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Analyse

Va-t-on extrader Bachar de Russie ?
Par
Youssef Mouawad
Publié
mai 30, 2026 - 12:57

Il est indigne de livrer un fugitif à ses ennemis ! Dans nos contrées, le « devoir d’asile », obligation incontournable, remonte à la préislamique Djahiliya. Ne serait pas un « preux » qui remettrait une personne à ceux qui la talonnent, l’opprobre rejaillissant sur sa lignée. Mais alors que dire de l’extradition judiciaire en notre monde contemporain ? Est-elle acceptable au motif que les conventions internationales en ont posé les conditions et fixé le mode opératoire ? Bachar el-Assad et sa camarilla dont les membres se comptent par dizaines ont trouvé refuge dès décembre 2024 en Fédération de Russie comme en Iran, en Irak et au Liban. Y a-t-il une chance pour que tout ce beau monde comparaisse en justice, à Damas ou ailleurs ? La Syrie, a-t-elle demandé à la Russie l’extradition de Bachar ? Cette question, dans sa crudité, n’a cessé d’être posée à Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères ; et, en diplomate averti, ce dernier l’a toujours esquivée. Mais ses réponses évasives n’ont pas empêché le président syrien par intérim Ahmed al-Chareh de demander à Vladimir Poutine, lors de la visite qu’il lui rendit à Moscou en octobre 2025, de lui livrer « tous ceux qui avaient commis des crimes de guerre » lors du dernier conflit civil, avec à leur tête, bien entendu, le chef de l’État déchu et son frère Maher. Rien n’y fit et les autorités syriennes durent revenir à la charge en mai dernier et requérir auprès de Moscou l’extradition desdits criminels pourchassés, dans le cadre toutefois des procédures de la justice transitionnelle entamées fin avril à Damas. C’est du moins, ce qu’affirme une source judiciaire. Extrader ou juger En sa qualité d’ex-chef d’État, un président déchu ne bénéficie pas d’une immunité des poursuites pour crimes de guerre ou contre l’humanité. On a bien vu le sort réservé à Augusto Pinochet : celui-ci fut arrêté à Londres en octobre 1998. Quant à Slobodan Milošević, il fut inculpé en mai 1990 et passa en jugement devant le tribunal spécial pour l’ex-Yougoslavie. Et même que des actions judiciaires ont été initiées par la Cour Pénale Internationale contre deux leaders en exercice, à savoir Vladimir Poutine en mars 2023 et Benjamin Netanyahou en novembre 2024. Mais que valent les mandats d’arrêt internationaux dans certains contextes précis ? Rien de plus que de pathétiques gesticulations ! Alors, voilà ce qu’il en est du dossier syrien : Moscou se refuse de jouer le jeu d’une saine justice internationale. L’adage latin « aut dedere aut judicare », qui veut dire soit extrader soit juger, ne semble pas devoir s’appliquer à la Russie de ce jour ! Pour le moment, ni Bachar ni Maher el-Assad ne risquent d’être inquiétés. Vladimir Poutine à la barre, ils ne seront ni livrés à la justice de leur pays ni jugés sur place ! Mais envisageons plutôt le cas où ces deux fugitifs se seraient trouvés en un pays de l’Union européenne. Probablement seraient-ils passés devant un tribunal du pays d’accueil ou devant un tribunal constitué ad hoc. Mais, jamais il n’y aurait jamais eu d’extradition! La raison en est simple : ni Berlin, ni Rome, ni Paris ni une autre capitale « civilisée » n’auraient extradé les bénéficiaires du droit d’asile dans des pays où ils risqueraient la peine de mort. Puisqu’il est entendu que c’est la potence qui, en Bilad el-Sham, attend ceux qui ont pris part aux massacres de la guerre civile. Bachar à Moscou, en retraite anticipée Tout compte fait, la Syrie est en droit de rompre avec plus de cinquante ans d’impunité. Le 26 avril dernier s’ouvraient dans la capitale des Omeyyades les « Procès de Damas » qui vont se prononcer sur les horreurs de la guerre civile. Mais la première audience se tint, et pour cause, en l’absence de Bachar et de son frère, les acteurs principaux du drame. C’est que l’ex-président syrien a déguerpi et abandonné ses complices et sbires à leur sort : ils paieront pour lui. S’étant enfui avec la caisse comme un vulgaire malfrat, il coulera des jours heureux au bord de la Moskova. Aux crimes de sang dont il s’est rendu coupable, vont ainsi s’ajouter ceux de vénalité et de lâcheté !

Le Liban, Naïm Kassem et l'État-suspendu
Par
Jad Akhawi
Publié
mai 28, 2026 - 19:50

Dans un moment régional d'une extrême sensibilité, où les dossiers sécuritaires libanais se croisent avec le cours des négociations régionales et internationales, trois thèmes étroitement liés s'imposent dans le paysage intérieur: les menaces du secrétaire général du Hezbollah, le cheikh Naïm Kassem, la controverse autour d'une tentative de repositionner la «carte libanaise» dans le jeu de la négociation régionale, et enfin le dossier des déplacés et de leurs regroupements au sein de la capitale, notamment dans des quartiers densément peuplés comme Béchara el-Khoury. Ces thèmes, en dépit de leur apparente disparité, renvoient en profondeur à une seule et même question: dans quelle mesure le Liban demeure-t-il un État capable de maîtriser sa décision intérieure et ses frontières sécuritaires et sociales? Les récentes menaces de Naïm Kassem n'étaient pas simplement un discours politique à usage intérieur ; elles s'inscrivaient dans un contexte régional tendu, articulé autour des négociations sur l'avenir du Liban-Sud, de la mise en œuvre de la résolution 1701 et de la redéfinition des règles d'engagement au lendemain de la dernière guerre. Dans ce cadre, le discours peut se lire comme un message à double destination: vers l'intérieur, la réaffirmation que le dossier des armes et le rôle militaire du Parti demeurent en dehors de tout règlement interne unilatéral ; vers l'extérieur, l'indication que tout arrangement concernant le Liban ne saurait être dissocié de l'Iran et de son rôle dans la région. C'est ce qui relance l'idée que le Hezbollah entend restituer la «carte libanaise» à l'Iran dans son intégralité, en la soustrayant à l'emprise de l'État libanais. C'est pourquoi il est frappant que la réponse politique directe ne soit pas venue avec force de l'intérieur libanais, tandis que la position du secrétaire d'État américain s'imposait comme la plus explicite. Ce décalage dans les réactions reflète une réalité subtile propre au système libanais: l'État se garde d'une escalade intérieure directe sur les dossiers souverains sensibles, alors que les États-Unis considèrent que toute menace pesant sur la stabilité ou sur le processus diplomatique constitue une atteinte directe à leurs intérêts et au rôle qu'ils jouent dans la gestion des équilibres régionaux. En revanche, ce climat politique ne saurait être dissocié de la réalité sociale et sécuritaire à l'intérieur de la capitale libanaise. Beyrouth elle-même vit sous une double pression : celle de la fracture politique régionale, et celle de la dégradation sociale et économique intérieure. C'est dans ce contexte que le dossier des regroupements de déplacés dans des quartiers comme Béchara el-Khoury émerge comme l'une des manifestations de la fragilité de l'État dans la gestion de l'espace public. Les regroupements sauvages en bordure des routes et dans les quartiers surpeuplés ne peuvent être appréhendés uniquement comme une question humanitaire, ni uniquement comme une question sécuritaire. Ils sont la conséquence directe de l'absence d'une politique d'État claire pour la gestion du déplacement intra-urbain, et du manque de capacité municipale et administrative à organiser l'espace urbain de la capitale. Avec le temps, ces regroupements se muent en foyers de pression sociale: saturation des artères, affaiblissement des services, frictions quotidiennes avec les habitants, absence de contrôle réglementaire efficace. Mais le danger réel ne réside pas dans l'existence de ces regroupements en soi, mais bien dans l'environnement général qui les entoure: un État en état de crise, une fracture politique aiguë, un étranglement économique, une tension régionale ouverte. Dans de telles circonstances, tout vide administratif ou social peut se convertir en un point de fragilité susceptible d'être exploité ou d'éclater à la première crise venue. C'est à ce point précis que l'articulation entre le niveau politique d'une part, et les niveaux sécuritaire et social de l'autre, devient nécessaire. Car lorsque les messages politiques émanant d'acteurs régionaux et intérieurs s'intensifient autour de l'avenir de la décision libanaise, tandis que simultanément la capacité de l'État à maîtriser le quotidien de la capitale s'amenuise, se dessine un tableau unique dont le constat central est l'érosion progressive du concept d'État central. Il serait néanmoins inexact de décrire la situation comme un effondrement ou comme une «bombe à retardement» inéluctable. Le Liban, en dépit de toutes ses crises, conserve encore une marge de stabilité relative, elle-même fruit d'équilibres internes et régionaux complexes qui empêchent l'explosion totale. Mais cette stabilité demeure fragile, et tout enchevêtrement entre escalade politique d'un côté et dégradation sociale de l'autre est susceptible d'élever considérablement le niveau des risques. En conclusion, les menaces de Naïm Kassem reflètent la permanence du conflit autour de la définition de qui détient réellement le pouvoir de décision au Liban, tandis que les regroupements de déplacés à Beyrouth révèlent les limites de la capacité de l'État à gérer ses propres affaires quotidiennes. Entre ces deux niveaux, le Liban apparaît comme un État qui opère dans un espace extrêmement étroit, coincé entre une souveraineté amputée et des pressions intérieures accumulées, ce qui rend tout dossier mineur susceptible de se transformer en emblème d'une crise plus grande, faute d'être traité dans le cadre d'une vision d'ensemble propre à l'État et non aux axes d'alignement.

Notre problème réside-t-il vraiment dans la doctrine du Hezbollah?
Par
Mona Fayad
Publié
mai 27, 2026 - 21:38

Une opinion largement répandue au Liban veut que le différend des Libanais avec le Hezbollah tienne à sa doctrine et à son adhésion à la wilayat al-faqih telle que Khomeini l'a théorisée. Mais la question mérite d'être posée autrement : le problème réside-t-il vraiment dans la doctrine elle-même, qu'on la partage ou qu'on la rejette, ou bien dans l'imposition de cette doctrine et des pratiques qui en découlent à l'ensemble de la société et à l'État ? Nous n'avons aucun droit de contester ce en quoi croient les autres, ni de mettre en cause leur plein droit d'embrasser les idées et les convictions de leur choix, quelles qu'elles soient. Tout individu, toute communauté, peut se forger librement sa propre vision du monde, qu'elle soit religieuse ou politique. C'est là une dimension de la liberté de conscience, liberté que consacre la Constitution libanaise et qui, dans son principe même, ne saurait être matière à discussion. Chacun, individu ou collectivité, est libre de percevoir le monde à sa guise et de construire sa propre architecture intellectuelle et spirituelle sans tutelle d'aucune sorte. Mais ce qui devient sujet d'objection, de refus, et même d'inquiétude profonde, c'est le moment où la doctrine cesse d'être un choix librement assumé, personnel ou collectif, pour devenir une force qui impose sa loi aux autres et un projet qui cherche à entraîner une société tout entière dans des voies qu'elle n'a pas choisies. La difficulté s'aggrave lorsque la doctrine se mue en une autorité supérieure à celle de l'État ou en un instrument destiné à imposer ses choix à une société plurielle et diverse, car dès lors on ne se trouve plus dans le registre de la «croyance», mais dans celui de la contrainte. L'objection, dès lors, ne porte pas sur «en quoi tu crois», mais sur «comment et pourquoi tu prétends lier les autres à ces croyances». Là, il ne s'agit plus d'une divergence d'opinions ou d'une diversité de convictions, mais d'un glissement périlleux de l'espace de la liberté vers celui de l'autoritarisme et de la domination. Si je tiens pour principe que les croyances d'autrui ne me regardent pas, en revanche me concernent pleinement les situations où ces croyances deviennent le prétexte pour m'entraîner dans une guerre, pour modifier mon mode de vie ou pour m'imposer une réalité politique contre ma volonté. Cette position ne procède d'aucune hostilité envers quelque communauté ou courant de pensée que ce soit : elle est une défense du pluralisme, du droit à la différence et du respect des limites de toute autorité. Le problème ne réside donc pas dans «ce en quoi nous croyons», mais dans «la façon dont nous traduisons cette croyance dans les faits». Car lorsque la conviction devient le prétexte pour imposer des décisions cruciales à une société plurielle, pour monopoliser les armes et en user comme instrument de menace, puis pour trancher souverainement les questions de guerre et de paix en dehors du cadre de l'État et de ses institutions, on a alors franchi les limites de la liberté pour entrer dans la logique du despotisme et de la domination. Cela s'est récemment manifesté dans les déclarations de certains dirigeants et partisans du Hezb, affirmant que leurs armes demeureront jusqu'à l'avènement du Mahdi!! À ce stade, on dépasse les bornes de la raison pour frôler le délire collectif. Dans une société comme celle du Liban, fondée par nature sur le pluralisme et un équilibre subtil, toute tentative d'imposer un modèle unique, qu'il soit idéologique ou religieux, ne peut qu'engendrer un profond déséquilibre, non parce que ce modèle serait nécessairement erroné en lui-même, mais parce qu'il est imposé en dehors de tout consensus et en violation des règles de la coexistence. Il devient dès lors nécessaire de remettre les choses à leur juste place : défendre la liberté de croyance ne signifie pas accepter qu'elle soit imposée aux autres, et le pluralisme n'implique nullement qu'un groupe s'érige en tuteur des choix de tous. Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, ce n'est pas d'un débat doctrinal qui ne ferait qu'approfondir les divisions tout en passant à côté de l'essentiel, mais d'un accord clair sur les limites de la pratique: la liberté de l'individu ou du groupe s'arrête là où commence celle des autres, et nulle idée, quelle qu'elle soit, ne peut légitimement se transformer en autorité qui s'impose à la société et à l'État. Cette problématique ne saurait cependant être pleinement saisie si l'on s'en tient au seul niveau des comportements ou des décisions politiques apparentes de la mouvance du Hezbollah. C'est ici qu'apparaît toute l'importance de l'approche développée par Waddah Charara, qui n'a pas regardé le phénomène comme un simple ensemble de pratiques, mais comme une structure cohérente produisant un mode particulier d'engagement, de discipline et de loyauté. Dans L'État du Hezbollah , le Parti se révèle comme un espace qui dépasse l'organisation politique pour constituer une «société dans la société», dotée de sa propre logique pour définir la légitimité, l'appartenance et le devoir. Sous cet angle, l'engagement des individus appartenant à cette mouvance, ou leur conformité à ses injonctions, cesse d'être un simple choix personnel pour devenir partie intégrante d'un esprit collectif qui refaçonne leur perception du monde et de leur place en son sein. Cet esprit collectif ne repose pas seulement sur la conviction, mais sur un système symbolique et signifiant d'une grande profondeur, articulé autour du martyre, du sacrifice, du sacré et de l'appartenance à une cause qui transcende les frontières nationales. C'est précisément là que réside la difficulté du débat, car on ne se trouve plus en présence d'une simple décision politique susceptible d'être discutée et contestée, mais face à une structure mentale et éthique d'une remarquable cohésion. Mais même en comprenant cette structure, la question fondamentale demeure posée: cette cohésion interne justifie-t-elle qu'on la convertisse en force s'imposant à l'extérieur? Et un esprit collectif, pour cohérent et convaincu de lui-même qu'il soit, peut-il prétendre réduire une société diverse à ses propres catégories et lui imposer sa trajectoire? Le véritable défi ne consiste donc ni à déconstruire la croyance en elle-même ni à s'engager dans une controverse doctrinale qui risquerait d'être stérile, mais à tracer la frontière entre le domaine où cet esprit collectif est en droit de vivre et de s'exprimer librement, et celui qu'il ne saurait franchir lorsqu'il est question du destin d'une société tout entière. En ce sens, le débat le plus rigoureux se révèle être non pas un affrontement entre croyances, mais une lutte pour les limites de l'autorité et pour la détermination de qui détient le droit de décider du destin commun. Et là, comprendre le phénomène ne suffit plus: il faut réaffirmer un principe simple et décisif, à savoir qu'aucune force n'est légitime lorsqu'elle prétend s'élever au-dessus de la société à laquelle elle est censée appartenir, et qu'aucune idée ne saurait se muer en fatalité imposée aux autres.

Liban en mutations: l'État contre les axes
Par
Najib Zwein
Publié
mai 26, 2026 - 12:01

L’ensemble de la région se trouve aujourd’hui devant de grandes mutations qui redessinent les équilibres et les équations politiques et militaires. La guerre qui a éclaté entre l’Amérique et Israël d’une part, et l’Iran et le Hezbolla de l’autre, ne saurait se réduire à un affrontement passager ou à une joute limitée, mais constitue un événement charnière dont les répercussions profondes se feront sentir sur l’ensemble des États, et singulièrement sur le Liban, qui se retrouve une fois de plus au cœur de la tempête. L’expérience a maintes fois démontré que les grandes guerres ne s’arrêtent pas aux frontières des États belligérants et que leurs conséquences se propagent jusqu’aux entités fragiles et déchirées, jusqu’aux États incapables d’asseoir leur souveraineté et de concentrer leur pouvoir de décision au sein de leurs institutions légitimes. C’est pourquoi maintenir le Liban arrimé à des axes régionaux et le laisser demeurer une arène ouverte aux conflits d’autrui place les Libanais devant des dangers existentiels qu’il serait imprudent de sous-estimer. Le monde suit aujourd’hui avec attention les négociations américano-iraniennes et les reconfigurations politiques, sécuritaires et militaires qu’elles pourraient engendrer. Mais le véritable danger tient à ce que le Liban figure parmi les pays les plus exposés à en payer le prix, en raison de la persistance d’armes qui échappent à l’autorité de l’État, et de l’acharnement de certaines forces à maintenir le pays dans l’orbite d’un projet régional qui transcende les intérêts des Libanais, leur patrie et leur État. La région est bel et bien entrée dans une nouvelle phase, où se redéfinissent les notions de guerre et de paix, où se tracent de nouvelles frontières d’influence et où se redistribuent les rôles des États et des groupes armés. Dans ce contexte, il apparaît clairement que tout cesséz-le-feu entre les États-Unis et l’Iran ne saurait se réduire à un détail conjoncturel, mais constituerait le prélude d’une nouvelle phase politique dont les effets se répercuteraient inévitablement sur toutes les scènes régionales, au premier rang desquelles le Liban. Car il appartient à l’Amérique d’imposer à l’Iran le démantèlement de ses bras armés et la cessation de tout acheminement d’armes et de fonds vers quelque faction que ce soit dans la région, et tout particulièrement vers le Hezbolla. Parier sur la pérennité du statu quo, ou sur la possibilité pour le Liban de demeurer à l’écart des transformations à venir, serait un pari à la fois erroné et dangereux. La communauté internationale et les États arabes sont désormais de plus en plus convaincus que la stabilité régionale ne saurait se réaliser dans un contexte où persistent des États incapables de maîtriser leurs décisions souveraines, ni tant que perdure le phénomène des armées parallèles et des organisations armées opérant en dehors de toute légalité. Le discours récent du président de la République a constitué un moment remarquable dans son approche des questions de la négociation directe et de la guerre et de la paix, lorsqu’il a affirmé avec clarté que toute décision de cesséz-le-feu est une décision souveraine qui appartient à l’État libanais seul, et non à quelque autre instance que ce soit. Il a réaffirmé également en des termes qui n’admettent aucune ambiguïté que nul n’a le droit de parler au nom du Liban sinon l’État libanais et ses institutions constitutionnelles. Cette position exprime l’essence même de l’idée d’État et les principes les plus élémentaires de la souveraineté nationale. Car le Liban ne peut perdurer en tant qu’État si la décision de la guerre et de la paix demeure en dehors de ses institutions légitimes, ni si certaines forces persistent à se présenter comme l’autorité de fait, au-dessus de l’État, au-dessus de la Constitution et au-dessus de la volonté des Libanais. Il est regrettable que certains continuent de traiter le Liban comme une arène ouverte au service de projets régionaux, alors que ce dont le pays a besoin aujourd’hui est de renouer avec le principe d’un État unique, d’une autorité unique et d’une décision unique. Car le Liban ne se protège pas par des slogans, ni par des surenchères, ni par des discours d’accusation et d’incitation, mais par l’avènement d’un État réel, capable de protéger ses frontières, son peuple et ses intérêts nationaux. Il est désormais évident que toute nouvelle aventure militaire ne serait payée que par les Libanais, et que tout arrimage du destin du Liban à l’affrontement irano-israélien (via le Hezbolla) conduirait inexorablement le pays vers un surcroît d’isolement, d’effondrement et de destruction. De même, tout accord ou arrangement régional et international à venir imposera des réalités nouvelles à la région, et le Liban sera incapable de se protéger ou de défendre ses intérêts tant qu’il demeurera dans l’incapacité de bâtir un État véritable, seul titulaire du droit d’user de la force, du monopole des armes et du pouvoir de décider de la guerre et de la paix. L’État libanais se trouve aujourd’hui devant une épreuve historique : soit il recouvre pleinement son rôle de référence unique pour l’ensemble des Libanais, soit le Liban demeure une arène profanée dont le peuple paie le prix des conflits d’autrui. La phase à venir exige le plus haut degré de responsabilité nationale, car la région se transforme à vive allure et les règlements à venir imposeront des équations nouvelles. C’est pourquoi le salut du Liban commence par un retour à la Constitution, à la logique de l’État, au respect de la légalité libanaise et internationale, et par la construction d’un État véritablement capable de protéger son peuple, son territoire et sa souveraineté. Les Libanais méritent un État qui les protège et non un État dont le territoire est instrumentalisé pour régler des comptes. Ils méritent un avenir fondé sur la stabilité, la souveraineté et la prospérité, et non sur des guerres perpétuelles, des divisions et la dépendance à l’égard de l’extérieur. En cette heure charnière, l’attachement à l’État cesse d’être un simple choix politique pour devenir la condition même de la survie du Liban. La protection du Liban commence avant tout par son désengagement des axes de conflit, par la réaffirmation de son identité arabe, par la consécration de sa neutralité à l’égard des guerres d’autrui, et par l’établissement de l’autorité exclusive de l’État sur l’ensemble du territoire libanais.

Dans le choc de la «non-politique»
Par
Yakzan Takki
Publié
mai 24, 2026 - 05:44

Le cri du nonagénaire Stéphane Hessel dans son pamphlet Indignez-vous ! avait éveillé des millions de jeunes à une forme de libération, après qu’ils eurent lu dans ce petit livre: «Vous avez le droit à la colère, au refus, à l’opposition.» Mais ce cri ne suffisait certainement pas. Il fut tout au plus une impulsion qui les poussa à descendre dans la rue pour affronter les conflits sociaux, politiques et culturels. Les choses ont bel et bien changé depuis, et l’une des plus grandes victoires des forces dominantes aura été de discréditer les termes d’«activiste» ou d’«opposant», étiquettes parfois brandies pour attaquer les jeunes qui étaient parvenus à accomplir des avancées substantielles. Aujourd’hui, on célèbre à nouveau l’idée de l’engagement des jeunes. Mais lorsqu’ils s’engagent, leurs tentatives sont discréditées ou tournées en dérision, au profit de compromis qui font l’impasse sur les motivations légitimes fondamentales. C’est ce qui justifie la répression croissante d’autorités qui s’emploient à endiguer tout changement en devenir et qui récusent la démocratie comme nécessité inhérente au pluralisme des sociétés et à la diversité des idées. La lutte n’est plus une affaire simple, et sa complexité ne cesse de s’accroître avec la mutation profonde de la nature des conflits. Les réalités se déplacent, se transforment sans jamais se figer, et font face à une menace réelle qui revêt toutes les formes de la violence, politique, économique, sociale, sécuritaire, en passant par l’érosion de la biodiversité, le réchauffement climatique, les épidémies et la pollution. C’est là quelque chose d’essentiellement différent de la forme d’« oppression traditionnelle » propre aux régimes totalitaires. À l’inverse, les populations se soumettent sans discussion aux transformations imposées par le capitalisme, la technologie et l’industrie, à rebours des principes, des idées et des philosophies des Lumières qui avaient établi de grandes vérités. L’oppression contemporaine réside dans ces sociétés liquides qui s’effondrent rapidement et engloutissent avec elles tout, les liens, la tragédie, les angoisses. Toute interrogation sur le sens de l’ordre, la liberté individuelle et les droits humains au sein de la structure des sociétés démocratiques est perçue comme absurde ou pathologique. L’opposant qui remet en question le cours du monde est désormais regardé comme un fou ou un imbécile, supposé inventer une réalité nouvelle sans rapport avec ce qui est censé fonder l’existence, à savoir l’argent, les likes et le pouvoir. Ce triomphe de fonctions au service de finalités consuméristes, propagandistes ou populistes représente une forme d’oppression radicalement différente de celles que connaissaient les dictatures d’hier, précisément parce qu’il n’y a plus d’adversaire direct. L’ennemi était autrefois identifiable, composé de militaires, de féodaux, d’exterminateurs de populations autochtones et de patriarches racistes. C’est pourquoi il y avait une vague générale de libération, une contre-culture féministe et des mouvements de libération guévaristes et autochtones. La lutte contre la dictature n’est pas simple en elle-même. Mais aujourd’hui, la complexité devient écrasante face à l’injustice et à la destruction des existences, dans un monde où il n’y a rien à accomplir de visible ni d’immédiat, et où l’isolement rend l’engagement profondément triste dans une confrontation qui passe par les rapports de force traversant la vie professionnelle, le compte en banque, le téléphone portable et l’intelligence artificielle domestique. Les élites politiques ressemblent désormais à une vaste entreprise de distribution de privilèges et de bénéfices, plutôt qu’à des porteurs d’une vision cohérente du monde, et le niveau des cadres politiques a glissé vers des politiques coupées du réel. Quant à celui qui suit son désir de s’engager dans la lutte, il risque toujours un peu sa vie. Il y a là quelque chose d’assez spinoziste, qui donne de l’engagement une image profondément mélancolique, tiré qu’il est entre les moments de plaisir, d’amour et de repos et la menace d’un désespoir qui dévore les sociétés. C’est pourquoi il est si difficile de trouver le désir, l’élan et l’énergie nécessaires. Le pessimisme des jeunes est aujourd’hui profond, convaincus qu’ils sont que le pire est inéluctable et que les institutions n’ont pas su s’adapter aux évolutions accélérées, ce qui appelle à un «choc dans la politique» incluant la simplification des procédures et la réduction du rôle de l’État, ainsi que des réformes institutionnelles comme la transparence financière et la redistribution des pouvoirs. Et tout le monde se moque des initiatives qui tentent de réinventer le monde sous quelque forme d’idéalisme. Cela n’empêche pas de se fixer des objectifs concrets, sans pour autant nourrir la tentation de promesses illusoires pour éviter la désillusion de l’échec. Cette illusion de toute-puissance mène inévitablement à la déception. L’État ne peut pas et ne doit pas tout faire. Et l’excès de politisation de la société nuit, sous l’illusion que le salut individuel viendra de la politique. C’est une situation effroyable. Les gens sont pauvres, les subventions aux hôpitaux sont supprimées, les migrants et les universités sont attaqués, et les manifestations sont réprimées. Tout cela résulte de l’absence de hiérarchisation des combats, parce que tout est interconnecté. On ne peut pas dissocier la montée de la pensée extrémiste des crises politiques, de la discrimination et des inégalités (et cela ne s’est pas produit sans l’assentiment d’une majorité silencieuse). Les autorités au pouvoir disposent le plus souvent d’une majorité qu’elles exploitent pour tout détruire, surtout lorsque des dirigeants hostiles à la démocratie accèdent au pouvoir par des voies légales, tout en retournant le discours contre ceux qui défendent la démocratie. Durant sa campagne, Kamala Harris avait présenté Trump comme un danger fasciste. Celui-ci avait retourné l’accusation en appelant à voter pour lui afin de sauver la démocratie. La même chose s’est produite au Brésil: Bolsonaro, qui avait tenté un coup d’État, a cherché à se ranger du côté des opprimés, tandis que Viktor Orbán en Hongrie tentait d’instaurer un régime sous l’appellation de «démocratie illibérale». Ces personnages, et d’autres comme le président turc Recep Tayyip Erdoğan et le président russe Vladimir Poutine, s’inscrivent dans ce populisme dont les contours se sont élargis à travers le monde. Ils convoquent les fantasmes de la Seconde Guerre mondiale, s’attaquent au brassage et à la rencontre des peuples dans l’ouverture aux minorités ethniques, religieuses et politiques, tout en promouvant la répression et en instaurant une hiérarchisation graduelle entre les vies humaines, détruisant dans le même mouvement les forces contraires et les idées pour mieux réhabiliter les idéologies d’antan. Consacrant la mort des héros des Lumières et la fin de l’ère des idées pluralistes, ils s’attaquent à la presse et à la justice, privant les citoyens des instruments du travail démocratique. Le monde n’a jamais connu de haine aussi radicale qu’aujourd’hui. Il était supposé que cette alliance entre les deux classes dirigeantes, les autoritaires et les intellectuels, conduirait à un équilibre des pouvoirs et au renforcement d’une société harmonieuse. Les élites naturelles auraient pu guider efficacement la classe ouvrière et la jeunesse, leur offrir à la fois l’ordre et le sens, et partager avec elles les privilèges et les avantages. C’est ce qui ne s’est pas produit, selon l’anthropologue Georges Dumézil. L’histoire rejoue aujourd’hui cette mauvaise partition dans la concurrence entre les élites. D’un côté, la droite commerciale et nationaliste, qui aime se présenter comme anti-intellectuelle, incarnée aux États-Unis par Donald Trump et les républicains. De l’autre, la gauche instruite, libérale et atlantiste, représentée par les démocrates. Mais les partisans de Trump s’appuient eux aussi sur des centaines d’experts et d’universitaires rassemblés dans de puissants think tanks. Et le programme ultracapitaliste qu’ils défendent, dans une défense acharnée des hiérarchies sociales au travers de la concentration extrême du pouvoir et de la richesse et d’une fiscalité favorable aux riches, ne diffère pas beaucoup du programme suivi par les économistes démocrates. La vérité est que ces multiples élites ont intérêt à exagérer leurs divergences pour alterner au pouvoir, même si leurs choix fondamentaux diffèrent peu (Kevin Brooks). Les élites n’ont pas toujours gouverné le monde. Au lendemain des révolutions sociales du XIXe siècle et de la montée du suffrage universel au XXe siècle, les classes populaires et leurs organisations syndicales et politiques ont réussi à imposer une transformation sociale profonde, parfois par l’accès direct au pouvoir (ce fut le cas des sociaux-démocrates suédois de 1932 à 1976, des travaillistes britanniques en 1945, des socialistes et communistes français en 1936 et 1945, ou encore des démocrates rooseveltiens en 1932), et d’une manière générale, de 1910 à 1990, cette dialectique motrice a permis de placer la réduction des inégalités sociales au cœur du conflit politique. Cet ordre de classe s’est effondré entre les années 1980-1990 et 2010-2020 dans les démocraties occidentales, à commencer par la complexification de la structure sociale et la montée spectaculaire des fractures territoriales, qui ont ébranlé l’autonomie des États et, avec elle, les choix politiques des partis sociaux-démocrates. Pour sortir de la crise actuelle et de l’affrontement illusoire entre élites, la gauche doit renouveler son ambition et rassembler les classes populaires de tous les territoires, tout en reconnaissant que les élites s’unissent contre elles. C’est là la seule voie pour rétablir la possibilité d’une véritable alternance et faire face à la désintégration de la démocratie.

Farouk el-Chareh et «La Narration perdue»
Par
Nabil Mamlouk
Publié
mai 20, 2026 - 18:59

Mon rapport à la littérature mémorielle a généralement été peu satisfaisant, et cela vaut tout particulièrement pour le premier volume des mémoires de l’ancien ministre des Affaires étrangères syrien Farouk el-Chareh, intitulé La Narration perdue (Centre arabe de recherches et d’études politiques, 2015). Dès son ouverture poétique, subjective et impressionniste, le livre semble promettre au lecteur un texte de méditation personnelle, avant de l’entraîner dans la lecture d’une histoire politique rédigée avec un parti pris total pour le régime des Assad et la figure du président syrien Hafez el-Assad. Assad entre mythologie politique et fabrication de l’image Dans les pages de Chareh, Hafez el-Assad apparaît comme un héros surpuissant, un «Frankenstein de Damas»: un homme capable de raccrocher au nez du président américain Ronald Reagan, d’imposer au secrétaire d’État James Baker le transfert de la conférence de paix d’Amsterdam à Madrid, tandis que Chareh lui-même se présente comme le proche et le favori, au détriment de l’ancien vice-président syrien Abdel Halim Khaddam. Cette construction narrative ne propose aucune lecture critique du pouvoir ; elle se contente de reproduire le récit officiel. Les grands absents: événements charnières hors du texte De grandes séquences historiques, décisives pour l’histoire syrienne et libanaise, sont entièrement absentes des mémoires, au premier rang desquelles : · la disparition de l’imam Moussa Sadr et de ses deux compagnons ; · les événements de Hama en 1982 ; · l’assassinat du leader libanais Kamal Joumblatt ; · la politique de «ruralisation de la ville» par le gonflement bureaucratique du secteur public, phénomène qu’avait analysé en détail l’universitaire Ziad Majed dans son ouvrage Syrie, la révolution orpheline . Ces omissions ne ressemblent guère à des oublis ; elles traduisent bien plutôt un choix délibéré de passer sous silence les séquences les plus problématiques. Le ministre obéissant plutôt que l’homme d’expérience Dans ces pages, Chareh ne s’accorde d’autre rôle que celui du «ministre obéissant» au président : un ministre qui accomplit les transactions politiques d’Assad, se montre accommodant avec Yasser Arafat et se pose en négociateur face à Saddam Hussein, sans jamais construire une narration personnelle autonome ni soumettre son propre parcours politique à quelque forme d’examen intérieur. Des feuillets politiques plutôt que des mémoires Ce qu’a écrit Chareh tient davantage du dossier politique circonstancié que des mémoires au sens littéraire ou humain du terme. On songe ici à ce qu’avait fait l’ancien président libanais Amine Gemayel lorsqu’il avait exposé ses positions dans un ouvrage documentaire, sans pour autant restituer au lecteur la scénographie de l’expérience vécue. Une confrontation avec les traditions de la mémoire politique Contrairement aux mémoires de grandes figures politiques mondiales comme Henry Kissinger, qui allient le document à la construction de l’expérience intérieure, Chareh pratique délibérément le saut par-dessus les événements et le contournement narratif, produisant finalement une histoire politique subjective plutôt qu’une biographie vivante de son auteur. Pour conclure: pourquoi la «narration» demeure-t-elle perdue ? En somme, La Narration perdue ressemble moins à des mémoires qu’à une plaidoirie politique tardive pour une époque et un régime. Le premier volume mérite ainsi pleinement son titre : une narration bel et bien perdue, et qui le demeurera sans doute, ce qui n’incite guère à poursuivre la lecture du second tome tant que la même démarche prévaut, celle qui consiste à escamoter les questions difficiles plutôt qu’à les affronter.

Quand la résistance devient une question interdite
Par
Mona Fayad
Publié
mai 19, 2026 - 15:16

Il existe des mots-clés dont la seule énonciation suffit à mettre en alerte votre interlocuteur du camp de la momana’a : dès que l’on prononce «Palestine», «résistance», «Amérique» ou «Israël», quelque chose se déclenche en lui, une sorte de commutateur mental, et il se raidit au point où tout débat serein et objectif devient impossible. Le problème au Liban n’est plus aujourd’hui celui du désaccord des opinions, mais bien l’absence du processus de pensée lui-même. Les positions toutes faites sont convoquées instantanément, les discours répétés à l’identique, les choix maintenus en dépit de ce qui change autour d’eux. Comme si nous ne nous remettions jamais en question, ne réévaluions rien, ne nous demandions pas: pensons-nous encore vraiment à ce que nous faisons, ou ne faisons-nous que répéter ce à quoi nous sommes habitués, simplement parce que cela fait désormais partie de notre identité? C’est précisément là que commence le danger, quand la répétition se substitue à la pensée. Ce qui se passe dans l’esprit du partisan de la momana’a relève davantage d’un mécanisme de défense psychique programmé que d’une simple opinion politique. Lorsqu’on prononce l’un des mots suivants — «Palestine», «résistance», «Amérique», «Israël» —, il se produit en lui quelque chose qui ressemble à l’activation d’un programme préétabli, à l’image du prêt-à-porter, et cela se joue à plusieurs niveaux. Premièrement: l’exclusivité de l’identité et sa réduction. La cause — la Palestine — a cessé d’être une question politique ouverte au débat, où l’on pèserait quelle position lui serait la plus bénéfique ; elle est devenue une composante de l’identité personnelle. Tout débat à son sujet est donc reçu comme une agression contre le moi, et non comme une analyse politique. Deuxièmement: la réponse conditionnée. Sur le modèle de ce que la psychologie désigne sous le terme de stimulus, à la mention du mot «Israël», la réponse est immédiatement «ennemi absolu», qui nous aurait attaqués avant même que nous ne l’attaquions — sans analyse, sans examen des possibilités, sans réflexion sur la meilleure manière de l’affronter, ni sur les résultats de cet affrontement jusqu’à présent. Troisièmement: la dissonance cognitive (cognitive dissonance) . Lorsque les faits contredisent la conviction — par exemple, les effets des politiques de l’axe sur le Liban —, une tension intérieure s’installe, une ambivalence, dont l’issue est le choix de la solution la plus commode : nier la réalité en la réinterprétant, ou attaquer directement celui qui la formule. Quatrièmement: le repli collectif et la conformité. Soit l’alignement sur le groupe: à l’intérieur d’un environnement comme celui du Hezbollah, l’opinion n’est pas individuelle mais collective, et tout écart par rapport à la ligne est assimilé à une trahison. La pensée critique y devient une menace à la cohésion. Ce qui nous apparaît parfois comme rigidité ou refus du débat ne saurait donc se réduire à une posture politique radicale ; c’est le résultat d’une structure discursive et psychique cohérente, construite avec soin, répétée et reformulée avec insistance, jusqu’à se transformer en réflexe automatique de la pensée. Cette structure part d’un point décisif, celui de la définition préalable de la réalité. Tous les termes fondamentaux — «l’ennemi», «la résistance» — ne sont pas posés comme sujets à débat, mais comme vérités définitives. Dans ce cadre, l’Amérique et Israël sont présentés comme un ennemi absolu, et la «résistance» se voit accorder une légitimité absolue. Le débat ne porte dès lors plus sur les choix, mais à l’intérieur de frontières tracées à l’avance qu’il n’est pas permis de franchir. Une fois ce cadre installé vient la deuxième étape: charger le langage d’affect. Des mots comme «sacrifices», «endurance», «dignité» et «agression» sont employés non pour décrire la réalité, mais pour susciter une réponse émotionnelle intense. Quand l’émotion prend les devants, l’analyse recule, et l’objection devient alors moins un désaccord d’opinion qu’une forme de trahison morale. Sur ces fondations s’édifie une «binarité fermée» qui ne tolère aucune gradation: soit on est avec la résistance, soit on est avec l’ennemi. La zone grise disparaît, la complexité naturelle de toute réalité politique est effacée, et il n’y a plus d’espace pour penser des compromis, des arrangements provisoires, ni même un intérêt national indépendant de cette fracture tranchée. Pour que le cercle se referme, toute alternative est discréditée par avance. Toute proposition différente est aussitôt qualifiée de «déviation», de «complot» ou de «reniement de l’histoire et des sacrifices». L’idée n’est pas discutée pour ce qu’elle est, mais préalablement déformée, de sorte que le simple fait d’y réfléchir comporte déjà un risque moral. En parallèle, la notion de «communauté» est convoquée comme référence suprême. On parle au nom du «peuple», des «constantes nationales», des «hommes d’honneur» — comme dans le discours du Hezbollah —, laissant entendre que celui qui s’oppose ne se contente pas de diverger d’opinion, mais se place hors de la communauté elle-même. C’est là qu’intervient la peur: la peur de l’exclusion, de l’accusation de trahison, ou de la perte d’appartenance. Mais ce qu’il y a de plus dangereux dans cette structure, c’est l’articulation du dedans et du dehors. Lorsque le désaccord interne est présenté comme un danger plus grave que la menace extérieure — ainsi qu’il ressort des déclarations de certains députés du Hezbollah —, l’adversaire intérieur se transforme en menace existentielle, et non plus en partenaire dans le débat. À ce stade, l’escalade interne est justifiée d’avance. Au bout de ce parcours, un seul choix est présenté comme l’unique solution : pas d’alternative à la «résistance» sous sa forme actuelle, quelles que soient les circonstances, les rapports de force, ou les contradictions avec les intérêts du pays. Le cercle se referme ainsi entièrement. À mesure que cette structure se répète dans le temps, elle finit par ressembler à un «bouton» que l’on actionne dans l’esprit: un seul mot suffit à enclencher une chaîne complète de jugements préfabriqués. La pensée n’est plus nécessaire, parce que la conclusion est connue à l’avance. Le débat cesse alors d’être une confrontation d’idées pour devenir une collision d’identités. Et c’est précisément à ce niveau que l’esprit cesse de fonctionner, non parce qu’il en est incapable, mais parce qu’il n’a jamais été formé à sortir de ce cadre fermé.

Pékin: les conséquences du sommet des deux «empereurs»
Par
Jean-Patrick Dayras
Publié
mai 15, 2026 - 01:18

Le monde avait, jeudi 14 mai, les yeux braqués sur Pékin où la rencontre entre le président des Etats-Unis, qui se veut encore grand, et le président Xi Jinping, qui aspire à l’être davantage que ce dernier, pourrait avoir des conséquences importantes pour nombre de pays, à court comme à long terme. Pour certains, nombreux sans doute, ces conséquences pourraient être dramatiques. Qu’en sera-t-il pour l’état du monde par la suite? Nul ne pourrait encore l’affirmer. Le président Trump a parlé sans doute, d’abord, de commerce. Le président Xi également. Le premier évoquera très vite ses victoires, mot qu’il chéri, sur son site, comme à son habitude. Le président chinois affichera son sourire énigmatique et figé qui laissera deviner sa satisfaction d’avoir obtenu ce qu’il voulait. On peut augurer du fait que les accords commerciaux ont été les premiers à être discutés et obtenus. Seront-ils pour autant équilibrés ? Pas sûr… Le président des Etats-Unis a un besoin urgent de satisfaire son opinion publique et le peuple américain qui est désormais las de voir les prix du pétrole s’envoler, l’inflation et le chômage augmenter, et qui est fatigué de voir aussi s’accroitre la pénurie de certaines matières nécessaires, dont les engrais bloqués dans le golfe arabo-persique (GAP). Sans compter d’autres matières indispensables pour faire tourner la machine économique américaine qui n’atteint pas vraiment l’objectif revendiqué lors de la campagne présidentielle et répété à souhait sous le slogan MAGA ( Make America Great Again ). Nous en saurons davantage à cet égard lorsque les victoires de l’un seront annoncées sans que son interlocuteur - pas son partenaire - n’évoque ses gains. Toutes ces discussions et négociations ont un arrière-goût géopolitique lié à la situation interne américaine, au besoin pour la Chine de retrouver le niveau d’approvisionnement en pétrole et en matières nécessaires à son propre développement et à une croissance de plus en plus pressante. Les deux sujets prioritaires constituant cet arrière-plan géopolitique sont certainement l’Iran et le détroit d’Ormuz, étroitement imbriqués, ainsi que Taïwan. Le second point sera important à long terme. Dans un premier temps, les discussions ont sans doute porté sur l’arrêt du soutien US à la défense de Taïwan contre une réduction des démonstrations et des menaces contre l’île de la part de la Chine. Donc, le maintien dans l’immédiat du statu quo. Ni l’un ni l’autre ne veut aller vers un affrontement. Xi a le temps …jusqu’en 2049. D’ici là, d’autres pressions, d’autres négociations auront lieu et la situation de l’Occident sera peut-être, estime Xi, bien différente. L’Occident pourrait être préoccupé, d’ici là, par d’autres sujets que la défense de Taïwan bien éloignée des USA, même si la liberté de la navigation dans le détroit dit de Formose (150 km de large) sera toujours une pierre d’achoppement. L’embarras de Trump Mais tout n’est pas aussi simple pour le président des Etats-Unis. Il ne doit pas donner l’impression d’abandonner Taïwan à son triste sort sans compromettre sa position, déjà écornée, de protecteur des pays de la péninsule arabique et sans ternir l’image de force et de puissance face aux Gardiens de la révolution iranienne. Comme le soulignait un précédent article de Levant Time, ces pays pourraient estimer rapidement que la défense américaine représente un danger, ce qui pourrait amener l’un ou plusieurs d’entre eux à souhaiter le départ des Américains des bases qu’ils occupent dans cette zone. C’est peut-être pour cela qu’Israël a décidé de faire bénéficier les Emirats arabes unis d’un dôme de fer. M. Trump aurait-il imposé cette mesure ? Au profit de qui aboutirait ce vide ? Et si la Chine, forte de ses relations avec l’Iran, leur assurait, par sa seule présence, cette sécurité recherchée pour se tourner vers leurs activités dans les domaines du tourisme, des évènements mondiaux, de la haute technologie, du luxe et de la finance, comme naguère ? La Chine serait grande gagnante pour élaborer et développer ses routes de la soie. Le président Trump qui ne pensait, en arrivant à la Maison Blanche pour un second mandat, n’avoir à s’intéresser qu’à la situation sécuritaire interne – lutte contre l’immigration et le narcotrafic – et à la Chine à l’extérieur, seul compétiteur à ses yeux, réalise que le fait d’avoir été tiré par la manche par M. Benjamin Netanyahu est un piège dans lequel il est tombé bien naïvement. L’Iran et le détroit d’Ormuz La clé est donc de s’appliquer à traiter le premier sujet, et à bien le traiter pour ne pas y revenir et pour ne pas s’y enliser. Il y a dans ce sujet commun, Iran et détroit d’Ormuz, deux aspects sur lesquels les deux présidents ont un intérêt commun : le nucléaire et la liberté de navigation maritime. La Chine est opposée à la prolifération nucléaire. Elle l’a toujours fait savoir. Quant à la libre circulation dans le détroit d’Ormuz, elle a le plus grand intérêt à la voir restaurée le plus rapidement possible. Ce qui ne l’empêchera pas de vouloir limiter, voire interdire, la libre circulation dans le détroit de Taïwan. La géopolitique est parfois malicieuse ! Il est trop tôt pour aller plus loin dans les supputations. Attendons les déclarations de victoire de M. Trump qui ne manqueront pas de surgir et ce que dira ou ne dira pas Xi. En ce qui concerne la navigation maritime et toutes les conséquences des décisions qui seront prises ou adoptées par les Occidentaux concernant le détroit d’Ormuz, il parait utile de rappeler que l’organisation de cette circulation ne se limite pas à des accords à connotation commerciale ou géopolitique, uniquement. Cette question relève de l’application des traités et des règlements internationaux. L’Iran a signé le 10 décembre 1982, à Montego Bay, la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, dite convention de Montego Bay (UNCLOS). Mais il ne l’a jamais ratifiée. L’Iran est donc signataire mais n’est pas un Etat partie prenante à la Convention, ce qui implique qu’il n’est pas lié par toutes les obligations conventionnelles de l’UNCLOS, comme le sont les États ayant ratifié le traité. Cette situation est comparable à celle des États-Unis : eux aussi ont signé certains textes liés à l’UNCLOS mais n’ont jamais ratifié la Convention elle-même. Le sujet est particulièrement important pour le détroit d'Ormuz. L’Iran soutient depuis longtemps qu’il n’est pas pleinement tenu par certaines règles de « transit passage » prévues par l’UNCLOS dans les détroits internationaux, précisément parce qu’il n’a pas ratifié la Convention. Raison pour laquelle les Gardiens de la révolution iranienne s’arrogent le droit d’y taxer le passage (droit de péage). Pour autant, nombre d’États considèrent que plusieurs dispositions essentielles de l’UNCLOS — notamment la liberté de navigation — relèvent aujourd’hui du « droit international coutumier », donc sont applicables même aux États non partie prenante. Il sera vital pour le monde entier de relever comment ce sujet sera traité et résolu. De nombreux passages ou détroits pourraient être concernés par cette question et la navigation taxée par des Etats riverains. Avant de clore – provisoirement – ce sujet, il est important de ne pas accorder de crédit à certains commentateurs qui interviennent sur les chaines de télévision ou de radio pour traiter du sujet des détroits et qui abordent sans distinction les cas des canaux comme Suez ou Panama. Les canaux ne sont pas des détroits. Les Dardanelles constituent un autre cas particulier ainsi que le Bosphore dont le passage est réglementé par la Convention de Montreux de 1936, scrupuleusement appliquée et respectée, en particulier pour ce qui a trait à la présence de forces maritimes n’appartenant pas aux Etats riverains de la mer Noire.

Entre Trump, Poutine, Xi Jinping et l’Iran: une nouvelle géopolitique s’annonce (1/2)

Des changements radicaux se précisent dans le monde qui voit depuis vingt ans agoniser l’ordre global qui prévalait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale pour céder la place à un nouvel ordre qui pointe à l’horizon. Depuis le coup d’envoi de son second mandat, et conformément à sa Stratégie de sécurité nationale (NSS 2025), le président Donald Trump a redéfini les priorités des États-Unis. Celles-ci sont, en premier lieu, les affaires internes (America First) et le continent américain. Pour le reste du monde, il considère que l’Europe devrait prendre en charge sa propre défense et ne plus compter sur les États-Unis comme elle le fait depuis 1945. Il estime que la Russie, malgré son comportement belliqueux, n’est plus un danger puisqu’elle s’est avérée incapable de vaincre l’Ukraine et serait incapable d’envahir l’Europe. Le chef de la Maison Blanche croit en outre que la rivalité militaire avec la Chine, concernant Taïwan et la Mer de Chine méridionale, n’empêche pas une détente sur le plan économique avec Pékin. En effet, le consommateur américain a besoin de marchandises chinoises à prix compétitifs, et en contrepartie les industries chinoises ont un besoin pressant du marché américain qui constitue 25% du marché mondial, sans compter qu’elles souhaitent un accès plus large à la technologie américaine. Quant à la stratégie nationale chinoise, elle est centrée sur le Parti communiste chinois et le dirigeant, aux pouvoirs absolus, Xi Jinping. Elle vise à devenir une puissance globale et à atteindre une autonomie pour les matériaux de base de l’industrie. Celle-ci est déjà atteinte dans plusieurs secteurs, mais elle souffre d’un retard critique dans la production autonome de puces électroniques haut de gamme, notamment celles portant sur l’intelligence artificielle, que seuls les États-Unis peuvent lui fournir. Par ailleurs, Xi Jinping fait face à l’effondrement du secteur immobilier et à une surproduction industrielle doublée de l’affaiblissement de la consommation interne qui absorbe de moins en moins cette surproduction, surtout dans les secteurs des véhicules électriques et de l’énergie renouvelable. Il a donc un double besoin pressant de rouvrir le marché américain à l’industrie chinoise et d’assurer une continuité dans sa chaîne d’approvisionnement à partir des États-Unis, notamment au niveau des denrées alimentaires, des puces électroniques, du pétrole et du gaz, d’avions Boeing et de produits de haute technologie. Les cas russe et iranien Quant à Vladimir Poutine, il affronte un ralentissement de la croissance et des pénuries de main‑d’œuvre. Son gouvernement vend ses actifs et ses sites historiques pour assurer des rentrées, éviter d’imprimer de la monnaie et prévenir sa dévaluation. L’augmentation du prix du pétrole profite à la Russie, dans le contexte de la fermeture du détroit d’Ormuz, mais malgré que sa production soit à son maximum, elle n’apporte pas pour autant de solution aux problèmes économiques, sans compter que le financement de la guerre d’Ukraine est particulièrement pesant. Les médias russes rapportent désormais ouvertement ces difficultés. De plus, le moral de ses troupes est en baisse et la guerre qui traîne depuis quatre ans devient impopulaire. Poutine subit des pressions internes et externes, particulièrement de la part du président Trump, pour terminer cette guerre. Il a donc besoin d’une stratégie de sortie. Enfin, l’Iran est étranglé par un blocus naval qui dure depuis plus d’un mois, après les frappes américano-israéliennes de juin 2025 et la guerre de février–avril 2026. Pour le président Trump, la République islamique constitue un danger nucléaire majeur, un obstacle à la stabilisation du Moyen-Orient et un obstacle à la libre navigation dans le détroit d’Ormuz. Téhéran, pour sa part, reste inflexible quant à une solution aux termes exigés par Washington. Enchevêtrement d’enjeux sur le dossier iranien La Russie et la Chine bloquent une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU qui exige l’ouverture du détroit d’Ormuz par l’Iran et continuent d’aider l’Iran militairement sur les plans du renseignement et de la technologie. La Russie lui fournit des munitions, mais pas la Chine. Ces aides restent cependant en deçà d’une certaine limite, pour éviter un conflit ouvert avec Washington. Il n’y a pas d’axe clair Téhéran-Moscou-Pékin. Au contraire, on relève depuis avril 2026 des contacts bilatéraux séparés entre les États-Unis et chacun de ces trois pays. Les pourparlers s’activent entre Trump et Poutine, le sommet Trump-Xi Jinping s’est tenu à Pékin cette semaine, et les négociations indirectes à travers le Pakistan entre Washington et Téhéran restent maintenus malgré la fermeture d’Ormuz par l’Iran et le blocus naval américain imposé aux ports iraniens. Ces négociations se font indépendamment de Moscou, et Pékin y joue un rôle discret. Priorité aux négociations Il est clair que Trump, Xi Jinping, Poutine et Khamenei ont besoin de négocier à cause des contraintes internes et externes subies par chacun d’eux. Tous subissent des pressions économiques et font face à des critiques et des oppositions internes. Pour les États-Unis, le problème se situe au niveau de la cherté de vie que subit le consommateur américain du fait de la hausse du prix des carburants et des tarifs ayant accru le coût des marchandises chinoises. Quant aux Russes et aux Iraniens, les guerres et les sanctions auxquelles ils sont soumis pèsent lourd sur leurs économies et leurs chaînes d’approvisionnement. La Chine, de son côté, frôle la récession du fait de la hausse des prix du pétrole, des besoins en denrées agricoles et en produits high-tech, et de la nécessité d’un accès plus grand au marché américain. Ébauche de repositionnement géopolitique entre Trump et Poutine Trump avait invité Poutine en Alaska en août 2025, lui proposant la levée des sanctions et l’établissement de bonnes relations économiques et énergétiques contre la paix en Ukraine. Trois mois plus tard, il reconnaissait presque la souveraineté de la Russie sur les territoires ukrainiens qu’elle occupe, dans son plan de paix en vingt points. Il est clair qu’il ne craint plus la Russie et vise à maintenir un équilibre stratégique entre elle et l’Europe, la fin de la guerre en Ukraine étant nécessaire à cette fin. Ces incitations économiques et territoriales de Trump ne semblaient pas faire fléchir Poutine. Cependant, le 29 avril dernier, ce dernier appelle le président Trump, à la surprise du chef de la Maison Blanche, et tient avec lui une conversation de 90 minutes. Cet appel est survenu quinze jours avant le sommet Trump-Xi Jinping et laisse entrevoir les difficultés internes de Poutine et sa crainte d’un rapprochement sino-américain qui pourrait marginaliser la Russie. Pendant la conversation, le président russe a surtout évoqué la relance des échanges économiques et la coopération énergétique entre les deux pays, pratiquement annulés depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, sachant que Trump a déjà réinitié les échanges commerciaux avec la Russie. Ceux-ci ont enregistré un volume de 4,4 milliards de dollars américains en 2025, après être tombés à 0 depuis 2022, alors qu’en 2021 ils étaient de 37 milliards de dollars américains. Des révélations par le Wall Street Journal, fin 2025, faisaient état d’un projet discret entre Moscou et Washington portant sur un investissement américain massif en Russie. Lors de la conversation téléphonique susmentionnée, Trump a convaincu Poutine du bref cessez‑le‑feu en Ukraine du 9 au 11 mai avec échange de 1.000 prisonniers de part et d’autre. Il espérait prolonger ce cessez-le-feu, mais les hostilités ont immédiatement repris dès son expiration. Malgré ces hostilités intenses sur le terrain, Poutine montre aujourd’hui une grande flexibilité: le 9 mai, pendant la célébration de la victoire de la Seconde Guerre mondiale, il a déclaré que la guerre en Ukraine touche à sa fin et qu’il veut la terminer par des négociations impliquant les Européens, annonçant ainsi qu’il souhaitait une nouvelle relation avec l’Europe. Le règlement possible en Ukraine dépendra du positionnement de la Chine et de l’Europe, suite aux résultats du sommet Trump-Xi Jinping et les réactions européennes au discours du 9 mai de Poutine. Celui-ci craint qu’un rapprochement Pékin‑Washington isole davantage Moscou, d’où son ouverture sur l’Europe.

Des villes puissantes… des récits plus puissants encore
Par
Rabih Dandachli
Publié
mai 12, 2026 - 18:36

L'influence au Moyen-Orient ne se mesure plus à la seule capacité des États à imposer leur domination militaire ou politique ; elle tient désormais à leur aptitude à édifier des villes attractives et à formuler des récits convaincants. Dans ce mouvement, des villes comme Riyad, Dubaï et Doha s'imposent comme de nouveaux centres de gravité, tandis que reculent les États incapables de produire une ville véritablement agissante ou un discours cohérent. Entre économie et médias, un modèle de gouvernance inédit prend forme, qui pose une question fondamentale : qui gouverne réellement ? Dans ce contexte, la ville a cessé d'être un simple espace urbain ou un centre administratif pour devenir un instrument politique à part entière. Sa montée en puissance ne saurait se comprendre par le seul prisme de la croissance économique ; elle renvoie à quelque chose de plus profond, à une redéfinition de la puissance elle-même. Les villes ne se construisent plus seulement pour accueillir des populations, mais pour servir de plateformes d'influence transfrontalières, capables d'attirer les investissements, de capter les compétences et d'affirmer leur présence dans l'économie mondiale. Ce sont des villes qui rivalisent avec des États, qui se présentent comme des modèles de stabilité et d'ouverture dans une région longtemps associée aux conflits et à l'incertitude. En ce sens, la ville devient la vitrine de l'État, voire son substitut dans certains contextes, où le succès se juge à la capacité d'attraction plutôt qu'à celle de domination, à la production plutôt qu'au discours. Mais la puissance urbaine et économique ne suffit pas à elle seule. Toute ville a besoin d'un récit qui légitime son ascension et lui confère un sens. Les médias ne sont plus de simples vecteurs du réel : ils en sont devenus les coproducteurs. Les plateformes numériques, les chaînes d'information, et jusqu'aux influenceurs, contribuent à construire une image cohérente — celle de villes modernes, stables, capables de conduire l'avenir. Ces récits ne s'adressent pas seulement à l'extérieur ; ils reconfigurent également la conscience intérieure, en devenant un outil de redéfinition de la légitimité. La question n'est plus de savoir qui détient le pouvoir, mais qui détient la capacité de définir le réel. Et celui qui parvient à imposer son récit consolide sa position, quand bien même les faits seraient bien plus complexes que l'image qu'il en donne. Ce qui est remarquable dans ce modèle, c'est qu'il dissout les frontières entre économie et médias. Les villes montantes ne se contentent pas d'investir dans les infrastructures ; elles investissent avec autant de soin dans l'image qu'elles projettent d'elles-mêmes. Les grands projets, les événements internationaux et l'ouverture économique ne sont pas seulement des outils de développement, ce sont aussi des instruments narratifs. Ils servent à produire une histoire cohérente de la réussite, présentée au monde comme une réalité, et à l'intérieur comme une voie sans alternative. En ce sens, le soft power devient le prolongement direct du pouvoir économique, et le récit un actif stratégique qui ne le cède en rien aux ressources matérielles. Cette mutation soulève une question légitime sur la nature de cette puissance : sommes-nous en présence d'une puissance réelle, ou d'une puissance soigneusement construite ? La vérité est que la distinction entre les deux n'est plus tenable. Le récit ne fonctionne pas sans ancrage dans la réalité, mais il est capable en même temps de recadrer cette réalité, de l'amplifier, voire de la simplifier au service d'objectifs politiques. Le récit ne reflète plus seulement le réel : il le reproduit. Ce qui se présente comme une réussite peut fort bien être un alliage d'accomplissements authentiques et de gestion habile de l'image. Face à ce tableau, le Liban paraît hors jeu. Beyrouth, qui fut un temps un centre régional des médias, de la culture et de l'économie, a progressivement perdu sa capacité à tenir ce rôle. La ville ne parvient plus à attirer les investissements, ni à produire un modèle digne d'être suivi, ni même à se présenter comme un espace de stabilité relative. Mais la perte la plus profonde ne réside pas dans ce recul de rôle : elle est dans l'absence de récit. Il n'y a plus de discours libanais cohérent pour expliquer ce qui se passe ni pour offrir une vision de l'avenir, seulement des narrations contradictoires qui reflètent une fracture plus profonde dans la structure de l'État et de la société. À l'heure où la région se gouverne par les villes et les récits, le Liban se retrouve sans ville agissante et sans récit capable de soutenir la concurrence. À la lumière de ces transformations, répondre à la question de qui gouverne le Moyen-Orient aujourd'hui n'a plus rien d'évident. L'État demeure-t-il l'acteur central, ou bien les villes, portées par une puissance économique et des récits cohérents, sont-elles devenues le facteur d'influence le plus déterminant ? La réponse n'est peut-être pas encore tranchée, mais une chose est certaine : les équilibres se déplacent, et l'influence ne se mesure plus seulement aux instruments traditionnels que possèdent les États, mais à leur capacité à produire des modèles susceptibles de convaincre. Au Moyen-Orient aujourd'hui, il ne suffit pas d'exister. Il ne suffit pas de disposer de ressources ou d'une position géographique. La puissance réelle réside dans la capacité à produire une ville qui attire et un récit qui convainc. Et celui qui y échoue se retrouve hors jeu, même s'il demeure présent sur la carte. À l'ère des villes montantes et des récits en compétition, l'influence n'est plus seulement une affaire de contrôle, mais une affaire de sens.