


«Ça suffit!» se sont écriés trois pays qui s’étaient retrouvés à La Mecque le 7 août dernier. La Turquie, le Pakistan et l’Arabie saoudite, trois puissances complémentaires, viennent de constituer un Otan sunnite auquel ne manquerait pas de se joindre d’autres États en quête de protection militaire ou d’un parapluie diplomatique.
L’annonce de la signature dudit pacte a fait naturellement l’effet d’un coup de tonnerre. Et rien qu’à suivre la presse saoudienne de ces derniers jours, on se rend compte de son changement de ton vis-à-vis des mollahs de Téhéran. Finie l’époque où Riyad, capitale du Royaume saoudien, avalait les couleuvres, encaissait stoïquement les provocations iraniennes, et optait pour la résolution pacifique des conflits avec ses agresseurs.
L’argument-massue!
Téhéran n’aurait pu poursuivre dans cette voie malveillante et arrogante à l’égard de ses voisins, les États arabes, n’était-ce la cause palestinienne qu’elle portait à bout de bras, une cause sacro-sainte qui longtemps lui a assuré une certaine immunité. Car ce sont bien l’Iran et son proxy le Hezbollah qui ont poursuivi inlassablement la lutte contre Israël et son projet expansionniste. Qui peut le nier alors que les pays arabes, sunnites de surcroît, n’ont fait qu’enchaîner sur le terrain les défaites de 1948, de 1956, de 1967 et ainsi de suite ? Et même que ces derniers n’auraient pas mieux demandé que de normaliser leurs relations avec Tel-Aviv, si cette capitale avait bien voulu faire quelques concessions, c’est-à-dire leur assurer de quoi sauver la face.
Tout à leur opposé, se tient le monde chiite en Iran comme dans le Bilad ash-Sham. Hassan Nasrallah ne fut-il pas acclamé en 2006 tel un nouveau Saladin par une «rue arabe» qui allait de la Mésopotamie à l’océan Atlantique? N’avait-il pas soi-disant fait reculer l’armée israélienne? C’était lui, et nul autre, qui avait relevé la tête de l’islam. Et, ce faisant, il rédigeait, en versant le sang de ses combattants, un contre-récit qui réhabilitait sa communauté chiite.
Le récit des Croisades et le discours de la «muqawama»
L’histoire médiévale n’est jamais prescrite de la mémoire de nos peuples. Rappelons que la vulgate arabe, s’appuyant sur les chroniqueurs Ibn al-Athir, Ibn al-Qalanisi et Ibn al-ᶜArabi, tient les Fatimides chiites pour responsables de la chute de la Terre Sainte et de Jérusalem entre les mains des Croisés à la fin du XIe siècle (1). Cette tradition ancrée dans les esprits reproche à demi-mot auxdits Fatimides d’avoir cherché à tirer profit de l’invasion franque pour affaiblir les Turcs seldjoukides (2). Dans la foulée, ces trois historiens n’ont pas manqué pas de souligner que c’est la réaction sunnite qui, sous la conduite de chefs comme Zengi, Nour al-Din, Saladin et enfin les mamelouks, allait faire tomber au XIIIe siècle les dernières places franques aux mains de l’islam !
Ce fut ce récit qui allait prévaloir, relayé quatre siècles durant par l’idéologie ottomane, puis par le nationaliste arabe, comme un narratif fédérateur. Jusqu’à ce qu’un jour le khomeynisme fit son apparition sur la scène du Proche-Orient et proclama qu’Israël était à éradiquer de la surface de la terre ! La wilayat al-faqih allait engager une lutte implacable, ponctuée de certains succès, avec l’Israélien, et ne cesser de s’en prévaloir !
Deux récits rivaux donc, le dernier cherchant à démentir le précédent. Au passé peu glorieux, le « fatimisme politique » (al-Fatimiya al-siassiya) allait pouvoir opposer un présent radieux tissé d’héroïsme et de sacrifice ! Et le Hezbollah, épaulé par les autorités iraniennes, allait en faire son leitmotiv sur les ondes.
Un pacte à La Mecque! Oui, mais qu’en tirer?
La rue arabe doit toujours être prise au sérieux, d’autant plus qu’elle se berce aisément d’illusions. En ce moment, elle doit se féliciter d’une résurgence sunnite car depuis Abdel Nasser, Yasser Arafat et Saddam Hussein elle n’a pas bénéficié d’un chef galvanisant les foules. L’image du héros lui a manqué alors que la branche chiite pouvait égrener une liste de martyrs de la cause, allant de Qassem Soleimani à Hassan Nasrallah.
Ainsi donc, cette rue sunnite, qu’on sait vibrante, a connu sur des décennies une perte de vitesse. Et puis, voilà que ce 7 août allaient se dessiner à La Mecque de nouveaux rapports de force, maintenant que la Syrie a échappé à l’axe de la moumana’a et que l’Égypte est restée à l’écart et peut-être dans l’expectative.
Mais un pacte signé à La Mecque, la ville la plus sainte de l’islam, va-t-il rester lettre morte à l’instar de tant d’alliances sans lendemain qui ont émaillé notre histoire contemporaine? Avant de répondre à telle question, un observateur a précisé qu’il ne s’agit pas là de la reconstitution d’un « front sunnite religieux mais plutôt de la réaffirmation de puissances sunnites nationales qui cherchent à reprendre l’initiative stratégique face à l’Iran », comme face à Israël.
Certes, si tout va comme convenu, on assistera à une entreprise de « reconfessionnalisation », qui ne sera cependant que de l’ordre géopolitique. Car, même si le sunnisme va assurer la profondeur historique et sociologique à cette alliance d’États souverains, les intérêts bien compris desdits États prévaudront toujours sur l’idéologie religieuse et la solidarité que commande celle-ci.
À quoi donc s’attendre ? Probablement à un nouveau récit de la même vieille discorde entre les tenants de l’orthodoxie sunnite et ceux de la contestation chiite ! (3)
1-Une accusation qui, à la réflexion, devrait être tempérée.
2- À la veille de l’arrivée des Croisés, se déroulait, entre les Seldjoukides sunnites et les Fatimides chiites, une lutte acharnée pour la domination de la sphère arabo-islamique.
3-Hichem Djaït, La grande discorde, Religion et politique dans l’Islam des origines, Gallimard, 1989.