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Analyse

Léon XIV… le Liban et la Troisième Indépendance !
Par
Ziad Al-Sayegh
Publié
mars 8, 2026 - 04:36

La visite du pape Léon XIV au Liban n’est pas une visite ordinaire, c’est un moment historique qui impose son caractère exceptionnel. Dans le pays-message, et à travers la région et le monde, se croisent de grandes confrontations. La paix face à la guerre, le dialogue face à la violence, la modération face au fanatisme, la diversité face à l’uniformité, l’humanisation face au populisme, la Constitution face aux lois d’exception, le droit face au chaos, la citoyenneté face au Minoritisme et au Majoritisme, l’État face au non-État, la bonne gouvernance face à la corruption. Le Liban et le monde libre vivent ces affrontements alors que le pays dispose d’une occasion rare de prouver sa capacité à se relever. Depuis cinq décennies, le Saint-Siège n’a jamais abandonné l’idée d’un Liban «État modèle» malgré les effondrements politiques, économiques et souverains. Un cardinal affirma un jour: «Vous croyez que le Liban historique meurt, mais sa résurrection viendra de son élite, résidente et expatriée.» Un signal clair que le pari demeure sur les Libanais eux-mêmes. Le pape François affronta cette réalité avec une clarté spirituelle et politique. Il embrassa le drapeau libanais et mobilisa la diplomatie vaticane pour préserver l’identité civilisationnelle du pays, mais refusa alors de visiter Beyrouth, lançant un message sans équivoque: non à l’alliance des minorités, non au non-État, non à la corruption, non à la confusion entre l’Église et le pouvoir, non à la transformation du Liban en plateforme de conflits. Un constat d’un État qui se délite et d’une formule civilisationnelle menacée. Aujourd’hui, Léon XIV vient avec un titre rassembleur: la paix. Une paix qui n’est pas seulement l’antonyme de la guerre, mais celui de l’effondrement moral, de la démission nationale, et de la complicité dans la destruction de l’État. C’est une résistance aux armes illégales, aux alliances qui fabriquent des minorités imaginaires, aux fanatismes qui renversent la Constitution, paralysent les institutions, et menacent la coexistence. Il vient affirmer que le Liban mérite la vie, mérite la résurrection, mérite un État fidèle à sa mission. Il vient raviver la volonté d’un peuple épuisé et rappeler à une élite hésitante que le monde voit encore au Liban un espace de liberté et de responsabilité. Le choix du Liban comme première étape après la Turquie n’est pas un hasard, c’est un message que l’effondrement du pays frappe le cœur du pluralisme dans tout l’Orient et au-delà. Son message aux Libanais est clair : «Sauvez votre État, ou vous perdez votre mission.» Pas de demi-État ni de demi-souveraineté, pas de confusion entre bonne gouvernance et manipulation politique, pas de soumission au chantage des armes. La paix véritable repose sur la citoyenneté, sur la Constitution, et sur la légitimité internationale. Son message au monde est tout aussi clair: «Sauver le Liban, c’est défendre l’être humain», défendre un pluralisme menacé, préserver un pont entre Orient et Occident. La paix devient un projet de libération: libérer l’être humain de la peur, l’État de la dépendance, la politique de la corruption, l’identité libanaise de la déformation. La visite devient une occasion d’écrire un nouveau chapitre, la troisième indépendance. L’indépendance de l’État face au sabotage de la souveraineté, l’indépendance de la vérité face à la falsification, l’indépendance de l’être humain face aux systèmes qui détruisent le bien commun.

La fin de l'Iran, oscillant entre l'État et la Révolution
Par
Mona Fayad
Publié
mars 4, 2026 - 06:32

Nous avons longtemps vécu à l'ombre de la puissance imaginaire de la propagande iranienne — ou disons, de la propagande de l'axe de la résistance — qui avait fait de l'Iran une grande puissance cohésive et intouchable. Les événements ont démontré qu'il existe un abîme entre la puissance réelle et la puissance narrative. Cela s'était déjà produit avec le Hezbollah: nombreux sont ceux qui ont cru à l'image de sa suprématie absolue. L'Iran nous a bercés d'illusions, à travers ses partisans et son armée médiatique — chaînes télévisées camouflées, journalistes stipendiés, influenceurs et influenceuses numériques et autres —, en propageant sa narrative fictive sur: l'image d'une supériorité technologique, et l'image d'alliés puissants qui la soutiendraient (la Chine, la Russie), forgeant ainsi dans l'opinion publique l'image d'un «axe incassable». L'Iran avait oublié que, dans le système international, les alliances ne sont pas idéologiques mais utilitaires. Et que la Chine et la Russie agissent selon leurs propres calculs, et non selon les désirs des dirigeants iraniens, porteurs d'une idéologie révolutionnaire. Les politiques de l'Iran avaient réussi par le passé, lorsqu'elle misait sur le gain de temps, l'ajournement des échéances, la manipulation de ses adversaires, l'esquive de sa responsabilité concernant les agissements de ses bras armés, et la formulation de promesses et d'engagements aussitôt reniés. L'Iran avait oublié qu'elle n'aurait pu persister dans ces politiques si elles n'avaient pas, d'une certaine manière, convenu aux politiques américaine et israélienne. La question qui s'impose d'elle-même: l'Iran est-il réellement un État ? Si l'on retient la définition classique de l'État — monopole de la violence, centralisation de la décision, souveraineté sur le territoire —, l'Iran est un État de structure complète. Mais si l'on retient la définition de l'État moderne comme institution rationnelle-bureaucratique dotée d'une décision centrale soumise à la reddition de comptes, dont la finalité est de garantir les intérêts de ses citoyens, alors l'affaire est différente et complexe. Si l'on convoque l'analyse de Max Weber sur le monopole de la violence légitime, on constate que l'Iran, en tant qu'État, monopolise la violence, mais que la légitimité y est divisée entre: des institutions républicaines, auxquelles s'adjoint une structure révolutionnaire et supra-constitutionnelle (le Guide suprême, les Gardiens de la Révolution et les Bassidji...), c'est-à-dire que le régime est porteur de deux natures: État + Révolution. Et c'est là ce qui génère une tension permanente entre elles. Et puis, lorsque les révolutions se transforment en États, elles se heurtent à un dilemme : demeurer une «révolution permanente» ou devenir un «État normal»? Le régime iranien n'a pas tranché cette question depuis 1979. Il emploie le discours de l'État, puis se comporte comme un mouvement transfrontalier. C'est de là que procède la ressemblance du comportement du régime avec celui de son parti : non pas parce que l'Iran n'est pas un État, mais parce qu'il maintient l'élément doctrinal au-dessus de la logique étatique, et que la protection du régime est le «plus obligatoire des devoirs». L'État dit: nous sommes une entité souveraine ; mais la Révolution dit: nous sommes un projet qui transcende les frontières. Cette duplicité interdit toute stabilité pleine et entière. Ce que l'Iran pratique dans ses rapports avec son environnement et le monde, c'est une forme de guerre de guérilla dotée de missiles balistiques, menée par des supplétifs qu'elle déploie dans les pays de la région, et fondée sur le comportement de la «guerre asymétrique». C'est là la logique des mouvements révolutionnaires. Car l'État classique répond directement, par l'entremise de son armée, dans le cadre d'équations claires. Le modèle des supplétifs, en revanche, génère une opacité délibérée qui lui permet de se dédouaner de ses actions. Mais l'opacité est une arme à double tranchant: lorsqu'elle est percée à jour, elle se transforme en confusion au sein du commandement et en contradiction des messages. À tout cela s'ajoute le fait que l'Iran s'est détourné de son intérieur et de ses besoins. De nombreuses analyses consacrées à l'Iran se concentrent sur les missiles et les alliances idéologiques, dans un oubli total de l'intérieur iranien, de ses fractures et de ses peuples, de la rébellion des femmes, des aspirations d'une jeune génération différente, d'une fatigue économique et d'une légitimité ébranlée. Un État puissant ne se mesure pas seulement à son arsenal, mais à sa capacité à intégrer sa société. Le narratif historique s'est mué en fardeau, passant d'une ressource à une entrave dans laquelle le régime s'est lui-même emprisonné. Le narratif historique a conféré au régime un sens, permis sa continuité et préservé son identité religieuse-confessionnelle, en recourant à une mobilisation permanente. Mais il s'est transformé avec le temps en entrave, parce qu'il a empêché toute réévaluation, traité tout recul comme une trahison, et entrepris de sacraliser ses symboles et ses politiques en les érigeant au-dessus du réel vécu, au lieu de les soumettre au débat et à la réévaluation selon les besoins de la société. Ainsi la Révolution s'est-elle muée en un fardeau que la société iranienne n'est plus en mesure de porter. Et la décision a été prise de se passer des services de ce régime.

Crise libanaise: où en sommes-nous?
Par
Khalil Helou
Publié
févr. 9, 2026 - 15:46

Les étapes de la reconstruction de l’État libanais semblent être gelées, malgré quelques progrès sur le plan technocratique. Au terme de plus d’un an de « guerre de soutien » menée par le Hezbollah et l’affaiblissement de ce parti sur la scène régionale, l’élection du président de la République avait suscité une vague d’euphorie démesurée. La formation d’un gouvernement prometteur avait induit l’espoir d’une restauration de la souveraineté de l’État. Cependant, un an plus tard, cette euphorie s’est transformée en déception, et l’espoir s’est dissipé. Le refus du Hezbollah, à l’instigation de l’Iran, de se plier à la volonté de la majorité des Libanais et de remettre ses armes à l’État, ainsi que sa violation de la résolution 1701, ont servi, et continuent de servir, de prétexte au harcèlement israélien qui vise ses cadres et son infrastructure. Cette dynamique empêche tout progrès dans le redressement de l’État libanais. Malgré l’affaiblissement de l’Iran et le soutien de Washington, des pays arabes et de la communauté internationale, une grande partie des acteurs au niveau des pouvoirs exécutif et législatif à Beyrouth, ainsi que certains anciens militaires qui induisent en erreur les Libanais quant à la capacité de notre armée, continuent de se soumettre à un Hezbollah arrogant et menaçant. Ce phénomène n’est pas surprenant, car ces responsables, du plus haut au plus bas échelon, ont été habitués, durant quatre décennies, à céder face à cette influence. On ne devrait pas être étonné de voir ces individus changer de cap et de s’aligner sur un autre camp si le conflit entre Téhéran et Washington débouche sur une guerre éclair ou totale au profit des États-Unis. Mais en cas de conflit prolongé ou de concessions de la part de Washington, ces acteurs se féliciteront de leur alignement opportuniste. Pour l’heure, ils se placent donc en situation d’attente ( stand-by mode ) pour déterminer dans quel camp ils se situeront. Le problème, c’est qu’ils sont la façade du Liban ! Et les grands décideurs de ce monde les méprisent en privé, les caressent dans le sens du poil et les insultent en public. Le Hezbollah et son corollaire, le mouvement Amal, ont utilisé la rue et le contrôle du Parlement, par le biais du chef du législatif pour s’affirmer. De surcroît, le Hezbollah avait recours aux armes, aux assassinats et aux menaces camouflées ou publiques, dans le même but. Cela s’est avéré efficace avec les pôles du pouvoir. Les deux partis armés continuent de manœuvrer et d’évoluer dans le même temps au sein de l’État et à travers leur milice, relevant organiquement du corps des Gardiens de la révolution iranienne. De plus, ils ont infiltré l’État profond et les institutions officielles à tous les niveaux. L’assainissement de ces institutions relève de la responsabilité de l’exécutif et du président de la République. Les deux partis n’ont rien proposé et ne proposent aucun projet crédible pour édifier l’État libanais, en dehors d’une dialectique de résistance qui a échoué et des haines tous azimuts. Seule la survie du Hezbollah compte, et bien qu’affaibli, ce parti persiste sur la même voie qui a prévalu pendant quatre décennies. Seuls de vrais hommes d’État pourraient faire avancer les choses. Or ceux-ci sont largement absents des institutions officielles, à l’exception de quelques rares figures souverainistes, qui restent fermes sur leurs positions. Ce qui les expose aux attaques les plus virulentes et à des menaces physiques de la part d’un Hezbollah qui s’accroche désespérément à ses acquis. Ce qui pourrait coûter très cher à tout le pays. Les indécis, les corrompus, les gens du bazar, ceux qui sont atteints de cécité sociopolitique, ainsi que les lâches ne peuvent ni gérer, ni diriger ni avoir la stature d’un leader. Le Liban regorge de ressources humaines et de capacités. Celles-ci n’attendent que l’opportunité, la vraie, pour initier une renaissance. Dans un tel contexte, force est de relever que la Syrie voisine a battu tous les records en termes de redressement de ses institutions étatiques. Il lui reste cependant énormément de lacunes à combler. Elle se doit de rassurer les minorités, de les intégrer. Elle a un système à construire… En bref, elle a encore un long chemin à parcourir pour atteindre la stabilité. En contrepartie, ce qui a été réalisé est très prometteur, parce qu’à la tête de l’État syrien se trouve un homme d’État, Ahmad el-Chareh, qui émerge, en faisant preuve de maturité et de pragmatisme. Il sait que les yeux des Syriens et du monde entier sont rivés sur lui, et il relève le défi. Au Liban, nous attendons l’émergence d’hommes d’État.

La justice internationale entre mythe et réalité
Par
Mona Fayad
Publié
janv. 7, 2026 - 17:01

La frappe militaire américaine au Venezuela, suivie de l’arrestation du président Nicolás Maduro et de son transfert hors du pays, a provoqué une onde de choc majeure dans les relations internationales. Cette arrestation a suscité une vaste indignation internationale : de nombreux États et organisations y ont vu une violation flagrante du droit international et une atteinte directe à la souveraineté nationale du Venezuela. Des experts en droit international, notamment dans des analyses publiées par The Guardian , soulignent que l’opération américaine au Venezuela contrevient à la Charte des Nations unies, en particulier à la disposition interdisant le recours à la force en l’absence de légitime défense ou d’autorisation explicite du Conseil de sécurité. Cet événement redéfinit certaines règles du jeu. Ce n’est pas l’arrestation en elle-même qui bouleverse l’ordre établi, mais ce qu’elle révèle d’un changement profond dans la compréhension de la souveraineté, de la puissance et du temps politique au sein du système international. La diversité des réactions — allant de condamnations fermes à des réserves prudentes, voire à des soutiens conditionnels — montre que le monde se trouve à un carrefour décisif : le droit international demeure-t-il un cadre protégé par des institutions et des accords, ou recule-t-il devant la loi du fait accompli ? Cet épisode ne constitue pas seulement un nouveau chapitre de l’histoire vénézuélienne, mais un véritable test pour les normes internationales elles-mêmes, à un moment particulièrement sensible de l’histoire politique mondiale. Il met en lumière une fracture profonde entre le discours et la pratique dans le monde occidental. Depuis longtemps, la justice internationale est présentée comme l’un des piliers de l’ordre mondial moderne, et comme le fondement moral de la légitimité des institutions transnationales, au premier rang desquelles figure la Cour pénale internationale. Or, le parcours de cette justice révèle aujourd’hui une faille qui ne se réduit plus à la seule duplicité occidentale, mais qui s’est complexifiée avec l’entrée du monde dans une phase de multipolarité et l’émergence de puissances contestant à l’Occident non seulement l’influence, mais aussi la définition même des valeurs. Dans un premier temps, la critique adressée à la justice internationale se concentrait sur la duplicité du discours occidental. Il apparaissait clairement que l’application du droit international n’a jamais été dissociée des intérêts politiques. Des interventions militaires ont été menées au nom des droits de l’homme, tandis que des violations graves étaient tolérées lorsqu’elles étaient commises par des alliés stratégiques. Cette sélectivité a sapé la crédibilité de la justice internationale, la transformant, aux yeux de nombreux observateurs, en instrument au service des puissants plutôt qu’en système juridique universel. Le problème ne résidait pas dans les valeurs proclamées elles-mêmes, mais dans leur instrumentalisation sélective : invoquées lorsqu’elles servent les équilibres de pouvoir, ignorées lorsqu’elles les entravent. Cependant, le tournant majeur aujourd’hui ne tient pas seulement à la persistance de cet héritage, mais à la mise à nu des limites du système libéral lui-même, à mesure qu’il perd sa capacité à imposer ses règles. Le monde n’est plus unipolaire, et les États-Unis ne sont plus en mesure, seuls ou avec leurs alliés, de réguler le rythme de la justice internationale. L’entrée en scène de la Chine et de la Russie comme acteurs majeurs a profondément remodelé le paysage : la question n’est plus pourquoi la justice est appliquée de manière sélective, mais qui possède encore la capacité de l’appliquer. Dans ce contexte, la justice internationale apparaît prise en étau entre deux forces opposées : un Occident qui brandit un discours de valeurs — qu’il applique de manière sélective — mais se révèle incapable de les imposer sans consensus international, et des puissances émergentes qui dénoncent une « justice politisée » tout en s’abstenant de proposer une alternative juridique crédible, se contentant de bloquer le processus existant. Une paradoxe frappant en découle : la contestation de la justice sélective ne débouche pas sur une justice plus inclusive, mais sur une paralysie totale. Cette paralysie a favorisé l’émergence d’un discours de la « résistance » présenté comme une riposte morale. Or, confronté à l’épreuve des faits, ce discours révèle à son tour une duplicité manifeste. La défense de la souveraineté sert à justifier la répression interne, et le rejet de toute ingérence extérieure ne s’accompagne ni de la construction d’institutions judiciaires indépendantes ni d’un respect effectif des droits humains. Ainsi, le mythe de la justice occidentale s’effondre d’un côté, tandis que s’effondre simultanément le mythe d’une justice alternative revendiquée par ses adversaires. Ce qui entrave aujourd’hui l’avènement d’une justice internationale effective ne relève pas d’un facteur unique, mais de trois obstacles fondamentaux : l’absence d’une autorité exécutive internationale indépendante des rapports de force ; l’érosion du consensus mondial sur les valeurs, exacerbée par l’affrontement de modèles civilisationnels et politiques antagonistes ; et l’usage généralisé de la justice comme instrument rhétorique plutôt que comme engagement institutionnel. Dans ce paysage, la Cour pénale internationale apparaît davantage comme le miroir de la crise que comme sa cause. C’est une cour sans police, sans armée et sans consensus politique garantissant l’exécution de ses décisions. Sa capacité d’action dépend de la coopération des États, une coopération aujourd’hui prisonnière de la polarisation mondiale. Le problème n’est donc pas seulement que la justice internationale soit « injuste », mais qu’elle soit devenue incapable d’être une justice à part entière. Tout cela met en évidence un fossé grandissant entre le discours moral occidental et les mécanismes réels de son application. Le blocage de l’ouverture d’une enquête de la Cour pénale internationale sur la « situation au Venezuela », comparé à la relative célérité observée dans la poursuite d’autres dirigeants, affaiblit le récit d’une « justice universelle et neutre » et alimente le discours des forces anti-occidentales qui voient dans la justice internationale un outil sélectif plutôt qu’un système juridique global. Ainsi, non seulement le mythe de la justice occidentale s’effondre, mais il se conjugue avec celui d’une « résistance » prétendument porteuse d’une supériorité morale alternative, alors qu’elle opère elle aussi selon la logique de la puissance et de la nécessité plutôt que selon celle du droit. Dans les deux cas, nous assistons à l’érosion progressive du cadre symbolique des valeurs, remplacé par la loi de la force, dans un tableau qui évoque davantage le retour des empires que l’existence d’un ordre international fondé sur des règles communes. Cette réalité ne signifie pas la fin du besoin de justice, mais la fin de l’illusion selon laquelle elle pourrait être dissociée de la politique sans une refondation du système international lui-même. Du point de vue de Durkheim, nous vivons un moment d’« anomie » — non pas au sens du chaos, mais de la perte de normes communes. Du point de vue de Lévi-Strauss, il s’agit d’un moment de décomposition du mythe, lorsqu’il n’est plus capable de résoudre les contradictions qu’il était censé masquer. Le droit, comme le rappellent les sociologues, ne vit pas dans le vide ; il est le produit d’un équilibre social et moral. Lorsque cet équilibre s’effondre, le droit se réduit à un texte dépourvu de force. Entre l’ancienne duplicité occidentale et la duplicité actuelle des « résistants », la justice internationale se dissout entre deux discours opposés qui convergent pourtant sur un point essentiel : la soumission des valeurs à la logique de la puissance. Tant qu’une réflexion radicale ne sera pas engagée sur le lien entre souveraineté, droit et justice, cette dernière restera une promesse sans cesse différée, invoquée dans les discours… et absente des faits. Concernant le cas Netanyahu Le succès relatif de la Cour pénale internationale dans la poursuite engagée contre Benjamin Netanyahu — contrairement à ce qui s’est produit dans des cas similaires antérieurs — s’explique davantage par une conjonction inédite de facteurs politiques et moraux que par l’expression d’une indépendance juridique absolue. L’ampleur des violations commises à Gaza, leur étendue, leur intensité temporelle et leur visibilité médiatique ont rendu difficile leur confinement dans le discours traditionnel de la « légitime défense » qui a longtemps offert une couverture politique à Israël et à ses alliés. Par ailleurs, la transformation profonde de l’opinion publique occidentale, en particulier au sein même des États-Unis, a joué un rôle déterminant. Les nouvelles générations manifestent une sensibilité accrue aux normes des droits humains et un attachement moindre aux récits géopolitiques classiques. Cette évolution a réduit la marge de manœuvre politique, y compris pour les gouvernements les plus favorables à Israël. Enfin, l’intervention juridique méthodique de l’Afrique du Sud a constitué un tournant décisif, en déplaçant le débat du champ politique vers le terrain du droit, et en conférant au dossier une légitimité morale issue d’un État porteur d’un héritage historique lié à l’apartheid, rendant plus difficile toute mise en cause de ses motivations. Ainsi, la décision de la Cour ne relève pas d’un sursaut institutionnel isolé, mais du résultat d’une fissuration du système traditionnel de protection politique et d’une exposition sans précédent du fossé entre pouvoir et discours, rendant l’impunité plus coûteuse que la poursuite de la responsabilité.

La visite papale et la tentation israélienne : entre symbolique et réalpolitik

La visite du pape Léon XIV au Liban n’a pas été une simple halte religieuse ou pastorale, mais un moment politique par excellence dans l’une des phases les plus sensibles qu’ait connues la région. Une visite porteuse de messages à l’intérieur libanais autant qu’à l’extérieur, en particulier à Israël, et aux puissances internationales qui tiennent les fils du jeu régional. Pourtant, une question a largement résonné après le départ du pape: cette visite met-elle fin à l’idée d’une attaque israélienne contre le Liban ? La réponse n’est pas simple. Entre l’immense valeur symbolique de la visite et les calculs stratégiques froids du front sud, une vérité s’impose : la visite a offert au Liban une respiration politique et psychologique temporaire, mais elle n’a pas annulé la logique de guerre. Cependant, conjuguée au regain d’activité diplomatique française et à la visite du président libanais en Oman, elle a contribué à créer un nouveau filet de dissuasion politique et diplomatique, susceptible de ralentir une décision de guerre — et peut-être d’en redessiner les conditions. La visite du pape: une force symbolique… dont les limites sont claires La venue du pape dans un pays ravagé par les crises envoie un message limpide : le monde n’a pas totalement abandonné le Liban, et la préservation de sa diversité et de son rôle demeure une priorité internationale. Le pape a encouragé les Libanais à la réconciliation, au recours à l’État, et au rejet de la violence. Mais l’importance de la visite ne réside pas seulement dans son discours: elle s’inscrit dans le moment le plus délicat depuis la fin de la guerre de 2006. Israël observe de telles séquences avec un œil stratégique. La présence du chef de l’Église catholique à Beyrouth a relevé le coût d’une attaque de grande ampleur durant cette période. Il aurait été difficile pour Israël de lancer une guerre alors que le Liban accueillait une figure religieuse mondiale de ce rang, sous les yeux d’une planète qui regardait, commentait, réagissait. Cela signifie que la visite a réussi — ne fût-ce que provisoirement — à créer une forme de protection médiatique et morale. Mais cette visite modifie-t-elle le rapport de force? Bien sûr que non. Israël ne décide pas d’entrer en guerre pour des raisons d’«état d’âme» ou de symbolique, mais sur la base de calculs militaires et politiques. L’effet de la visite est donc limité dans le temps et dans le registre symbolique ; il n’est pas suffisant pour dissuader une guerre si la direction israélienne décidait ultérieurement de la mener. Le rôle français: entre médiation et pression diplomatique Si la visite papale s’adresse aux émotions et à la conscience internationale, le rôle de la France s’adresse directement au cœur du jeu politique. Historiquement et concrètement, la France demeure l’acteur européen le plus engagé dans le dossier libanais. Au cours des dernières semaines, Paris a travaillé sur deux axes parallèles : Une désescalade de terrain, par des canaux directs et indirects avec Israël. La relance du dossier des frontières et d’une mise en œuvre renouvelée de la résolution 1701. Il n’est un secret pour personne que la direction française tente depuis des mois d’empêcher le sud de glisser vers une guerre totale. Paris joue depuis longtemps le rôle du médiateur, rappelant à Washington qu’une guerre au Liban n’aiderait pas à instaurer la stabilité régionale recherchée par l’administration américaine. Pour autant, les limites françaises sont claires : • La France ne dispose d’aucun moyen coercitif sur Israël. • Son influence repose avant tout sur la conviction, non sur la contrainte. • Son alignement total sur les États-Unis n’est jamais garanti. Malgré cela, la pression française, surtout dans le contexte d’une diplomatie en mouvement accéléré, entre directement dans les calculs de Tel-Aviv et devient un facteur de retenue. Israël sait que la France peut mobiliser l’Europe, politiquement comme médiatiquement, contre toute invasion d’envergure — ce qui n’est pas un détail dans la bataille de la légitimité internationale. La visite du président libanais à Oman: une plateforme régionale de désescalade À un moment où les terrains régionaux débordent de tensions, la visite du président de la République à Oman apparaît comme un investissement habile dans le rôle discret, mais influent de Mascate. Le sultanat n’est pas un pays de fracas, mais un pays d’impact silencieux, entretenant des relations équilibrées avec tous les acteurs: • Téhéran • Les capitales du Golfe • Les puissances occidentales • Et même des canaux sensibles avec certains acteurs internationaux Cela signifie que la visite n’était pas protocolaire, mais destinée à bâtir un réseau de garanties régionales et à ouvrir des pistes de médiation susceptibles de refroidir le front sud. Mascate excelle dans un rôle qu’aucun autre acteur ne peut véritablement jouer: la communication discrète entre adversaires majeurs, sans publicité. Et ce rôle peut constituer l’un des piliers non déclarés de la prévention d’une escalade militaire. Le triangle Pape – France – Oman : qu’est-ce qui change? En rassemblant ces trois axes, on observe ceci: La visite papale a offert au Liban une protection symbolique et morale, et l’a replacé sous les projecteurs internationaux. Le rôle français pousse vers une solution politique et cherche à empêcher la guerre par une pression diplomatique continue. Le déplacement du président en Oman pourrait ouvrir la voie à une négociation indirecte entre acteurs régionaux et internationaux autour du dossier du Liban-Sud. Mais tout cela suffit-il à empêcher la guerre ? La vérité, c’est que la guerre ne se prévient que lorsqu’elle devient plus coûteuse que profitable pour Israël. La visite papale, l’action française et le rôle omanais augmentent ce coût, mais ne suppriment pas l’option de guerre si Tel-Aviv estime disposer d’une opportunité stratégique unique. Nous nous trouvons donc devant un gel temporaire de la logique offensive, et non son abolition: un équilibre fragile entre un effort international de désescalade et une décision israélienne encore suspendue entre escalade et calculs internes. Au final, la visite du pape n’a pas mis fin à l’idée de guerre, mais elle a rendu la guerre plus difficile. La diplomatie française a créé un filet de dissuasion politique. Et la visite du président à Oman a accompli ce que la diplomatie silencieuse réussit souvent: ouvrir des portes qui ne s’ouvrent jamais en plein jour. Israël continuera d’observer. Le Liban continuera d’attendre. Mais la réalité est que la pression internationale sur Tel-Aviv est aujourd’hui la plus forte depuis des années. Et cela n’offre certes aucune garantie… mais constitue, au moins, une chance.

Mécompte sur la prédiction de Toynbee
Par
Nabil Manuel Younes
Publié
déc. 2, 2025 - 14:20

En 1957, l’historien et philosophe de l’histoire, Arnold Toynbee donna, au Cénacle Libanais, une conférence intitulée Le Liban expression de l’Histoire . Après avoir exploré dans son texte la complexité de l’histoire libanaise et son interaction avec les civilisations environnantes, et après avoir analysé la manière dont le Liban, du fait de sa position géographique et sa composition multiconfessionnelle, a été un lieu de rencontre et de conflit entre les différentes religions et identités, Toynbee finit par clôturer sa conférence par un avertissement prémonitoire. Il dit : Si le tracé, au Levant, de la frontière entre les deux empires mondiaux, américain et russe, « s’établit sur la crête de l’anti-Liban, la république libanaise risquera de partager le sort de l’État d’Israël. Comme Israël, le Liban n’est pas viable s’il se trouve dans un état permanent d’hostilité envers ses voisins à l’Est ». Certes, cette conférence fut prononcée lors du lourd climat de la Guerre Froide avec son lot de tensions géopolitiques et rivalités idéologiques entre les États-Unis et l’Union Soviétique, ainsi que leurs blocs respectifs. Mais durant cette période, si le rideau de fer soviétique s’était abattu sur neuf pays en Europe, rendant leurs frontières tendus et hostiles, des guerres s’étaient aussi déclenchées sur la frontière entre les deux Corées et sur les frontières mobiles de l’Indochine. Pendant ce temps, la ligne de démarcation entre les deux empires américain et russe s’est stabilisée, comme le craignait Toynbee, sur la crête de l’Anti-Liban, autrement dit, sur la frontière libano-syrienne. Dans cette situation inextricable, le Liban a alors opté pour un positionnement dans le giron américain, déclarant le 16 mars 1957 son adhésion à la Doctrine Eisenhower, après avoir flirté pour un temps, avec Le Pacte de Bagdad, dans le cadre des alliances internationales du camp occidental lors de la Guerre froide. Entretemps, de l’autre côté de la frontière qui séparait les deux sphères d’influence, le refus de l’Occident d’aider les pays arabes, dont la Syrie, et l’appui inconditionnel des USA à Israël, poussèrent la Syrie, dominée alors par la gauche, ainsi que la République Arabe Unie (RAU) créée en 1958 par l’union de l’Égypte et de la Syrie puis, pendant une courte période, du Yémen, à se tourner vers l’URSS durant la Guerre Froide. Réconfortés par la suprématie mondiale des États-Unis et par leur supériorité militaire sur l’URSS, les Libanais ne se sont pas particulièrement inquiétés de l’avertissement lancé par Toynbee. Ainsi, la frontière libano-syrienne, telle qu’elle est définie et précisée dans la Constitution libanaise — unique au monde à consacrer une frontière dans un texte constitutionnel — est devenue plus qu’une ligne administrative, et une fiction juridique, elle a acquis une double nature devenant à la fois une frontière entre deux pays et une ligne de démarcation politique, économique et idéologique entre les deux zones d’influence américaine et soviétique. Lors de sa rencontre avec le président Gamal Abdel Nasser, organisée sous une tente dressée à la frontière, chacun demeurant sur son propre territoire, le président Fouad Chéhab a voulu, par le choix du lieu et la scénographie de l’événement, souligner l’importance à la fois nationale et régionale de cette frontière. Mais la prémonition de Toynbee s’est révélée fausse. En effet, cette ligne de démarcation entre les deux sphères d’influence, pendant un certain temps, a protégé le Liban des ambitions expansionnistes de la Syrie sur les plans politique, sécuritaire, économique et idéologique. Cette séparation a constitué une véritable aubaine pour le Liban durant plus d’un quart de siècle. Le grand malheur s’est abattu sur le Liban lorsque les États-Unis, fidèles à leur pragmatisme et enclins à troquer leurs alliances contre des « deals », dont celui avec la Syrie d’Assad, ont commencé par brouiller cette ligne, avant de l’effacer presque complètement en orchestrant l’entrée de l’armée Syrienne au Liban en avril 1976, et par des manœuvres inspirées par Kissinger, Washington a fini par confier à Damas une tutelle sur le Liban. La suppression de cette ligne de démarcation, fruit d’un arrangement américano-syrien conclu sans le moindre égard pour les Libanais — qui croyaient encore que les alliances américaines reposaient sur des principes — a permis à la Syrie d’imposer son hégémonie sur le Liban. L’alliance entre les USA et le Liban n’était, en réalité, qu’un pacte éphémère de circonstance, dicté par les intérêts américains du moment lors de la Guerre Froide. Toynbee s’est également trompé sur un autre point : l’alternative à des frontières tendues n’est pas nécessairement la paix — elle peut tout aussi bien être la domination.

Le Levant dans la tourmente : une paix insaisissable (1/3)
Par
Jean-Patrick Dayras
Publié
déc. 1, 2025 - 10:52

La zone du Levant a incontestablement atteint un point d’inflexion crucial le 7 octobre 2023, avec l’attaque meurtrière du Hamas contre le territoire israélien à partir de la bande de Gaza. Les circonstances et les retombées de cette offensive expéditive et sanglante ont provoqué un véritable séisme qui a atteint Gaza et Israël, à l’évidence, mais également d’autres pôles du Levant, notamment le Liban et la Syrie, et par extension l’Iran et le Yémen. Les conséquences dramatiques que l’attaque lancée par le Hamas a eues sur Gaza et sa population ont remis sur le tapis l’ensemble du contentieux israélo-palestinien. D’aucuns espéraient que le tournant du 7 octobre 2023 déboucherait sur un déblocage du vieux conflit proche-oriental, qui mine la région depuis plus de sept décennies. Au stade actuel, c’est loin d’être le cas, du moins en apparence. On peut déplorer dans ce cadre que l’Autorité palestinienne n’ait pas été en mesure de reprendre la main et d’entamer un dialogue rapide et prometteur avec les Israéliens. Dans le camp adverse, il est légitime de se demander si le Premier ministre Benjamin Netanyahu veut bien entrevoir et accepter la fin de ces conflits régionaux à répétition, au risque d’entrevoir le début de ses démêlées judiciaires. Il n’est pas certain qu’il ait réellement la volonté de le faire. Après la victoire militaire, entrevoit-il sa défaite sur le terrain de la communication ? Il ne semble pas. Il est vrai que tant que les Palestiniens afficheront publiquement que leur objectif est la disparition de l’État hébreu, Benjamin Netanyahu et consorts poursuivront leurs objectifs mortifères. Car ne nous voilons pas la face : il y a, d’un côté, une population qui souffre et qui meurt – mais qui a élu le Hamas ? – et de l’autre, un peuple et un pays dont les ennemis veulent non pas la défaite sans condition, comme pour l’Allemagne en 1945, mais la disparition totale. Il ne s’agit plus de se venger des actes insoutenables du 7 octobre 2023. Il s’agit de survie. Il reste que malgré tout, une lueur d’espoir apparaît à l’horizon. Des voix, et non des moindres, se font entendre en Israël même pour arrêter le massacre à Gaza. Ces voix sont conscientes qu’Israël, né d’une inhumanité, ne peut pas avoir le même objectif et que l’opinion mondiale peut à tout instant basculer et abandonner l’État hébreu. À l’heure des réseaux sociaux, l’opinion publique peut changer de cap rapidement de façon irréversible. L’histoire contemporaine illustre à quel point il est impossible de poursuivre une lutte qui n’a pas le soutien moral de la population et de tous les alliés du moment. Les exemples sur ce plan sont particulièrement significatifs : les Français en Indochine n’avaient pas totalement le soutien de la population française et de certains pays-clé, puis en Algérie ils n’avaient pas l’entier soutien de la population nationale et de très nombreux pays ; les États-Unis d’Amérique ont dû abandonner au Vietnam le pouvoir sudiste, et plus tard ils ont quitté l’Afghanistan de façon pitoyable pour eux et pour les pays qui les avaient accompagnés depuis le début, dix ans plus tôt. Ils se sont retirés après avoir laissé de nombreux morts sur le terrain. Benjamin Netanyahu doit réaliser que les astres sont bien positionnés pour qu’il modifie radicalement sa méthode d’action. Rien n’est pire que de ne pas parler, de ne pas vouloir parler, à ses ennemis. Pire peut-être pour lui et Israël que d’affronter la justice de son pays. Il l’affrontera tout de même et il n’aura même pas pour se défendre, s’il poursuit sur cette voie, la stature de l’homme d’État qui a sauvé son pays. L’Allemagne jusqu’en avril 1945, le Japon jusqu’en juillet 1945, et d’autres pays dans d’autres circonstances, refusaient de parler à leurs ennemis. Aujourd’hui encore, nombre de pays n’essaient pas de parler à leurs adversaires, et il en résulte que des civils meurent tous les jours, exacerbant les rancœurs et les haines. Par contre, la célèbre affaire dite des missiles de Cuba montre qu’un dialogue permet d’éviter des confrontations inutiles et cataclysmiques. Bien sûr, il y a eu dans certains cas des négociations, des concessions, mais n’est-ce pas un faible prix au regard de la paix ? Israël doit se comporter comme un État normal, même s’il se sent assiégé et menacé. Un État israélien qui respecte ses voisins aura beaucoup de soutiens au Proche et au Moyen-Orient, ainsi que dans le monde occidental et bien au-delà, de sorte qu’il ne risquerait pas d’être anéanti par un Hamas, sinon moribond, du moins très affaibli. Une telle ligne de conduite devrait, à l’évidence, être adoptée sans naïveté, en prenant bien soin d’éviter que l’hydre se réveille. Prochain article :Le Levant dans la tourmente : perspectives libanaises et syriennes

Le pape au Liban : sans paix, le « pays-message » ne survivra pas
Par
Ali el-Amine
Publié
nov. 29, 2025 - 13:51

Le pape Léon XIV porte au Liban un message fort : « Heureux les artisans de la paix ». Un message fédérateur, à portée religieuse, vers lequel convergent les religions monothéistes, mais qui constitue surtout une déclaration politique claire du Vatican à l’attention d’un pays épuisé par des décennies de guerres et de conflits, et pour lequel il est temps de sortir des tunnels de la violence pour accéder à l’espace de la paix. Premièrement : soutenir la présence chrétienne et affirmer son rôle national. Ce message découle d’un suivi attentif du Saint-Siège de ce que le Liban a traversé et continue de traverser, en particulier les chrétiens. Pour le Vatican, le Liban est le « laboratoire » le plus sensible du Moyen-Orient pour ce qui a trait au vivre-ensemble islamo-chrétien, et un modèle potentiel de ce que Jean-Paul II décrivait, il y a trois décennies, comme un « pays-message ». Dans ce contexte, la visite marque un soutien clair du Vatican à la présence chrétienne au Liban. Elle rappelle le rôle du Saint-Siège en tant qu’autorité de référence pour encadrer cette communauté et la soutenir sur le plan international. Les chrétiens du Liban ne constituent pas une minorité isolée. Ils font partie d’une structure spirituelle et politique qui s’étend de l’Orient à l’Occident. Cette visite réaffirme que leur rôle au sein de l’État libanais ne saurait être marginalisé. Mais le message papal va au-delà du simple rôle de tranquillisation. Il comporte un appel aux composantes internes à dépasser le fanatisme confessionnel et à s’engager dans le projet national. Les chrétiens, selon le message papal, ne constituent pas uniquement une communauté. Ils sont porteurs d’un message humain universel au sein de ce pays. Deuxièmement : un message à l’Iran… et au monde L’appel du pape à la paix n’est pas qu’un appel d’ordre moral. Il s’agit d’une prise de position politique publique. Depuis Beyrouth, le Vatican adresse un message clair à l’Iran : le Liban ne peut survivre tant qu’il reste un champ de conflits, de guerres et de règlements de comptes régionaux et internationaux. Le slogan « Heureux les artisans de la paix » n’est pas un simple slogan théologique. Il constitue un rejet à peine voilé de la logique des armes et de la violence, et rappelle que seules les solutions diplomatiques et politiques peuvent sauver le Liban de la spirale de l’effondrement. Troisièmement : Le Liban, « pays-message » entre hier et aujourd’hui En 1997, Jean-Paul II avait remis au Liban un document historique intitulé Le Liban, pays-message , destiné avant tout aux composantes internes du pays, dans un but de consolider l’idée du vivre-ensemble et d’affirmer le rôle pionnier de l’État. Aujourd’hui, le message du pape Léon XIV apparaît comme un prolongement de ce document à l’échelle internationale. Le Liban ne peut être un « pays-message » que s’il retrouve la paix, s’éloigne des conflits régionaux et rétablit ses relations avec son entourage, avec le monde et même avec ses adversaires. La paix n’est pas seulement un choix moral, mais une condition sine qua non de l’existence de l’État libanais, un État capable de relancer son économie, de définir ses priorités et d’imposer sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire. La paix est le chemin vers le « message ». La visite du pape ne se limite pas à un simple événement protocolaire. C’est une intervention politique de haut niveau, qui rappelle aux Libanais que leur État ne pourra se relever que s’il sort des axes de guerre, retrouve sa neutralité et choisit d’être un vecteur de paix plutôt qu’un terrain de conflits. Le Liban, « pays-message », ne peut naître que du Liban de la paix.

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