•
Publié
mai 24, 2026 - 05:44
Le cri du nonagénaire Stéphane Hessel dans son pamphlet Indignez-vous ! avait éveillé des millions de jeunes à une forme de libération, après qu’ils eurent lu dans ce petit livre: «Vous avez le droit à la colère, au refus, à l’opposition.» Mais ce cri ne suffisait certainement pas. Il fut tout au plus une impulsion qui les poussa à descendre dans la rue pour affronter les conflits sociaux, politiques et culturels. Les choses ont bel et bien changé depuis, et l’une des plus grandes victoires des forces dominantes aura été de discréditer les termes d’«activiste» ou d’«opposant», étiquettes parfois brandies pour attaquer les jeunes qui étaient parvenus à accomplir des avancées substantielles. Aujourd’hui, on célèbre à nouveau l’idée de l’engagement des jeunes. Mais lorsqu’ils s’engagent, leurs tentatives sont discréditées ou tournées en dérision, au profit de compromis qui font l’impasse sur les motivations légitimes fondamentales. C’est ce qui justifie la répression croissante d’autorités qui s’emploient à endiguer tout changement en devenir et qui récusent la démocratie comme nécessité inhérente au pluralisme des sociétés et à la diversité des idées. La lutte n’est plus une affaire simple, et sa complexité ne cesse de s’accroître avec la mutation profonde de la nature des conflits. Les réalités se déplacent, se transforment sans jamais se figer, et font face à une menace réelle qui revêt toutes les formes de la violence, politique, économique, sociale, sécuritaire, en passant par l’érosion de la biodiversité, le réchauffement climatique, les épidémies et la pollution. C’est là quelque chose d’essentiellement différent de la forme d’« oppression traditionnelle » propre aux régimes totalitaires. À l’inverse, les populations se soumettent sans discussion aux transformations imposées par le capitalisme, la technologie et l’industrie, à rebours des principes, des idées et des philosophies des Lumières qui avaient établi de grandes vérités. L’oppression contemporaine réside dans ces sociétés liquides qui s’effondrent rapidement et engloutissent avec elles tout, les liens, la tragédie, les angoisses. Toute interrogation sur le sens de l’ordre, la liberté individuelle et les droits humains au sein de la structure des sociétés démocratiques est perçue comme absurde ou pathologique. L’opposant qui remet en question le cours du monde est désormais regardé comme un fou ou un imbécile, supposé inventer une réalité nouvelle sans rapport avec ce qui est censé fonder l’existence, à savoir l’argent, les likes et le pouvoir. Ce triomphe de fonctions au service de finalités consuméristes, propagandistes ou populistes représente une forme d’oppression radicalement différente de celles que connaissaient les dictatures d’hier, précisément parce qu’il n’y a plus d’adversaire direct. L’ennemi était autrefois identifiable, composé de militaires, de féodaux, d’exterminateurs de populations autochtones et de patriarches racistes. C’est pourquoi il y avait une vague générale de libération, une contre-culture féministe et des mouvements de libération guévaristes et autochtones. La lutte contre la dictature n’est pas simple en elle-même. Mais aujourd’hui, la complexité devient écrasante face à l’injustice et à la destruction des existences, dans un monde où il n’y a rien à accomplir de visible ni d’immédiat, et où l’isolement rend l’engagement profondément triste dans une confrontation qui passe par les rapports de force traversant la vie professionnelle, le compte en banque, le téléphone portable et l’intelligence artificielle domestique. Les élites politiques ressemblent désormais à une vaste entreprise de distribution de privilèges et de bénéfices, plutôt qu’à des porteurs d’une vision cohérente du monde, et le niveau des cadres politiques a glissé vers des politiques coupées du réel. Quant à celui qui suit son désir de s’engager dans la lutte, il risque toujours un peu sa vie. Il y a là quelque chose d’assez spinoziste, qui donne de l’engagement une image profondément mélancolique, tiré qu’il est entre les moments de plaisir, d’amour et de repos et la menace d’un désespoir qui dévore les sociétés. C’est pourquoi il est si difficile de trouver le désir, l’élan et l’énergie nécessaires. Le pessimisme des jeunes est aujourd’hui profond, convaincus qu’ils sont que le pire est inéluctable et que les institutions n’ont pas su s’adapter aux évolutions accélérées, ce qui appelle à un «choc dans la politique» incluant la simplification des procédures et la réduction du rôle de l’État, ainsi que des réformes institutionnelles comme la transparence financière et la redistribution des pouvoirs. Et tout le monde se moque des initiatives qui tentent de réinventer le monde sous quelque forme d’idéalisme. Cela n’empêche pas de se fixer des objectifs concrets, sans pour autant nourrir la tentation de promesses illusoires pour éviter la désillusion de l’échec. Cette illusion de toute-puissance mène inévitablement à la déception. L’État ne peut pas et ne doit pas tout faire. Et l’excès de politisation de la société nuit, sous l’illusion que le salut individuel viendra de la politique. C’est une situation effroyable. Les gens sont pauvres, les subventions aux hôpitaux sont supprimées, les migrants et les universités sont attaqués, et les manifestations sont réprimées. Tout cela résulte de l’absence de hiérarchisation des combats, parce que tout est interconnecté. On ne peut pas dissocier la montée de la pensée extrémiste des crises politiques, de la discrimination et des inégalités (et cela ne s’est pas produit sans l’assentiment d’une majorité silencieuse). Les autorités au pouvoir disposent le plus souvent d’une majorité qu’elles exploitent pour tout détruire, surtout lorsque des dirigeants hostiles à la démocratie accèdent au pouvoir par des voies légales, tout en retournant le discours contre ceux qui défendent la démocratie. Durant sa campagne, Kamala Harris avait présenté Trump comme un danger fasciste. Celui-ci avait retourné l’accusation en appelant à voter pour lui afin de sauver la démocratie. La même chose s’est produite au Brésil: Bolsonaro, qui avait tenté un coup d’État, a cherché à se ranger du côté des opprimés, tandis que Viktor Orbán en Hongrie tentait d’instaurer un régime sous l’appellation de «démocratie illibérale». Ces personnages, et d’autres comme le président turc Recep Tayyip Erdoğan et le président russe Vladimir Poutine, s’inscrivent dans ce populisme dont les contours se sont élargis à travers le monde. Ils convoquent les fantasmes de la Seconde Guerre mondiale, s’attaquent au brassage et à la rencontre des peuples dans l’ouverture aux minorités ethniques, religieuses et politiques, tout en promouvant la répression et en instaurant une hiérarchisation graduelle entre les vies humaines, détruisant dans le même mouvement les forces contraires et les idées pour mieux réhabiliter les idéologies d’antan. Consacrant la mort des héros des Lumières et la fin de l’ère des idées pluralistes, ils s’attaquent à la presse et à la justice, privant les citoyens des instruments du travail démocratique. Le monde n’a jamais connu de haine aussi radicale qu’aujourd’hui. Il était supposé que cette alliance entre les deux classes dirigeantes, les autoritaires et les intellectuels, conduirait à un équilibre des pouvoirs et au renforcement d’une société harmonieuse. Les élites naturelles auraient pu guider efficacement la classe ouvrière et la jeunesse, leur offrir à la fois l’ordre et le sens, et partager avec elles les privilèges et les avantages. C’est ce qui ne s’est pas produit, selon l’anthropologue Georges Dumézil. L’histoire rejoue aujourd’hui cette mauvaise partition dans la concurrence entre les élites. D’un côté, la droite commerciale et nationaliste, qui aime se présenter comme anti-intellectuelle, incarnée aux États-Unis par Donald Trump et les républicains. De l’autre, la gauche instruite, libérale et atlantiste, représentée par les démocrates. Mais les partisans de Trump s’appuient eux aussi sur des centaines d’experts et d’universitaires rassemblés dans de puissants think tanks. Et le programme ultracapitaliste qu’ils défendent, dans une défense acharnée des hiérarchies sociales au travers de la concentration extrême du pouvoir et de la richesse et d’une fiscalité favorable aux riches, ne diffère pas beaucoup du programme suivi par les économistes démocrates. La vérité est que ces multiples élites ont intérêt à exagérer leurs divergences pour alterner au pouvoir, même si leurs choix fondamentaux diffèrent peu (Kevin Brooks). Les élites n’ont pas toujours gouverné le monde. Au lendemain des révolutions sociales du XIXe siècle et de la montée du suffrage universel au XXe siècle, les classes populaires et leurs organisations syndicales et politiques ont réussi à imposer une transformation sociale profonde, parfois par l’accès direct au pouvoir (ce fut le cas des sociaux-démocrates suédois de 1932 à 1976, des travaillistes britanniques en 1945, des socialistes et communistes français en 1936 et 1945, ou encore des démocrates rooseveltiens en 1932), et d’une manière générale, de 1910 à 1990, cette dialectique motrice a permis de placer la réduction des inégalités sociales au cœur du conflit politique. Cet ordre de classe s’est effondré entre les années 1980-1990 et 2010-2020 dans les démocraties occidentales, à commencer par la complexification de la structure sociale et la montée spectaculaire des fractures territoriales, qui ont ébranlé l’autonomie des États et, avec elle, les choix politiques des partis sociaux-démocrates. Pour sortir de la crise actuelle et de l’affrontement illusoire entre élites, la gauche doit renouveler son ambition et rassembler les classes populaires de tous les territoires, tout en reconnaissant que les élites s’unissent contre elles. C’est là la seule voie pour rétablir la possibilité d’une véritable alternance et faire face à la désintégration de la démocratie.