


Les sunnites s’étaient trouvés bien seuls quand l’OLP de Yasser Arafat avait embarqué avec armes et bagages, sur des navires français, à destination de la Tunisie. C’était le 30 août 1982 ; Bachir Gemayel avait été élu président de la République et l’armée israélienne allait investir Beyrouth-Ouest.
Avec le départ d’Abou Ammar et de ses contingents qui avaient alimenté la guerre civile et confessionnelle libanaise, une page venait d’être tournée. Constatant l’état des choses, le président Takieddine al-Solh, homme d’État avisé et fin observateur, s’était exprimé avec une amertume, en ces termes: «Les musulmans se sont tant sacrifiés qu’ils en ont péri» (1).
Il entendait par là les sunnites libanais, plus précisément ceux des agglomérations urbaines, qui avaient tant embrassé les causes arabes, qu’au bout du compte ils s’étaient retrouvés défaits et, qui plus est, s’étaient aperçus combien le pouvoir leur échappait!
Dans la foulée de ces événements qui se précipitaient, le quotidien Al-Safir publia un documentaire étalé sur plusieurs numéros sous le titre: «Al-Dahiya, rubᶜu al-Watan»(2).
C’était un coup de semonce qui annonçait l’intervention imminente du groupe confessionnel chiite, autrefois marginalisé, sur la scène libanaise.
Ce ne fut pas sans susciter les appréhensions légitimes des Beyrouthins de souche.
De fait, la communauté duodécimaine allait prendre le relais de la communauté sunnite comme premier acteur musulman sur la scène politique. Et d’ailleurs, avec le déclenchement de l’insurrection de février 1984 menée par le mouvement Amal et le PSP, le journaliste chevronné qu’était Sarkis Naoum n’avait pas manqué de tenir des propos prémonitoires. Il annonça, à qui voulait l’entendre dans les couloirs du quotidien An-Nahar, que le Liban était entré dans «l’ère chiite», Beyrouth-Ouest ayant échappé au pouvoir d’Amine Gemayel!
Et depuis, l’influence du sunnisme politique allait se réduire comme une peau de chagrin tout au long des années quatre-vingt.
Ce courant allait perdre la main au profit d’une autre branche de l’Islam, une branche cadette qui revendiquait ses droits dans les prétoires comme sur les terrains de combat.
Et même que l’arrivée de Rafik Hariri au pouvoir à partir de 1992, qui constitua une éclaircie, n’allait pas suffire à rendre son lustre à un groupe dont l’ascendant politique remontait aux Mamelouks et aux Ottomans.
Les décombres et le «resetting»
On connaît la suite de l’histoire: Mobilisée et fanatisée par l’Iran, structurée par Amal et le Hezbollah, épaulée par le pouvoir alaouite établi à Damas, la communauté chiite s’affirma, il faut l’admettre, face à toutes les autres composantes de la mosaïque libanaise.
Mais, saisie par l’hubris qui n’épargne personne, elle se crut en mesure de jouer dans la cour des grands. Elle allait, entre autres bévues commises, se mettre à dos aussi bien les États-Unis que l’État hébreu, et intervenir militairement dans la guerre civile syrienne: deux erreurs fatales qui allaient la mener droit à sa perte et l’embourber dans des conflits sans issue.
C’est que, le Hezbollah, son bras armé, téléguidé à partir de Téhéran, avait cru pouvoir, en soutenant Bachar el-Assad, maintenir son emprise sur des masses sunnites dévitalisées ou incapables de s’accorder!
Seul un chef charismatique comme Nasser pouvait unir ces dernières et les galvaniser pour les sortir de leur torpeur. Mais ce héros en mesure d’opérer un «resetting» politique tardait à se manifester. Longtemps, le « sufianisme » (3) ou sunnisme politique allait faire le dos rond en attendant des jours meilleurs.
«Sufianisme» et montée en puissance
Mais le destin nous réserve de ces belles surprises et peut renverser les régimes les mieux établis. Aussi le peuple syrien allait-il se débarrasser de l’usurpateur Bachar el-Assad et malheureusement garder une profonde rancune à l’égard de ses agresseurs venus du Liban ou d’Iran.
Ces derniers, appartenant à la nébuleuse chiite, et dont la figure de proue était le Hezbollah, s’étaient militairement impliqués sur les divers fronts de la guerre civile. Avec pour conséquence que, dans l’imaginaire syrien, Damas l’omeyyade s’en retrouvait profanée et que le sang versé réclamait vengeance. Cette soif de rétorsion, ou cette loi du talion, empoisonneront longtemps encore les relations entre le chiisme libanais et le sunnisme de l’hinterland syrien.
Mais en attendant, la maison sunnite, soudain ragaillardie par la défection de Bachar, allait désormais refuser de subir au Liban les avanies qu’elle subissait au quotidien, tant que la dynastie alaouite des Assad trônait à Damas.
Nul empiétement sur sa part réservataire dans l’administration publique ou dans l’appareil d’État n’allait désormais être toléré.
Le « sufianisme » allait lentement et même péniblement se reconstituer, alors que l’Iran et ses proxies étaient occupés ailleurs à guerroyer contre Américains et Israéliens.
Mais cette résurgence sunnite n’impliquait guère que notre président du Conseil allât, sans entraves, reprendre l’initiative de l’action gouvernementale! Une lutte sourde allait être menée à chaque échéance politique, pour faire prévaloir un point de vue sur l’autre.
Et l’hypothèse égyptienne alors?
Or voilà que le 7 août dernier un accord de défense a été conclu à La Mecque entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. On a pu y voir un OTAN sunnite pour faire face à Israël comme à l’Iran. Ce fut sans doute réconfortant pour le « sufianisme », mais il n’empêche qu’un acteur principal manquait à l’appel, et c’était l’Égypte!
Si le pays du Nil se joignait à l’alliance de La Mecque, sa contribution serait indéniable: disposant de la première armée arabe, il apporterait son poids diplomatique, une profondeur stratégique et sa légitimité arabe.
Il constituerait un facteur d’équilibre et certains disent déjà que son entrée dans ladite alliance «empêcherait cette dernière d’être ouvertement anti-iranienne».
Allez savoir ! En tout état de cause, l’Égypte ferait contre-poids à la Turquie, qui a finlandisé la Syrie. Et, last but not least, son nouveau statut susciterait certainement des interrogations à Tel-Aviv dont les relations se détériorent avec Ankara.
En revanche, pour ce qui est du Liban, une Égypte un peu plus impliquée dans le rééquilibrage régional ne pourra que renforcer la position de notre président du Conseil et du pouvoir exécutif en général.
Cependant, son rôle majeur reviendrait à modérer les ardeurs vindicatives des Syriens vis-à-vis d’une communauté confessionnelle libanaise, communauté dont les milices se sont fourvoyées dans un conflit civil qui ne les regardait pas.
Et en ce qui nous concerne, c’est là que Le Caire pourrait se révéler indispensable à notre paix civile !
1) «Tafana al-muslimun hata fanu».
2) Ce qui voulait dire en clair: «La banlieue sud chiite représente le quart de la patrie». Le message était des plus clairs : il fallait désormais compter avec!
3) Le «sufianisme» politique (al-Sufianiya al-Siassiya) se réfère à Muᶜawiya ibn Abi-Sufian, fondateur de la dynastie omeyyade à Damas.