

Depuis l’émergence du conflit arabo-israélien, le Liban a cherché avec constance à se prémunir contre un glissement total dans le brasier des guerres ouvertes, en adoptant une politique articulée autour de deux piliers : être le dernier État arabe à signer un accord de paix avec Israël, et demeurer un «pays de soutien» à la cause palestinienne plutôt qu’un «pays de confrontation» qui porterait seul le poids de la guerre. Cette approche découlait de la nature singulière du Liban, de ses équilibres subtils et de sa composition politique et sociale qui ne saurait absorber des conflits prolongés dépassant ses capacités et ses ressources.
Cet équilibre a toutefois commencé à vaciller progressivement avec la montée en puissance de l’action des fedayin palestiniens armés, lorsque de vastes régions du Liban-Sud se transformèrent en ce que l’on appela le « Fatehland », avec le soutien de forces islamiques et de gauche. Le Liban entra alors dans une nouvelle phase de division, d’autant que le régime d’Assad sut exploiter cette réalité et la mettre au service de ses projets régionaux, faisant du pays une scène ouverte aux guerres et aux règlements extérieurs.
Au fil des années, les noms et les visages changèrent sans que le tableau d’ensemble ne se modifie ; les organisations palestiniennes sortirent de scène pour laisser place à l’influence iranienne exercée par le Hezbollah, et le rôle syrien s’effaça au profit de Téhéran qui s’empara des leviers politiques et militaires. Mais la différence fondamentale tient à la nature du lien entre l’Iran et le Hezb : il ne s’agissait plus d’une simple alliance d’intérêts, mais d’une relation doctrinale et organique profonde, ce qui rendit l’opération de découplage entre la décision libanaise et le projet iranien extraordinairement complexe.
La région connaît aujourd’hui de grandes transformations qui redessinent les équilibres ; avec le retour du président Donald Trump à la Maison-Blanche, les données internationales se sont modifiées. Sur le plan intérieur, l’élection du général Joseph Aoun à la présidence de la République et la désignation du docteur Nawaf Salam pour former le gouvernement ont fait naître l’espoir d’une reconquête de la souveraineté étatique, après des années d’effondrement et d’hégémonie armée.
C’est dans ce contexte que le projet d’un dialogue avec Israël a été mis sur la table, après que Téhéran eut fermé les portes à toute solution et conduit le pays au bord de l’implosion générale. Il est désormais manifeste que la perpétuation du statu quo signifierait l’isolement définitif et dévastateur du Liban ; aussi la nouvelle autorité considère-t-elle que le salut passe par la consolidation de l’autorité de l’État, la concentration du pouvoir de décision en matière de guerre et de paix entre les mains des institutions légitimes, et le retrait du pays du jeu des axes régionaux.
Cette orientation se heurte cependant à des obstacles intérieurs ; les relations entre le président de la Chambre Nabih Berry et la présidence de la République traversent une tension croissante, Aïn el-Tiné ressentant que le processus de négociation outrepasse les ententes traditionnelles. La position du Hezbollah apparaît quant à elle plus complexe encore depuis que son pouvoir souverain a migré vers les Gardiens de la révolution iraniens, ce qui subordonne tout dialogue interne aux calculs de Téhéran et à ses négociations avec Washington.
L’autorité libanaise affirme aujourd’hui son refus d’arrimer le destin du pays au train de la négociation irano-américaine, convaincue que le Liban ne peut continuer à servir de carte de pression pour des puissances extérieures. Dans ce qui pourrait fonder une nouvelle trajectoire politique, une rencontre entre des délégations libanaise et israélienne est attendue à Washington, dans ce qui constitue une tentative sérieuse de reconquérir le statut d’« État normal ».
Le Liban se trouve aujourd’hui à un carrefour historique : soit le retour à la logique de l’État, de la souveraineté et des institutions, soit le maintien en otage des armes et des axes extérieurs qui n’ont légué aux Libanais que destruction et effondrement.
Le Liban parviendra-t-il à briser les chaînes de « l’arène » pour entrer dans l’ère de l’« État » ?