

Une idée tend aujourd’hui à s’imposer comme une évidence dans la vie politique libanaise. Chaque fois qu’il est question de rétablir l’État, de l’avenir du Hezbollah ou de rétablir les équilibres nationaux, le débat finit, tôt ou tard, par revenir à la même question: comment construire une dynamique chiite indépendante?
Il est difficile de contester cette question. Elle paraît logique, voire évidente. Il est naturel que tout projet national ait besoin d’une présence chiite indépendante et qu’il faille mettre fin au monopole exercé par une seule force sur la représentation de toute une communauté. Mais les idées les plus dangereuses ne sont pas celles qui paraissent fausses. Ce sont celles qui semblent si évidentes que nous cessons de les interroger.
Et si le problème résidait dans la question elle-même?
Et si le chemin vers l’État ne passait pas par la construction d’une dynamique chiite, mais exactement par le chemin inverse? Et si cette dynamique chiite indépendante, avec toute la diversité et l’autonomie qu’elle représente, n’était pas le point de départ, mais l’un des résultats naturels de la réussite d’un véritable projet national?
Lorsque la priorité devient de faire émerger des personnalités chiites, de les rassembler, d’investir en elles ou d’en faire l’emblème de cette nouvelle étape, le centre de gravité se déplace, presque à notre insu, de l’État vers la communauté. La politique redevient alors une tentative de réorganiser les équilibres au sein d’une seule communauté, au lieu de redéfinir la relation entre l’ensemble des Libanais et leur État.
C’est là que réside un paradoxe qui mérite réflexion.
Nous affirmons vouloir dépasser le système confessionnel, mais nous faisons partir notre projet politique de l’intérieur d’une communauté. Nous affirmons vouloir construire un État de citoyens, mais nous commençons par chercher des représentants des communautés. Nous affirmons vouloir sortir les Libanais de la logique communautaire, mais nous demandons à chaque communauté de produire son nouveau représentant avant même que le projet national ne commence.
Ce paradoxe n’est peut-être pas intentionnel, mais il mérite d’être réexaminé.
Le Hezbollah n’est pas devenu ce qu’il est simplement parce qu’il a monopolisé la représentation politique de la communauté chiite. Au fil des décennies, il a édifié un système intégré reposant sur la puissance militaire, les services sociaux, les institutions, un récit religieux et des relations régionales. Or, ce système ne peut être affronté par la création d’un autre système confessionnel, plus modéré, mais par la construction d’un État qui devienne la référence naturelle en matière de sécurité, de services, d’économie, de justice et d’appartenance.
La question n’est donc pas de savoir si nous avons besoin de personnalités chiites indépendantes. Nous en avons assurément besoin. La question est plutôt: où les situer?
Au cœur d’un nouveau projet chiite? Ou au cœur d’un nouveau projet libanais?
La différence entre ces deux options n’est pas formelle. Dans la première, ces personnalités se retrouvent investies de la responsabilité de transformer une communauté tout entière, un fardeau que nul ne peut porter. Dans la seconde, elles deviennent partenaires dans la construction d’un espace national capable d’attirer tous les Libanais, parmi lesquels les chiites.
C’est peut-être là que réside l’erreur la plus courante dans la manière d’aborder cette nouvelle étape. Au lieu d’investir dans le milieu qui fait émerger les dirigeants, nous investissons dans les dirigeants eux-mêmes. Au lieu de bâtir des institutions, des organisations, des réseaux locaux, des universités, des syndicats et des municipalités, nous cherchons les visages susceptibles de résumer à eux seuls tout ce long travail.
Mais la politique ne fonctionne pas ainsi.
Les dirigeants ne sont pas à l’origine des projets, ils en sont l’un des résultats. Tant qu’il n’existe pas de milieu susceptible de leur conférer la légitimité et les moyens de durer, ces personnalités demeurent sans assise à la mesure de leur stature, sans instruments à la hauteur de leurs ambitions et sans capacité d’obtenir les résultats que l’on attend d’elles.
Dès lors, la question la plus urgente n’est plus: comment construire une dynamique chiite indépendante?
La question essentielle devient: comment construire un projet national dans lequel le citoyen chiite, tout comme le citoyen sunnite, chrétien ou druze, reconnaisse son espace politique naturel?
Lorsque nous y parviendrons, nous n’aurons plus besoin de fabriquer des personnalités chiites. Elles émergeront d’elles-mêmes.