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Analyse

De l’Ukraine à l’Iran: l'arme nucléaire comme unique police d’assurance?
By
Samir Abdelmalak
Published
juin 19, 2026 - 13:36

L’arme nucléaire n’est plus un simple outil militaire. Elle est devenue le symbole d’une interrogation plus profonde, celle de la sécurité des États dans un monde où l’efficacité des garanties internationales ne cesse de s’éroder. La guerre en Ukraine, la tension persistante autour de l’Iran et la survie de la Corée du Nord malgré son isolement ramènent toutes la même question sur le devant de la scène: comment les États peuvent-ils encore se protéger dans un ordre international de plus en plus instable? L’Ukraine, ou la leçon de l’abandon de la dissuasion L’Ukraine constitue le cas le plus discuté. Après avoir renoncé à son arsenal nucléaire en échange de garanties de sécurité internationales, elle s’est retrouvée confrontée à l’invasion russe. Depuis lors, la question ressurgit avec d’autant plus de force: les garanties politiques suffisent-elles, à elles seules, à protéger les États face aux menaces majeures? La Corée du Nord, la force de la dissuasion par-delà l’isolement La Corée du Nord offre un modèle opposé. Malgré les sanctions et l’isolement économique qui pèsent sur elle, la possession de l’arme nucléaire a rendu le coût de toute frappe contre elle exorbitant. La dissuasion nucléaire s’est ainsi muée en garantie de survie pour le régime et pour l’État, quel qu’en soit le prix économique et politique. L’Iran en quête d’un parapluie dissuasif L’Iran, lui, se tient entre les deux modèles. Il n’a pas proclamé la possession de l’arme nucléaire, mais il cherche à renforcer sa position dissuasive dans un environnement régional agité. De son point de vue, le programme nucléaire s’inscrit dans une stratégie destinée à empêcher toute tentative d’imposer un changement par la force ou de menacer sa sécurité nationale. Une dissuasion qui ne se limite plus au nucléaire Les évolutions récentes montrent toutefois que la dissuasion ne se réduit plus à l’arme atomique. L’Iran détient une carte stratégique à travers sa capacité d’influer sur la circulation de l’énergie mondiale via le détroit d’Ormuz. La Corée du Nord, quant à elle, est parvenue à monnayer ses capacités militaires auprès de la Russie, en obtenant des gains économiques et technologiques. L’Ukraine, de son côté, a réussi à développer des technologies avancées dans les drones et la guerre électronique, technologies qui commencent désormais à susciter l’intérêt d’autres pays. Le Moyen-Orient à la croisée des chemins Au Moyen-Orient, cette réalité impose des questions difficiles quant à l’avenir de la sécurité régionale. Peut-on continuer de s’appuyer sur des alliances internationales mouvantes, ou la région s’achemine-t-elle plutôt vers un renforcement de ses propres capacités de dissuasion, sous des formes diverses, nucléaires et non nucléaires? Liban: l’homme comme source de dissuasion Au cœur de ce débat sur les instruments de la puissance et de la dissuasion, le Liban se distingue comme un cas à part. Sa véritable richesse n’a jamais résidé dans la possession de l’arme nucléaire, ni dans le contrôle de couloirs stratégiques, ni dans le développement d’arsenaux militaires sophistiqués, mais dans la possession d’une autre forme de puissance: celle de l’homme. Les valeurs du vivre-ensemble, la capacité de solidarité dans l’épreuve, ainsi que l’énergie créatrice que les Libanais ont portée à travers le monde dans l’économie, la culture, la médecine, l’enseignement et les arts, ont toujours constitué un capital stratégique conférant au Liban une présence largement supérieure à son poids géographique et démographique. Cette puissance douce, même si elle paraît moins retentissante que les missiles et les flottes, demeure l’un des éléments les plus essentiels à la survie du Liban et à son rôle dans une région qui a plus que jamais besoin de modèles de coexistence et d’ouverture, plutôt que de division et de conflit. La question ouverte La question essentielle n’est peut-être pas de savoir si l’arme nucléaire constitue l’unique police d’assurance des États, mais bien si le monde entre dans une ère où les formes de la dissuasion se multiplient, tandis que la confiance dans la capacité du droit international à lui seul à garantir la sécurité et la stabilité recule peu à peu.

Hors de Beyrouth… mais vers où?
By
Rabih Dandachli
Published
juin 18, 2026 - 18:11

Dans un pays qui subit un effondrement économique sans précédent, une crise financière persistante et une infrastructure en délabrement progressif, la résurrection de l'aéroport de Kleyaat dans le nord du Liban ressemble à un projet qui porte en lui autant d'ambitions que de questions. Mais au-delà de l'enthousiasme politique et médiatique qui a accompagné cette initiative, une interrogation plus fondamentale s'impose: Kleyaat représente-t-il véritablement l'option la plus viable pour le Liban, ou le débat réel autour d'un second aéroport dans le pays n'a-t-il pas encore été ouvert? Il ne s'agit pas ici de s'opposer au projet en tant que tel. Car disposer d'un second aéroport au Liban n'est plus un luxe, mais une nécessité nationale, sécuritaire et économique. L'expérience des dernières années a révélé avec éclat à quel point la dépendance à un seul aéroport expose le pays, que ce soit en temps de guerre, de crises sécuritaires ou face aux pressions opérationnelles croissantes qui pèsent sur l'aéroport de Beyrouth. Le principe fait presque l'unanimité. C'est à une autre question que le désaccord commence : pourquoi Kleyaat ? Et pourquoi maintenant? Sur le plan géographique, l'aéroport de Kleyaat présente des atouts indéniables. Il dispose d'une piste existante, se situe dans une région qui a cruellement besoin de projets de développement, et demeure relativement proche du littoral et des principales artères routières. Mais la géographie seule ne suffit pas à définir les priorités nationales. Lorsqu'un projet d'une telle envergure est mis sur la table dans un État aux ressources limitées, il devient légitime de s'interroger sur la réalité des études de faisabilité économique et stratégique: ont-elles véritablement mis en balance Kleyaat et les autres options discutées depuis des années, à commencer par l'aéroport de Rayak dans la Békaa ? Les partisans de Rayak font valoir que ce site offrirait au Liban un débouché aérien dans la profondeur du territoire, à l'écart du littoral et des frontières septentrionales, et plus naturellement tourné vers l'arrière-pays arabe. La Békaa constitue en outre un nœud géographique qui relie le nord au sud et l'est à l'ouest, ce qui conférerait à tout aéroport implanté dans cette région une dimension nationale susceptible de dépasser les considérations régionales. En face, les défenseurs de l’option Kleyaat soutiennent que le Liban n'a pas seulement besoin d'une infrastructure aéroportuaire supplémentaire, mais d'un projet de développement capable de redonner vie à une région que des décennies de marginalisation ont fragilisée. Le débat glisse alors d'une question économique vers une question politique: l'aéroport est-il pensé pour servir le transport aérien, ou pour rétablir un équilibre de développement entre les régions ? Le problème, c'est que l'État libanais n'a pas encore proposé de vision claire qui réponde à cette question. Les aéroports ne sont pas de simples pistes d'atterrissage, mais des composantes d'une stratégie nationale du transport, de l'économie et de l'investissement. Lorsque les pays qui réussissent construisent de nouveaux aéroports, ils le font au sein d'un réseau intégré qui englobe les ports, les autoroutes, les zones industrielles, les plateformes logistiques et les plans de développement régional. Au Liban, le débat donne parfois l'impression de tourner autour de l'aéroport en faisant abstraction de tout ce qui l'entoure. Et la question du calendrier du projet soulève elle aussi des interrogations légitimes. Le Liban ne fait pas face aujourd'hui à une simple crise du transport ou à une saturation de l'aéroport de Beyrouth, car il traverse une crise financière et structurelle d'une profondeur rare. La dette publique est lourde, les investissements étrangers demeurent timides, et les grandes réformes économiques restent enlisées. Dans ce contexte, la question ne porte plus seulement sur la nécessité d'un second aéroport, mais sur la place de ce projet parmi les priorités les plus urgentes, face aux dossiers de l'électricité, de l'eau, des transports en commun et de la reconstruction. Cela ne revient pas à dire que le projet est superflu. Bien au contraire, il pourrait figurer parmi les chantiers stratégiques les plus importants dont le Liban aura besoin au cours de la prochaine décennie. Mais son succès ne se jouera pas sur la décision de relancer les opérations: il dépendra de sa capacité à s'intégrer dans une vision économique d'ensemble. C'est là que réside le nœud du problème. Le Liban a derrière lui une longue histoire de projets conçus davantage comme des symboles politiques que comme des outils économiques. La compétition entre les régions, les confessions et les forces politiques a le plus souvent pris le pas sur le débat technique et économique. Il est donc nécessaire, aujourd'hui, de poser la question franchement: le choix de Kleyaat s'est-il imposé parce qu'il est la meilleure option pour le pays, ou parce qu'il est le plus compatible avec les équilibres politiques en place? Kleyaat est peut-être effectivement le bon projet. Et Rayak, ou un autre site, pourrait se révéler plus pertinent sur le long terme. Mais le vrai problème ne tient pas au nom du lieu — il tient à l'absence d'un débat national sérieux sur les critères de choix eux-mêmes. Les pays ne construisent pas leurs aéroports en se fondant sur la seule géopolitique interne, ni sur le seul développement équilibré des régions, ni à partir de considérations sécuritaires isolées. Ils le font à partir d'une vision cohérente qui précise où le Liban entend se situer économiquement dans vingt ou trente ans. C'est pourquoi le débat autour de Kleyaat ne devrait pas se limiter au nombre de vols, au volume des investissements ou aux emplois attendus. Il est, dans sa nature profonde, un débat sur la manière dont le Liban prend ses décisions. Les grands projets continuent-ils d'être bâtis selon la logique des équilibres et du partage communautaire, ou le pays a-t-il enfin commencé à faire confiance à la planification stratégique?

Quand le Hezb recrute des enfants et se justifie...
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Mona Fayad
Published
juin 17, 2026 - 13:08

Lorsqu'on interroge le Hezbollah, ou ses proches satellites, sur leur pratique de recruter des enfants — notion que l'Unicef définit avec précision, dans la Convention relative aux droits de l'enfant, comme tout être humain de moins de dix-huit ans —, la réponse oscille invariablement entre quelques registres: ils affirment que les enfants le désirent eux-mêmes, qu'ils sont suffisamment mûrs, ou encore que cette pratique est parfaitement normale et s'inscrit dans la tradition de toutes les révolutions de l'histoire. S'égrène alors un chapelet de références qui nous ramène plusieurs siècles en arrière. On tombe ainsi dans d'innombrables sophismes. D'abord, la définition des tranches d'âge n'a rien d'une donnée fixe : elle varie selon les époques. Il est ici utile de se référer au travail encyclopédique d'Ariès sur l'enfance en particulier, et à l'École des Annales en général. L'enfance en tant que concept n'existait pas au Moyen Âge ; l'enfant était traité comme un adulte en miniature. Il n'y avait alors aucune frontière nette entre le monde des enfants et celui des grands, ni dans l'éducation, ni dans le vêtement, ni dans les jeux. L'intégration précoce dans le monde adulte était la règle, et c'est dans ce cadre que leur enrôlement dans les guerres était «accepté». Mais les normes et les concepts se transforment avec le temps, ce qui signifie que ce qui était jadis tenu pour «naturel» peut devenir moralement et juridiquement inadmissible dans une autre époque. Nous savons bien que le travail des enfants était chose courante à l'ère de la révolution industrielle, et qu'il existe encore aujourd'hui dans les pays les plus démunis. Cela n'a pourtant pas empêché la reconnaissance internationale des droits de l'enfance et de ses besoins en matière de protection et de soin, sur tous les plans — éducatif, sanitaire et psychologique —, afin d'accompagner les enfants vers un épanouissement sain. L'histoire elle-même démontre donc que les sociétés abandonnent des pratiques qu'elles tenaient naguère pour «normales». C'est dans cette logique que l'Unicef a tranché juridiquement, par la Convention relative aux droits de l'enfant: tout être humain de moins de dix-huit ans est un enfant. Ce n'est pas là une opinion culturelle soumise à interprétation, mais une norme internationale et une règle de droit qui impose des obligations légales contraignantes, et fonde les politiques des États et des organisations. Quant à l'argument des révolutions, il n'est pas moins fallacieux: certes, les révolutions ont utilisé des enfants, mais le travail des enfants était alors acceptable lui aussi, l'absence d'instruction était banale, l'esclavage était légalisé, la privation des femmes de leurs droits était non seulement répandue mais ordinaire, et la violence systématique était elle aussi la norme. Tout cela le rend-il acceptable aujourd'hui ? Bien évidemment non. Il y a là un autre sophisme dans lequel ils s'enlisent: mesurer le présent à l'aune des critères du passé, pratique qu'ils étendent du reste à tous les domaines, alors même qu'ils recourent aux produits les plus avancés de la technologie moderne: drones, médias numériques, téléphones intelligents, dont on sait qu'ils ont facilité l'opération des bipeurs aux conséquences désormais bien connues. On ne peut pas vivre avec la technologie du XXIe siècle et justifier ses pratiques sociales par les critères du Moyen Âge. Ce qu'ils opèrent concrètement, c'est une redéfinition de l'enfance : ils vident le mot de son sens contemporain et le remplacent par une définition élastique — «conscient», «prêt», «mature» —, au service de leurs politiques dictées par leur employeur, l'Iran. Ils démantèlent la définition de l'enfance pour la reconstruire selon leurs besoins. Ils convertissent l'enfant d'un «sujet de protection» en un «instrument de combat», en contradiction et en violation directes avec la psychologie du développement, le droit international et l'ensemble de l'éthique contemporaine. Invoquer des pratiques historiques pour justifier le recrutement des enfants aujourd'hui, c'est ignorer délibérément l'évolution des valeurs et des standards humains — exactement comme on ne saurait justifier l'esclavage, le travail des enfants ou l'oppression des femmes en arguant qu'ils étaient jadis répandus. L'existence d'une chose dans le passé ne lui confère aucune légitimité au présent ; autrement, il faudrait accepter l'esclavage et la dépossession des femmes de leurs droits. Le problème ne réside pas dans l'histoire elle-même, mais dans la tentative de l'instrumentaliser pour justifier ce qui n'est plus tolérable aujourd'hui. Tout ce qu'ils font ne relève pas d'un quelconque «attachement aux origines», mais d'une sélectivité utilitaire et d'une projection de règles sur une réalité régie par d'autres règles entièrement — autrement dit, ils mélangent des cadres normatifs différents de manière apparemment arbitraire, mais en réalité rigoureusement calculée. On ne peut pas vivre avec la technologie du XXIe siècle et justifier ses comportements par les critères du Moyen Âge. Et si un concept a évolué, on ne saurait régresser vers des stades antérieurs pour légitimer les pratiques d'aujourd'hui. Ce qui se passe réellement, c'est la destitution du statut de «mineur» arrachée à l'enfant, sa transformation en «petit combattant», sous prétexte qu'il serait suffisamment «conscient» de ce qu'il fait — et c'est précisément ce mécanisme qui lui retire la protection juridique à laquelle il a droit. Ces mêmes acteurs invoquent le droit international quand cela les sert, et l'ignorent quand cela ne les arrange pas. Ils s'en réclament lorsqu'il est question des droits des peuples, de l'agression, de la souveraineté... Ce n'est pas là une position de principe, mais un usage instrumental des normes, qu'on pourrait nommer clairement: sélectivité normative, ou double référentiel utilitaire, exercé par la manipulation des concepts. La question n'est pas ce qui se passait autrefois, mais quels critères nous adoptons aujourd'hui, et si nous les appliquons de façon cohérente ou si nous les utilisons de manière sélective selon l'intérêt du moment — convoqués quand ils servent la position, écartés quand ils ne la servent plus, les concepts fondamentaux redéfinis au gré des besoins.

Guerres sans fin au Moyen-Orient
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Yakzan Takki
Published
juin 15, 2026 - 17:30

Le Moyen-Orient s'enfonce dans des guerres et des turbulences promises à s'aggraver, plus maléfiques qu'à aucune autre époque. C'est là une raison suffisante pour inventer des solutions permettant au monde de sortir de son impasse — par la voie diplomatique, en agissant avec un sens du discernement affranchi des réflexes instinctifs, en démontrant les limites de la puissance militaire, ou encore par une combinaison de ces facteurs — notamment en restreignant le défi aux lois et l'imprudence dans le droit de la guerre, face à ce qui tombe désormais sous l'emprise de ce qu'on pourrait appeler la «loi de l'autorité de la machine à tuer». Les guerres, les assassinats et les frappes peuvent certes atteindre des objectifs militaires, mais ils servent bien souvent davantage de mise en scène médiatique, engendrant des effets politiques inverses à ceux escomptés. Les systèmes idéologiques et nationalistes de la région s'effondrent rarement sous la seule pression extérieure ; ils tendent bien plutôt à reconstituer leur cohésion en convoquant le récit de la menace, du siège et du rejet de tout ce qui est nouveau. Les assassinats à outrance ne relèvent pas uniquement du domaine technologique: ce sont des opérations politiques indissociables de la relation aux êtres humains, aux peuples et à l'histoire, et elles n'affranchissent pas nécessairement la région de ses croyances. Les précédents historiques indiquent en effet que la chute des régimes totalitaires ne se produit guère sous l'effet de frappes extérieures directes. Le démantèlement de l'environnement qui les nourrit est un processus bien plus profond, et généralement sous-estimé. Ce qui commence comme un fait divers d'une précision presque chirurgicale se transforme en escalade, en déstabilisation et en alliances identitaires plus puissantes qu'auparavant. Les frappes peuvent produire un succès tactique, mais elles constituent un problème stratégique dès lors qu'elles attisent un nationalisme et une violence sanglante plus intenses. Ainsi, tuer un chef comme le Guide suprême Ali Khamenei marquerait un moment de bascule pour le Moyen-Orient, et aussi pour l'islamisme mondial, après quatre décennies de pouvoir absolu et d'une théocratie hypermilitarisée, adossée aux Gardiens de la révolution — ouvrant la voie à la violence sociale, au chaos et à une pression dans un pays comme l'Iran, qui s'est précisément doté des outils pour absorber les chocs, surveiller son environnement et gérer les risques. Les États-Unis et Israël ont pris le risque de l'opération dite de «décapitation» contre cet homme de quatre-vingt-six ans. Au-delà de l'acte lui-même, l'histoire met en évidence le danger d'une telle approche lorsqu'elle échoue à parier sur la mobilisation de la société civile et sur le changement social au sein des régimes fermés. Les bombardements peuvent tuer ou neutraliser les dirigeants ennemis et condenser des guerres en quelques jours, voire plusieurs guerres simultanées, mais ils reposent sur l'hypothèse que «couper la tête» fait s'effondrer la structure, alors que la chute du régime de Francisco Franco est advenue avec sa mort, quand celle de Joseph Staline ou de Mao Zedong n'a pas mis fin immédiatement aux systèmes qu'ils avaient édifiés. Tel est le piège de la machine de guerre contemporaine: elle tue des individus, elle comprime les conflits au lieu de les apaiser, elle fragilise les régimes sans les abattre définitivement dans des sociétés à forte empreinte doctrinale et à la nature interne plus insurrectionnelle, comme en témoignent le Moyen-Orient et l'Afrique. Le conflit avec l'extérieur se dénature par la fusion de l'identité avec le martyre — comme chez le Hamas, le Hezbollah, les Houthis et les dirigeants iraniens — et l'escalade prend une ampleur politique croissante. Le cercle de la vengeance et des représailles s'élargit, adossé à une architecture institutionnelle et idéologique composite où religion, politique et société s'entremêlent. L'élimination extérieure devient alors un facteur de mobilisation intérieure, susceptible de renforcer le cadre politique plutôt que d'impulser une réorientation en profondeur pour en finir avec le régime. Le conflit se mue en cycle de violence quasi permanent, accompagné d'une montée en puissance des capacités de résistance, d'adaptation et de répétition, tandis que s'efface le pari sur des transformations internes supposant des conditions politiques, sociales et économiques d'une grande complexité. Les négociations diplomatiques s'étirent alors en longueur et perdent de leur utilité, tandis que la guerre étendue devient inéluctable ; d'autant que les Iraniens ont cru pouvoir gagner du temps en redoublant d'arguments pour tenir, au prix de la vie et du bien-être de leur propre peuple. De son côté, Donald Trump surestime sa capacité à faire passer des messages, lui dont les ambitions se déploient à travers les salles de célébration, de l'Arc de Triomphe au Kennedy Center, jusqu'aux enjeux politiques les plus sérieux — l'inflation, les réformes bloquées devant les tribunaux, l'insatisfaction de l'opinion publique à quelques mois des élections législatives, et même les équilibres de puissance internationaux, de sa guerre contre l'Iran à sa diplomatie envers la Russie et la Chine. Rien ne se déroule comme il le souhaite pour contraindre ce qui subsiste du régime du Guide à l'obéissance, tandis qu'Israël poursuit sans relâche son exploitation de l'opportunité qu'il attendait dans sa guerre expansionniste sans fin. L'Amérique se retrouve dans une situation similaire à celle de 2003. Une nouvelle fois, un président républicain mène une guerre de changement de régime ; une nouvelle fois, la cible est une dictature dans une équation américaine de contrôle. Mais cette équation est aussi celle qui tue des gens dans des bateaux de pêche au large des Caraïbes, sans preuve ni procédure légale, qui emprisonne et isole le président vénézuélien, qui menace Cuba et le Mexique, qui élimine le Guide suprême iranien nonobstant les réserves majeures que l'on peut formuler sur son bilan dans la répression des soulèvements populaires. Et le monde n'a pas oublié comment George W. Bush avait qualifié l'invasion de l'Irak d'«opération Liberté irakienne», ni comment il se représentait, dans ses grands desseins, l'exportation de la démocratie en Afghanistan. Il y a là une ironie singulière: Donald Trump, élu par un électorat convaincu par le mot d'ordre «l'Amérique d'abord» dans une logique d'isolationnisme strict lors de ses deux campagnes victorieuses de 2016 et 2024, redouble d'interventions extérieures et renoue avec la guerre, fondée sur des suppositions concernant un programme nucléaire iranien qui était sur le point de devenir dangereux. Mais le succès tactique se transforme en faire de «James Bond» plus technologique, dans une dimension d'ingérence au Venezuela. La mutation de phase que peuvent provoquer les grandes puissances militaires en éliminant des chefs étrangers avec précision ne relève pas du registre technologique, mais du registre politique. Elle peut fort bien ne pas trancher les questions en suspens ni simplement effacer le pouvoir, mais le redistribuer, se retournant en problème — comme le montrent les tentatives d'assassinat de Mouammar Kadhafi en 1986, de Saddam Hussein dans les années quatre-vingt-dix, ou de Djokhar Doudaïev, le chef du mouvement séparatiste tchétchène. Des options d'escalade se constituent alors, qui franchissent un seuil pour déboucher sur autre chose. L'assassinat de Hassan Nasrallah n'a pas anéanti la résistance dans sa totalité, pas plus que celui de Doudaïev ou des dirigeants historiques du Fatah et du Hamas: ces éliminations ont au contraire embrasé les mouvements sous des formes plus violentes et plus destructrices. Les choses évoluent vers des directions moins bridées par la diplomatie, plus enclines à l'escalade et à la violence, avec une intensité émotionnelle qui s'exacerbe, tout cela loin de permettre la maîtrise absolue, et de surcroît la compromettant. L'Afghanistan vivait sous la théocratie des Taliban, et l'Amérique décida de le soumettre et de le tirer vers l'ère moderne, imaginant un avenir où les filles pourraient aller à l'école, grandir, accéder aux emplois, se porter candidates aux fonctions publiques et s'habiller selon leur choix, avec des droits égaux. Et que s'est-il passé ? La conclusion s'impose d'elle-même: la guerre ne réussit pas à rendre un pays démocratique ; seuls un pays et ses citoyens peuvent y parvenir, de l'intérieur. Il est probable que le pouvoir soit ce qui compte avant tout pour Trump, qui conclura des accords avec quiconque en est dépositaire — qu'il s'agisse de clercs religieux, de socialistes au Venezuela, de communistes à La Havane ou de gouvernants autoritaires en Iran. Et il est presque engagé dans la recherche d'alliés sans réel poids, à l'instar de Delcy Rodríguez au Venezuela. L'Iran n'est pas l'Irak de 2003, et paraît capable d'une riposte asymétrique aux frappes douloureuses américano-israéliennes, ainsi qu'à ces attaques menées contre les États du Golfe arabe, injustifiées au regard de tout équilibre raisonnable. Tout cela risque également de mener à des rendements décroissants contradictoires, et cette guerre peut s'avérer bien plus sombre et bien plus longue — une guerre d'usure pour les pays de la région, tandis que le monde commence à s'adapter et à s'accommoder de ses répercussions économiques, plutôt que de concentrer l'attention politique que l'Occident voulait tourner vers l'Asie. La mise en équivalence des risques représente ordinairement la moitié des calculs, sans évaluation suffisante de l'ampleur des dégâts quant à leurs conséquences. Il ne fait aucun doute que la politique vexatoire persane a causé d'immenses ravages dans la vie des Iraniens et des peuples de la région pendant un demi-siècle, provoquant une régression et un désintérêt manifeste pour les besoins des populations dans la construction de l'avenir. Les erreurs stratégiques résident dans le mal auquel plus personne ne répond: celui de frapper une région du Golfe qui tentait d'accomplir sa propre modernité. Et le défi le plus grand demeure d'éviter le pire dans des guerres nombreuses que le monde ne sait pas comment refermer.

Le Hezb ou l'hégémonie par la censure et la sanction
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Mona Fayad
Published
juin 11, 2026 - 11:36

Entre 1984 de George Orwell et de L'Étranger d’Albert Camus se tisse un fil commun dans leur description de l'instrument de contrôle (ou plutôt du cadre général de la domination) et ce qui se passe au Liban singulièrement ces dernières années, depuis que le pouvoir s'est consolidé entre les mains du Hezbollah et sous son commandement. Il existe une étrange convergence entre l'univers d'Orwell et celui de Camus, alors qu'ils semblent à première vue si différents l'un de l'autre: le monde de l'oppression extérieure chez Orwell, et le monde de l'absurde et du détachement existentiel chez Camus. Chez Orwell, l'individu est soumis à une surveillance extérieure absolue. Big Brother ne surveille pas seulement les comportements, il tente de s'emparer de la conscience elle-même. L'objectif ne se réduit pas à l'obéissance, mais va jusqu'à effacer toute possibilité de dissidence intérieure. La liberté y est menacée de l'extérieur, et l'individu — Winston — cherche à se réapproprier son être propre par le biais de la rébellion. Chez Camus, la situation est presque inversée. Aucune autorité totalitaire visible ne surveille le héros Meursault. Le problème n'est pas une surveillance externe, mais un vide intérieur. Meursault ne «se révolte» pas parce qu'il ne voit tout simplement rien qui mérite qu'on s'y oppose. Et pourtant, la société ne tolère pas cette neutralité: elle le juge, non seulement pour son crime, mais pour son défaut de conformité affective, pour n'avoir pas pleuré à l'enterrement de sa mère. Dans 1984 , la société impose une surveillance totale et l'individu tente d'y échapper pour recouvrer son humanité. Dans L'Étranger , l'individu ne se soumet pas spontanément aux normes établies, et la société exerce sur lui une surveillance rétroactive pour le ramener au «comportement convenable». Autrement dit, Orwell décrit une société qui prévient la dissidence en amont, tandis que Camus décrit une société qui la sanctionne après qu'elle s'est manifestée. L'oppression chez Orwell est politique et institutionnelle ; chez Camus, elle est morale et sociale. Dans l'univers d'Orwell, l'individu ne peut pas «s'écarter» de la norme, car la surveillance est à la fois préventive et totale. Et s'il s'écarte tout de même — comme le fait Winston —, il sera intégralement reformaté, contraint d'aimer le pouvoir lui-même. Cette «restitution» est d'autant plus terrifiante qu'elle ne consiste pas en un retour à un comportement ordinaire, mais en une recréation de l'homme de l'intérieur. Dans les deux œuvres, la société ne supporte pas l'éloignement du «modèle», et exerce donc une surveillance dont la finalité ultime est de ramener l'individu à la norme, soit par la persuasion coercitive — Camus —, soit par une reprogrammation complète — Orwell. Chez Camus, la norme est morale et sociale, et ce qui est exigé c'est de ressentir comme il faut. Chez Orwell, la norme est politique et idéologique, et ce qui est exigé c'est de penser comme il faut. Les deux univers formulent quelque chose de profondément dérangeant: le problème ne se situe pas seulement dans le comportement, mais dans le fait que la société aspire à unifier l'intériorité humaine elle-même — les sentiments ou les pensées. Meursault est condamné parce qu'il ne ressent pas comme il le devrait ; Winston est brisé parce qu'il ne pense pas comme il le devrait. Si l'on remplace désormais le mot «société» par «Hezbollah», ne découvre-t-on pas que ce parti a accompli la forme d'oppression telle qu'Orwell la décrit dans 1984 , tout en traitant l'ensemble de ses partisans et défenseurs à la manière dont la «société» traite Meursault dans le roman de Camus ? Appliquée au Hezbollah, cette grille de lecture révèle que le parti a procédé à une recomposition du conscient collectif — par la persuasion, l'identité et le récit — dans un registre proche de l'«Orwell symbolique», tout en recourant à la punition directe face au refus, ce qui relève plutôt du «Camus concret». Il a même ajouté à sa surveillance une dimension religieuse, celle de l'accusation d'apostasie et de rupture avec la foi. Et sa surveillance des comportements socio-moraux ressemble à ce qu'on trouve chez Camus : elle va jusqu'à interdire l'expression de certaines formes de deuil, puisque «le martyr est monté aux cieux dans la joie». Ce qui est plus redoutable encore que la mort, c'est d'être reformaté au point de ne plus se percevoir comme distinct du pouvoir ou de la communauté. C'est précisément là qu'Orwell et Camus se rejoignent dans la méthode que le Hezbollah a pratiquée: le premier en exprimant la brisure de l'intériorité, le second en exprimant la punition de ceux qui refusent de s'inscrire dans «le cadre tracé» à travers la culture du sahsouh (NDT : la punition infligée à quiconque ose exprimer une opinion contraire aux forces en place). On comprend dès lors que la domination du Hezbollah sur une large part de la communauté chiite, et sur des leviers essentiels de l'État libanais, n'a pas été le résultat d'un facteur unique et simple, et qu'on ne saurait l'expliquer par la seule force militaire ni par la seule légitimité populaire. Ce qui s'est produit est le fruit d'une accumulation historique complexe, mêlant la violence, l'encadrement identitaire et la recomposition interne de la société. Pour comprendre ce parcours, il faut lire trois mécanismes solidement articulés entre eux. I- La coercition — fondation du pouvoir et imposition des faits accomplis Dans les années quatre-vingt, dans le contexte de la guerre civile libanaise, l'affrontement n'était pas seulement politique: c'était une lutte pour l'existence et l'hégémonie au sein de la communauté elle-même. Cette période a été marquée par la liquidation ou l'éviction de courants intellectuels et militants — Hassan Hamdane, Hussein Mroué et d'autres, y compris parmi les résistants, aux appartenances communistes, de gauche ou libérales. Des confrontations ont également opposé le Hezbollah à d'autres forces chiites, notamment le mouvement Amal dans ce qu'on a appelé la «guerre des frères». Le Hezb a eu recours à la violence, aux enlèvements et à la dissuasion directe, à l'encontre de l'environnement libanais comme des étrangers — attentats contre des ambassades, prises d'otages, etc. Et il a imposé certains modes de comportement par la force ou par la menace dans diverses communautés. Cela signifie que le Hezbollah n'est pas né dans un environnement d'«adhésion libre», mais dans un environnement partiellement reconfiguré par la contrainte. Nous sommes là face à ce qu'on pourrait nommer la phase orwellienne fondatrice, celle où les frontières sont d'abord imposées avant que soit construite la légitimité. II - Le contrôle social, ou la transformation de la coercition en «comportement naturel» Après la consolidation de l'hégémonie, la mutation la plus décisive s'est opérée: il ne s'agissait plus seulement de contrôler, mais de recomposer la société de l'intérieur. Ce processus s'est accompli par l'imposition de normes de comportement religieux, social et culturel, par une tentative d'imposer le voile par la menace de défiguration à l'acide, puis par l'incitation matérielle — des sommes d'argent versées en échange du port du voile. On a ensuite construit une binarité tranchée entre «résistant» et «traître», entre «conforme» et «déviant», et une pression sociale intense s'est abattue sur les dissidents, allant de l'atteinte à la réputation à la mise à l'écart et à l'accusation de trahison. À ce stade, l'oppression n'était plus toujours directe: elle était devenue diffuse, intégrée au corps social lui-même. La société avait commencé à surveiller ses propres membres. C'est là qu'on retrouve la logique camusienne: l'individu n'est pas sanctionné seulement pour ce qu'il fait, mais pour son refus de se conformer au modèle collectif. III - La construction du cadre qui produit la conviction et l'identité L'étape la plus décisive dans la réussite de ce modèle fut la construction d'un récit puissant, capable de donner sens à tout ce qui précédait. Ce récit reposait sur l'idée de la résistance et de la dignité, sur la protection de la communauté face aux menaces extérieures, sur la valorisation du sacrifice, de la souffrance et du martyre, et sur la fusion du religieux avec le politique et l'identitaire. Parallèlement, se sont édifiés des réseaux de services sociaux, des institutions éducatives, sanitaires et culturelles, ainsi qu'une architecture de solidarité interne, visible dans la multiplication des occasions religieuses et la création de rites et d'usages importés en grande partie d'Iran. C'est alors que s'est accomplie la mutation décisive: le passage d'une société soumise à une société convaincue — du moins en partie. C'est chez Erich Fromm qu'on trouve l'explication de ce comportement: l'être humain ne fuit pas seulement l'oppression, il choisit parfois la conformité parce qu'elle lui procure un sentiment de sécurité et d'appartenance à la communauté. IV - Le recours à la coercition et à la répression politiques Malgré le succès du contrôle social et la construction d'un corpus de convictions, la coercition politique est restée présente aux moments de crise. Elle s'est manifestée à travers des événements intérieurs décisifs comme ceux de 2008, à travers un climat d'assassinats et de dissuasion politique qui va du martyre de Rafic Hariri jusqu'à celui de Lokman Slim, et à travers l'affermissement de lignes rouges infranchissables — les accords de Doha, le tiers de blocage, les chemises noires. Ces moments remplissent une fonction fondamentale: rappeler en permanence que la force demeure présente. L'équilibre se maintient ainsi entre la conviction d'un côté et la peur de l'autre. V -Comment s'est constitué le «consentement apparent»? Ce qui ressemble à un «consentement» au sein de cet environnement ne saurait être simplifié: c'est le résultat d'un entrelacement de facteurs complexes. Une conviction authentique chez une partie de la population, une adaptation chez une autre, la peur ou le silence chez d'autres encore, et l'absence d'alternatives crédibles venant compléter ce tableau. Le «consentement» est en réalité une structure composite et non une position univoque. Au terme de ce long parcours, nous voici dans une situation où le parti ne domine plus seulement par la force, mais à travers l'identité et le cadre par lequel l'individu comprend lui-même, sa souffrance et ses choix, les percevant comme logiques, légitimes et porteurs de sens. La société participe alors partiellement à reproduire cette hégémonie par elle-même. Dès lors, le contrôle cesse d'être seulement extérieur pour devenir également intérieur. Qu'en est-il aujourd'hui ? Mais les transformations récentes, sous la pression des événements régionaux et de la violence externe, ont fait émerger un écart entre le récit et la réalité, des questionnements intérieurs qui demeurent pour la plupart silencieux, et des réévaluations non déclarées. En regard, le danger extérieur continue de resserrer la cohésion, et la pression sociale empêche l'explosion ouverte. Nous traversons donc aujourd'hui une phase d'ébranlement silencieux, sans transformation claire ni définitive à l'horizon.

Crimes syriens et norme «Yamashita»
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Youssef Mouawad
Published
juin 6, 2026 - 13:23

Que ne ferait un inculpé ou un accusé pour sauver sa tête! Poursuivi devant une cour de justice, pour crime contre l’humanité ou crime de guerre, que ne dirait un officier syrien des ex-moukhabarat, s’il devait répondre de ses turpitudes? Les ongles arrachés des enfants de Deraa Le premier à comparaître aux « Procès de Damas » fut Atef Najib. Nous avons suivi sa prestation sur les réseaux sociaux: cet accusé répondait au questionnement de la Cour criminelle d’un ton froid et détaché, comme s’il n’était pas concerné par le sort des adolescents qu’il avait livré aux pires supplices. Certes, il avait reconnu les faits pour ce qu’ils étaient : une quinzaine d’écoliers, ayant gribouillé sur les murs de leur école des slogans anti-Assad, avaient été détenus plus d’un mois pour subir de graves sévices dont le passage à tabac et l’arrachement d’ongles. Cela dit, Atef Najib nia vertement son implication directe et personnelle dans le traitement inhumain qui fut infligé à ces jeunes gens. Pour se tirer d’affaire, il argua de la responsabilité d’autres officines chargées de la répression. En somme, la torture qu’avaient subie ces écoliers ne relevait pas de sa propre initiative mais plutôt d’une « chaîne de commandement » plus large. De l’air de dire : qu’y pouvais-je si tel était le fonctionnement hiérarchique et collectif des services de sécurité syriens? Le transfert de responsabilité, mécanisme récurrent de défense Se défausser sur une « instance supérieure ou diffuse » ou sur le système qui prévaut est une manœuvre classique pour se dédouaner ou pour diluer sa propre faute. Mais, pour tout dire, les cours de justice internationales sont prémunies contre ce procédé récurrent de défense qui rejette la faute sur la hiérarchie. Il n’empêche qu’en invoquant, à tort ou à raison, les instructions reçues, Atef Najib a appelé les hautes sphères de l’État détentrices du pouvoir décisionnaire, à assumer leur responsabilité. Au bout du compte, la question se posera avec encore plus d’acuité, quand comparaîtra en justice le général Khardal Ayoub, impliqué qu’il est dans l’attaque chimique de la Ghouta orientale en 2013. La norme Yamashita En droit pénal international, la responsabilité du commandement (chain command) est aussi connue comme la norme Yamashita, du nom du général japonais qui fut poursuivi et exécuté pour des crimes commis par ses troupes lors du deuxième conflit mondial. Car un chef militaire a l’obligation de surveiller ses hommes et de les contenir. Et c’est là un concept qui n’est pas tout récent: il a été établi par les Conventions de La Haye de 1899 et de 1907 et constamment mis à jour et confirmé depuis. Pour se disculper, le président syrien déchu Bachar el-Assad ne saurait arguer de son ignorance d’une attaque aux armes chimiques lancée par des subalternes, fussent-ils généraux ou trouffions, ni du fait qu’il n’avait pas donné d’instructions spécifiques en ce sens. En application de la norme précitée, en tant que commandant suprême, il est responsable pénalement du moment « qu’il a su - ou qu’il était censé savoir - qu’ils avaient commis des crimes et qu’il n’a pas pris des mesures nécessaires pour les en empêcher ou pour les punir » Edgard Morin et le repentir Edgard Morin, sociologue et militant antinazi, vient de nous quitter. Juif séfarade, il n’avait pas préconisé la vengeance contre les « architectes de la solution finale ». Son attitude pétrie d’humanisme se dévoile dans un texte consacré à la mémoire de la Shoah où il dit : «Je suis de ceux qui attendent le repentir du méchant. Je suis de ceux qui n’ont jamais enfermé l’homme qui a commis un crime dans le concept de criminel qui le recouvre en entier.» Mais accorder le pardon ne veut pas dire consentir à l’oubli ou à l’occultation! Alors, au préalable, justice doit être faite. Et ce ne serait pas équitable qu’en Syrie les seuls Atef Najib et Khardal Dayoub aient à payer en lieu et place des fugitifs qui se calfeutrent à Moscou! Une justice transitionnelle est certes la condition d’une réconciliation nationale. Mais nulle justice ne se ferait tant que Bachar, Maher et les membres du haut commandement syrien n’aient comparu devant les juridictions de droit. Et tant qu’ils n’aient pris connaissance, debout dans le box des accusés, du verdict les condamnant!

Liban: quand la géographie cesse d'être une chance
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Mona Fayad
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juin 5, 2026 - 23:01

On entend de plus en plus souvent des voix qui se lamentent sur leur sort: pourquoi avons-nous vu le jour dans ce coin du monde? Car la position géographique du Liban l'a placé, aujourd'hui, dans une situation pour le moins ingrate. La géographie n'est pourtant pas un destin aveugle. Elle constitue un cadre contraignant qui délimite le champ du possible et réduit la marge d'erreur. En géopolitique, comme nous le rappelle Robert D. Kaplan dans La Revanche de la géographie , la géographie ne se dissout pas derrière les slogans ; elle revient s'imposer dès que les États la négligent, et singulièrement les petits États situés sur les lignes de fracture. Le Liban est l'un d'eux: il se retrouve pris entre deux voisins puissants, l'un formant une immense garnison militaire abritant l'une des plus grandes armées du monde, soutenu par les États-Unis, et que nous avons contribué à aider à réoccuper le Liban ; l'autre ayant déjà exercé sur lui une domination prolongée et une tutelle pesante sous le régime autoritaire des Assad. À ce titre, le Liban constitue un exemple saisissant de pays où la position géographique joue un rôle déterminant. Sa situation entre Israël au sud et la Syrie à l'est et au nord, sur une façade méditerranéenne ouverte, en a fait historiquement un espace de transit et d'échanges, non une arène d'affrontements. Michel Chiha avait saisi très tôt cette singularité: l'étroitesse du littoral, l'élévation de la montagne et l'absence de profondeur stratégique continentale poussent le Libanais vers la mer — c'est-à-dire vers le commerce, l'ouverture et la médiation — plutôt que vers les guerres et les conflits. Notre histoire phénicienne en témoigne. En ce sens, la géographie libanaise n'a jamais été conçue pour un rôle militaire, mais pour un rôle économique et civilisationnel. Le tournant dangereux s'est produit lorsque le Liban a dévié de cette vocation, se laissant entraîner progressivement dans des conflits régionaux qui dépassaient ses capacités, se transformant ainsi d'un espace d'équilibre en un théâtre de confrontation. Dans ce contexte, évoquer une «malédiction de la géographie» relève de l'illusion. Le problème ne réside pas dans la position en soi, mais dans la manière dont on en use. La géographie qui aurait pu être une source de prospérité — comme elle le fut à une certaine époque — est devenue une source de danger dès lors qu'on l'a utilisée comme plateforme pour les conflits des autres, et que l'État a perdu le monopole de la décision de guerre et de paix. C'est là que la situation libanaise rejoint une mutation historique qu'Alexis de Tocqueville avait signalée dans De la démocratie en Amérique . À l'ère des empires, les petites entités étaient facilement absorbées ; mais avec l'émergence des concepts de souveraineté et de droits des peuples, puis l'apparition d'un ordre international — incarné ensuite par les Nations Unies — il est devenu possible, en principe, de protéger les petits États par des règles juridiques et des résolutions internationales. Ce changement, riche en implications, n'a toutefois pas aboli la logique de la force ; il l'a simplement reconfigurée. Le droit international confère la légitimité, mais ne garantit pas la protection de manière automatique. Les petits États ne sont préservés que lorsque leur stabilité devient partie intégrante des intérêts des puissances plus grandes. C'est pourquoi la crise libanaise apparaît dans toute sa complexité : le Liban jouit d'une reconnaissance internationale pleine et entière de sa souveraineté, mais il lui manque les conditions internes et externes qui rendraient cette souveraineté défendable. Les ingérences extérieures, directes et indirectes, n'auraient pu réussir sans la fragilité interne qui les a rendues possibles — les sensibilités confessionnelles, la division de la décision souveraine, l'allégeance de certaines forces locales à des axes régionaux — et ce, dans le cadre d'un conflit ouvert entre l'Iran et Israël qui se joue en partie sur le sol libanais. Dans cette configuration, la géographie se transforme en vulnérabilité fatale. Un petit État, ouvert géographiquement, ne peut se permettre la dualité de la décision, ni être à la fois partie prenante d'un conflit et entité réclamant protection contre lui. La solution ne réside pas dans le déni de la géographie, mais dans sa gestion lucide. Et cela passe par une redéfinition de la vocation du Liban : non plus théâtre de conflits, mais espace d'équilibre ; non plus instrument d'axes extérieurs, mais société en quête d'intérêt commun. La neutralité, dans cette perspective, n'est pas un slogan moral, mais un choix stratégique conditionné. L'expérience de pays comme la Suisse et l'Autriche a démontré que la neutralité ne repose que sur trois éléments indissociables: un consensus interne solide, une capacité défensive nationale unifiée, et des garanties internationales explicites. Sans ces conditions, la neutralité se mue en vide que les puissances extérieures ne manquent pas d'exploiter. Le Liban se trouve aujourd'hui à un carrefour: soit il demeure prisonnier de sa position en tant que ligne de front, soit il se repositionne comme entité dont la stabilité s'avère indispensable à tous. Et cela exige de reconquérir la décision souveraine, d'unifier la référence sécuritaire, et d'arrimer la stabilité du pays à des intérêts économiques, régionaux et internationaux qui rendraient toute déstabilisation coûteuse pour l'ensemble des acteurs concernés. Sa façade maritime aurait pu signifier commerce, services et rayonnement financier, comme ce fut le cas dans les années soixante et au début des années soixante-dix. Mais il est devenu aujourd'hui un pays assiégé, menaçant et menacé, exposé aux coups de tous. En ce sens, le Liban ne peut changer sa géographie, mais il peut changer sa position au sein de cette géographie. Et c'est là seulement que la géographie cesse d'être un destin imposé pour devenir un choix géré au service de l'intérêt national. Reste une question fondamentale: le Liban peut-il obtenir une «garantie internationale» qui protège sa neutralité sans que celle-ci ne se transforme en tutelle? Et que faut-il entendre par là? Non pas un nouveau mandat, ni une administration étrangère ou une dépossession de souveraineté, mais une neutralisation reconnue sur le plan international et un engagement collectif à ne pas utiliser le Liban comme terrain de conflits — ce qui revient à faire de la neutralité libanaise un intérêt commun auquel tous souscrivent. L'évolution de l'environnement international donne quelque crédit à ce modèle: les grandes puissances ne souhaitent plus des foyers d'explosion permanents au Moyen-Orient ; les États arabes s'orientent vers le développement, en privilégiant l'apaisement et en réduisant le désordre ; l'Europe, quant à elle, a besoin de la stabilité du Moyen-Orient. Tout cela ouvre pour le Liban une fenêtre d'opportunité qu'il lui appartient de saisir. Il est grand temps que le Liban sorte du cycle des conflits, que la décision de guerre et de paix revienne exclusivement à l'État, qu'il ne soit l'instrument d'aucun axe, et qu'il fasse de sa stabilité un intérêt pour tous plutôt qu'une charge pour personne. Car notre économie, nos écoles, l'avenir de nos enfants ne sont pas des monnaies d'échange. Nous refusons d'être instrumentalisés — d'où que vienne cette instrumentalisation.

«No more Mr Nice Guy», ou comment survivre parmi les prédateurs?
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Pascal Ausseur *
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juin 1, 2026 - 22:51

Nous le voyons tous : le monde est de plus en plus brutal, comme sans foi ni loi. Même si les guerres en Ukraine, en Israël et à Gaza, en Syrie, au Soudan ou en Iran ne sont pas foncièrement plus violentes que celles du XXe. siècle, ce qui frappe l’observateur, c’est la totale désinhibition des protagonistes dans l’emploi de la force. Aucun des acteurs impliqués ne cherche à s’embarrasser de justificatifs moraux ou juridiques autrement que de pure forme. Cette absence de faux-semblant illustre la logique prédatrice qui prévaut désormais partout. Il semble que la seule question qui vaille soit: comment tirer avantage ou ne pas trop perdre avec ces nouvelles règles du jeu? Comme le revendique Donald Trump avec son talent pour sentir l’air du temps: «No more mister nice guy». Pour les pays européens, éduqués dans les bonnes manières et le respect de la règle, le choc est rude. Comment s’adapter à cette brutalisation ? La refuser au risque de devenir une proie et disparaitre géopolitiquement, ou rejoindre les prédateurs au risque de perdre leur âme et disparaitre culturellement ? Le chasseur multirôle Rafale et le porte-avions Charles-de-Gaulle confèrent à la France une véritable autonomie technologique et militaire. (AFP) Pour l’Europe, ce nouveau monde prend la forme d’un réveil difficile qui la prend à revers. Depuis 1945, après trois guerres franco-allemandes en trois générations, dont deux guerres mondiales et l’Holocauste, les Européens, effarés par cette autodestruction, avaient décidé de renoncer, dans son principe, à la violence d’Etat entre eux. Ils achevaient ainsi une évolution intellectuelle et politique initiée trois siècles auparavant, à l’issue des terrifiantes guerres de religions qui avaient, elles aussi, dévasté le continent pendant des décennies. L’Europe moderne s’est ainsi reconstruite au mitan du XXe. siècle autour d’un tryptique qu’on a plus tard qualifié de post-historique: la marginalisation du fait religieux, la délégitimation du fait national et le remplacement des rapports de forces par la norme, le droit et le marché. L’Union Européenne, en tant que construction politique, a été le fruit de cette évolution. L’objectif a été atteint. Les Européens, fatigués, affligés par leur culpabilité et leur sentiment d’échec, ont réussi à éradiquer la guerre civile sur leur continent et ont progressivement évacué le principe du recours à la violence. La chute de l’URSS Ce «pacifisme de principe» n’était pourtant pas une évidence dans les décennies d’après-guerre alors que la menace soviétique se consolidait sur l’Europe occidentale. Le dilemme a été résolu grâce à la protection assurée par les Etats-Unis qui, en plus de leur puissance économique, industrielle et militaire, n’étaient pas touchés par la répulsion à l’égard de la guerre qui s’était étendue sur le Vieux continent. Au contraire, la majorité de la population américaine, éloignée des troubles européens, a conservé tout au long du siècle le sentiment d’être une nation dynamique, moralement intacte et convaincue d’appartenir au camp du bien, ce qui l’autorisait à envisager l’emploi de la force de façon décomplexée. Cette assurance et cette désinhibition ont été un des moteurs qui leur ont permis de devenir «la» superpuissance occidentale depuis 1945 puis, à partir des années 1990, l’hyperpuissance mondiale sans véritable concurrent. La chute de l’URSS a conforté chacun des deux partenaires transatlantiques dans leur approche respective. Les Européens, en voyant leur dernière menace disparaitre, se sont convaincus d’être définitivement entrés dans une ère nouvelle où la violence d’Etat serait résiduelle pour devenir finalement superfétatoire. Les Américains y ont perçu pour leur part la justesse de leur modèle impérial et l’intérêt de l’étendre. La mondialisation a ainsi été l’occasion pour Washington de promouvoir son hégémonie fondée sur le commerce, les règles et le modèle américains. Cette période post-guerre froide a cependant été marquée par une ambiguïté délétère. Le terme «occidental» recouvrait en effet deux visions antagonistes: la promotion, d’une part, du modèle universaliste et pacifiste européen, et la réalité, d’autre part, d’un système international contrôlé par un Etat qui s’éloignait de l’Europe et avait conservé le goût de la force. Les Européens, mal à l’aise, ont préféré laisser faire car c’était le prix de leur tranquillité. La solitude française pendant la guerre d’Irak de 2003 en a été l’illustration. Hors d’Europe, la résistance à l’empire ne s’est pas fait attendre. D’abord parce que cette indifférenciation des sociétés crée un équilibre instable et reste une source de violence mimétique, comme l’a si bien identifié René Girard. Ensuite parce que les outils de la puissance économique et militaire se sont diffusés partout permettant aux «petits» de tenir tête aux «grands». Enfin, parce que l’hégémon américain n’a pas su résister à la tentation d’imposer par la force sa règle et la défense de ses intérêts. La mondialisation qui devait être intégratrice et pacificatrice a ainsi abouti à une fracturation mondialisée et a engendré des puissances révisionnistes, petites et grandes, un peu partout. Retour des identités, des modèles alternatifs et des intérêts nationaux. Retour également de l’emploi de la force militaire à la fois parce que le référentiel européen s’effrite et parce que les capacités militaires sont désormais disséminées. Si ce regain de contestation et de conflictualité est un défi pour les Etats-Unis, ils y sont prêts car c’est une logique qu’ils n’ont jamais perdue. Les Européens sont moins à leur aise. Ils avaient renoncé aux rapports de force, ils se sont désarmés intellectuellement, matériellement et moralement alors qu’ils sont la cible des Etats-Unis et de leurs compétiteurs de l’Est et du Sud pour qui ils représentent la cible idéale: nantis, indifférents, oisifs, vieux, faibles, couards et donneurs de leçons. Être à la table et non au menu Nous Européens, nous nous réveillons donc dans un monde qui n’est pas le nôtre. Confrontés à l’antagonisme et à la vulnérabilité nous commençons à réaliser que nos voisins souhaitent notre malheur et pourraient y parvenir. Que faire? la tentation de se rendormir, de protester ou de chercher un protecteur existe, mais butera rapidement sur les désagréments qui frappent les vaincus et les soumis. Dans le monde qui vient, marqué par la rareté et la prédation, la défaite et la sujétion apporteront leur lot de souffrances. C’est la raison pour laquelle on sent partout un durcissement des postures. Rendre coup pour coup, prendre l’ascendant psychologique, frapper en premier, menacer de représailles dévastatrices… Beaucoup s’y emploient ou s’y préparent à leur manière. L’Europe ne peut pas échapper à l’aggiornamento de son logiciel de gestion des relations internationales, il y va de sa survie. Il faut qu’elle se réarme, conceptuellement, matériellement et surtout psychologiquement pour être plus forte et plus crédible, pour être à la table et non au menu. L’Europe doit redevenir une puissance, ce qui passe par un renforcement considérable des Etats qui la composent, car on ne créera pas la force européenne en additionnant la faiblesse de chacun. La France sur ce sujet a beaucoup à faire. Le soft power Mais une fois cette puissance retrouvée, l’Europe devra-t-elle devenir prédatrice pour peser au milieu des prédateurs? Elle n’y a pas intérêt. L’Europe a longtemps bénéficié d’un avantage stratégique lié à la force d’attraction de son modèle culturel plus apaisé qu’ailleurs. Cette singularité n’est pas un hasard. Elle est le fruit de l’Histoire et de ses souffrances. Parce qu’elle a vécu dans sa chair les affres de la guerre, elle a élaboré un logiciel spécifique fait d’écoute, de respect et de compromis. Ce logiciel a fait merveille pour pacifier le continent. Il a échoué ailleurs car il n’était pas adossé à une puissance suffisante. Alors que les Etats-Unis se précipitent dans la spirale infernale de la surenchère militaire, « sans pitié et sans compassion », pour reprendre les termes de son secrétaire d’Etat à la guerre, à l’image des leaders russes, israéliens, turcs, azerbaidjanais, iraniens, du Hamas ou du Hezbollah, parmi tant d’autres, il y a une autre voie pour l’Europe et pour la France. Les États-Unis ont annoncé une réduction drastique de leur présence militaire en Allemagne, qui abrite la plus grande base aérienne américaine d'Europe, celle de Ramstein. (AFP) Si elles décident de revenir dans le jeu des puissances et de s’en donner les moyens, elles pourraient alors faire entendre la voix crédible d’un «Vieux continent», pour reprendre la formule de Dominique de Villepin qui avait fait mouche lors de la guerre en Irak. La France et l’Europe ne sont donc pas obligés de choisir entre l’irénisme et le bellicisme. Elles pourraient articuler la puissance de la force, économique, militaire et morale, avec la puissance du modèle, le fameux soft power, théorisé sous l’administration Clinton par Joseph Nye dont se détournent les Etats-Unis. Nous devons donc engager un double mouvement, en apparence contradictoire. Il s’agit d’abord de reconstruire une vraie puissance, un hard power, pour peser et être craint. Les efforts budgétaires et sociétaux que cela représente imposent, puisque nous sommes en démocratie, une adhésion des populations et donc une refondation de la cohésion des communautés politiques, à la fois nationales et européenne. Cette cohésion, qui pouvait sembler inutile dans un monde post national et sans frontière géré par le simple marché, devient essentielle à l’ère du retour de la géopolitique. Nous devons ainsi retrouver ce qui fait nos identités, nationales et européenne, identifier nos intérêts, reconnaitre ceux des autres et rétablir une capacité à faire peur pour défendre des valeurs et des causes justes. Car, et c’est le deuxième mouvement, cette puissance retrouvée ne doit pas nous faire retomber dans l’hubris suicidaire qui était celle de l’Europe il y a un siècle et qui revient de toute part. Elle doit accompagner la promotion du rejet de la force aveugle, du chantage et de la prédation, et ériger en objectif la recherche de paix de compromis justes et pérennes. La puissance crédibilisera cette stratégie qui doit allier réalisme et pacifisme. Parce que l’Europe sera forte et donc respectée, sa population rassurée ne sera pas tentée par une fuite en avant dans l’agression et ses interlocuteurs n’interprèteront pas sa recherche d’apaisement comme une marque de pusillanimité. Sereine et écoutée, l’Europe sera en mesure d’initier et de soutenir l’élaboration d’un nouveau multilatéralisme pour le XXIe. siècle, en résonnance avec l’appel qu’a lancé le Premier ministre canadien Mark Carney dans son discours de Davos en janvier dernier. Au milieu de ces prédateurs qui recherchent des vassaux, il y a de la place pour des puissances fortes et bienveillantes qui promeuvent un ordre plus juste. L’Europe et la France peuvent y contribuer. Elles seraient alors à la hauteur de leur héritage. *Pascal Ausseur est Vice-Amiral d'Escadre (2s), directeur général de la "Fondation pour la maîtrise des enjeux stratégiques" (FMES)

Entre discipline, résistance silencieuse et amorce d'une rébellion
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Mona Fayad
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juin 1, 2026 - 05:58

La publication de deux appels lancés par des militants de Tyr et de Nabatiyé, adressés à l'État libanais afin qu'il protège ces deux cités antiques contre la menace israélienne de les effacer, qu'il y déploie l'armée et les forces de sécurité, et qu'il en fasse des villes ouvertes et démilitarisées, voilà ce qui a constitué le premier acte de résistance public et organisé au sein du milieu chiite. Un milieu dont les voix appelant à surmonter la peur et à élever le ton de la contestation se sont multipliées ces derniers temps, contre ceux qui ont confisqué son histoire, son présent et son avenir pour venger Khamenei. Ces militants ont pourtant subi une campagne de menaces, de diffamation et d'atteinte à l'honneur, qui a conduit certains à se rétracter. J'avais commencé à écrire cet article avant la parution de ces deux appels, pour tenter de comprendre les mécanismes de contrôle du Hezbollah et sa capacité à exercer sa domination, ainsi que pour saisir la résistance silencieuse de ce milieu et les ressorts de l'emprise qu'il y exerce. Or, si l'on se contentait de comprendre le pouvoir dans les milieux partisans à travers les seuls outils de la répression directe, on passerait à côté de ce qui en constitue la part la plus agissante. Comme le montre Michel Foucault, le pouvoir moderne ne repose pas uniquement sur l'interdiction et la punition, mais sur la production d'individus qui se surveillent eux-mêmes et reconfigurent leur comportement en conformité avec les normes qui leur sont imposées. Cela ne signifie pas pour autant que la domination se réalise pleinement ou qu'elle se stabilise. C'est précisément là qu'intervient la contribution de James Scott, qui en dévoile le revers: même dans les milieux les plus disciplinés, la résistance ne disparaît pas ; elle prend des formes souterraines, quotidiennes, non déclarées. Cette imbrication se manifeste avec une clarté particulière dans l'emprise du Hezbollah sur l'ensemble de l'espace social et culturel de son milieu. D'un côté, on trouve un système disciplinaire intégré qui ne fonctionne pas seulement par le truchement des appareils ou du discours officiel, mais par l'intériorisation des normes du Hezbollah au sein du milieu social lui-même, qui les reproduit en retour. De l'autre, on discerne également des pratiques quotidiennes infimes qui trahissent une distance silencieuse entre les individus et ces normes, distance qui s'est d'ailleurs accentuée depuis la guerre actuelle qu'il a provoquée. Selon Foucault, la surveillance n'est pas efficace parce qu'elle est omniprésente, mais parce qu'elle est intériorisée. En s'observant lui-même, l'individu apprend à choisir ses mots, à maîtriser son ton, à reconsidérer ce qui pourrait être compris ou mal interprété. Cette auto-censure devient avec le temps une composante de sa formation sociale, sans qu'aucune intervention extérieure ne soit nécessaire. Elle se mue en quelque chose qui ressemble à une «seconde nature», où la conformité semble être un choix personnel plutôt que le produit d'une pression extérieure. C'est précisément ici qu'apparaît le paradoxe mis en lumière par Scott. Car lorsque les individus sont contraints de se conformer en public, cela ne signifie nullement qu'ils adhèrent en leur for intérieur. Il se développe alors ce qu'il appelle le «texte caché», à savoir un ensemble d'attitudes et de sentiments qui ne trouvent pas le chemin de l'espace public, mais qui circulent dans des cercles restreints ou s'expriment sous des formes détournées. Dans ce contexte, la politique ne se limite plus aux discours ou aux manifestations, mais migre vers les détails de la vie quotidienne. Le silence, par exemple, n'est pas toujours signe d'acquiescement ; il peut être une stratégie d'abstention. Le langage allusif n'est pas un défaut d'expression, mais un moyen de se soustraire au coût de la parole directe. Et jusqu'à l'abstention de participer peut se lire comme un acte politique, et non comme une absence d'acte. Ce que la conjonction de Foucault et de Scott apporte, c'est une intelligence de la relation entre ces deux niveaux. Car le système qui réussit à produire des individus disciplinés est précisément celui qui crée les conditions de la «résistance par la ruse». Plus le coût de l'expression est élevé, plus le besoin de formes obliques de refus s'intensifie. Plus la surveillance s'approfondit, plus le silence devient dense de significations. Dans le milieu que nous examinons, sous la pression de la guerre et de l'escalade israélienne continue, le comportement du «milieu de soutien» révèle une transformation profonde dans l'image qui se dessine dans l'espace public, quelque chose qui dépasse largement le simple recul économique ou l'épuisement social. Nous sommes en présence d'une mutation dans la relation elle-même entre les gens et le discours politique qui prétend les représenter. C'est là que transparaît l'entremêlement de l'intériorisation et de la résistance. L'individu peut se conformer au discours public, en reprendre le vocabulaire, afficher son appartenance, tout en conservant intérieurement une distance. Cette distance ne s'affiche pas, mais elle se manifeste dans des moments précis : dans une plaisanterie passagère, dans un commentaire ambigu, dans une retenue d'enthousiasme, ou dans l'absence de réponse à un appel à la mobilisation. Et c'est justement là que réside la forme la plus redoutable de résistance, non pas celle qui s'affiche, mais celle qui passe inaperçue. Cette résistance, pourtant, en dépit de sa discrétion, n'implique pas nécessairement une rupture radicale ou une coupure avec le pouvoir dominant. Elle demeure le plus souvent dans les limites du système, s'y adaptant autant qu'elle s'y oppose. C'est ce qui en fait, simultanément, un signe de faiblesse et de force: faiblesse, parce qu'elle ne se traduit pas en action collective visible ; force, parce qu'elle révèle les limites de la domination. Foucault rappelle également que le pouvoir ne souffre pas seulement de l'opposition directe, mais aussi de l'érosion intérieure. Lorsque la conformité devient purement formelle, lorsque l'obéissance se réduit à une performance, le pouvoir perd une partie de son efficacité. Il peut réussir à réguler le comportement apparent, mais il échoue à produire une adhésion réelle. Dans ce cadre, des phénomènes tels que l'absence de réponse aux appels à la mobilisation ou la généralisation de l'indifférence peuvent se comprendre non comme une absence de politique, mais comme une transformation de ses formes. Les gens ne descendent pas dans la rue, mais ne s'engagent pas davantage. Ils ne protestent pas, mais ne répondent pas non plus. Au bout du compte, cette dynamique ne saurait être réduite à une simple opposition entre domination et résistance. Ce que nous observons, c'est un entrelacement continu des deux, où le pouvoir engendre ses propres formes de rejet, et où la résistance s'ajuste aux conditions du pouvoir plutôt que de l'affronter frontalement. Dans cette zone grise où le silence n'est pas consentement et l'abstention n'est pas neutralité, c'est la politique réelle qui se façonne, loin du discours affiché. C'est ainsi que l'on peut comprendre comment un milieu qui semble, en apparence, discipliné et cohésif, peut porter en lui des strates multiples d'hésitation, de détachement et de résistance silencieuse, imperceptibles au premier regard, mais dont l'empreinte se grave avec le temps. C'est dans cette perspective qu'il faut lire l'absence de réponse aux appels de Naïm Kassem invitant à descendre dans la rue, non comme une neutralité, mais comme une forme de refus silencieux. Les gens n'annoncent pas leur opposition, mais n'accordent pas non plus de légitimité réelle par leur participation. Il s'agit d'un état intermédiaire entre l'obéissance et la rébellion, un état de suspension, d'attente, et peut-être de réévaluation. En ce sens, on peut dire que ce que nous voyons aujourd'hui est un glissement progressif du «milieu de soutien» vers le «milieu épuisé». Le milieu de soutien répond, se mobilise, s'engage. Le milieu épuisé, lui, endure, se tait, mais ne s'associe plus. Ce glissement, même s'il demeure partiel ou inachevé, porte une signification politique profonde: l'effritement de la capacité de mobilisation. Quant aux deux appels récents qui ont imploré l'intervention de l'État et le retrait des armes de Tyr et de Nabatiyé, ils marquent avec netteté et courage les prémices d'une rupture de la barrière de la peur à l'intérieur même du milieu du Hezbollah.

Cinéma, politique et guerre
By
Yakzan Takki
Published
mai 31, 2026 - 22:22

L'ombre de la guerre et de la politique — au Moyen-Orient, en Ukraine, sous la pression d'une géopolitique menaçante — a pesé de tout son poids sur la cérémonie de clôture de la 79e édition du Festival. Le discours politique le plus remarqué fut celui d'Andreï Zviaguintsev, dont le film Minotaure, portrait de l'invasion russe de l'Ukraine à travers la déliquescence d'une famille, a remporté le Grand Prix. Le cinéaste russe, exilé en France, s'est adressé directement au président Vladimir Poutine: «Arrêtez cette mascarade. Le monde entier attend la fin du massacre, là où des millions d'hommes se font face de part et d'autre de la ligne de front, ne rêvant que d'en finir avec une guerre qui n'a plus la faveur des deux camps belligérants.» Ces mots résonnaient comme un écho lointain au discours que le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait prononcé sur cette même scène le 17 mai 2022. De la méta-fiction à l'abîme, il n'y a souvent qu'un pas — un pas que le Festival de Cannes 2026 a franchi en sélectionnant, parmi les vingt-deux films en compétition, six œuvres consacrées à la guerre. Que le cinéma, cet art accordé au pouls du monde, exerce une telle influence politique n'a rien d'inédit. Mais la complexité du récit cannois de cette année tient à deux tensions: d'un côté, la diversité des points de vue qui abordent la guerre dans la fidélité historique et l'accomplissement artistique à saisir l'horreur et la violence ; de l'autre, le risque que tout cela ne demeure qu'un simple aperçu — sans que ces deux approches forment nécessairement un ensemble cohérent face à une même réalité. L'écart était considérable, tant sur le plan esthétique que philosophique, entre Notre salut d'Emmanuel Marre — qui explore, à travers l'itinéraire d'un modeste employé sous Pétain et en toutes circonstances, l'esprit de la collaboration — et Moulin de László Nemes, qui exalte le témoignage du résistant Jean Moulin, torturé à mort par Klaus Barbie. Fatherland, quant à lui, choisit une troisième voie, en désignant la catastrophe morale et civilisationnelle de la Seconde Guerre mondiale à travers le retour de Thomas Mann en Allemagne, en 1949. C'est dans ce même clivage que s'inscrit la présence de l'actrice Julianne Moore au Festival, venue lors de la première semaine de cette 79e édition pour recevoir le prix Women in Motion — une distinction qui, au fil des années, a notamment distingué Jane Fonda, Viola Davis et Michelle Yeoh. La muse de Todd Haynes a exprimé des positions politiques affirmées, racontant que, depuis l'enfance, elle se perd dans ses bibliothèques devenues refuges, et y trouve une compréhension humaine du monde et de ceux qui le façonnent, que leur destin soit tragique ou non. Dans la bulle parfois superficielle de Los Angeles, Moore s'efforce, avec l'aide de ses équipes de communication, de donner de la profondeur à des sujets souvent abstraits, alors que tout repose sur une vision claire, fût-elle étouffante. C'est cette même logique qui lui a valu la consécration suprême, l'Oscar de la meilleure actrice pour Still Alice (2014). «C'est le poids de l'histoire, et cette fabrique des rêves à laquelle je suis heureuse de contribuer, par un engagement contre le recours aux armes et contre le chaos social dans lequel nous vivons — un chaos qui m'attriste et m'effraie dans un contexte géopolitique globalement déséquilibré», déclare-t-elle. Moore est connue pour sa proximité avec les démocrates, tout en ayant pris ses distances avec le dernier cycle politique, apparaissant moins aux côtés de Joe Biden et de Kamala Harris. Elle a ainsi choisi de limiter son exposition auprès de la presse, préférant, tandis que d'autres se laissent emporter par les tapis rouges et les avant-premières, une forme de retrait stratégique à l'égard des films truffés d'explosions et de bombes, eu égard à la situation mondiale actuelle, qu'elle juge «incroyablement artificielle». Il convient de relever une incongruité dans l'attribution du Prix du scénario à Notre salut, œuvre puissante et authentique sur la collaboration, d'autant qu'Emmanuel Marre a lui-même reconnu que de nombreuses scènes avaient été improvisées. Le Prix du jury est revenu à Das geträumte Abenteuer de Valeska Grisebach, film aux réceptions très partagées. L'apogée fut le Prix de la mise en scène, décerné conjointement à deux réalisateurs pour La Bola Negra, qui traverse l'histoire de l'Espagne sur un siècle, entre franquisme et homosexualité. Par ailleurs, le monde du cinéma prend ses distances avec les franges radicales, à la suite des déclarations de Maxime Saada, PDG de Canal+. Exploitants, producteurs et distributeurs français ont manifesté leur inquiétude face à une radicalisation croissante de l'expression cinématographique à l'approche de l'élection présidentielle. Une pétition intitulée «Ne vous retournez pas vers Bolloré» avait circulé à l'ouverture du Festival, rassemblant plus de six cents signatures de professionnels du cinéma. Ils y protestent contre ce qu'ils perçoivent comme l'emprise de l'homme d'affaires breton sur le septième art et ses appétits monopolistiques, en matière notamment de financement cinématographique. À l'exception d'Adèle Haenel, qui n'a plus tourné depuis six ans, de Juliette Binoche, d'Anna Mouglalis et de Swann Arlaud, la grande majorité des signataires demeure peu connue dans le milieu professionnel — certains y voyant davantage un front politique que corporatif — dans la mesure où personne n'avait observé d'uniformisation des films ni de mainmise fasciste sur l'imaginaire collectif via Canal+, y compris dans les organisations de gauche que Bolloré avait pourtant démantelées. Nombre de producteurs avancent néanmoins : «Un jour, peut-être, nous devrons nous inquiéter de l'influence de Vincent Bolloré sur le cinéma, de l'érosion de la puissance intellectuelle et artistique, et de la fin de partie pour le progressisme culturel.» Reste qu'indépendamment de la question de savoir si les récits filmiques entretiennent un quelconque rapport avec l'idéologie d'extrême droite, les salles UGC n'ont pas été rachetées par Vincent Bolloré pour des raisons idéologiques, mais par Maxime Saada, PDG de Canal+, pour des raisons industrielles. « C'est un carnage, et cela va s'aggraver », lâche un distributeur — et ce Festival sera peut-être le dernier avant l'accession de l'extrême droite au pouvoir, du point de vue de ceux qui défendent l'indépendance, la création et la démocratie. Sur le plan cinématographique, on pourrait bientôt demander à chacun de choisir son camp, entre droite et gauche, entre solidarité avec les tragédies humaines au Moyen-Orient ou refus de les porter. Mais plus fondamental encore, tandis que les cinéastes français s'affrontent autour de Bolloré, les géants de l'internet — YouTube, Facebook, Amazon, Disney, Netflix, Meta — tissent une toile leur permettant de consolider leur emprise sur les images. Cela ne sera pas sans conséquences sur l'économie du cinéma ni sur la diversité des esthétiques, à mesure que l'intelligence artificielle s'invite dans le monde cinématographique, que les capitaux des entreprises GAFA financent films et séries, et qu'Amazon, à la tête de Prime Video, multiplie ses richesses. Ces mêmes géants dominent simultanément le marché publicitaire. Le «Creator Economy Summit», instauré récemment par le Festival et tenu pour la première fois cette année, a vu se développer une nouvelle génération de créateurs numériques qui bâtissent de vastes audiences sur des plateformes comme Instagram, YouTube et TikTok — en développant, finançant et distribuant des histoires avec une rapidité qui les oriente désormais vers le récit long et la production cinématographique. Cette première rencontre entre deux mondes profondément différents — cinéastes et influenceurs — a permis d'aborder les défis majeurs allant de la distribution à la production, en passant par l'écriture, la gestion des talents et la fluidité de la diffusion des contenus. Aucune entreprise des GAFAM ni de la Big Tech ne saurait ignorer l'économie des créateurs, dont les revenus devraient dépasser les 250 milliards de dollars cette année. Le cinéma est sous pression, et le secteur traditionnel se déchire. Le monde culturel risque de perdre la bataille du récit cinématographique, qui s'est nourri en partie de l'argent public. C'est un bouleversement culturel saisissant, issu d'une évolution qui s'est opérée selon des modalités bien différentes, à mesure que les milliardaires prolifèrent dans les canaux de l'information et qu'une forme de totalitarisme idéologique s'impose au cinéma — ce qui confirme l'échec de la «démocratisation» de la culture cinématographique. Quant aux scénarios de fiction, la conformité sociale l'emporte partout.