fini de panser les plaies de la guerre civile. Cette dernière est omniprésente dans l’esprit des survivants et ses péripéties hanteront longtemps encore individus et groupes divers.
Un autre facteur qui ne joue pas non plus en faveur de l’équité ni en faveur de l’apaisement : la justice syrienne, prise dans son ensemble, n’avait plus été « souveraine » depuis la prise du pouvoir par le parti Baas. En effet, depuis les années soixante du siècle dernier, les magistrats étaient à la botte du régime et c’est tout dire ! Cinq décennies de sujétion au régime des Assad, père et fils, n’allaient pas générer une classe de magistrats intègres, professionnellement habilités à juger et farouchement indépendants.
À cela ajoutons, comme le dit un observateur, que la machine judiciaire s’est constituée, en ce moment précis, autour d’une « constellation hétérogène de mécanismes : des processus nationaux de justice transitionnelle sans précédent, des initiatives locales de recherche de vérité, souvent informelles, à la fois réactives et fragiles, des promesses de futurs procès, ainsi qu’une diversification inédite de l’activité judicaire internationale ».
Une justice à deux vitesses
En effet, il ne faut pas oublier que les procès des criminels du régime déchu avaient démarré en Europe avant que ne se fût tenue, le mois dernier, une première audience à Damas. C’est qu’en vertu de la « compétence universelle » certains pays d’Europe ont pu poursuivre des crimes qui n’ont pas été commis sur leurs territoires. Si la France a lancé des mandats d’arrêt contre Bachar el-Assad, son frère Maher et d’autres encore, les tribunaux allemands de Coblence, de Stuttgart et de Francfort n’ont pas hésité à condamner des responsables syriens à des peines privatives de liberté, dont deux à perpétuité.
Heureux hommes que ces fugitifs qui avaient comparu devant la justice européenne : ils ne risquaient pas la peine de mort et leurs conditions de détention restent autrement plus acceptables que celles prévalant dans les prisons damascènes.
La loi du talion?
Raison de plus de craindre l’exercice de la loi du talion lors de ce qu’il convient désormais d’appeler les « procès de Damas », procès qui détailleront les horreurs du régime renversé. La prochaine audience se tiendra le 10 mai : elle aura à statuer sur le sort du général de division Atef Najib, cousin du président Bachar el-Assad et ancien chef de la sécurité politique à Deraa, berceau du soulèvement de 2011.
Alors, comment assurer la sérénité dans les prétoires lorsque les méfaits de ce bourreau d’enfants auront été divulgués dans le détail ? Et dans quelle mesure le pouvoir d’Ahmad al-Chareh pourra-t-il contenir la vague de fond qui, d’Alep, à Homs et Hama, exige de dresser sans délai les potences sur la place Marjeh?*
*Cette même place où furent pendus en 1916 les nationalistes arabes, et en 1965 l’espion Élie Cohen.