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Opinion

Holà, les janissaires sont à nos portes!

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Le président syrien Ahmad el-Chareh lors de la cérémonie d’ouverture de la 63e Foire internationale de Damas le 26 août 2026. (AFP)
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Par Youssef Mouawad
Publié août 29, 2026 - 01:29

Ankara la néo-ottomane avance ses pions dans le Bilad ash-Sham! Et ce n’est pas un bombardement israélien de la base aérienne d’Abou al-Dhouhour le 18 août dernier ou de la banlieue de Damas dix jours après, et encore moins les menaces à peine voilées de Tel-Aviv, qui retiendraient la progression turque en direction du sud géographique et le long de la «mer de Syrie» (1).

Tom Barack, ambassadeur des États-Unis en Turquie et émissaire spécial auprès de Damas, aura fort à faire maintenant qu’une rivalité stratégique se concrétise entre Turcs et Israéliens, avec la Syrie et bientôt le Liban comme principal terrain de compétition, voire de confrontation.

Washington, ayant pris acte du recul iranien, doit songer à établir un mécanisme de «déconfliction» entre ses deux alliés que sont l’État hébreu et la république d’Erdogan, dès lors que ces derniers cherchent à remplir le vide abyssal laissé derrière eux par les mollahs iraniens en déconfiture!

 

Une nostalgie d’Europe et une Turquie éconduite

 

On n’en aurait pas été là si le Conseil de l’Union européenne n’avait estimé en juin 2019 que les négociations d’adhésion avec Ankara étaient «au point mort». Car, la Turquie, portée par une certaine nostalgie, avait toujours rêvé d’un destin européen. À deux reprises, les armées du sultan avaient fait le siège de Vienne (1529 et 1683) et, pour rappel, avant de faire de Constantinople sa capitale, le sultanat avait établi son siège à Andrinople (Edirne), en Thrace orientale.

 

Ajoutons à cela qu’à la fin du premier conflit mondial, réduite aux dimensions d’un État-nation, la république turque, puissance régionale incontestable, s’était modernisée sans se désislamiser. Était-ce la raison pour laquelle l’Union européenne lui avait opposé une fin de non-recevoir? Les autorités turques crurent comprendre que l’Europe comptait rester un «club exclusivement chrétien». Alors, pour la faire courte, elles n’avaient plus qu’à s’étendre vers l’Est turcophone et vers le Sud arabophone. Et nous y voici !

 

Le sabre et le goupillon

 

Or le Grand Turc, comme on disait à l’époque où il faisait trembler les Habsbourg, n’est pas un nouveau venu sur la scène du Proche-Orient. Quatre siècles durant, le Bilad ash-Sham avait fait partie de son empire, son identité majoritairement sunnite l’ayant naturellement disposé à agréer le pouvoir du monarque-calife, cette ombre d’Allah sur terre (2).

Rappelons que les Osmanlis avaient abattu le pouvoir mamelouk et conquis la Syrie en 1516. À la fin de septembre de cette même année, Damas fut prise et le prêche du vendredi fut enfin prononcé, dans la grande Mosquée, au nom du sultan Sélim. En ce 2 octobre, la légitimité islamique fut donc acquise au chef auréolé de gloire et, le lendemain, c’est en conquérant victorieux que ce dernier fit une entrée triomphale dans la capitale des Omeyyades.

Deux éléments avaient assis son autorité et emporté l’adhésion des «rayas» dans le Bilad ash-Sham, comme partout ailleurs: la victoire militaire et la communion dans une même foi. En d’autres termes, ce fut «l’alliance du sabre et du goupillon», comme sous l’Ancien Régime en France, et comme en Espagne sous Franco et au Portugal sous Salazar.

 

Et qu’on ne vienne pas nous dire que les mentalités ont changé depuis! Quand allons-nous donc reconnaître que ce sont les deux mêmes leviers qui ont porté Ahmad el-Chareh à la magistrature suprême sur les rives de Barada, à savoir la victoire sur le terrain et sa rigoureuse orthodoxie musulmane?

 

Les accords Sykes-Picot derechef

 

Mais revenons quelque cent ans en arrière et ajoutons que les Syriens, avant comme durant le premier conflit mondial, ne cherchaient guère à faire sécession avec l’Anatolie; ils se seraient accommodés d’une certaine décentralisation où leurs aspirations culturelles auraient été reconnues et leur langue arabe agréée dans l’administration publique.

 

Ils auraient bien accepté une double monarchie à l’instar de celle de l’Autriche-Hongrie, n’était-ce la politique drastique et souvent cruelle menée par Jamal pacha lors des années de guerre. D’ailleurs, ce ne fut pas un soulèvement local (3), encore moins les maigres effectifs arabes de l’émir Faysal, qui mit en 1918 un terme à l’occupation ottomane, mais plutôt l’avance triomphale des troupes alliées, principalement britanniques.

 

Puis, à partir de l’époque mandataire, le nationalisme arabe, livré à lui-même, développa ses idiosyncrasies. Mais ce fut surtout l’abolition du califat en 1924 comme la laïcisation forcée, ces deux marques de fabrique du régime d’Atatürk, qui allaient encore distendre les liens de quatre cents ans entre le monde turcophone et le monde arabophone.

Le parti Baas joua par la suite sur l’inimitié entre Arabes et Turcs, dans l’idée d’enraciner son pouvoir, l’annexion du sandjak d’Alexandrette en 1939 n’ayant pas joué en faveur de la réconciliation entre les deux peuples.

 

Se méfier des engouements subits

 

Tout cela pour dire que le contentieux syro-turc, s’il perdure, peut être résolu dans un climat de fraternité religieuse. La Turquie d’Erdogan, qui arbore fièrement son appartenance à l’islam, est la bienvenue dans une Syrie où cinquante ans durant le pouvoir bassiste a insidieusement persécuté le sunnisme majoritaire et muselé ses dignitaires religieux.

 

Maintenant que l’Iran et la Fédération de Russie se sont retirés sans demander leur reste, la Turquie est supposément la bienvenue. Et l’on rapporte même que de jeunes Syriens en âge de se battre n’hésiteraient pas à grossir les rangs des troupes d’Ankara pour le cas où celle-ci engagerait le fer avec Israël.

 

Cent ans de nationalisme arabe exacerbé n’ont peut-être pas effacé quatre cents ans d’ottomanisme, ni oblitéré mille ans de solidarité religieuse !

 

 

N.B.: Que la Turquie se méfie de l’engouement syrien pour elle! Qu’elle se souvienne du sort réservé à Nasser. En 1958, Damas lui avait fait un triomphe lors de la proclamation de la République Arabe Unie. Et puis, en 1961, ce fut la piteuse désunion!

 

 

1-Historiquement, l’expression «mer de Syrie» ou Mare Syriacum en latin désigne la partie orientale de la Méditerranée située au large de la côte syro-libanaise.

2-Titre emprunté au basileus byzantin, à la chute de Constantinople en 1453.

3- En Syrie, en dépit de la dégradation des conditions de vie en 14-18, on n’enregistra ni émeute significative, ni intifada, ni fitna contre le Turc. Et même que les officiers, les intellectuels et les grands bourgeois qui s’étaient ralliés à l’émir Faysal, étaient traités de renégats dans les grands centres urbains comme Alep, Homs, Hama, Damas, etc.

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