

On entend de plus en plus souvent des voix qui se lamentent sur leur sort: pourquoi avons-nous vu le jour dans ce coin du monde? Car la position géographique du Liban l'a placé, aujourd'hui, dans une situation pour le moins ingrate.
La géographie n'est pourtant pas un destin aveugle. Elle constitue un cadre contraignant qui délimite le champ du possible et réduit la marge d'erreur. En géopolitique, comme nous le rappelle Robert D. Kaplan dans La Revanche de la géographie, la géographie ne se dissout pas derrière les slogans ; elle revient s'imposer dès que les États la négligent, et singulièrement les petits États situés sur les lignes de fracture. Le Liban est l'un d'eux: il se retrouve pris entre deux voisins puissants, l'un formant une immense garnison militaire abritant l'une des plus grandes armées du monde, soutenu par les États-Unis, et que nous avons contribué à aider à réoccuper le Liban ; l'autre ayant déjà exercé sur lui une domination prolongée et une tutelle pesante sous le régime autoritaire des Assad.
À ce titre, le Liban constitue un exemple saisissant de pays où la position géographique joue un rôle déterminant. Sa situation entre Israël au sud et la Syrie à l'est et au nord, sur une façade méditerranéenne ouverte, en a fait historiquement un espace de transit et d'échanges, non une arène d'affrontements. Michel Chiha avait saisi très tôt cette singularité: l'étroitesse du littoral, l'élévation de la montagne et l'absence de profondeur stratégique continentale poussent le Libanais vers la mer — c'est-à-dire vers le commerce, l'ouverture et la médiation — plutôt que vers les guerres et les conflits. Notre histoire phénicienne en témoigne.
En ce sens, la géographie libanaise n'a jamais été conçue pour un rôle militaire, mais pour un rôle économique et civilisationnel. Le tournant dangereux s'est produit lorsque le Liban a dévié de cette vocation, se laissant entraîner progressivement dans des conflits régionaux qui dépassaient ses capacités, se transformant ainsi d'un espace d'équilibre en un théâtre de confrontation.
Dans ce contexte, évoquer une «malédiction de la géographie» relève de l'illusion. Le problème ne réside pas dans la position en soi, mais dans la manière dont on en use. La géographie qui aurait pu être une source de prospérité — comme elle le fut à une certaine époque — est devenue une source de danger dès lors qu'on l'a utilisée comme plateforme pour les conflits des autres, et que l'État a perdu le monopole de la décision de guerre et de paix.
C'est là que la situation libanaise rejoint une mutation historique qu'Alexis de Tocqueville avait signalée dans De la démocratie en Amérique. À l'ère des empires, les petites entités étaient facilement absorbées ; mais avec l'émergence des concepts de souveraineté et de droits des peuples, puis l'apparition d'un ordre international — incarné ensuite par les Nations Unies — il est devenu possible, en principe, de protéger les petits États par des règles juridiques et des résolutions internationales.
Ce changement, riche en implications, n'a toutefois pas aboli la logique de la force ; il l'a simplement reconfigurée. Le droit international confère la légitimité, mais ne garantit pas la protection de manière automatique. Les petits États ne sont préservés que lorsque leur stabilité devient partie intégrante des intérêts des puissances plus grandes.
C'est pourquoi la crise libanaise apparaît dans toute sa complexité : le Liban jouit d'une reconnaissance internationale pleine et entière de sa souveraineté, mais il lui manque les conditions internes et externes qui rendraient cette souveraineté défendable. Les ingérences extérieures, directes et indirectes, n'auraient pu réussir sans la fragilité interne qui les a rendues possibles — les sensibilités confessionnelles, la division de la décision souveraine, l'allégeance de certaines forces locales à des axes régionaux — et ce, dans le cadre d'un conflit ouvert entre l'Iran et Israël qui se joue en partie sur le sol libanais.
Dans cette configuration, la géographie se transforme en vulnérabilité fatale. Un petit État, ouvert géographiquement, ne peut se permettre la dualité de la décision, ni être à la fois partie prenante d'un conflit et entité réclamant protection contre lui.
La solution ne réside pas dans le déni de la géographie, mais dans sa gestion lucide. Et cela passe par une redéfinition de la vocation du Liban : non plus théâtre de conflits, mais espace d'équilibre ; non plus instrument d'axes extérieurs, mais société en quête d'intérêt commun.
La neutralité, dans cette perspective, n'est pas un slogan moral, mais un choix stratégique conditionné. L'expérience de pays comme la Suisse et l'Autriche a démontré que la neutralité ne repose que sur trois éléments indissociables: un consensus interne solide, une capacité défensive nationale unifiée, et des garanties internationales explicites. Sans ces conditions, la neutralité se mue en vide que les puissances extérieures ne manquent pas d'exploiter.
Le Liban se trouve aujourd'hui à un carrefour: soit il demeure prisonnier de sa position en tant que ligne de front, soit il se repositionne comme entité dont la stabilité s'avère indispensable à tous. Et cela exige de reconquérir la décision souveraine, d'unifier la référence sécuritaire, et d'arrimer la stabilité du pays à des intérêts économiques, régionaux et internationaux qui rendraient toute déstabilisation coûteuse pour l'ensemble des acteurs concernés.
Sa façade maritime aurait pu signifier commerce, services et rayonnement financier, comme ce fut le cas dans les années soixante et au début des années soixante-dix. Mais il est devenu aujourd'hui un pays assiégé, menaçant et menacé, exposé aux coups de tous.
En ce sens, le Liban ne peut changer sa géographie, mais il peut changer sa position au sein de cette géographie. Et c'est là seulement que la géographie cesse d'être un destin imposé pour devenir un choix géré au service de l'intérêt national.
Reste une question fondamentale: le Liban peut-il obtenir une «garantie internationale» qui protège sa neutralité sans que celle-ci ne se transforme en tutelle? Et que faut-il entendre par là? Non pas un nouveau mandat, ni une administration étrangère ou une dépossession de souveraineté, mais une neutralisation reconnue sur le plan international et un engagement collectif à ne pas utiliser le Liban comme terrain de conflits — ce qui revient à faire de la neutralité libanaise un intérêt commun auquel tous souscrivent.
L'évolution de l'environnement international donne quelque crédit à ce modèle: les grandes puissances ne souhaitent plus des foyers d'explosion permanents au Moyen-Orient ; les États arabes s'orientent vers le développement, en privilégiant l'apaisement et en réduisant le désordre ; l'Europe, quant à elle, a besoin de la stabilité du Moyen-Orient. Tout cela ouvre pour le Liban une fenêtre d'opportunité qu'il lui appartient de saisir.
Il est grand temps que le Liban sorte du cycle des conflits, que la décision de guerre et de paix revienne exclusivement à l'État, qu'il ne soit l'instrument d'aucun axe, et qu'il fasse de sa stabilité un intérêt pour tous plutôt qu'une charge pour personne.
Car notre économie, nos écoles, l'avenir de nos enfants ne sont pas des monnaies d'échange. Nous refusons d'être instrumentalisés — d'où que vienne cette instrumentalisation.