

Lorsqu'on interroge le Hezbollah, ou ses proches satellites, sur leur pratique de recruter des enfants — notion que l'Unicef définit avec précision, dans la Convention relative aux droits de l'enfant, comme tout être humain de moins de dix-huit ans —, la réponse oscille invariablement entre quelques registres: ils affirment que les enfants le désirent eux-mêmes, qu'ils sont suffisamment mûrs, ou encore que cette pratique est parfaitement normale et s'inscrit dans la tradition de toutes les révolutions de l'histoire. S'égrène alors un chapelet de références qui nous ramène plusieurs siècles en arrière.
On tombe ainsi dans d'innombrables sophismes.
D'abord, la définition des tranches d'âge n'a rien d'une donnée fixe : elle varie selon les époques. Il est ici utile de se référer au travail encyclopédique d'Ariès sur l'enfance en particulier, et à l'École des Annales en général. L'enfance en tant que concept n'existait pas au Moyen Âge ; l'enfant était traité comme un adulte en miniature. Il n'y avait alors aucune frontière nette entre le monde des enfants et celui des grands, ni dans l'éducation, ni dans le vêtement, ni dans les jeux. L'intégration précoce dans le monde adulte était la règle, et c'est dans ce cadre que leur enrôlement dans les guerres était «accepté».
Mais les normes et les concepts se transforment avec le temps, ce qui signifie que ce qui était jadis tenu pour «naturel» peut devenir moralement et juridiquement inadmissible dans une autre époque.
Nous savons bien que le travail des enfants était chose courante à l'ère de la révolution industrielle, et qu'il existe encore aujourd'hui dans les pays les plus démunis. Cela n'a pourtant pas empêché la reconnaissance internationale des droits de l'enfance et de ses besoins en matière de protection et de soin, sur tous les plans — éducatif, sanitaire et psychologique —, afin d'accompagner les enfants vers un épanouissement sain. L'histoire elle-même démontre donc que les sociétés abandonnent des pratiques qu'elles tenaient naguère pour «normales».
C'est dans cette logique que l'Unicef a tranché juridiquement, par la Convention relative aux droits de l'enfant: tout être humain de moins de dix-huit ans est un enfant. Ce n'est pas là une opinion culturelle soumise à interprétation, mais une norme internationale et une règle de droit qui impose des obligations légales contraignantes, et fonde les politiques des États et des organisations.
Quant à l'argument des révolutions, il n'est pas moins fallacieux: certes, les révolutions ont utilisé des enfants, mais le travail des enfants était alors acceptable lui aussi, l'absence d'instruction était banale, l'esclavage était légalisé, la privation des femmes de leurs droits était non seulement répandue mais ordinaire, et la violence systématique était elle aussi la norme. Tout cela le rend-il acceptable aujourd'hui ? Bien évidemment non.
Il y a là un autre sophisme dans lequel ils s'enlisent: mesurer le présent à l'aune des critères du passé, pratique qu'ils étendent du reste à tous les domaines, alors même qu'ils recourent aux produits les plus avancés de la technologie moderne: drones, médias numériques, téléphones intelligents, dont on sait qu'ils ont facilité l'opération des bipeurs aux conséquences désormais bien connues. On ne peut pas vivre avec la technologie du XXIe siècle et justifier ses pratiques sociales par les critères du Moyen Âge.
Ce qu'ils opèrent concrètement, c'est une redéfinition de l'enfance : ils vident le mot de son sens contemporain et le remplacent par une définition élastique — «conscient», «prêt», «mature» —, au service de leurs politiques dictées par leur employeur, l'Iran. Ils démantèlent la définition de l'enfance pour la reconstruire selon leurs besoins. Ils convertissent l'enfant d'un «sujet de protection» en un «instrument de combat», en contradiction et en violation directes avec la psychologie du développement, le droit international et l'ensemble de l'éthique contemporaine.
Invoquer des pratiques historiques pour justifier le recrutement des enfants aujourd'hui, c'est ignorer délibérément l'évolution des valeurs et des standards humains — exactement comme on ne saurait justifier l'esclavage, le travail des enfants ou l'oppression des femmes en arguant qu'ils étaient jadis répandus. L'existence d'une chose dans le passé ne lui confère aucune légitimité au présent ; autrement, il faudrait accepter l'esclavage et la dépossession des femmes de leurs droits.
Le problème ne réside pas dans l'histoire elle-même, mais dans la tentative de l'instrumentaliser pour justifier ce qui n'est plus tolérable aujourd'hui.
Tout ce qu'ils font ne relève pas d'un quelconque «attachement aux origines», mais d'une sélectivité utilitaire et d'une projection de règles sur une réalité régie par d'autres règles entièrement — autrement dit, ils mélangent des cadres normatifs différents de manière apparemment arbitraire, mais en réalité rigoureusement calculée.
On ne peut pas vivre avec la technologie du XXIe siècle et justifier ses comportements par les critères du Moyen Âge. Et si un concept a évolué, on ne saurait régresser vers des stades antérieurs pour légitimer les pratiques d'aujourd'hui.
Ce qui se passe réellement, c'est la destitution du statut de «mineur» arrachée à l'enfant, sa transformation en «petit combattant», sous prétexte qu'il serait suffisamment «conscient» de ce qu'il fait — et c'est précisément ce mécanisme qui lui retire la protection juridique à laquelle il a droit.
Ces mêmes acteurs invoquent le droit international quand cela les sert, et l'ignorent quand cela ne les arrange pas. Ils s'en réclament lorsqu'il est question des droits des peuples, de l'agression, de la souveraineté... Ce n'est pas là une position de principe, mais un usage instrumental des normes, qu'on pourrait nommer clairement: sélectivité normative, ou double référentiel utilitaire, exercé par la manipulation des concepts.
La question n'est pas ce qui se passait autrefois, mais quels critères nous adoptons aujourd'hui, et si nous les appliquons de façon cohérente ou si nous les utilisons de manière sélective selon l'intérêt du moment — convoqués quand ils servent la position, écartés quand ils ne la servent plus, les concepts fondamentaux redéfinis au gré des besoins.