

«Que vaut la vénération d’un fondateur lorsque son œuvre est défaite par ceux qui se prétendent ses héritiers?»
Nous avons montré dans un précédent article, en commentant le dicton «charité bien ordonnée commence par soi-même», comment l'histoire du Liban oscille constamment entre un égoïsme communautaire interne (le repli sur sa confession au détriment de l'État) et un «altruisme» idéologique externe (la préférence pour des causes régionales au détriment de la patrie).
Dans les deux cas, c'est le projet d'un État libanais démocratique fort et prospère, qui a été sacrifié. Allons plus loin dans l’analyse.
Dans un courrier publié par L’OLJ, l’avocate Carole Chelhot a écrit, au sujet de ce fractionnement mortel, des lignes sévères mais très justes: «La faillite libanaise n’est plus territoriale. Elle est politique, morale et institutionnelle. L’administration a été soumise aux clientèles, les services publics distribués comme des faveurs, le droit négocié selon les rapports de force (…). L’État, qui devait dépasser les communautés, est devenu le butin qu’elles se partagent (…) C’est ici que la mémoire d’Élias Hoayek cesse d’être rassurante et devient accusatrice.
Les maronites aiment l’appeler le père du Grand Liban. Ils célèbrent son nom, invoquent son héritage et honorent sa béatification. Mais que vaut la vénération d’un fondateur lorsque son œuvre est défaite par ceux qui se prétendent ses héritiers ? (…) Combien de dirigeants maronites ont compris que protéger les chrétiens ne consiste pas à affaiblir l’État pour préserver des privilèges, mais à bâtir un État assez fort pour que nul citoyen n’ait besoin d’un protecteur?».
Comment réparer l’éparpillement et les replis identitaires qui retardent l’avènement d’un Liban qui tendrait vers le Grand Liban fondé en 1920?
A chaque communauté au Liban de revoir son parcours. Et peut-être ne serait-il que juste d’entamer cet examen de conscience historique et politique, par les chrétiens, et spécifiquement par les maronites, à l’origine du Grand Liban.
Ils ont été les premiers dépositaires de la vision du patriarche Hoayek. On sait la désolation, voire la consternation du patriarche Hoayek, devant le manque de sens civique dont fit preuve la classe politique de son époque, et l’appel désespéré qu’il fit à la moralisation de la vie publique dans son dernier message à la nation: «L’amour de la patrie».
«Autarcie administrative et pastorale»
Après Vatican II, les maronites et toutes les Églises orientales catholiques ont été exhortées par les papes, en particulier par Jean-Paul II, à travailler dans l’unité et à édifier le Liban avec les communautés musulmanes, dans un esprit de communion et de service.
Peine perdue. Sur le plan politique, le même affairisme, les mêmes intrigues, les mêmes faux calculs se sont poursuivis jusqu’à la catastrophe où nous nous trouvons. Sur le plan religieux, le seul dont ils aient l’entière maîtrise, les Églises orientales ont continué à résister aux exhortations à coordonner leur travail pastoral, leurs projets, leurs aspirations. On a toujours eu l’impression que c’était «chacun pour soi»: «nos» saints, «nos» cérémonies, «nos» retransmissions, «nos» fauteuils, «nos» places d’honneur.
Les plus clairvoyants de ses fils ont eu, depuis des années, le courage de reprocher discrètement à la grande dame des Églises du Liban, «d’avoir joui des privilèges de la création du Grand Liban (1920), sans en assumer pleinement les devoirs; d’avoir planifié pour elle-même et non pour la patrie qu’elle avait fondée; et si quelque bien fut fait par son entremise, de l’avoir fait en esprit de domination, non en esprit de service».
Il est grand temps de sortir de la discrétion et de dire les choses comme elles sont. «S’il n’y a pas la rencontre personnelle avec Jésus-Christ, il y aura un ethnicisme déguisé en christianisme», a affirmé un jour le Pape François, qui pensait peut-être aux Églises autocéphales du monde orthodoxe. C’est à se demander si ce jugement ne s’applique pas aussi aux Églises du Liban vivant sur le même territoire en autarcie administrative et pastorale?
Jeux de rôle et identités d’emprunt
L’accusation devrait s’élargir à l’ensemble des composantes communautaires du Grand Liban. Un siècle ou presque après la mort du fondateur, l’État demeure cruellement «inachevé» (dixit Chelhot) et la citoyenneté étouffée par le communautarisme le plus élémentaire. La faute en est, en grande partie, à un Etat qui a cédé sur son identité et a renoncé, en particulier, à enseigner l’histoire.
Que de Libanais ont grandi sans livre d’histoire, sans mémoire et donc sans le socle de connaissances susceptible de former et d’asseoir leur identité, hormis des bribes glanées autant dans la vérité que dans l’erreur, autant dans les mémoires heureuses que dans les traumatismes communautaires?
Que de Libanais, dont l’auteur de cet article, ne savaient rien du patriarche Hoayek il y encore quatre mois? L’établissement d’une «éducation nationale» était-elle donc de trop? Ou bien une fois de plus, le laxisme a-t-il été confondu avec de la sagesse.
Ce même jugement peut être porté sur cet incubateur de citoyenneté qu’est le service militaire, sachant que l’éducation nationale ou le service militaire ne doivent jamais être considérés comme acquis une fois pour toutes, mais sont à reprendre à chaque génération.
«Le pays des occasions manquées»
D’aussi loin que l’on s’en souvienne, ce sont des identités d’emprunt que les communautés libanaises ont incarné, selon les sollicitations externes ou l’imaginaire historique. Aujourd’hui, c’est la bataille de Karbala qui se rejoue au Liban-Sud.
Certes, la politique est le domaine par excellence de l’ambiguïté, mais on a l’impression que notre histoire n’a été qu’une succession de «remakes», de jeux de rôle catastrophiques. Tout cela parce que les Églises particulières, endormie par le cléricalisme le plus rigide, et l’Etat libanais, dilué par ses oligarques, n’ont pas eu le courage et la volonté politique de nous indiquer où se trouvait le trésor de notre identité humaine et spirituelle, l’idéal de pluralisme, de liberté et de tolérance qui tirait le Liban vers le haut. Sans leur remplir les poches.
Décidément, comme l'affirme un philosophe chrétien ami, «le Liban est, par excellence, la patrie des occasions manquées». Parmi celles-ci, ne l’oublions jamais, des visites nocturnes de la Vierge Marie au-dessus du dôme de la basilique des syriaques-orthodoxes, à Mousseitbé, en 1970.
Une visite céleste couverte de ridicule par le clergé des Églises orientales catholiques, pourtant au fait des apparitions jumelles de la Vierge à Zeitoun (Egypte), en 1968, et de leur retentissement mondial. Ce fut encore un signe d’avertissement que ces Églises refusèrent d’accorder la moindre attention.
«Ce que l’Esprit dit aux Églises»
Mais depuis, la popularisation des enseignements du Concile Vatican II a heureusement développé une plus grande sensibilité du clergé à l’égard de «ce que l’Esprit dit aux Églises». «Trop souvent, a affirmé Hans-Peter Kolvenbach (1928-2016), ancien supérieur général de la Compagnie de Jésus, nous oublions les premiers chapitres du livre de l’Apocalypse où le Seigneur va d’une Église à l’autre pour approuver et désapprouver ce qui s’y passe et surtout pour annoncer ce qui est à venir. Il continue à nous parler surtout en temps de crise par la voix aussi de la Théotokos et de tant d’autres témoins, sans fonction magistrale mais avec une autorité d’En-Haut».
En appliquant le principe de la «charité bien ordonnée», les Églises du Liban doivent enfin comprendre qu’elles disposent de deux leviers pour sauver le Liban et par là-même sa présence chrétienne: leur appui à l'État de droit, en esprit de service et non de «domination» , et leur unité réelle et intransigeante «telle que le Christ l’a voulue et par les moyens qu’il a voulus».
En étant unies, en se mettant au service d'une culture de la citoyenneté libanaise, en évitant tout repli identitaire, même au prix de l’abandon de certains de ses leviers de pouvoir (déconfessionnalisation partielle de la fonction publique ou de la loi électorale comme le prévoit l’accord de Taëf) , les Églises orientales accompliraient leur mission la plus noble: rapprocher le Liban de sa vision fondatrice et faire de la diversité libanaise une force, non une fragilité constitutive. Car si les branches sont corrompues, «la souche est une semence sainte» (Isaïe 6: 13).