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Opinion

Quand le vol devient un «trou financier»

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Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié avr. 30, 2026 - 20:43

Le Liban n’a pas sombré à cause d’un dysfonctionnement dans les chiffres, mais parce que les significations et les valeurs se sont effondrées.

Soudain, l’argent des gens spolié n’a plus été appelé vol, mais « trou financier ». Il n’y a plus eu de responsables, seulement des « pertes ». Et il n’y a plus eu de victimes, mais des « déposants » à qui l’on demande de comprendre la situation et de participer à l’absorption des coûts.

Ce n’est pas seulement une question de langage. C’est le cœur même du combat.

Quand un crime est réduit à un terme comptable, le débat devient technique plutôt qu’éthique et juridique. La question est soustraite au champ de la justice pour être versée dans celui de la gestion, du « qui a volé ? » au « comment distribuer la perte ? ». C’est là que commence le grand glissement : les victimes se transforment progressivement en acteurs de la solution, et non en détenteurs de droits.

Ce qui s’est passé au Liban n’était pas une tempête financière passagère. C’était le résultat d’un complot ourdi par un système intégral : un État qui s’est endetté sans limites, une banque centrale qui a orchestré les illusions, et des banques qui ont accumulé des profits pharaoniques avant de fermer leurs portes au visage de leurs déposants. Et pourtant, les solutions proposées aujourd’hui commencent par les poches des citoyens, et non par les foyers du dysfonctionnement.

Des plans se présentent sous des titres « réalistes » ou « sauveteurs », alors qu’ils ne sont en substance qu’une redistribution des pertes, et non un traitement de leurs causes. On demande aux déposants d’accepter l’effacement d’une partie de leurs avoirs, ou leur conversion en actions dans des entités dont la valeur reste indéfinie. Même les propositions qui semblent moins sévères — comme l’idée d’un fonds souverain où seraient logés les actifs de l’État — ne sont pas sans danger, non à cause du concept lui-même, mais à cause de ceux qui le géreraient. C’est pourquoi cette idée demeure ambiguë et périlleuse tant qu’elle n’est pas assortie d’une condition élémentaire : qui garantit la transparence, et qui rend des comptes ?

La contradiction fondamentale tient à ce que celui qui réclame transparence et réforme judiciaire propose dans le même souffle de confier les actifs de l’État à un système qui n’a jusqu’ici prouvé aucune capacité de transparence ni de responsabilisation.

Pour ma part, le problème ne réside pas seulement dans les solutions, mais dans l’ordre des priorités : commençons-nous par la responsabilisation, ou sautons-nous par-dessus elle ?

Comment peut-on parler de « gouvernance » et de « gestion éclairée » des actifs de l’État, dans un pays qui n’a pas encore réussi à mener un seul audit sérieux, ni à demander des comptes à quiconque pour l’effondrement ? Comment croire que ce qui n’a pas pu être préservé dans les banques le sera dans un fonds ? N’est-ce pas là transférer la perte des bilans bancaires au corps de l’État lui-même, c’est-à-dire à la société tout entière ?

Plus grave encore, c’est le fait de sauter par-dessus un principe fondamental : aucune solution durable ne peut être bâtie sur l’ignorance des responsabilités. Le débat, dès lors, ne relève plus seulement de l’économie, mais aussi du droit. Car le Liban n’est pas en dehors du monde ; il est engagé par des conventions internationales de lutte contre la corruption, notamment la CNUCC, qui place sans ambiguïté la question du recouvrement des avoirs pillés et la responsabilisation au cœur de tout parcours réformateur.

S’il y a eu corruption, il ne suffit pas d’en gérer les conséquences ; il faut la dévoiler, en responsabiliser les auteurs, et recouvrer les fonds détournés. Les États sont tenus de s’efforcer de récupérer les avoirs volés ou transférés par des voies illicites, sans qu’il soit possible de faire l’impasse sur la détermination des responsabilités : qui a pris les décisions ? qui en a profité ? qui a couvert le tout ?

Ce qu’il faut, c’est la transparence : toute réforme doit passer par un audit effectif, une justice indépendante et une clarté dans les chiffres.

Je ne suis pas experte en finances, mais je sais qu’il y a une différence entre traiter les pertes et traiter leurs causes.

Autrement dit : avant de demander aux gens de supporter les pertes, un effort sérieux doit être consenti pour récupérer ce qui a été transféré ou dont on a profité par des voies illégales. Et avant toute restructuration du système bancaire, il convient d’identifier ceux qui en ont abusé.

Mais le plus grave n’est peut-être pas dans le contenu de ces propositions, mais dans leur timing.

Dans un moment de guerre, d’angoisse existentielle et de négociations cruciales ouvertes sur de longues incertitudes, le dossier des dépôts est rouvert. Non parce que le moment est propice, mais parce qu’il peut l’être pour ceux qui veulent faire passer ce qui ne supporterait pas un débat élargi. Dans les moments d’attention dispersée, la capacité de résistance s’affaiblit, les discussions s’écourtent, et ce qui était inadmissible devient acceptable sous couvert de « nécessité ».

Les questions existentielles ont besoin d’une conscience collective, et non d’un épuisement collectif. Elles ont besoin d’un débat ouvert, et non de la pression du temps et de la peur. Car les solutions imposées dans les moments de faiblesse sont rarement justes.

Cela ne signifie pas que ce dossier peut être indéfiniment différé. Mais la différence est grande entre soumettre une question fondamentale dans le cadre d’un débat national ouvert et l’introduire dans la cohue de la peur et de la fatigue, là où les citoyens se muent en récepteurs passifs.

Les grandes questions ne nécessitent pas seulement des solutions, mais des conditions équitables pour être posées.

Elles ont besoin d’une conscience collective, et non d’un épuisement collectif.

Sinon, toute solution — aussi technique et équilibrée qu’elle puisse paraître — portera en elle la distorsion du moment qui l’a vu naître.

Le problème ne réside pas dans la recherche de solutions, mais dans leur nature et dans l’ordre des priorités. Lorsqu’un plan commence par effacer les droits plutôt que les consolider, et par protéger le système plutôt que le mettre en cause, il ne traite pas la crise : il la reproduit sous une autre forme.

Ce qu’on exige aujourd’hui n’est pas un miracle financier, mais un minimum de justice. Que les choses soient appelées par leur nom. Que les responsabilités soient déterminées.

Qu’une tentative sérieuse soit faite pour recouvrer les fonds.

Sinon, nous serons en présence d’un spectacle familier :

Un nouveau langage, de nouveaux termes, une nouvelle formule… mais le même résultat.

Pas un « trou financier », mais une histoire limpide : des fonds spoliés, et un système qui tente de convaincre leurs propriétaires d’accepter la perte comme un destin.

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