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Opinion

Si ce n’est la Syrie, c’est la Turquie et vice-versa!

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Une carte ottomane datant de 1909, à l'époque où «Tarablus ash-Sham» était un sanjak (division administrative ottomane) séparé du Mont Liban, mais sous la juridiction du vilayet de Beyrouth. (Wikimedia Commons)
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Par Youssef Mouawad
Publié août 8, 2026 - 14:31

Après avoir été adoubé à Washington, voilà que fin juillet le général Joseph Aoun se faisait introniser à Ankara, une capitale qui l’a reçu avec tous les honneurs dus à son rang. Le tapis rouge, la garde présidentielle rendant les honneurs süngü tak et les salves de canon ne furent pas rien aux yeux du militaire de carrière qu’est le président libanais. 

Évidemment, ce n’est pas lui qui irait chercher noise à une délégation commerciale turque comme l’avait fait le président Élias Hraoui au tout début de son mandat.

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La carte complète des sanjaks des vilayets de Beyrouth et de Syrie en 1909. Le vilayet de Beyrouth regroupait les sanjaks de Naplouse, de Saint-Jean d’Acre, du “Bilad al Bechara” (Liban-Sud actuel ou Jabal Amil), la ville de Beyrouth, les sanjaks de Tarablus ash-Sham, et de Lattaquié. La terminologie Tarablus ash-Sham était utilisée pour éviter la confusion avec une autre ville ottomane: Tarablus el-Gharb, la ville de Tripoli en Libye, qui a gardé son nom. (Wikimedia Commons)

Qui se souvient de la prise de bec entre ce dernier et nos hôtes turcs qui, ravis de développer des relations culturelles et économiques avec Tripoli, avaient eu le tort de rappeler les liens historiques entre la Turquie à la capitale du Nord.

On ne sait quelle mouche piqua alors «Abou Élias», qui rétorqua mordicus que le Liban était un État souverain – tiens donc ! – qui n’admettrait pas une résurgence de l’influence ottomane en nos contrées et encore moins une relation privilégiée entre Ankara et une région libanaise au détriment de l’État central.

De cet épisode, certains milieux en firent des gorges chaudes et se gaussèrent de l’incongruité du chef de l’État, alors que les chambres de commerce de deux pays méditerranéens ne cherchaient qu’à renouer les liens d’échange et de prospérité. 

Tarablus as-Sham et le Grand Liban

L’incident était clos depuis belle lurette quand certaines interrogations se rappelèrent à notre souvenir lors de la visite de Chaibani, ministre syrien des Affaires étrangères, à Tripoli, le 2 juillet dernier. 

Vu l’enthousiasme de l’accueil, on laissa entendre que cette ville pourrait souhaiter un destin autre que libanais! 

Rappelons qu’elle avait toujours porté le nom de Tarablus as-Sham et qu’elle fut rebelle au Mandat français, n’ayant pas accepté de gaieté de cœur son rattachement au Grand Liban. 

Mais ne sautons pas trop vite aux conclusions. Les foules sont connues pour leurs réactions épidermiques et Tripoli avait trop souffert de l’occupation baasiste pour ne pas exprimer ouvertement son ras-le-bol et son sentiment de délivrance à la première occasion. 

Dans la foulée du triomphe fait à Chaibani, un Tripolitain de souche avait surenchéri en ces termes: «Si aujourd’hui des troupes turques venaient à défiler dans nos rues, eh bien, elles seraient accueillies dans la liesse générale».

S’il fallait croire cet observateur avisé, les édifices auraient été pavoisés de drapeaux rouges arborant le croissant et l’étoile, ceux-là même des janissaires de l’Empire ottoman.

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Carte de 1913 avec les vilayets de Syrie et de Beyrouth. Au centre, en vert, la Moutasarrifiyah du Mont Liban. (Wikimedia Commons)

Dans cette exclamation, il y avait quelque chose de vrai, même si c’était uniquement de l’ordre du sentiment et de l’exaspération.

Car, encore une fois, la fière cité avait vécu, sous les Assad père et fils, une cruelle subjugation de sa population et une mainmise alaouite sur ses centres économiques vitaux.

Est-ce à dire, pour autant, que la Turquie va s’impliquer au Liban au nom d’un supposé néo-ottomanisme, d’un sultan osmanli occulté ou d’un frérisme musulman?

Impérialisme néo-ottoman ou simple pénétration économique 


Quelles que soient les visées d’Ankara, elles ne vont se concrétiser qu’à travers une politique régionale englobante s’adressant à l’ensemble syro-libano-jordanien. Cela peut susciter craintes et appréhensions chez nous comme ailleurs. 

Néanmoins, il faut garder à l’esprit que si l’AKP, le parti du président Erdoğan, mobilise parfois la glorieuse mémoire ottomane, c’est à des fins électorales et domestiques. Et il ne viendrait pas à l’esprit des élites turques de vouloir restaurer l’Empire des trois continents, l’aventurisme de Poutine en Ukraine ayant donné aux bellicistes une leçon concluante.

Du moins, le croit-on!

D’ailleurs, ne dit-on pas que l’ingérence turque se ferait surtout dans le registre du soft power, la «success story» de l’économie turque constituant un exemple à suivre pour les entrepreneurs du Moyen-Orient? 

Cela est de l’ordre du possible, maintenant que la xénophobie prônée par le nationalisme arabe a perdu de son pouvoir d’attraction et de mobilisation, maintenant qu’on ne tient plus le Turc pour responsable de quatre siècles de retard arabe.

Mais la Turquie ne saurait se contenter des seuls succès commerciaux. Ce n’est ni Singapore ni Dubaï; elle ne saurait se confiner dans un rôle de pôle financier, déjà qu’elle irradie de puissance et que son industrie militaire s’est taillée une quote-part certaine sur le marché international des armes.

La Syrie, relais majeur de la Turquie

N’est-ce pas qu’Ankara est dans les faits le principal parrain du pouvoir d’Ahmed al-Chareh1? Et alors, nous réplique-t-on, cette capitale a beau assurer l’appui militaire, politique et économique, elle ne pourra jamais faire du régime syrien un proxy à sa dévotion. 

D’ailleurs, la politique «omeyyade» est bien partie pour diversifier et approfondir ses relations avec les pays du Golfe. 

Et puis, à la réflexion, on peut toujours compter sur la morgue du Turc pour refroidir le Damascène le plus empressé d’offrir ses services et de collaborer.

Il n’empêche que, dans le présent cas de figure, c’est à travers l’axe Erdoğan-Chareh que la pénétration turque peut être envisagée au Liban, Ankara craignant que les États-Unis n’accordent à Tel-Aviv un trop gros morceau de ce gâteau qu’est le Moyen-Orient, cette zone de l’entre-deux qui peine à se reconstituer. 

Sacrée besogne à la charge du président turc dans le Bilad as-Sham. Celui-ci doit lutter contre l’influence idéologique, militaire, financière et confessionnelle de l’Iran, qui tentera probablement de reprendre pied en Syrie et de réimposer sa loi au Liban. 

Mais si, d’aventure, les mollahs étaient définitivement écartés de la scène, Erdoğan aura à occuper l’espace que leur recul aura laissé vacant. 

Et ce n’est pas tout, car plus la Turquie voudra pousser en direction du sud, plus elle va se retrouver nez à nez avec Israël, ce pays avec lequel les relations se détériorent à vue d’œil et qui est aussi coriace en sa qualité de partenaire qu’en adversaire2.

Pour la faire courte, si le président Erdoğan a raffermi les pas du général Joseph Aoun3, il n’arrête pas de consolider le régime d’Ahmad al-Chareh. 

Alors quand sonnera l’heure turque, la Syrie sera le complément stratégique d’Ankara, son bras armé et pourquoi pas son proxy!



1Cf. la conférence de presse conjointe du 6 août entre le ministre syrien des affaires étrangères Chaibani et son homologue turc Hakan Fidan. 

2Recep Tayyip Erdoğan a déclaré en juin dernier, que la sécurité de son pays «ne commence pas dans la province de Hatay, mais à Alep, Damas et Beyrouth», et que la Turquie ne tolérera pas les illusions de la «Terre promise». Et de plus, il a estimé que «les attaques israéliennes contre la Syrie et le Liban avaient atteint un niveau qui menaçait désormais également la Turquie».

3Lors des entretiens tenus à Ankara, Erdoğan a promis à Joseph Aoun des troupes turques, dans le cadre d’une alliance militaire plus large, en remplacement des troupes de la UNIFIL dont le mandat arrive à expiration en fin d’année. 






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