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Mille plateaux

« Zaamat », « jamaat » et la guerre contre Weber au Liban (1/2)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
mars 27, 2026 - 20:27

En ces temps de plongée de larges pans de la société libanaise dans les écueils haineux du clivage ami-ennemi (au niveau interlibanais), il convient plus que jamais de relire Michel Seurat. L'État de barbarie , son recueil d'articles posthumes consacrés à la déconstruction de la Syrie assadienne reste le repère analytique le plus rigoureux pour qui veut comprendre la structure profonde du politique arabe, y compris libanais. Reprenant Ibn Khaldoun, replacé ici dans une tradition deleuzienne, Seurat y évoque l'État-zaamat (l'État des chefs) et l'État-jamaat (l'État des communautés) comme constructions intrinsèques au modèle stato-national syrien. Aux antipodes pourtant du modèle tyrannique d'Assad, le Liban est aussi la superposition des deux : l'État des chefferies et l'État des corps communautaires, mais organisés en entités autonomes et rivales — ce qui fait de lui simultanément… trop d'État et pas assez d'État… « L'État-douweylat » À cela, il faut y ajouter une troisième couche héritée de la Question d'Orient et du système des millet et des capitulations, à savoir l'oxymore absurde de l'État-douweylat , l'État des micro-États aux ramifications internationales : des structures para-étatiques qui ne reconnaissent de l'État central que ce qu'il peut leur offrir, tout en lui contestant le monopole de la violence légitime — laquelle est, depuis Max Weber, l'un des éléments de la définition même de l'État. Et c'est là que la lutte se noue. Le Liban est le territoire du dialogue sous la contrainte — comme à Genève, Lausanne, Taëf, Doha — qui ne produit d'«accord» que sous la pression de l'effondrement ou de la tutelle étrangère, et qui retombe dans la méfiance dès que la contrainte se relâche, comme en témoigne l'échec de la conférence de dialogue national en 2006, un an à peine après le retrait syrien. C'est aussi le terrain de la rivalité mimétique pour le pouvoir en tant que signe de supériorité communautaire, et de la conscience de caste des chefferies face à toute remise en question. Les révolutions ne s'y font que dans la violence et à l'intérieur même de chaque communauté, séparément – et encore. Les soulèvements populaires parviennent à se coaliser face à un oppresseur étranger commun, mais peinent ensuite à produire un contrat politique, parce que la multiplication des allégeances et la persistance des légitimités résiduelles empêchent toute centralisation durable. La guerre contre Weber La modernité politique repose en principe sur une proposition weberienne simple et révolutionnaire que le Liban n'a jamais véritablement traversée. Il a produit des Constitutions, des institutions, des ministères et des ambassades, tout en maintenant sous la surface, dans un état de préservation quasi-organique, des légitimités résiduelles antéétatiques — chefferies charismatiques, féodalités historiques, milices — qui ont revendiqué, et obtenu, une existence parallèle à la légitimité constitutionnelle. La revendication d'une politique des campagnes ou des montagnes contre l'urbanisation, du particularisme contre la construction stato-nationale, anticipait d'un demi-siècle le mouvement identitaire mondial que nous voyons aujourd'hui — ce qui confère à son destin une portée qui le dépasse. Tant qu'il n'est pas investi par une communauté par l'intermédiaire de son parti-force, l'État demeure ce faisant un objet de méfiance. La rivalité pour le pouvoir obéit à une mécanique mimétique : on le convoite parce qu'un autre le détient, et il devient, partant, bien plus un signe de supériorité communautaire qu'un programme de gouvernement… La hainamoration lacanienne dans toute sa splendeur… Le 14 mars 2005, ou l'avortement royal Il y a eu pourtant un instant singulier dans l'histoire contemporaine du Liban… Le 14 mars 2005. Une superposition du neuf et du vieux, du moderne et de l'archaïque, d'une pulsion souverainiste authentique et des appareils communautaires, qui, menacés par l'émergence d'une dynamique citoyenne transversale, s'employèrent immédiatement à le récupérer pour le vider de toute substance réformiste et le recommunautariser. Un million et demi de personnes dans les rues de Beyrouth, mus par une exigence de souveraineté, qui ne répondaient pas à une convocation de zaïm mais à quelque chose de plus étrange et de plus fragile, c'était à la fois fascinant et inquiétant. Les zaamats étaient en retrait, et le mouvement en autopilote – ou presque, puisqu'il était mené essentiellement par des intellectuels, des cadres de la société civile et des étudiants. Quant à la jamaat , son cadre était débordé. Pour un moment, l'aspiration à une légitimité rationnelle et nationale avait traversé les communautés plutôt que de s'y refermer. Seul le Hezbollah, fidèle à Assad, et tout heureux d'hériter de son legs, s'était ouvertement placé en confrontation avec le mouvement. Il y voyait lui aussi, dans la construction stato-nationale devenue possible, une menace pour ses armes et son hégémonie sur sa communauté. Partant, l'instant a vite été étouffé par ses propres porteurs. L'incapacité du 14 Mars à trancher entre son passage vers l'État et l'existence des îlots dans l'État tient donc à la nature même du mouvement, simultanément désir d'un État souverain, commué ensuite en rassemblement de communautés qui ne voulaient pas de l'État de l'autre. Bien que réelle et exaltante, la grâce – celle de la dernière chance ? – fut brève. Fugace. Un rêve. Et c'est sur les ruines de cette aventure singulière, déconstruite à la fois sous les coups de butoir de l'axe Assad-Hezbollah et par les petits enjeux de pouvoir de ses chefs de file, que se joue désormais la tragédie actuelle du Liban.

Sauver le Liban
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
mars 18, 2026 - 21:57

Le conflit qui se déroule actuellement au Liban – et plus largement, au Moyen-Orient – est doublement meurtrier. Certes, il y a d’abord les victimes, les dégâts matériels, ainsi que leurs conséquences économiques sur le monde entier. Mais, au-delà, une certaine logique binaire anime les esprits de part et d’autre, et elle paraît bien plus destructrice à long terme. Dans la rhétorique habituelle, les guerres sont présentées comme le moyen le plus court pour traiter une problématique insoluble. Le résultat, au cours du siècle écoulé, prouve pourtant le contraire. Les guerres ont engendré une multitude de problèmes, et ce quel qu’ait été leur bien-fondé. La solution militaire n’est plus suffisante pour trancher, et la gestion politique de l’après-guerre, surtout américaine, a pour le moins été catastrophique depuis Saigon. La guerre actuelle entre l’Iran et le Hezbollah d’une part, et les États-Unis et Israël de l’autre, dépasse largement le contexte libanais. La traiter uniquement à travers la lorgnette libanaise (les armes du Hezb) serait une erreur, et ce en dépit de l’exaspération parfaitement justifiée vis-à-vis de la situation totalitaire créée par le parti pro-iranien au Liban tout au long de quatre décennies. Mais l’ennemi (Israël) de mon ennemi (le Hezbollah) n’est pas mon ami. Un dérapage dans certains positionnements actuels supposent qu’il faille choisir, dans cette guerre, entre l’un des deux camps, dans l’objectif de régler des comptes intérieurs. Dans la foulée, le discours prend par moments une tournure sectaire — et renoue avec les vieux démons des vindictes intercommunautaires, qui plus est à l’aune de la crise inédite que le pays traverse, avec le déplacement de population provoqué par l’hubris démesuré israélien dans l’impunité la plus totale. C’est oublier que toutes les communautés libanaises ont fait la même erreur, à savoir celle d’être, in fine, amalgamée à un projet d’hubris qui a créé chez chacune d’elles, tour à tour, un sentiment de défaite et d’abattement insupportable. La question chiite n’est pas née hier. Elle a été mue par une volonté de reconnaissance sociale après des décennies de marginalisation de la construction étatique. Ne trouvant d’écho, les chiites ont abandonné leur projet moderniste et se sont orientés vers des formes identitaires d’organisation à forte connotation sociale. Et cette organisation a brisé les structures traditionnelles sans que l’État ne soit assez fort pour les remplacer. Si le Hezbollah ne représente pas toute la communauté chiite, il en représente toutefois une partie, par conviction ou par nécessité structurelle. Et l’autre partie de la communauté ne peut sans doute pas rester neutre ou insensible, malgré son manque d’engouement pour le parti, face à une agression sanglante et systématique qui touche leurs proches et leurs biens. Surtout s’il n’existe aucune alternative politique pour leurs permettre de sortir de la catastrophe dans laquelle ils ont été entraînés bon gré mal gré. Le lien entre les chiites et le Hezbollah dépasse le simple contexte noir/blanc, du fait des liens de sang d’une part et des spécificités de la rivalité mimétique entre les communautés libanaises au sein de l’espace public de l’autre. Le Hezb, et avant lui Amal, ont longtemps joué sur le trauma chiite de l’exclusion hérité des iniquités du passé. Du reste, le parti s’est employé à marginaliser, exclure ou laminer tous les opposants chiites libanistes à la doctrine khomeiniste de la wilayat el-faqih , dans toutes ses composantes, de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine à l’intellectuel libéral Lokman Slim, en passant par la gauche libanaise souverainiste. Le Hezbollah a ainsi sciemment, depuis des décennies, établi une confusion voulue entre les deux niveaux d’appartenance — nationale et communautaire, ce qui, du reste, a été le modèle de tous les partis durant la guerre, obnubilés par une seule chose: la conquête du pouvoir. La différence, c’est que le Hezb l’a fait exclusivement comme étant une satrapie de la nouvelle Perse, qui en a tiré les dividendes politiques et matérielles. Pourtant, entre le Hezbollah et l’Iran d’une part, et Israël de l’autre, il y a un troisième camp: le Liban, la légitimité libanaise. Et, quelle que soit sa fragilité, c’est le seul qui mérite d’être suivi. Si l’État libanais est rachitique depuis 1973 à cause des guerres et des tutelles, et tente de se remettre sur pied tant bien que mal actuellement, il n’en reste pas moins qu’il est la seule garantie du pays pour tous les Libanais, quelles que soient leurs communautés. Toute la complexité de l’État libanais est dans le fait qu’il est appelé à gérer non seulement des individus, mais également des communautés, des groupements humains, des régions, des cultures. Un État simple ne peut être que réducteur et un État réducteur est, par définition, un État totalitaire qui, ne pouvant être en harmonie avec une société complexe, va tenter de la refaçonner à sa guise, de la simplifier. C’est l’écueil dans lequel sont tombées chacune des parties communautaires qui ont voulu façonner un Liban à leur image, dans l’exclusion et la marginalisation des autres composantes du pays. L’État libanais reste la seule garantie, oui. À condition que ses communautés – et, avec, leurs leaders respectifs qui continuent de se comporter comme des chefs de clans issus des temps féodaux et revêtus d’une mission historique divine de restauration de la grandeur et de la sécurité de leur horde – fassent enfin une allégeance définitive à l’État et à l’idée du Grand Liban dans ses frontières reconnues internationalement — sans conditions et sans compromissions à quiconque. Et à condition que l’État, aussi, prouve qu’il assume sans vaciller sa responsabilité de préserver le Liban, dans le respect de la Constitution. Le Liban ne peut pas sortir vainqueur d’une guerre dont il ne maîtrise aucun des éléments, et le jihad du Hezbollah est absurde – tout autant, du reste, que l’idée selon laquelle Israël pourra totalement annihiler une milice eschatologique qui se nourrit de morts et de martyrs. Le pays du Cèdre n’est, après tout, que le terrain-abcès d’une crise qui dure depuis 1969, sinon depuis 1948, et qui porte sur son unité, sa souveraineté, sa paix — ainsi que la condition sine qua non pour sanctuariser ces dernières : la neutralité positive à l’égard des conflits de la région, dans le cadre du respect du bien commun de son voisinage arabe, du droit international, et des droits fondamentaux de l’être humain. À un moment, il faudra que le canon se taise, et qu’il y ait un retour à la réalité. Et même s’il paraît difficile de croire que le Hezb renoncera à son bravado suicidaire et épique, voire gigantomachique, il faudra que ceux des responsables libanais qui ont encore un peu de prise sur les événements, cessent de contempler le désastre et proposent, dans le cadre, d’un vaste aréopage transcommunautaire, une initiative politique susceptible de permettre à la communauté chiite de sortir du piège binaire sournois dans lequel l’Iran les enferme depuis des décennies – Israël ou moi, les sunnites ou moi, etc. La tyrannie du Hezb n’a que trop duré, mais, expérience du passé à l’appui, ce n’est certainement pas une autre entreprise tyrannique - qui plus est venue de l’extérieure - qui en viendra à bout, mais un projet inclusif de paix fondé sur les éléments constitutifs d’un État et les valeurs fondamentales de la République. Sinon, gare au retour du refoulé! D’autant que les composantes libanaises et la communauté internationale ont laissé faire, par action ou omission, intérêt ou volonté de ne pas prendre le taureau par les cornes… pour «éviter la guerre civile». Ce projet, qui a existé entre 2000 et 2005 pour rétablir l’axe unité-souveraineté face à Assad, n’existe pas à l’heure actuelle. Rien n’a été fait pour le créer, les composantes politiques étant toutes obnubilées par leurs gains politiques étroits à court terme. La seule feuille de route plausible pour sortir de la folie meurtrière devrait être la suivante: fin des hostilités, désarmement du Hezbollah et restauration de l’autorité de l’État sur l’ensemble de son territoire à travers le déploiement intensif de l’armée à la frontière, en concomitance avec le retrait israélien des territoires occupés, puis négociations de paix sous l’égide de l’ONU, et statut de neutralité bienveillante pour le Liban. L’alternative est la disparition du Liban, avec, encore une fois, la «paix des autres», sur son cadavre — et les nôtres. Nous n’en avons qu’un seul. Ne contribuons pas à sa destruction, mais à son salut. René Maheu observait en 1975 que le Liban avait réussi à produire un «style de civilisation» fondé sur le dialogue et le vivre-ensemble ; une société qui, malgré ses inégalités, restait «la moins inhumaine du monde», disait Georges Naccache. Ce Liban-là, un monde en déliquescence, ravagé à présent par les mêmes angoisses identitaires qui ont prévalu à sa destruction, en aurait rudement besoin.

Quand les dieux se font la guerre
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
mars 12, 2026 - 07:06

« En chaque génération, ils se dressent pour nous anéantir, et le Saint Béni soit-Il nous sauve de leurs mains. » — Haggadah de la Pâque Le conflit qui oppose actuellement Israël à l'Iran et à ses proxys dépasse largement le cadre militaire et géopolitique dans lequel d’aucuns s'obstinent à le circonscrire. La sémiologie déployée par les deux parties — les noms donnés aux opérations, les expressions choisies pour les annoncer ou y répondre — révèle une bataille à caractère éminemment religieux et métaphysique, où chaque acte militaire prétend s'inscrire dans l'ordre de l'accomplissement scripturaire. Là où, généralement, il est d’usage que les noms d’opérations militaires obéissent plus à une logique de propagande visant à impressionner l’ennemi, l’ornementation rhétorique ici joue un rôle totalement différent, se trouvant au cœur même du dispositif guerrier. Elle en constitue l’essence, aidant à comprendre pourquoi ce conflit se joue à un autre niveau que le temps proprement diachronique, historique. Au moins quatre expressions ont concentré cette logique depuis que les combats ont repris leur intensité : Al-Aasf al-Ma'koul , le nom donné par le Hezbollah mercredi à ses lancements de missiles ; Al-Saa Saaein , le message diffusé en arabe par l'armée israélienne en guise de réplique ; et, avant cela, Rising Lion et Roaring Lion — le Lion se dressant, le Lion rugissant —, noms des deux opération israéliennes contre l'Iran en 2025 et 2026. Chacune de ces expressions convoque une mémoire scripturaire si précise, et si consciemment choisie, qu’il paraît difficile de les lire comme de simples étiquettes militaires. «Al-Aasf al-Ma’koul» En désignant le nom Al-Aasf al-Ma'koul pour qualifier ses opérations, le Hezbollah puise dans la sourate 105 du Coran — la sourate de l'Éléphant —, qui relate le sort d'Abraha, roi chrétien du Yémen, dont l'armée avait marché sur La Mecque pour en détruire la Kaaba. La punition divine fut totale et d'une brutalité presque esthétique dans sa radicalité: les soldats furent réduits à l'état de «feuilles dévorées», de résidus secs que le vent disperse sans que rien en reste, sans même la dignité d'un cadavre à pleurer. La référence est claire et nette, destinée à revigorer le public du Hezbollah. Le parti islamiste joue clairement, ici, sur le registre de la mémoire collective instinctive et immédiate, en mettant en exergue un caractère punitif vengeur face à la rudesse de l’offensive israélienne. Ce qui mérite d'être relevé, au-delà de la notoriété de la référence, c'est la précision de l'analogie qu'elle construit. Car Abraha n'était pas un ennemi quelconque. C'était un chrétien allié de Byzance, qui se croyait porteur d'une mission civilisatrice et dont l'armée disposait d'éléphants — symbole de puissance technologique pour l'époque. Sa défaite illustre dans le Coran que la force matérielle, si impressionnante soit-elle, ne prévaut pas contre la volonté divine. Le parallèle avec Israël — État technologiquement avancé, soutenu par les États-Unis dans sa guerre contre l’Iran — est construit pour être lu sans effort, comme une évidence, dans les milieux où ce discours circule. «Al-Saa Saaein» La réplique israélienne est éloquente. En diffusant en arabe le message Al-Saa Saaein — «le double de la mesure» —, l'armée israélienne choisit une expression arabe classique qui résonne simultanément dans plusieurs registres: celui de la langue arabe elle-même, où l'expression désigne le principe de la riposte proportionnelle ou doublée ; et le registre biblique, où la séah hébraïque — cousine linguistique et sémantique du saa arabe — traverse les Écritures comme unité de mesure des céréales mais aussi, et surtout, comme métaphore de la rétribution divine. Deux punitions pour une. Cette racine biblique mérite qu'on s'y attarde. Isaïe proclame que Jérusalem a reçu le double de ses péchés (40:2). Jérémie annonce que Dieu rendra le double aux nations ennemies (16:18). L'Apocalypse de Jean reprend la même structure: «Rendez-lui le double selon ses œuvres» (18:6). Et derrière tous ces textes se profile le principe talmudique de middah keneged middah — «mesure pour mesure» —, fondement de la pensée juridique et théologique juive, selon lequel la justice fonctionne en retournant exactement ce qui a été infligé, voire en le doublant. En répondant en arabe à ses adversaires dans ce registre scripturaire partagé, l'armée israélienne dit en fait : nous connaissons vos textes, nous connaissons leurs équivalents dans les nôtres, et c'est dans cette profondeur commune que nous vous répondons… La guerre métaphysique et eschatologique dans toute sa splendeur, doublée d’une violence mimétique archétypale, répondant parfaitement au modèle défini par René Girard. La manœuvre ne cherche pas à sortir du cadre proposé par l'adversaire mais à l'occuper depuis l'intérieur et à en retourner la logique — ce qui est, s’accorderaient les experts, dans une guerre de signes, la forme la plus efficace de la contre-attaque. «Rising Lion», «Roaring Lion» Déjà, le nom donné à l'opération contre le programme nucléaire iranien du 13 juin 2025— Rising Lion , le Lion se dressant — trouvait son origine scripturaire directe dans l'oracle de Balaam, au livre des Nombres (24:8-9). La scène constitue en elle-même un dispositif narratif d'une cohérence remarquable: Balaam était un devin étranger convoqué par Balak, roi de Moab, pour maudire Israël. Trois fois il s'y était essayé, trois fois sa bouche, malgré lui et contre sa volonté, avait prononcé une bénédiction. C'est dans cette troisième bénédiction forcée que se trouve le verset: «Il ploie les genoux, il se couche comme un lion, comme une lionne : qui le fera lever?» Ce dispositif narratif accomplit quelque chose de théologiquement singulier : il fait attester l'invincibilité d'Israël par la bouche même de l'ennemi qui voulait le maudire. Loin d’être proclamée par ceux qui la détiennent, la puissance s'impose à ceux qui espéraient la nier. Mieux encore, grâce à eux . Nommer une opération militaire d'après ce verset, c'est, partant, convoquer cet archétype précis: nous étions couchés, nous nous levons, et c'est à nos ennemis eux-mêmes de reconnaître que nul ne peut nous en empêcher. C’est Benjamin Netanyahu qui a déclaré avoir personnellement choisi le nom de l'opération en référence à cette prophétie. Le fait que ce soit le chef du gouvernement qui assume publiquement de lire son action dans le registre de l'accomplissement biblique en dit long sur la portée prophétique qu’il souhaite donner à la guerre – sans doute pour la légitimer religieusement – mais aussi sur le moment que traverse Israël et sur la façon dont ses dirigeants conçoivent, ou du moins présentent, leur rapport à l'histoire. Il faut ajouter à cela une couche de lecture peu mise en évidence : le lion devant un soleil levant était l'emblème de l'Iran impérial, celui des drapeaux persans d'avant 1979. En nommant ainsi son opération, Israël fait d’une pierre deux coups. Il s’adresse ainsi à ses propres ressortissants avec une référence biblique — et envoie aussi aux Iraniens un message qui convoque leur propre mémoire nationale, en l’occurrence celle de la Perse royale que la République islamique a effacée. C'est dire, en creux, que le lion se dresse non contre l'Iran mais contre le régime des mollahs, et que quelque chose de la Perse ancienne est peut-être de ce côté-ci de la frontière. La guerre sémiotique atteint ici sont paroxysme. Effarant. L'inclusion textuelle avec la bénédiction de Jacob à son fils Juda dans la Genèse (49:9) — «Juda est un lionceau [...] il se couche, il se ramasse comme un lion : qui le fera lever?» — crée une continuité prophétique qui embrasse toute la Torah : le lion de Juda, c'est la lignée royale, c'est Jérusalem dont les armoiries portent encore le lion passant, c'est dans la tradition chrétienne le «Lion de la tribu de Juda» de l'Apocalypse (5:5), celui qui se lève après avoir semblé vaincu. Cette symbolique active la notion d'une puissance en réserve qui choisit son moment — le lion couché n'est pas un lion faible, c'est un lion qui attend, prêt à bondir sur sa proie en temps opportun. Il n’est guère étonnant, dans ce cadre, que la nouvelle offensive israélienne soit intitulée Roaring Lion – Le Lion rugissant. Roaring Lion — en hébreu Sha’agat Ha’Ari , est donc le second du même type au sein d’une séquence délibérée. Il s’agit là d’une progression narrative empruntée directement à la symbolique léonine biblique. Le lion couché de Balaam se lève, puis rugit avant de frapper. Le rugissement, dans les prophètes, n’est pas une métaphore de la colère : c’est le signe avant-coureur de l’acte divin lui-même. Amos 3:8: «Le lion a rugi, qui ne tremblera pas? » Joël 4:16: «Le Seigneur rugira depuis Sion.» Netanyahu a construit une séquence en deux actes scripturaires. Le point commun ? L’expédition punitive, vindicative. Et le millénarisme. Pourim et la délivrance du peuple juif La dimension temporelle de ces événements mérite aussi une attention toute particulière. Les échanges de missiles et de messages se déroulent dans les jours qui suivent immédiatement Pourim, célébré cette année les 2 et 3 mars 2026. La coïncidence mériterait à elle seule qu’on s’y arrête, tant elle concentre dans un espace de quelques jours la totalité du paradoxe perse-israélien. Pourim commémore en effet la délivrance du peuple juif d’un projet d’extermination ourdi par Haman, ministre du roi perse Assuérus — un projet visant à «détruire, tuer et anéantir tous les Juifs, jeunes et vieux, femmes et enfants, en un seul jour», selon les termes mêmes du Livre d’Esther. L’histoire se déroule à Shushan, l’actuelle Suse, en Iran. Ce n’est donc pas à une vague réminiscence orientale que renvoie la fête, mais à rien moins qu’une menace d’annihilation venue de la Perse elle-même et déjouée par la ruse d’une femme et retournée contre son instigateur. Haman est pendu à la potence qu’il avait préparée pour Mardochée. La structure narrative est celle du renversement parfait — et c’est précisément pour cette raison que Pourim s’appelle la fête des lots: Haman avait tiré au sort la date du massacre, et c’est ce sort lui-même qui s’est retourné contre lui. Que les hostilités reprennent avec une intensité nouvelle dans la semaine qui suit cette fête — dont le récit met en scène, depuis vingt-cinq siècles, la survie juive face à une menace persane — n’est peut-être pas le fruit d’un calcul délibéré. Mais dans un conflit où les deux parties ont démontré une maîtrise aussi fine de la sémiologie religieuse, l’hypothèse du hasard est la moins convaincante. Et quand bien même ce serait un hasard, il reste que ceux qui lisent ces événements depuis l’intérieur des traditions concernées ne manqueront pas de l’interpréter comme un signe — ce qui, dans le domaine des guerres eschatologiques, revient exactement au même. Ce que le calendrier ajoute au tableau, c’est une profondeur que les analyses géopolitiques ordinaires ont dû mal à saisir. À savoir que la confrontation dépasse le conflit entre deux États ou deux idéologies et oppose deux mémoires blessées, dont les dates de commémoration se superposent avec une précision tragique. La Perse qui fut l’empire de Haman est aujourd’hui l’empire de Khamenei — et Pourim, qui célébrait une victoire ancienne sur un ennemi ancien, se retrouve à célébrer, dans ce nouveau contexte, quelque chose qui n’est pas encore résolu. L’ombre de l’Armageddon Ce qui distingue ainsi ce conflit des guerres ordinaires — et c'est peut-être sa caractéristique la plus inquiétante pour quiconque espère encore une résolution politique —, c'est que ses protagonistes principaux ne raisonnent pas en termes de victoire tactique ou de rapport de forces négociable, mais en termes de finalité historique et d'accomplissement eschatologique. La théocratie de Khamenei est architecturée autour de la doctrine du Mahdi, le douzième imam caché dont le retour mettra fin à l'histoire. Selon les lectures anthropologiques de cette tradition, ce retour est conditionné par un grand chaos préalable, si bien que la destruction d'Israël va au-delà du simple objectif politique, dans la mesure où elle est présentée comme une condition théologique de l'accomplissement eschatologique, un investissement dans une fin des temps dont les promoteurs espèrent accélérer l'avènement. Dans le judaïsme national-religieux, et plus encore dans les courants de l'évangélisme américain qui constituent une base de soutien décisive à Israël, les événements actuels sont souvent lus à travers le prisme d'Ézéchiel 38-39 — la prophétie de Gog et Magog, coalition des nations du Nord et de l'Est qui se dresse contre Israël rassemblé dans sa terre, et dont la défaite manifeste la gloire divine devant toutes les nations. Ce que cette collision de deux eschatologies rend si périlleux, c'est ce qu'Hannah Arendt aurait sans doute reconnu comme la tentation fondamentale du penseur politique devenu prophète: sortir du domaine de l'action humaine — irréversible certes, mais imprévisible et plurielle, toujours ouverte à l'inattendu — pour entrer dans celui de la nécessité, où tout est déjà écrit et où le rôle de l'acteur est simplement de s'y conformer. Une guerre vécue comme l'accomplissement d'un destin écrit ne connaît ni limite ni compromis, parce que s'arrêter avant le terme prophétique serait trahir la prophétie elle-même. C'est sans doute, dans une autre langue et avec d'autres références, ce que Pascal avait aperçu en son temps: l'homme qui croit agir au nom de Dieu est capable des extrémités que l'homme simplement égoïste n'atteindrait jamais, parce que l'égoïste, lui, a encore quelque chose à perdre. Le Moyen-Orient se trouve actuellement face à deux eschatologies agissant comme deux forces lancées l'une vers l'autre dans une optique d’annihilation totale. La maîtrise des textes sacrés n'a pas été mise au service de la paix, qui est elle aussi présente dans ces mêmes textes, mais au service de la guerre. Les mêmes Nombres qui contiennent l'oracle du lion contiennent aussi des prescriptions sur la miséricorde. Le même Coran qui évoque la paille dévorée est traversé de versets sur la réconciliation. Le choix des textes est donc aussi un choix sur ce qu'on veut que ces textes soient — et ce choix-là appartient entièrement aux hommes qui le font. L'oracle de Balaam est peut-être, dans cette perspective, l'image la plus juste de la situation. Balaam était venu pour maudire et il a béni — parce que quelque chose dans la réalité qu'il avait sous les yeux résistait à la malédiction qu'on lui commandait de prononcer. Mais l'oracle contient aussi une question que personne ne pose jamais assez sérieusement : «Qui fera lever le lion?» — question rhétorique dans le texte, qui signifie que nul ne le peut, mais qui dans la réalité du conflit actuel désigne précisément ce que les belligérants sont en train de faire, chacun à sa façon: provoquer le lion adverse, l'obliger à se lever, et se retrouver alors dans la situation de celui qui a déclenché un mouvement qu'il ne contrôle plus. Ce qui n’est pas sans évoquer un autre symbole religieux, l’Armageddon, la fin des temps, commun aux deux traditions en lutte, qui y voient le signe du retour, qui du Démiurge, qui du Mahdi. Malheureusement pour ceux qui assistent, impuissants, et sous le déluge de feu, à cette lutte épique hors du temps entre deux délires millénaristes. Bibliographie AMIR-MOEZZI, Mohammad Ali, Le guide divin dans le shî’isme originel (Verdier, 1992). AMIR-MOEZZI, Mohammad Ali, La religion discrète (Vrin, 2006). ARENDT, Hannah, La condition de l’homme moderne (Calmann-Lévy, 1961). ARENDT, Hannah, Les origines du totalitarisme (Seuil, 1972). BARTHES, Roland, Mythologies (Seuil, 1957). CAMERON, Averil & CONRAD, Lawrence (éd.), The Byzantine and Early Islamic Near East (Darwin Press, 1992). CORBIN, Henry, En Islam iranien (4 vol., Gallimard, 1971-1972). FILIU, Jean-Pierre, L’Apocalypse dans l’islam (Fayard, 2008). HOROWITZ, Elliott, Reckless Rites: Purim and the Legacy of Jewish Violence (Princeton University Press, 2006). KHOSROKHAVAR, Farhad, Quand Al-Qaïda parle (Grasset, 2006). KHOSROKHAVAR Farhad, L’Islamisme et la mort – Le martyre révolutionnaire en Iran. (L’Harmattan, 1995). NEHER, André, L’essence du prophétisme (PUF, 1955). SCHOLEM, Gershom, Le messianisme juif (Calmann-Lévy, 1974).

There Can Be Only One
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
mars 10, 2026 - 12:16

Les derniers propos du secrétaire général adjoint du Hezbollah, Mohammad Raad, et de Mahmoud Komati, vice-président du Conseil politique du Hezbollah, donnent à réfléchir sur le sens politique du conflit en cours. Komati évoque ainsi une «opportunité en or» pour l’État, à partir de ce que le Hezbollah aurait «prouvé» sur le terrain, d’établir une équation de dissuasion qu’il s’agirait maintenant de consolider. Raad s’en prend franchement à l’État… qu’il accuse de ne pas vouloir s’empêtrer dans un conflit que son parti a créé de toutes pièces. Le secrétaire général adjoint souligne mordicus sa volonté de libérer le territoire libanais d’une occupation… qui n’existait pas avant que sa milice ne décide de déclencher les hostilités pour venger le guide spirituel iranien! Inutile de dire combien ce propos constitue un déni de la réalité. Certes, le Hezbollah est en train de prouver qu’en dépit d’une succession de revers monumentaux en 2024, de l’élimination continue de ses cadres par Israël malgré l’accalmie, et des pressions internationales et locales en vue de son désarmement, il constitue encore une menace. Mais une menace pour qui, en réalité? Car le discours du Hezb n’est pas adressé à Tel-Aviv, mais à l’État libanais. En 2008, lorsque le gouvernement Siniora avait pris la décision conquérante, sur le plan du rétablissement de la souveraineté, de démanteler le réseau de téléphonie fixe du parti pro-iranien, Hassan Nasrallah avait répondu que «les armes sont là pour protéger les armes» et avait déclenché l’expédition milicienne punitive contre Beyrouth et la Montagne. Les propos de Komati signalent un maintien de cette logique, à l’heure où le chef de l’État et le gouvernement multiplient les gestes de rétablissement du monopole de la violence légitime. Il est clair, dans la rhétorique du parti, que le problème n’est pas le maintien des capacités militaires de la résistance stricto sensu , mais la nécessité de «hezbollahiser» une fois pour toutes l’État libanais pour qu’il reste dans l’axe de la confrontation, c’est-à-dire sous l’emprise de l’Iran, face à l’influence américaine et à la volonté de négocier avec Israël. En d’autres termes, le Hezb souhaiterait «pasdaraniser» l’État, comme ce qui se produit déjà en Iran au niveau des sphères du pouvoir avec l’élection du fiston de Khamenei et la mainmise des Gardiens de la Révolution sur l’appareil étatique. Telle est la réponse du Hezb à la décision de l’exécutif libanais de le démilitariser. Partant, l’issue de cette guerre idiote provoquée par le Hezb sera, d’une façon ou d’une autre, existentielle pour le Liban. Le prix de la destruction du parti serait exorbitant pour le Liban, exposant sans doute Beyrouth à une emprise israélienne directe, et augmentant encore plus le poids de négociations avec Tel-Aviv – sans compter l’ampleur du désastre humain, infrastructurel, économique et financier qui s’installe déjà de jour en jour. Le prix d’une «victoire» à la Pyrrhus – il suffit pour cela de tenir le plus longtemps possible et de faire le plus de mal à l’adversaire – serait tout aussi exorbitant, dans la mesure où une telle victoire fragiliserait encore plus l’État libanais face au parti. Ironiquement, quelle que soit l’issue du conflit, le Liban perdra en termes de souveraineté, que ce soit vis-à-vis d’Israël ou de l’Iran. Pour reprendre la phrase-culte du Highlander de Russell Mulcahy – «There can be only one». Et il ne s’agit pas ici d’Israël vs le Hezbollah. Mais, passé cette guerre, du Liban tout entier vs le Hezbollah et sa volonté inaltérable de vengeance contre la structure étatique et le modèle libanais. Oui. There can be only one. Et il faudra absolument que ce soit l’État et le modèle libanais, si imperfectible soit-il, dont la garde lui a été confiée. Ce conflit inéluctable, qui remonte déjà à deux décennies, peut-il être évité? Compte tenu de la nature milicienne belliqueuse, de l’arrogance suprémaciste du Hezb, il faut parier que non. La question qui demeure, cependant, est de savoir comment un État peut traiter le cas d’une organisation suicidaire et disposée à se battre jusqu’au dernier Libanais pour maintenir le Liban sous l’emprise de son parrain iranien, sans sombrer dans son jeu sordide de la violence et de la légitimation par la posture victimaire. Pour la première fois depuis l’occasion manquée du 14 mars 2005, la légalité fait face à un véritable baptême de feu. Il lui faut, par un jeu extrêmement délicat, restaurer sans compromis son autorité incontestable et le monopole de la violence légitime, tout en protégeant la culture du lien et de la paix contre celle de la violence et de l’exclusion. En d’autres termes, quoiqu’incapable d’empêcher le Hezb de s’autodétruire, la légalité doit être capable de se réinventer, loin des petits intérêts des chefs de clans, et de communautés, et de proposer un modèle qui soit, une bonne fois pour toutes, aux antipodes de celui, totalitaire, «chaophile» et mortifère des Gardiens de la Révolution, et qui soit digne de l’héritage pluraliste et nahdawi de Mohammad Mahdi Chamseddine, Mohammad Hassan el-Amine ou Hani Fahs. Ce modèle n’est pas celui du divorce entre les communautés, mais celui d’une unité indivisible, seule garante, comme en 2005, de la souveraineté. Et pas dirigé uniquement contre l’Iran et son rejeton idéologique et milicien, Israël ou n’importe quelle tutelle politique ou physique, mais dirigé, à l’intérieur, vers un consensus positif sur la volonté de continuer à vivre-ensemble. Le Hezbollah, et avec lui une partie de la communauté chiite, traverse le même processus mégalomane qui a conduit chacune des communautés libanaises, emmenées par une tendance politique radicale, à penser que le Liban pouvait se résumer à sa domination et sa vision du pays. Chacune en a payé le prix faramineux. Il est temps d’en tirer les leçons, de laisser l’hubris de côté, de même, aussi, que les tartufferies. Le Hezbollah ne se contente pas actuellement de se suicider. Il met, ce faisant, le Liban face à lui-même et à un instant de vérité. Soit décider une fois pour toutes, sur base d’un choix rationnel et mûr, de fonder un État composite, démocratique, moderne, et homogène, dans le respect du pluralisme, de la diversité et des particularités de toutes ses composantes, et de laisser la place à un véritable processus d’individuation-citoyen au-delà des appartenances claniques et communautaires ; soit faire le choix de l’implosion et du divorce, avec le risque d’un autre échec au tournant. Les voix en faveur de la seconde option, au terme de déceptions et de désillusions amères et douloureuses, égrenées sur un centenaire, sont de plus en plus nombreuses. Même si la tentation du repli sur soi constitue un anxiolytique puissant pour les communautaristes, le Grand Liban, dans toutes ses imperfections, reste cependant une nécessité pour tous, dans la mesure où il accorde, et ce point n’est jamais suffisamment mis en relief, une force et une légitimité à toutes ses composantes à travers le pluralisme – chacune de ses composantes légitimant l’autre vis-à-vis de la région et de ses tourments. Le Grand Liban est vécu par une partie des Libanais comme une malédiction et une souffrance, parce qu’ils n’en voient que les malheurs et les tares. Pourtant, il est aussi, tous les jours, dans les moindres rencontres enrichissantes, les moindres gestes d’échange à tous les niveaux entre ses citoyens, une expérience de vie humaine singulière, surtout dans cette partie du monde. À condition qu’on lui laisse la possibilité de gérer ses conflits en paix dans le contexte d’un État fonctionnel, souverain, neutre vis-à-vis des conflits de la région et disposant du monopole de la violence, doté d’une bonne gouvernance, évoluant à l’ombre d’une formule administrative viable, et, surtout d’un contrat social et politique suscitant l’adhésion de tous les Libanais, fondé sur le respect de la Constitution, du droit, des libertés publiques et privées et des spécificités de chaque groupe. Cela suppose, naturellement, une trempe d’hommes d’État actuellement quasi inexistante, dans la mesure où ce sont les hommes au gouvernail qui ont, par le passé, erreur après erreur, servitude après servitude, folie après folie, transformé le Liban de paradis en enfer. Mais les événements créent souvent ce genre d’hommes providentiels, à condition qu’ils décident de faire preuve de courage, d’abnégation et de sens de la chose publique. La bataille en cours n’est pas celle de la défaite, de la victoire ou de la survie du Hezbollah. Non. Extirper une métastase d’un corps, c’est mettre en danger le diagnostic vital. Aussi est-ce le corps, mais aussi l’âme, du Liban qui se joue actuellement sous nos yeux. Pourvu que le malade choisisse de tenir bon. Et, s’il survit dans son intégrité physique, ne fasse pas un choix qu’il regrettera encore plus au cours du prochain demi-siècle.

La fin d’une utopie
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
mars 7, 2026 - 01:52

Le conflit est le père de toutes choses, le roi de toutes choses. Héraclite d’Éphèse Depuis que le Hezbollah s’est mis en tête de venger l’assassinat de Ali Khamenei, nombre de Libanais semblent découvrir la dépendance du parti à l’égard de Téhéran et son penchant net et manifeste pour le suicide. Penser qu’une éventuelle «libanisation», qu’un assagissement quelconque du Hezbollah était réellement possible, c’était ignorer la nature même du parti : organisation paramilitaire émanant des – et donc directement commandée par – les Gardiens de la révolution et le wali el-faqih ; et, surtout, secte gnostique millénariste animée par une mystique de la violence. En d’autres termes, une organisation milicienne ésotérique, semblable aux Assassins ismaéliens du XI-XIIIe siècle, et dont l’univers tout entier s’effondre en ce moment… mais qui restera sans doute dans le déni de sa démise jusqu’à son dernier souffle. C’est précisément par la destruction que tout commence et que tout finit. Le moteur de l’histoire version Hezbollah. De sa naissance, avec le double attentat de 1983, à ses assassinats de personnalités et ses expéditions miliciennes des années 2000 et 2010 au Liban et en Syrie, la violence, intrinsèque à son identité révolutionnaire millénariste et à son projet hégémonique, a présidé à l’ensemble de son parcours. Mais depuis l’opération maudite du 7 octobre 2023, l’histoire a pris comme un coup d’accélérateur tragique pour le Hezb, avec un effet boomerang en sus. Sa guerre de soutien à Gaza lui a coûté tout son directoire militaire, ainsi que l’assassinat de sa figure totémique, Hassan Nasrallah, le fragilisant comme jamais auparavant, au point de se retrouver face à une volonté locale et internationale proactive visant à le désarmer. Pourtant, il a continué à faire le bravache, mettant en sourdine les signes de son – impossible! – déclin. Et voilà que le 28 février 2026, c’est l'Iran, le cœur vibrant du monde spirituel et politique pour le parti, qui se retrouve en ligne de mire. L’impensable se produit même d’emblée: Khamenei est tué — Khamenei, le wali el-faqih en personne, le Guide suprême, l'imam de substitution, la présence divine autorisée dans l'ordre politique du monde, celui que le Hezbollah érigeait en garant transcendant de sa propre existence… Et, avec lui, les cadres supérieurs des Pasdaran, la garde théologique et prétorienne de l’empire, bras armé et cerveau doctrinal de la révolution khomeyniste depuis quarante ans. Choc traumatique sans précédent. Que fait le Hezbollah en réponse à la catastrophe? Il «choisit» (obédience iranienne oblige) précisément la fuite en avant et ouvre, comme en 2024, les hostilités, comme si chaque désastre appelait une mise plus haute, et si l'anéantissement n'était jamais qu'une nouvelle épreuve sur le chemin vers Malakût , ce monde intermédiaire… Le Hezbollah expose ainsi, par idéologie et sens de la hiérarchie, l’ensemble de ses régions aux représailles israéliennes massives. Tel-Aviv enjoint aux Libanais d'évacuer complètement le Liban-Sud jusqu'au Litani, ainsi que certains villages de la Békaa-Ouest et, surtout la banlieue sud de Beyrouth — le bastion symbolique du chiisme militant dans l'hémisphère arabe. Le rouleau compresseur de destruction est une fois de plus en marche. Une deuxième invasion du Sud a commencé. Le foyer révolutionnaire est progressivement réduit à l’état de ruines. Il y a dans ce fait quelque chose qui dépasse la simple défaite stratégique ou militaire, qui ressemble à la réfutation pourtant la plus irréfutable qu'un système de croyance puisse subir dans le temps des hommes. Et pourtant ce système tient, suffisamment pour reproduire encore le sacrifice et produire des martyrs au moment même où la cause pour laquelle ils meurent est objectivement réduite en poussière. La raison de ce phénomène appartient plus au domaine de la sociologie du sacré, voire de la psychanalyse des institutions, que de la géopolitique: comment un mouvement peut-il survivre à la réfutation de son propre monde? Par quel mécanisme l'invulnérabilité persiste-t-elle face à l'évidence éclatante de la vulnérabilité? Et surtout cette invulnérabilité est-elle de l'ordre du calcul, de la propagande et de la manipulation consciente, ou bien sincère, profonde, et structurelle, parce qu’inscrite dans l'architecture même de la croyance? La réponse est claire: le Hezbollah a cru, et croit encore, en plein milieu du désastre, à son invincibilité – alimentée, du reste, par la mégalomanie contagieuse de ses supérieurs en Iran. Et c'est précisément pour cela que la tragédie est aussi immense pour le Liban – et plus spécifiquement la communauté chiite –, qui paient le prix de ce délire de grandeur depuis plus de trois décennies. Un temps qui ne connaît pas la défaite Le suicide du Hezbollah était de tout temps inscrit dans ses gènes. Sa bataille politique n’a jamais été «matérielle», en ce sens. Elle a toujours visé quelque chose de plus profond, d'ordre conceptuel et imaginaire, au-delà des institutions et des structures de pouvoirs: les représentations mêmes du temps, de la justice et de la réalité. Ce que l'Iran et le Hezbollah ont toujours cherché à renverser, ce n’est pas tant le mulk al-siyassi , le domaine du pouvoir, même si c'en était l'enjeu apparent — que le temps lui-même: le temps chronologique, rationnel, historique, occidental, ce temps qui mesure les victoires et les défaites, qui date les événements et les inscrit dans une chaîne causale. Le temps héritier de Hegel et de la philosophie de l'histoire. Ce temps-là, le Hezbollah voulait le contrôler pour l'abolir, ou du moins le suspendre, et lui substituer un autre temps, celui de Malakût . Mais qu’est donc Malakût ? Il s’agit du monde intermédiaire dans la cosmologie islamique ésotérique, l'isthme entre le sensible et l'intelligible pur, le barzakh de l'âme et de l'événement — ce que Henry Corbin, suivant Sohravardi, appelait le zaman al-latif , le temps subtil, le temps entre les temps , hors du calendrier et hors de l'histoire. Le lieu véritable de tout Grand Événement. Pour Sohravardi, le théoricien de l'Ishraq, de la philosophie de l'illumination, l'aurore intérieure de l'Orient révèle la vanité de la réalité sensible occidentale, qu'il nomme «le piège, la fiction». C'est dans Malakût que l'imam caché, le Mahdi, demeure dans son Occultation, attendant le moment de sa réapparition. C'est là que le vrai événement a lieu, celui qui n'est pas mesurable par les historiens, celui que l'ennemi ne peut ni voir ni comprendre ni atteindre. Or le Hezbollah vit dans ce temps-là. Pas métaphoriquement. Ontologiquement. Il n’a que faire des pertes et des gains mesurés en kilomètres ou en cadavres d'officiers supérieurs. Son calendrier à lui est eschatologique, et chaque événement y est relu à la lumière de Karbala, le martyre fondateur de 680 ap. J.-C. qui a transformé, une fois pour toutes dans la mémoire chiite, la défaite militaire la plus cuisante en victoire spirituelle absolue. Partant, dans l’espace mental du Hezbollah, rien n’est ce qu’il semble vraiment être. Perdre n'est pas vraiment perdre, mais accomplir ; mourir n'est pas mourir, mais témoigner ; et, surtout, être anéanti n'est pas être anéanti, mais être purifié en vue de la réapparition prochaine. Voilà pourquoi la mort de Khamenei, la destruction de la banlieue sud et l'effondrement de l'axe de résistance ne constituent pas, dans la logique interne du Hezbollah, des arguments contre sa propre légitimité. Ils en constituent, au contraire, la confirmation la plus éclatante. L'imam n'est pas mort. Il est plus caché encore. Et il reviendra, au-delà de la violence, de la destruction et du chaos. Par ce truchement, même. C’est la promesse de l’éternel retour et de la victoire sur la vie matérielle par le martyre. La gnose comme armure : ce que l'ennemi ne peut pas voir Pour comprendre l'architecture psychique de cette invulnérabilité, il faut remonter aux sources avec Mohammad Ali Amir-Moezzi, dont les travaux sur le chiisme originel constituent sans doute l'excavation la plus rigoureuse jamais menée dans les strates fondatrices de cet islam ésotérique. Ce qu'il montre, à partir des textes sacrés fondamentaux rédigés entre le IXe et le Xe siècle, c'est que la figure de l'imam n'a pas été, dès l'origine, celle d'un guide politique ou même spirituel au sens ordinaire du terme. L'imam des premières communautés chiites est un maître de sagesse, nimbé de pouvoirs occultes et magiques, alpha et oméga de l'enseignement et manifestation terrestre du Dieu caché. La wilaya — la dévotion à cet imam — est le fondement indispensable de la foi chiite. Ainsi, une religion privée de wilaya est mutilée dans ce qu'elle a d'essentiel. Elle n'est plus qu'une coquille vide. Dès lors, l’on comprend mieux la rapidité avec laquelle l’Assemblée des experts iraniens cherche à remplacer Khamenei. La réalité, sans le wali el-faqih , est suspendue, rendue caduque. Ce substrat gnostique — car c'en est un, nourri des courants ésotériques de l'Antiquité tardive circulant dans l'espace sassanide-mésopotamien, amalgame syncrétiste de docétisme, de manichéisme et d'hermétisme qui a irrigué l'islam chiite naissant —, ce substrat a une conséquence directe sur la construction de l'identité collective du mouvement. Le vrai croyant chiite possède un 'ilm bâtin , une science des réalités cachées, une connaissance intérieure à laquelle l'adversaire n'a pas accès. Il voit ce que l'autre ne voit pas. Il sait ce que l'autre ne sait pas. Il est, par définition, au-delà de l'histoire visible, dans cet espace entre les mondes où la vérité véritable — la vérité de Malakût — réside seule. La doctrine de la wilayat el-faqih forgée par Khomeini est la transposition politique de cette gnose. En proclamant que le Guide suprême iranien est le représentant temporaire de l'imam caché — son lieutenant dans le monde sensible —, Khomeini ne faisait pas que légitimer une théocratie: il transférait sur une institution politique l'invulnérabilité ontologique propre à l'imam. S'attaquer au Hezbollah devient dès lors, par définition, une offense à la divinité — ce que Hassan Nasrallah répétait mot pour mot, refusant d'entendre la distinction que même les grandes autorités de référence chiites libanaises, telles que Mohammad Mahdi Chamseddine ou Mohammad Hassan el-Amine par exemple, avaient toujours maintenue entre une doctrine juridique discutable et un credo religieux intangible. Khomeini avait créé un univers mental dans lequel la politique et le sacré avaient fusionné jusqu'à l'indiscernabilité, et au sein duquel il était le démiurge absolu, maître du temporel et du spirituel. Ce qui s'est produit en 2024, avec la neutralisation systématique des structures du Hezbollah par les renseignements israéliens — la percée des communications cryptées, l'explosion simultanée des bipeurs, l'élimination de Nasrallah dans un bunker que l'on croyait impénétrable —, peut se lire, à cette lumière, comme quelque chose de plus qu'une victoire tactique. C'est une violation gnostique d'une profondeur existentielle inouïe. Ce qui devait, par définition doctrinale, rester invisible — le réseau souterrain, les dépôts secrets, la chaîne de commandement, la connaissance cachée — a été vu. Symboliquement, l'ennemi a pénétré dans Malakût . L'armure ontologique a été percée. Et cette blessure-là est sans doute plus déchirante, pour un mouvement construit sur l'irréductibilité du bâtin que n'importe quelle perte militaire. C'est peut-être elle, plus que la perte territoriale ou humaine, qui explique la décision de mars 2026 suivant l’inconcevable disparition du guide: une fuite en avant eschatologique, dernier recours d'un système de croyance qui préfère sans hésiter l'anéantissement à la révision. La martyropathie, la spirale qui dévore ses propres cendres Le sociologue et anthropologue iranien Farhad Khosrokhavar, spécialiste de l’islamisme, a forgé, dans ses travaux sur la martyrologie islamique contemporaine, un concept dont la pertinence à la lecture de ces années semble presque cruelle tant elle est précise, et qui colle à merveille au Hezbollah et à son univers: la martyropathie. Le terme ne désigne pas uniquement la valorisation du martyre dans une culture ou une doctrine. La martyropathie, c’est une économie psychique et collective où la mort est le moteur premier, la structure organisatrice de l'action et de l'existence. Dans la martyropathie accomplie, le mouvement n'accepte plus d'être vaincu, parce qu'il a transformé la défaite en catégorie spirituelle positive. C'est l'échec du jihad, dit Khosrokhavar, qui assure la légitimité du martyre. La mort du martyr ne vient donc pas clore un combat perdu mais, au contraire, le fonde rétrospectivement comme saint, comme juste, comme nécessaire. Le chiisme originel portait en lui un dolorisme quiétiste, une méditation mélancolique sur le deuil de Karbala, que rien n'invitait nécessairement à la mobilisation politique. C'est Khomeini — et avant lui Ali Shariati, l'idéologue de la révolution culturelle islamique — qui a opéré la transmutation décisive: convertir ce dolorisme en force de mobilisation, transformer la mémoire du martyre en programme d'action et faire de la mort volontaire non plus l'exception héroïque mais la norme structurante de la résistance. Le résultat est une spirale que Khosrokhavar décrit en termes qui empruntent autant à la psychanalyse qu'à la sociologie: plus les martyrs luttent contre l'ennemi, plus ils prouvent par cette lutte même la supériorité de cet ennemi, et plus il leur faut redoubler de sacrifices pour compenser cette preuve. La martyropathie s'auto-alimente. Elle est irréfutable par construction, parce qu'elle a intégré la défaite dans sa propre logique comme confirmation. Il y a là quelque chose qui, vu de l'extérieur, ressemble à de la folie mais qui, vu de l'intérieur, possède une cohérence redoutable. Redoutable et – il faut le dire sans détours – cliniquement identifiable. Les psychanalystes reconnaissent dans les structures marquées par l'omnipotence défensive le recours à une toute-puissance fantasmée, rigide et compulsive, servant à conjurer une angoisse d'annihilation que le sujet — individuel ou collectif — ne peut pas tolérer consciemment. Le moi qui ne supporte pas la représentation de sa propre vulnérabilité produit une conviction compensatoire d'invulnérabilité, laquelle devient d'autant plus inflexible que la vulnérabilité réelle est grande. Transposée à l'échelle d'une institution, cette structure devient doctrine, rituel, architecture symbolique entière — comme en témoigne la place du corps du martyr dans la culture du Hezbollah: non lavé selon le rite ordinaire, déjà sanctifié avant la mort, passage direct vers la présence divine, corps qui n'est pas un corps défait mais un corps accompli. Ce monde dans lequel on ne peut pas perdre, le Hezbollah l'a construit pierre par pierre pendant quarante ans. Et quand le monde réel lui a présenté ses bilans, ce dernier a été simplement déclaré illusoire. Le problème est que les bombes, elles, ne savent pas qu'elles tombent sur une fiction. Ou, peut-être, le savent-elles. Après tout, ne proviennent-elles pas d’un autre délire de toute-puissance qui fonde sa légitimité sur une prétendue parole donnée par Dieu à Abraham il y a près de 4000 ans…? On entend presque les soupirs d’outre-tombe de René Girard face à cette violence mimétique fondée sur une mythologie ésotérique pour asseoir un projet politique essentialiste, intégriste, sur les corps de tous ceux qui n’appartiennent pas aux «élus»… Et l’inévitable, apocalyptique, montée aux extrêmes qui s’ensuit… L’irrésistible tentation totalitaire Dans Les Origines du totalitarisme , Hannah Arendt décrit quelque chose qu'elle appelait la logique d'une idée — une idée qui se détache de son rapport ordinaire au réel et cesse d'être un outil de compréhension pour devenir un monde clos, imperméable aux démentis que l'expérience pourrait lui opposer, parce qu'elle a développé sa propre logique interne qui intègre tout événement comme confirmation. Cette idéologie n'est pas simplement fausse — une simple erreur peut se corriger: elle est structurée pour ne pas pouvoir être corrigée. Et son axiome central n'est pas, comme dans le nihilisme ordinaire, que tout est permis, mais, bien plus dangereusement, que tout est possible — que rien, dans le cours des événements humains, ne peut faire obstacle au libre déploiement des lois supérieures auxquelles le Mouvement obéit. À titre d’exemple: les lois de la Race chez Hitler ; les lois de l'Histoire chez Staline… ou encore, dirait-on, les lois de Dieu et de l'imam occulte chez Khomeini et ses héritiers… Ce qui frappe dans l'analyse d'Arendt, c'est l'impossibilité pour un tel mouvement de s'arrêter. Un mouvement totalitaire qui s'arrêterait sur un territoire précis, accepterait les limites d'un régime stable et reconnaîtrait une hiérarchie et des structures fixes, se trahirait lui-même, parce qu'il cesserait d'être un mouvement et deviendrait une institution. Or une institution peut perdre ; un mouvement habité par les lois supérieures de l'univers, non. C'est exactement ce qui explique que le Hezbollah — dont tout le monde, dans les cercles informés, savait en octobre 2023 qu'il n'était pas prêt pour une guerre totale — ait quand même choisi d'y entrer, et qu'il ait en mars 2026 fait de même. Sans doute, encore une fois, y a-t-il une part de calcul répondant à des enjeux propres à la stratégie iranienne dans la région, comme en 2006 et en 2024 – et que Téhéran, comme à chaque fois, a donné le signal à ses spadassins de courir au martyre. Mais s’abstenir eût aussi été admettre qu'il existe des situations où la prudence politique l'emporte sur la loi divine. Or une telle admission, dans la psyché Hezbollah, est tout bonnement impensable. Plus que l'instrument d'un régime qui veut se maintenir, la terreur, dans le système arendtien, constitue l'essence, la loi même qui régit la conduite des hommes lorsque la possibilité d'un agir libre et spontané a été structurellement éradiquée. Dans une organisation gouvernée par la wilayat el-faqih , il n'existe pas d'espace politique où un cadre pourrait se lever et dire: nous sommes en train de perdre, le Liban est en train de mourir, changeons de cap. Cet espace a été supprimé doctrinalement —parce que la doctrine elle-même a rendu cet espace impensable. Il n'y a pas de cap à changer quand on obéit aux lois de l'imam caché ; seulement à avancer, jusqu'à l'anéantissement, qui sera vécu dans le cadre de Malakût comme accomplissement de la promesse divine. La terreur, dans ce sens-là, finit par se retourner contre ceux qui l'exercent autant que contre ceux qui la subissent. Elle élimine les individus pour le bien de la Cause. Elle sacrifie le Liban pour le bien de la Révolution. Et elle le fait avec une bonne conscience absolue, parce que le Liban réel — ce pays pluriel, fragmenté, irréductible à tout projet unique — est juste une plateforme, un territoire de déploiement dans le cadre d’un espace plus global, celui de l’empire iranien. Il n’est pas, n’a pas été et ne sera jamais une fin en soi. Le Liban comme objet sacrifié Il faut maintenant poser la question la plus difficile, celle qui préoccupe vraiment les Libanais: pourquoi le Hezbollah a-t-il pu conduire ce pays à l'abîme, à trois reprises au moins, sans que cela produise en lui la moindre remise en question de sa légitimité propre? La réponse n'est pas cynique, même si le cynisme serait tentant, et même si la tentation est grande de réduire cette histoire à une manipulation calculée d'une communauté par ses dirigeants. La réponse est structurelle, et à ce titre bien plus troublante. Le Liban tel qu'il s'est construit — dans son pluralisme, ses contradictions, son refus de se laisser définir par une seule identité, son rapport vertigineux à l'Occident et à l'Orient qui fait sa singularité dans la région — ce Liban-là est ontologiquement incompatible avec la logique du « Malakût sur terre » que le Hezbollah veut imposer. Un pays qui négocie, compromet, admet le pluralisme de la vérité, reconnaît que la justice peut être une valeur laïque universelle, que l'Occident n'est pas le Mal incarné, que la justice internationale est un pouvoir légitime et non une émanation de la machine infernale des temps modernes — un tel pays contredit à chaque instant l'image fantasmatique que le Hezbollah s'en fait, imprégnée de philosophie mystique syncrétiste et de révolution islamique à l'iranienne. Encore une fois, le coup d'État progressif mené par le Hezbollah à partir de 2005-2006 ne visait pas seulement à réduire les corps à l'impuissance, mais aussi l'âme et la pensée. Ce que le Hezb et son idéologue Naïm Kassem souhaitaient — dans le sillage de Sohravardi retourné en programme politique —, c'était faire triompher l'aurore intérieure de l'Orient sur la réalité sensible de l'Occident, perçue comme piège et fiction. Ce qui était visé, c'était une sortie définitive de l'exil libanais, l'exil des valeurs occidentales et de la rationalité, pour retrouver ce qu'ils considèrent comme la vision pure de l'Orient. Ce qui était visé, c'était Malakût . Et Malakût ne laisse pas de place, par définition, à ce que le Liban a d'irréductiblement lui-même. Il y a dans cette histoire un double-lien d'une perversité tragique. Le Hezbollah a présenté pendant quarante ans sa présence armée comme la seule protection du Liban contre l'ennemi extérieur. Mais l'ennemi extérieur était en partie convoqué, entretenu, parfois délibérément provoqué — par les tirs sur la Galilée, par le soutien à Gaza, par la participation aux guerres régionales de l'axe de résistance —, pour justifier et pérenniser cette domination. C'est la structure du double-lien parfait et sans issue: le Hezbollah protège le Liban de la guerre qu'il a lui-même rendue inévitable. Et lorsque la guerre arrive — en 2006, en 2024, en 2026 —, elle prouve simultanément la nécessité de sa présence armée et son indifférence absolue au sort du pays qu'il prétend défendre. Encore une fois: le Liban est parfaitement dispensable. Ce que le Hezb laisse derrière lui En mars 2026, le foyer révolutionnaire est en train d’être réduit en cendres et le délire d'invulnérabilité n'a plus de foyer. L'imam de substitution est mort. Le corps des Pasdarans est décapité. La banlieue sud brûle pour la deuxième fois. Le Sud est envahi pour la troisième fois. Le déplacement de masse de la population a de vraies allures de déportation. Et pourtant, le Hezbollah continue — parce qu'un mouvement construit sur la martyropathie et la logique totalitaire ne peut pas s'arrêter, ne sait pas s'arrêter. Parce que s'arrêter serait admettre que tout son édifice psychique est une lubie, que le zaman al-latif n'a pas suspendu le temps des bombes, et que les lois de l'imam caché ne valent pas mieux, dans le monde des faits, que les lois de la physique et de la guerre. Il y a dans ce moment quelque chose d'une réfutation absolue — et pourtant, la martyropathie ne saurait la reconnaître. Aussi la transforme-t-elle, l’ingérant pour en faire du carburant pour le prochain sacrifice. C'est cela, précisément, la folie lucide du Mouvement — cette lucidité retournée contre elle-même, la capacité à voir la défaite et à la métaboliser instantanément en confirmation de la vérité qu'on défend. Sohravardi — qu'il faut peut-être arracher une fois pour toutes aux mains de ceux qui ont fait de sa philosophie un manuel de révolution violente — disait que l'aurore intérieure ne triomphe pas par la force des armes mais par l'illumination, cette lumière qui traverse les formes sans les détruire. Mais ce n'est pas le Sohravardi, relayé par l’islamologue Henry Corbin, que Khomeini a retenu. Et ce n'est certainement pas celui que le Hezbollah a mis en pratique. Mais c'est peut-être, dans les décombres de ce printemps catastrophique, le seul qui puisse encore dire quelque chose d'utile à ceux qui survivent. La question qu’il faudra se poser une fois la désolation passée sera de savoir si quelque chose peut naître dans ces ruines qui ne soit pas une nouvelle version du même délire, une martyropathie de la défaite appelant une martyropathie de la vengeance appelant une martyropathie de la vengeance de la vengeance — à l'infini, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à détruire au Liban. Si des communautés humaines, mises à nu par la catastrophe, peuvent trouver le chemin d'un récit fondé non plus sur l'invulnérabilité fantasmée mais sur la vulnérabilité reconnue. Si ce pays — ce pays qui a pour vocation fragile et magnifique de n'être réductible à rien, ni à l'Orient ni à l'Occident, ni à l'islam ni au christianisme, ni à la résistance ni à la collaboration, ni au Malakût-sur-terre tel que fantasmé par le Hezb, ni à la modernité, mais à lui-même, à sa propre et irréductible complexité —, si ce pays peut survivre à ce qu'on a voulu faire de lui: le territoire d'un absolu qui n'était pas le sien. Le Malakût terrestre du Hezb est en ruines. Où est la victoire promise, ailleurs que dans le malheur et la destruction? Comment déprogrammer et ramener au réel des hommes qui veulent rester dans la psychose? L’invincibilité du Hezb n’est plus – et elle n’aura sans doute jamais été que le résultat de la faillibilité des autres, une métastase née de la chétivité de l’État libanais et du sens de conservation de soi d’une élite politique trop préoccupée par ses propres intérêts et sa corruption endémique pour regarder le monstre dans ses yeux. Qui, au sein de cette élite, aura l’intelligence, le courage de – et le savoir-faire pour – tendre la main, une fois la Nakba achevée, aux victimes civiles des fantasmes du Hezb, de les prendre dans ses bras et de les serrer contre son coeur, pour briser le mécanisme obsessionnel de la violence, dans un geste fondamental de réconciliation avec l’esprit et l’être du Liban? Un geste anti-hallali par excellence, visant à casser la malédiction de l ’ihbât , ce mélange de frustration, d’effondrement psychique, de chute édénique, et de désespoir existentiel qui a irrémédiablement frappé, une à une, chaque communauté libanaise à l’issue de la chute de son délire hégémonique et suprémaciste? Pour cela, il faut des alternatives politiques – et des hommes. Nous les cherchons encore, désespérement. Références Amir-Moezzi, Mohammad Ali — Le Guide divin dans le shî'isme originel (Verdier, 1992) ; La Religion discrète (Vrin, 2006) ; Qu'est-ce que le shî'isme ? (avec Ch. Jambet, Fayard, 2004) Arendt, Hannah — Les Origines du totalitarisme (Gallimard Quarto) ; La Nature du totalitarisme (Payot) Corbin, Henry — En Islam iranien ( Gallimard, 4 vol.) ; Corps spirituel et Terre céleste (Buchet-Chastel) Khosrokhavar, Farhad — L'Islamisme et la Mort (L'Harmattan, 1995) ; Les Nouveaux martyrs d'Allah (Flammarion, 2002) Sohravardi — L'Archange empourpré (trad. H. Corbin, Fayard, 1976)

Ce qu’il faut sauver
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
mars 6, 2026 - 11:08

Lettre ouverte à Joseph Aoun, Nawaf Salam et Nabih Berry En réalité, nous ne savons rien, car la vérité est au fond de l'abîme Démocrite d’Abdère Messieurs les présidents, Dire que le Liban se trouve aujourd’hui face à une nouvelle crise existentielle majeure, résultat d’un streptocoque malicieux, le Hezbollah, qui n’a pas été – ou n’a pu être – traité à temps, relève quelque peu du truisme. Car ce qui se joue aujourd’hui dépasse la mécanique habituelle des crises libanaises. Il ne s’agit plus d’un énième réaménagement des équilibres confessionnels, ni même d’une nouvelle séquence de l’interminable guerre par procuration que d’autres ont menée sur notre sol. Ce qui vacille cette fois, plus que jamais, dans le fracas de l’invasion israélienne et l’effondrement du projet hégémonique iranien, c’est le substrat même du Grand Liban — cette idée fragile, souvent trahie, mais irremplaçable, qui a permis à des communautés antagonistes de cohabiter, de se disputer violemment et, parfois, de se reconnaître. Ce qui est, in fine, le propre de tout couple qui apprend à vivre ensemble. Dans son équipée décompensatoire, le Hezbollah achève à présent de s’achever lui-même – et, en s’achevant, achève aussi le Liban. Son suicide stratégique — gnostique dans sa logique d’immolation, impérial dans ses ambitions, sectaire dans son vertige — révèle moins une défaite militaire qu’une brisure ontologique profonde. Longtemps le Hezb a prétendu incarner une résistance, et ses partisans l’ont cru. Il n’a pourtant incarné, en définitive, qu’une servitude — à l’Iran, ses rêves de suprématie régionale, son projet théocratique exporté dans les veines d’un Liban qu’il a saigné jusqu’à l’os. Ce suprémacisme pro-iranien, dont la composante chiite du pays libaniste a en définitive le plus souffert, a décidé de se consumer – et personne ne peut rien pour lui. Mais le Hezbollah n’a pas métastasé seul. Il faut le dire sans faux-semblant: l’ensemble du corps politique, social et communautaire libanais l’a fait avec lui, chacun à sa manière, surtout pendant les longues années du mandat de Michel Aoun, avec ses turpitudes infinies et sa vassalité assumée à Téhéran et à la logique de l’alliance des minorités. Messieurs, Regardez l’état des communautés que vous représentez de facto au sein des institutions, de par vos fonctions respectives. Les chrétiens, même les plus souverainistes d’entre eux, ceux qui ont porté pendant des décennies l’idée d’un Liban pluraliste et indépendant dans la lignée du patriarche Nasrallah Sfeir, se replient aujourd’hui sur un particularisme défensif. L’idée fédéraliste, longtemps marginale, a le vent en poupe — comme si, au bout du désespoir, la partition devenait la seule possibilité de survie. C’est une régression tragique de la part de ceux qui furent les pionniers du Grand Liban, les architectes de l’idée même d’une vie commune institutionnalisée dans un État commun. Qu’ils la désertent maintenant constitue une défaite culturelle autant que politique. La communauté chiite, elle, traverse une détresse d’une profondeur que les discours triomphalistes d’un autre âge ne parviennent plus à masquer. Avoir cru à la résistance, lui avoir tout donné — des fils, des villages, des décennies — pour la voir se muer en machine de domination régionale au service d’une puissance étrangère: c’est un deuil immense, que peu d’observateurs extérieurs mesurent avec l’empathie qu’il mérite. Les chiites du Liban méritent infiniment mieux que ce que le Hezbollah leur a offert: la martyropathie. Ils méritent de survivre à ce cauchemar qui n’a que trop duré, sans se sentir écrasés. Les sunnites naviguent, eux, dans un vide politique douloureux. Non qu’ils aient renoncé au Liban — loin de là. Mais en l’absence de figures de référence et de projet fédérateur, certains regardent de nouveau vers la Syrie d’Ahmad el-Chareh et, au-delà, vers la Turquie d’Erdoğan. Cette tentation est certes compréhensible dans sa genèse, mais, néanmoins, elle serait dévastatrice dans ses effets. Diluer à nouveau la souveraineté libanaise dans un espace régional qui ne lui ressemble pas, au nom d’une solidarité civilisationnelle mal définie, ce serait répéter l’erreur arabe de 1958 — avec d’autres drapeaux, mais le même renoncement à soi. Le sang de Hassan Khaled et Rafic Hariri n’a pas été versé pour rien. Quant aux druzes — composante viscéralement ancrée dans l’idée du Grand Liban, celle qui en a payé le prix de sang avec le plus de constance —, ils se trouvent confrontés à une rivalité de leadership dont certaines déclinaisons, dans le Hauran voisin, lorgnent vers des alliances proprement inimaginables il y a dix ans encore. Non, le vertige du voisinage sioniste n’est pas une abstraction. Messieurs, Ce portrait n’est pas celui d’un pays en train de mourir d’un seul coup. C’est celui d’un pays qui se désintègre lentement, communauté par communauté, réflexe par réflexe, repli par repli — sans que les cartes du Levant soient géographiquement redessinées, sans même qu’il implose dans un paroxysme visible. Il suffit que le Liban perde son unité nationale pour qu’il disparaisse de lui-même, sans fonction propre, phagocyté par des intérêts qui le dépassent — Israël, la Syrie, la Turquie — et qui n’ont aucune raison de le ménager s’il ne sait plus se défendre par la cohérence de son projet. Nous avons presque toujours compté sur les autres par souci de nous délester de nos responsabilités. C’était plus confortable, plus facile. Le résultat, calamiteux, est visible à l’oeil nu tant le pays pue à présent la charogne. Or, et c’est ce que nous voulons vous dire ici, contrairement aux idées reçues qui ont longtemps empoisonné le débat public, le Grand Liban n’est pas un boulet hérité du colonialisme français ni un artifice dhimmi. Il fut conçu par ses pères fondateurs — de toutes confessions — comme un refuge, une garantie, un espace de pluralisme dans un Moyen-Orient qui n’en offrait guère. Pour les chrétiens, certes. Mais aussi pour les druzes, pour les chiites que la géographie et l’histoire avaient marginalisés dans l’espace ottoman, pour les sunnites qui ont fait le pari de la modernité libérale contre les tentations du panarabisme dissolvant. Le Grand Liban fut ainsi, dans sa vocation originelle, une nécessité pour tous. Des erreurs de gestion, des injustices dans la représentation, des ambitions régionales incompatibles avec sa taille et sa nature, des idéologies délirantes importées de l’extérieur ou fabriquées de l’intérieur, ou encore des fantasmes personnels grandiloquents, ont sérieusement ébranlé l’édifice. Mais un édifice ébranlé n’est pas un édifice condamné — à condition qu’on ait le courage de le réparer plutôt que de se disputer ses décombres. La bataille qui se joue aujourd’hui, face à l’arrogance du Hezbollah qui s’effondre et au vatenguerrisme infini de l’envahisseur israélien, dépasse la question du monopole de la violence légitime ou de l’arrêt d’une offensive militaire destructrice. Ces enjeux sont réels et urgents. Mais la question première est celle-ci: qui est-on, ensemble? Que veut continuer à être le Liban, pour lui-même et pour ses enfants? Encore une fois, le Hezbollah achève de trucider le Liban en s’auto-détruisant. Mais le Liban en général, et ses chiites en particulier, méritent de survivre à ce cauchemar qui n’a que trop duré. Vous êtes trois hommes que l’histoire a placé, à ce moment précis, à la tête de trois institutions pour répondre à cette question. Pas pour la contourner ou la reporter à l’après-crise — car il n’y aura pas d’après sans le travail du maintenant. Cela dit, si cette responsabilité est celle de tous sans exception, car le problème n’est pas chiite stricto sensu , et si l’exécutif libanais a péché par manque de fermeté face au Hezbollah depuis la fin de la catastrophe de 2024, votre responsabilité, M. Berry, reste la plus importante.Vous avez toujours été ambivalent, poussant loin l’art du funambulisme pour tirer votre épingle du jeu et satisfaire tout le monde – et vous-mêmes, aussi. Mais la ruse n’a plus de place à présent. Depuis trois décennies, le Liban mise sur une prise de position historique de votre part qui marquerait sans ambages un libanisme et un sens de l’État par rapport au Hezbollah. Jusqu’à présent, ce pari s’est avéré parfaitement inutile. Terminez votre carrière politique en beauté. Vous ne trahirez pas votre communauté ; vous la sauverez, là où la secte eschatologique est en train de la saigner à blanc. Et, avec elle, le Liban. Messieurs, Bien sûr, nous ne vous demandons pas de vous mettre d’accord sur tout. La démocratie libanaise, dans ce qu’elle a de plus beau, s’est toujours nourrie d’un désaccord vivant. Ce que nous vous appelons à faire, c’est de parler d’une seule voix sur l’essentiel: le Grand Liban vaut vraiment la peine d’être sauvé. Et sa survie exige, de la part de tous, un renoncement partiel à leurs calculs particuliers au profit d’un projet commun — le seul qui vaille, le seul qui dure, le seul qui ait du sens. Soyez clairs. Soyez fermes. Soyez responsables. Que l’État n’ait plus peur est très bien. Mais il ne doit plus se contenter de se dissocier et de prouver qu’il existe indépendamment du para-État. Il doit agir, fermement, en faisant usage de la force même pour enterrer définitivement les fantômes de 1969 et empêcher éventuellement que la métastase ne métastase à son tour en querelles de régions et de quartiers généralisées. Contrairement aux apparences, une déflagration interne ne sera évitée que si l’État se met à exister, sans accepter plus longtemps le fait accompli. Ce n’est pas une action de l’État qui jetterait le feu aux poudres, mais, au contraire, son inaction. Le secrétaire général du parti vous défie ouvertement et vous diabolise? Cette sinistre pitrerie n’a que trop duré. Les armes ont tout détruit. Le code pénal, et, au-delà, la Constitution, vous arrogent le pouvoir d’agir au forceps sans hésiter, avant que cette folie furieuse n’emporte encore plus d’innocents. Sinon, du reste, le prix d’un inévitable accord de paix sera plus cher à payer – si Israël consent, cette fois, à ne pas annexer de facto une partie du territoire libanais. Alors évitons la reddition, l’humiliation et la nouvelle occupation permanente dans lesquelles le Hezbollah nous entraîne! La seule voie de salut est de restaurer l’autorité et le prestige de l’État une bonne fois pour toutes. Et cela est dit sur le ton de la mesure et de la modération, voire d’une voix lasse… certainement pas avec fougue et enthousiasme… Messieurs, L’idée libanaise est belle. Elle est peut-être même la seule idée vraiment originale que ce coin du Levant ait offerte à la modernité politique: vivre ensemble sans se ressembler, se reconnaître sans se dissoudre. Alors ne passons pas un demi-siècle supplémentaire à pleurer ce que nous n’aurons pas su préserver par nous-mêmes, faute d’avoir honoré nos tâches politiques. Veuillez agréer, Messieurs les présidents, l’expression de mes sentiments les plus respectueux. Michel HAJJI GEORGIOU

Ce qu’il faut sauver
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
mars 5, 2026 - 11:41

En réalité, nous ne savons rien, car la vérité est au fond de l'abîme Démocrite d’Abdère Messieurs les présidents, Dire que le Liban se trouve aujourd’hui face à une nouvelle crise existentielle majeure, résultat d’un streptocoque malicieux, le Hezbollah, qui n’a pas été – ou n’a pu être – traité à temps, relève quelque peu du truisme. Car ce qui se joue aujourd’hui dépasse la mécanique habituelle des crises libanaises. Il ne s’agit plus d’un énième réaménagement des équilibres confessionnels, ni même d’une nouvelle séquence de l’interminable guerre par procuration que d’autres ont menée sur notre sol. Ce qui vacille cette fois, plus que jamais, dans le fracas de l’invasion israélienne et l’effondrement du projet hégémonique iranien, c’est le substrat même du Grand Liban — cette idée fragile, souvent trahie, mais irremplaçable, qui a permis à des communautés antagonistes de cohabiter, de se disputer violemment et, parfois, de se reconnaître. Ce qui est, in fine, le propre de tout couple qui apprend à vivre ensemble. Dans son équipée décompensatoire, le Hezbollah achève à présent de s’achever lui-même – et, en s’achevant, achève aussi le Liban. Son suicide stratégique — gnostique dans sa logique d’immolation, impérial dans ses ambitions, sectaire dans son vertige — révèle moins une défaite militaire qu’une brisure ontologique profonde. Longtemps le Hezb a prétendu incarner une résistance, et ses partisans l’ont cru. Il n’a pourtant incarné, en définitive, qu’une servitude — à l’Iran, ses rêves de suprématie régionale, son projet théocratique exporté dans les veines d’un Liban qu’il a saigné jusqu’à l’os. Ce suprémacisme pro-iranien, dont la composante chiite du pays libaniste a en définitive le plus souffert, a décidé de se consumer – et personne ne peut rien pour lui. Mais le Hezbollah n’a pas métastasé seul. Il faut le dire sans faux-semblant: l’ensemble du corps politique, social et communautaire libanais l’a fait avec lui, chacun à sa manière, surtout pendant les longues années du mandat de Michel Aoun, avec ses turpitudes infinies et sa vassalité assumée à Téhéran et à la logique de l’alliance des minorités. Messieurs, Regardez l’état des communautés que vous représentez de facto au sein des institutions, de par vos fonctions respectives. Les chrétiens, même les plus souverainistes d’entre eux, ceux qui ont porté pendant des décennies l’idée d’un Liban pluraliste et indépendant dans la lignée du patriarche Nasrallah Sfeir, se replient aujourd’hui sur un particularisme défensif. L’idée fédéraliste, longtemps marginale, a le vent en poupe — comme si, au bout du désespoir, la partition devenait la seule possibilité de survie. C’est une régression tragique de la part de ceux qui furent les pionniers du Grand Liban, les architectes de l’idée même d’une vie commune institutionnalisée dans un État commun. Qu’ils la désertent maintenant constitue une défaite culturelle autant que politique. La communauté chiite, elle, traverse une détresse d’une profondeur que les discours triomphalistes d’un autre âge ne parviennent plus à masquer. Avoir cru à la résistance, lui avoir tout donné — des fils, des villages, des décennies — pour la voir se muer en machine de domination régionale au service d’une puissance étrangère: c’est un deuil immense, que peu d’observateurs extérieurs mesurent avec l’empathie qu’il mérite. Les chiites du Liban méritent infiniment mieux que ce que le Hezbollah leur a offert: la martyropathie. Ils méritent de survivre à ce cauchemar qui n’a que trop duré, sans se sentir écrasés. Les sunnites naviguent, eux, dans un vide politique douloureux. Non qu’ils aient renoncé au Liban — loin de là. Mais en l’absence de figures de référence et de projet fédérateur, certains regardent de nouveau vers la Syrie d’Ahmad el-Chareh et, au-delà, vers la Turquie d’Erdoğan. Cette tentation est certes compréhensible dans sa genèse, mais, néanmoins, elle serait dévastatrice dans ses effets. Diluer à nouveau la souveraineté libanaise dans un espace régional qui ne lui ressemble pas, au nom d’une solidarité civilisationnelle mal définie, ce serait répéter l’erreur arabe de 1958 — avec d’autres drapeaux, mais le même renoncement à soi. Le sang de Hassan Khaled et Rafic Hariri n’a pas été versé pour rien. Quant aux druzes — composante viscéralement ancrée dans l’idée du Grand Liban, celle qui en a payé le prix de sang avec le plus de constance —, ils se trouvent confrontés à une rivalité de leadership dont certaines déclinaisons, dans le Hauran voisin, lorgnent vers des alliances proprement inimaginables il y a dix ans encore. Non, le vertige du voisinage sioniste n’est pas une abstraction. Messieurs, Ce portrait n’est pas celui d’un pays en train de mourir d’un seul coup. C’est celui d’un pays qui se désintègre lentement, communauté par communauté, réflexe par réflexe, repli par repli — sans que les cartes du Levant soient géographiquement redessinées, sans même qu’il implose dans un paroxysme visible. Il suffit que le Liban perde son unité nationale pour qu’il disparaisse de lui-même, sans fonction propre, phagocyté par des intérêts qui le dépassent — Israël, la Syrie, la Turquie — et qui n’ont aucune raison de le ménager s’il ne sait plus se défendre par la cohérence de son projet. Nous avons presque toujours compté sur les autres par souci de nous délester de nos responsabilités. C’était plus confortable, plus facile. Le résultat, calamiteux, est visible à l’oeil nu tant le pays pue à présent la charogne. Or, et c’est ce que nous voulons vous dire ici, contrairement aux idées reçues qui ont longtemps empoisonné le débat public, le Grand Liban n’est pas un boulet hérité du colonialisme français ni un artifice dhimmi. Il fut conçu par ses pères fondateurs — de toutes confessions — comme un refuge, une garantie, un espace de pluralisme dans un Moyen-Orient qui n’en offrait guère. Pour les chrétiens, certes. Mais aussi pour les druzes, pour les chiites que la géographie et l’histoire avaient marginalisés dans l’espace ottoman, pour les sunnites qui ont fait le pari de la modernité libérale contre les tentations du panarabisme dissolvant. Le Grand Liban fut ainsi, dans sa vocation originelle, une nécessité pour tous. Des erreurs de gestion, des injustices dans la représentation, des ambitions régionales incompatibles avec sa taille et sa nature, des idéologies délirantes importées de l’extérieur ou fabriquées de l’intérieur, ou encore des fantasmes personnels grandiloquents, ont sérieusement ébranlé l’édifice. Mais un édifice ébranlé n’est pas un édifice condamné — à condition qu’on ait le courage de le réparer plutôt que de se disputer ses décombres. La bataille qui se joue aujourd’hui, face à l’arrogance du Hezbollah qui s’effondre et au vatenguerrisme infini de l’envahisseur israélien, dépasse la question du monopole de la violence légitime ou de l’arrêt d’une offensive militaire destructrice. Ces enjeux sont réels et urgents. Mais la question première est celle-ci: qui est-on, ensemble? Que veut continuer à être le Liban, pour lui-même et pour ses enfants? Encore une fois, le Hezbollah achève de trucider le Liban en s’auto-détruisant. Mais le Liban en général, et ses chiites en particulier, méritent de survivre à ce cauchemar qui n’a que trop duré. Vous êtes trois hommes que l’histoire a placé, à ce moment précis, à la tête de trois institutions pour répondre à cette question. Pas pour la contourner ou la reporter à l’après-crise — car il n’y aura pas d’après sans le travail du maintenant. Cela dit, si cette responsabilité est celle de tous sans exception, car le problème n’est pas chiite stricto sensu , et si l’exécutif libanais a péché par manque de fermeté face au Hezbollah depuis la fin de la catastrophe de 2024, votre responsabilité, M. Berry, reste la plus importante.Vous avez toujours été ambivalent, poussant loin l’art du funambulisme pour tirer votre épingle du jeu et satisfaire tout le monde – et vous-mêmes, aussi. Mais la ruse n’a plus de place à présent. Depuis trois décennies, le Liban mise sur une prise de position historique de votre part qui marquerait sans ambages un libanisme et un sens de l’État par rapport au Hezbollah. Jusqu’à présent, ce pari s’est avéré parfaitement inutile. Terminez votre carrière politique en beauté. Vous ne trahirez pas votre communauté ; vous la sauverez, là où la secte eschatologique est en train de la saigner à blanc. Et, avec elle, le Liban. Messieurs, Bien sûr, nous ne vous demandons pas de vous mettre d’accord sur tout. La démocratie libanaise, dans ce qu’elle a de plus beau, s’est toujours nourrie d’un désaccord vivant. Ce que nous vous appelons à faire, c’est de parler d’une seule voix sur l’essentiel: le Grand Liban vaut vraiment la peine d’être sauvé. Et sa survie exige, de la part de tous, un renoncement partiel à leurs calculs particuliers au profit d’un projet commun — le seul qui vaille, le seul qui dure, le seul qui ait du sens. Soyez clairs. Soyez fermes. Soyez responsables. Que l’État n’ait plus peur est très bien. Mais il ne doit plus se contenter de se dissocier et de prouver qu’il existe indépendamment du para-État. Il doit agir, fermement, en faisant usage de la force même pour enterrer définitivement les fantômes de 1969 et empêcher éventuellement que la métastase ne métastase à son tour en querelles de régions et de quartiers généralisées. Contrairement aux apparences, une déflagration interne ne sera évitée que si l’État se met à exister, sans accepter plus longtemps le fait accompli. Ce n’est pas une action de l’État qui jetterait le feu aux poudres, mais, au contraire, son inaction. Le secrétaire général du parti vous défie ouvertement et vous diabolise? Cette sinistre pitrerie n’a que trop duré. Les armes ont tout détruit. Le code pénal, et, au-delà, la Constitution, vous arrogent le pouvoir d’agir au forceps sans hésiter, avant que cette folie furieuse n’emporte encore plus d’innocents. Sinon, du reste, le prix d’un inévitable accord de paix sera plus cher à payer – si Israël consent, cette fois, à ne pas annexer de facto une partie du territoire libanais. Alors évitons la reddition, l’humiliation et la nouvelle occupation permanente dans lesquelles le Hezbollah nous entraîne! La seule voie de salut est de restaurer l’autorité et le prestige de l’État une bonne fois pour toutes. Et cela est dit sur le ton de la mesure et de la modération, voire d’une voix lasse… certainement pas avec fougue et enthousiasme… Messieurs, L’idée libanaise est belle. Elle est peut-être même la seule idée vraiment originale que ce coin du Levant ait offerte à la modernité politique: vivre ensemble sans se ressembler, se reconnaître sans se dissoudre. Alors ne passons pas un demi-siècle supplémentaire à pleurer ce que nous n’aurons pas su préserver par nous-mêmes, faute d’avoir honoré nos tâches politiques. Veuillez agréer, Messieurs les présidents, l’expression de mes sentiments les plus respectueux. Michel HAJJI GEORGIOU

Wilayat el-faqih: Khamenei ou la mort d'une fiction théologique
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
mars 1, 2026 - 13:33

Le 28 février 2026, des frappes américano-israéliennes ont tué le Guide suprême de la République islamique d'Iran, Ali Khamenei, 86 ans, dans son bureau de Téhéran. L'Iran a déclaré quarante jours de deuil national, Netanyahu et Trump ont ouvertement crié victoire, tandis que le monde arabe, lui, pourtant divisé sur la figure du dictateur, subissait les foudres des Pasdaran. Certaines rues de Téhéran ont, quant à elles, éclaté en feux d'artifice. Il convient de s’arrêter sur ce paradoxe pour comprendre ce qui, bien au-delà d'un homme, vient sans doute de pousser son dernier râle avec lui. Il est particulièrement tentant de traiter la mort de Khamenei comme un acte de guerre — un de plus dans cette spirale où les États-Unis et Israël ont décidé de jouer, simultanément, le rôle du chirurgien-gendarme et de l'incendiaire. Mais réduire l'événement à sa dimension militaire serait commettre une erreur d'optique grave, celle précisément que commettent les stratèges qui confondent la décapitation d'un régime avec la résolution des contradictions qui l'habitent. D’autant que Tel-Aviv a annoncé, dès le début de l’opération militaire, que l’objectif était la chute du régime des mollahs. Car Khamenei n'était pas seulement un chef d'État. Il était, ou prétendait être, le wali el-faqih — le Gardien jurisconsulte de la foi —, c'est-à-dire la clé de voûte d'une construction théologico-politique unique dans l'histoire de l'islam chiite. Et c'est cette construction, bien plus que son locataire, qui mérite d'être passée au crible de l'événement. La question qui mérite d’être posée dès à présent, ici, n'est pas tant de savoir qui lui succédera. Elle est bien plus vertigineuse : était-il seulement possible de lui succéder? Khamenei était-il, indépendamment des bombes qui l'ont tué, le dernier wali el-faqih — le dernier représentant viable d'un concept qui portait en lui, depuis 1989, les germes de sa propre dissolution? La longue généalogie d'une idée persane Pour comprendre la fragilité structurelle de la wilayat el-faqih , il faut remonter bien avant Khomeiny. Plus précisément à l'empire séfévide du XVIe siècle, et à cette idée proprement persane d'une autorité royale teintée de divinité. Le chiisme duodécimain, dans sa version arabe et najafite, n'a jamais prévu de gouvernement islamique administré par les hommes. La logique en est limpide, presque tragiquement cohérente: seul l'imam Mahdi, infaillible car nommé par Dieu, peut instaurer un gouvernement juste. En son absence — et il est occulté depuis le IXe siècle —, tout État est par définition usurpateur. On le tolère, on y participe, on le réforme, mais on ne l'absolutise pas. Durant la période de l'occultation, même le khoms — la dîme religieuse —, même la prière du vendredi, étaient en principe interdits car réservés à la seule autorité de l'imam Mahdi. Le jihad était proscrit, la violence au nom du commandement du bien et de l'interdiction du mal ne relevait pas des prérogatives du faqih . C'est la marja'yya najafite dans toute sa rigueur : une séparation nette entre l'État usurpateur toléré et la référence religieuse qui guide les consciences sans prétendre gouverner les corps. C'est une autre logique, séfévide et persane, qui va fissurer cet édifice. Les Séfévides — famille soufie d'origine turkmène, proche des Kazelbache et des Bektachis — ont adopté le chiisme duodécimain au XVIe siècle pour se distinguer des Ottomans sunnites et hanafites et asseoir leur empire. Le grand shah Ismaël affirmait avoir rencontré le Mahdi dans une caverne et avoir reçu son épée et son cheval — signes de pouvoir terrestre et de jihad. Il se posait ainsi en dépositaire des pouvoirs du Mahdi, en instaurant ce que la jurisprudence chiite allait appeler la niyaba royale — la «députation spéciale» du Mahdi confiée au sultan. Pour consolider cette prétention, il fit venir les ulémas de Jabal Amel libanais, cherchant leur légitimité. Ceux-ci refusèrent de valider l'idée que le shah était le remplaçant du Mahdi — mais les Séfévides imposèrent quand même leur gouvernement chiite en le parant d'une aura divine. Les Séfévides ont introduit dans le chiisme une série de pratiques qui n'y existaient pas: les rituels sanglants de l'Achoura — importés à Jabal Amel seulement en 1912 par des réfugiés iraniens à Nabatiyé —, la vénération d'Abu-Lou'lou'a, le Perse qui assassina le calife Omar, ou encore la légende historiquement fausse selon laquelle l'imam Hussein se serait marié avec Shahrabano, fille du dernier shah perse, afin de fondre la lignée sacrée des Imams et la royauté persane dans une même sacralité dynastique. C'est Ali Chariati qui a le mieux théorisé cette distinction dans son essai fondamental sur le chiisme alaouite et le chiisme séfévide. C'est aussi durant cette période séfévide que commencent les premiers débats sur la wilayat el-faqih — sur la nature et l'étendue du pouvoir du jurisconsulte dans la période d'occultation. Mais même les ulémas de l'époque limitent ce pouvoir. Un seul faqih de toute cette longue période ose aller plus loin: Ahmed Mahdi Naraqi, à la fin du XVIIIe siècle, à la charnière des empires séfévide et kadjarite. C'est lui — et non Khomeiny — qui théorise pour la première fois qu'un faqih peut instaurer un gouvernement islamique et que sa wilayat peut être absolue. Il le fait en s'appuyant sur deux hadiths de l'imam el-Sadek et de l'imam Mahdi qui, pourtant, ne portent pas du tout cette idée. Une déduction audacieuse sur un fondement textuel fragile — c'est le péché originel du concept. Khomeiny et la contamination sunnite Exilé à Najaf en 1964, Khomeiny donne en 1969 un cycle de cours qui deviendra, publié en 1979, son livre fondateur : al-houkouma el-islamiya , «le gouvernement islamique» — autrement dit, wilayat el-faqih . Mais il faut comprendre dans quel bain intellectuel ce texte baigne pour en saisir la vraie nature. Les écrits de Sayyed Qotob et du Pakistanais Mawdoudi circulaient et étaient ardemment débattus à Najaf. Leur concept central — la hakimiyya , le pouvoir revient à Dieu, donc ceux qui Le représentent doivent gouverner — avait profondément marqué la jeune intelligentsia islamiste. Pour Qotob, c'était une avant-garde islamique des Frères musulmans qui devait s'emparer du pouvoir. Khomeiny, qui était chiite, a opéré la même translation en substitutant le faqih à l'avant-garde islamiste : dans la succession du Prophète, les Imams étaient les plus légitimes ; après eux, par conséquent, les fouqaha qui en sont les héritiers. La wilayat el-faqih khomeiniste n'est donc pas seulement une idée persane — c'est aussi une idée sunnite radicale habillée en chiisme. En fait, tous les faqih musulmans chiites contemporains — Mohsen el-Hakim, el-Khoï, Sistani, Moussa Sadr, Mohammad Mahdi Shamseddine — étaient contre la wilayat el-faqih , comme le souligne l’un des grands spécialistes du chiisme, Saoud el-Maoula. Ils avaient introduit la notion de wilayat al-oumma : pendant la période d'attente du retour du Mahdi, le pouvoir devrait revenir au peuple par le biais d'élections démocratiques. Dans la wilayat el-faqih , le mandat vient de l'imam Mahdi. Dans la wilayat al-oumma , il vient des électeurs. Le premier est tyrannique, le second pluraliste. C'est l'abîme entre deux conceptions de la légitimité. Et Khomeiny lui-même n'ignorait pas que son projet fracturait la tradition. Entre 1975 et 1978, un grand conflit l'opposa à Moussa Sadr — le premier en exil à Najaf, le second au Liban, incarnant chacun une vision irréductible. Rafsandjani dut se rendre au Liban en 1975 en mission de conciliation. Le différend portait précisément sur la marjaïya : Moussa Sadr soutenait el-Hakim, puis el-Khoï, comme référence des chiites — il refusait de reconnaître celle de Khomeiny. Il refusait, de fait, et le marja’a et la wilayat . Sadr disparut en Libye en août 1978, un an avant l’arrivée de Khomeiny au pouvoir en novembre 1979. Un coup d'État dans la révolution, puis un autre dans le coup d'État En 1979, la révolution islamique iranienne est d'abord un moment de pluralité. À côté de Khomeiny, il y a le mouvement de libération islamique démocratique de Mahdi Bazerkan et Ibrahim Yazdi, le Front national de Banisadr, Ali Chariati, l'ayatollah Taliqani — autant de visions d'un islam politique qui refusent l'absolutisme clérical. La première Constitution de la République islamique ne mentionnait pas la wilayat el-faqih . Ce fut ensuite, entre 1979 et 1981, que Khomeiny fit un coup d'État dans sa propre révolution: Bazerkan fut écarté, Banisadr renversé, les démocrates islamiques marginalisés. Les Moudjahidines du peuple, qui avaient combattu le shah, furent pourchassés. La wilayat el-faqih entra dans la Constitution par la force des faits accomplis. Il faut ici rappeler les origines du Hezbollah, car elles éclairent d'une lumière crue la nature du projet. Le parti al-Da'wa, venu d'Irak, avait pris dès 1975 la décision d'infiltrer Amal — le mouvement de Moussa Sadr — pour le retourner de l'intérieur. Cette tactique d'entrisme, explicitement définie, était le plan. Tous les fondateurs du Hezbollah — Sobhi Toufeyli, Naïm Kassem, Abbas Moussawi, Hassan Nasrallah, Ibrahim Amin el-Sayyed, Ali Kourani — étaient membres d'al-Da'wa insérés dans Amal. La scène est saisissante: lors du congrès fondateur d'Amal en 1975, quand le pacte fut lu mentionnant que le mouvement « se base sur l'Islam », Naïm Kassem se leva et demanda à Moussa Sadr: «De quel Islam vous parlez?». Moussa Sadr lui répondit: «L'Islam selon la conception de Moussa Sadr, et non pas selon la conception du parti al-Da'wa, ya cheikh Naïm.» En d’autres termes, la guerre était déclarée. La destruction de l'option chiite libaniste a commencé non pas en 1979, mais en 1975. On comprend mieux la disparition de Sadr dans ce contexte. Puis vint 1989, et le second coup d'État — cette fois dans la Révolution islamique elle-même. Le successeur désigné de Khomeiny était le Grand Ayatollah Montazari, qui tenait à Qom des cours remettant en cause la wilayat el-faqih absolutiste — défendant à la place une wilayat al-oumma , un retour au peuple. Khamenei, Rafsandjani et Ahmed Khomeiny formèrent une alliance pour l'évincer. Mehdi Hachémi, proche de Montazari et responsable des Pasdarans pour les mouvements de libération, dont le Hezbollah, fut exécuté en 1986. Pas un mot dans les publications du Hezbollah. Khamenei — simple hojatolislam , bien en dessous du marja'a —, fut promu par décret politique au rang d'ayatollah, puis élu wali el-faqih . La Constitution fut modifiée pour lui octroyer des pouvoirs que Khomeiny lui-même ne s'était pas arrogés: chef suprême de l'armée, instance ultime de toutes les institutions. En 1989, la wilayat el-faqih n'était plus une théologie, mais une monarchie républicaine habillée en langage coranique... Khamenei avait d'ailleurs lui-même reconnu son imposture à voix haute en 1989, déclarant: « Selon la Constitution, je ne suis pas qualifié pour ce poste, et du point de vue religieux, beaucoup d'entre vous n'accepteront pas mes paroles comme celles d'un leader.» Il devint le titulaire permanent de la fonction après que les amendements constitutionnels eurent réduit les qualifications religieuses requises. Cette phrase-confession est peut-être la formulation la plus honnête — et la plus dévastatrice — que l'on puisse donner du concept. Rafsandjani, la porte refermée Il faut dire un mot de Rafsandjani, mort en 2017 d'une crise cardiaque dans des circonstances qui ont toujours alimenté les rumeurs à Téhéran. Cet homme, que l'on surnommait l'Âqâ — le Notable —, était le pragmatique par excellence, l'artisan de l'alliance de 1989 qui avait propulsé Khamenei au pouvoir. Mais dans les dernières années de sa vie, il avait rompu avec l'establishment durci autour du Guide, se rapprochant des réformateurs. Dans les cercles de l'opposition intérieure, on murmurait qu'il se positionnait en possible recours, en figure de transition acceptable par les factions contradictoires du régime. Sa mort a refermé cette porte. Et la question qui demeurait en suspens — un wali el-faqih de rechange était-il concevable de l'intérieur du système ? — n'a jamais reçu de réponse. L'impasse de la succession La Constitution iranienne prévoit qu'en cas de vacance du pouvoir suprême, un conseil tripartite — le président de la République, le chef du pouvoir judiciaire et un membre du Conseil des gardiens — assure l'intérim, tandis que l'Assemblée des experts, composée de 88 clercs, désigne un nouveau Guide. Mais les frappes du 28 février ont décimé ce dispositif: le commandant des Gardiens de la Révolution Pakpour, le ministre de la Défense Nasirzadeh, le conseiller Shamkhani et le chef d'état-major Bagheri ont tous été tués. L'intérim revient de facto à Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, seul grand survivant de la chaîne de commandement, qui a juré sur X que l'Iran livrerait aux États-Unis et à Israël «une leçon inoubliable». Larijani est, selon des avis concordants, un homme politique compétent et un vrai stratège, mais pas un faqih . Il n'a ni l'autorité religieuse, ni la stature de marja'a , ni la légitimité théologique que requiert, même dans sa version la plus édulcorée, la fonction de Guide suprême. Un Larijani wali el-faqih serait une aberration avouée — le masque tombé sur le vide théologique que le système dissimule depuis 1989. L'autre nom qui circule est celui de Mojtaba Khamenei, fils cadet du Guide — clerc de rang intermédiaire, homme de l'ombre du CGRI, derrière les portes du pouvoir depuis 27 ans. Sa nomination représenterait ce que l'idéologie révolutionnaire chiite a toujours prétendu récuser : un transfert dynastique du pouvoir, une monarchie théocratique héréditaire — exactement ce que la révolution de 1979 prétendait abolir. Les renseignements israéliens indiquent qu'il a survécu aux frappes, mais son sort n'est pas confirmé. La fille de Ali Khamenei, son gendre et sa petite-fille ont en revanche été tués, selon les agences iraniennes. Parmi les candidats intérieurs au régime, trois noms ont été sélectionnés par l'Assemblée des experts dans le secret avant les frappes. Leurs identités restent officiellement confidentielles. Deux noms circulent cependant dans les analyses: Mohammad Arafi, vice-président de l'Assemblée des experts, directeur du système des séminaires, confident de Khamenei — technocrate religieux parlant arabe et anglais, mais sans poids politique ni lien avec le CGRI ; et Mohammad Mirbagheri, représentant l'aile la plus conservatrice de l'establishment clérical, profil bas, sans assise populaire. On cite également Sadiq Larijani — frère d'Ali, ancien chef du pouvoir judiciaire —, ainsi que Hassan Khomeini, 53 ans, petit-fils du fondateur, qui a remplacé Khamenei lors d'une cérémonie révolutionnaire importante en février 2026 — signal que sa candidature n'est pas close dans les cercles cléricaux, option de compromis qui conserverait la fiction révolutionnaire tout en lui offrant un visage de réconciliation. Aucun de ces hommes ne possède la stature d'un marja'a au sens plein. Aucun ne saurait convaincre le monde chiite au-delà des frontières iraniennes. Et il y a le scénario que peu de chancelleries veulent nommer clairement: le passage de facto du pouvoir aux Gardiens de la Révolution. Comme le formule le chercheur Behnam Ben Taleblu, le partenaire réel de Khamenei au pouvoir n'était pas le clergé, mais l'appareil sécuritaire. Le CGRI est une hydre, et couper une tête n'épuise donc pas l'institution. La vraie question est de savoir quelle faction des Gardiens est la plus cohérente et la plus organisée pour prendre les commandes. Ce scénario — une République islamique sans faqih , gouvernée de fait par ses prétoriens — serait, partant, la liquidation terminale du concept. Les opposants intérieurs : entre lucidité et impuissance Il convient de dire un mot des figures qui, depuis l'intérieur du système, avaient depuis longtemps rompu avec la wilayat el-faqih absolutiste. Mir-Hossein Moussavi, 84 ans, l'homme du Mouvement vert de 2009, est sous résidence surveillée depuis 2011. Il avait publié, juste avant les frappes, un appel fulgurant depuis sa réclusion: «La partie est terminée.» Il réclamait un référendum pour une nouvelle Constitution et appelait les forces de sécurité à déposer les armes. Sa position rejoint très précisément celle de Montazari — à savoir que la gouvernance doit revenir au peuple, pas au jurisconsulte. Mehdi Karroubi, l'autre figure du Mouvement vert, a eu sa résidence surveillée levée il y a moins d'un an après quinze ans de réclusion. Il a déclaré que le régime a «perdu toute base morale pour continuer à gouverner sans le consentement du peuple», désignant Khamenei comme responsable d'un «projet nucléaire coûteux et futile». Où est Karroubi aujourd'hui ? Nul ne le sait. Hassan Rohani, qui a été président de 2013 à 2021, avait, lui, réuni ses anciens ministres juste avant les frappes pour appeler à des réformes fondamentales — certains le disaient en train de se positionner pour une transition interne. Il avait démenti ces rumeurs, les qualifiant d'«opérations psychologiques américano-israéliennes». Ironie de l'histoire: les bombes ont rendu la question caduque avant même qu'il eût pu y répondre honnêtement. Mostafa Tajzadeh, ancien conseiller de Khatami, est en prison et réclame explicitement une transition démocratique. Il bénéficie d’une certaine légitimité auprès des dissidents et des fonctionnaires de rang intermédiaire. Ce que tous ces hommes partagent, c'est une rupture effective avec la wilayat el-faqih absolutiste. Mais ils partagent aussi une faiblesse commune: aux yeux des jeunes Iraniens qui sont morts dans les rues en janvier, ils restent des insiders compromis par des décennies de loyauté partielle au système. Ils peuvent témoigner, mais il ne peuvent rien incarner. On ne fait pas du neuf avec du vieux. Pas au prix extravagant que les Iraniens sont en train de payer en tout cas. Les alternatives : entre nostalgie monarchique et utopie républicaine La mort de Khamenei a provoqué en quelques heures un déferlement de déclarations révélant toutes les fractures d'une opposition profondément divisée. Reza Pahlavi, fils du Shah déposé en 1979, exilé à Washington depuis des décennies, a publié un op-ed dans le Washington Post dans la nuit de samedi à dimanche, se positionnant comme chef de transition. Il a déclaré que la République islamique «a en fait atteint sa fin», que toute tentative de nommer un successeur à Khamenei «est condamnée à l'échec», et il a présenté son Iran Prosperity Project comme une feuille de route pour la transition. C'est certes un homme cultivé et diplomate qui a su élargir sa base au-delà du cercle monarchiste strict. Mais… il reste le fils de son père — et la mémoire de la SAVAK n'a pas disparu. La nostalgie monarchique a ses militants ; elle a aussi ses plafonds, que les foules de Los Angeles brandissant le drapeau impérial ne sauraient effacer… Maryam Rajavi, présidente du Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI), a répondu sèchement en affirmant que les Iraniens «rejettent à la fois le Shah et les mollahs». Son plan en dix points prévoit la séparation de la religion et de l'État, l'égalité des genres, ou encore un Iran non nucléaire. Mais le problème avec les Moudjahidines est structurel et insurmontable à court terme: ils ont soutenu l'Irak contre l'Iran pendant la guerre de 1980-88, et cette trahison reste irrémissible pour des millions d'Iraniens, y compris parmi les plus farouches adversaires du régime. Il est vrai que leur réseau est réel et leurs ressources financières en Occident considérables, mais leur légitimité populaire à l'intérieur du pays est quasi nulle. Entre ces deux pôles, il y a la masse silencieuse de technocrates, d'universitaires, d'économistes — deux cents d'entre eux ont signé avant les frappes un appel à un «changement de paradigme de gouvernance». Pas de visage, pas de chef. Une réalité sans incarnation. Alors, qui? Mystère. Il faut espérer qu’il viendra du peuple, et que Washington ne sera pas tenté de refaire l’expérience désastreuse de Hamid Karzai en Afghanistan, ou, pire encore, celle d’Ahmad Chalabi en Irak. Le Hezbollah orphelin d'une théologie Il y a dix-neuf ans, l’écrivain Mohammad Hussein Chamseddine, disparu, ironie du sort, quelques heures à peine avant l’assassinat de Khamenei, écrivait — avec une prescience qui force aujourd'hui l'admiration — que «les chiites libanais sont en majorité contre l'autorité générale du faqih ». Il décrivait le Hezbollah comme une organisation qui «n'a jamais tenté de développer une vision libanaise de lui-même», condamné à demeurer le bras armé d'une vision khomeyniste du Liban, au service d'une dualité État-Résistance que la mort de Nasrallah avait déjà fragilisée. La mort de Khamenei pose au Hezbollah une question existentielle qu'aucune bombe ne pouvait formuler aussi cruellement: à qui obéit désormais le wali amr al-muslimin que Nasrallah invoquait comme fondement de son autorité ? Le Hezbollah est né d'une décision politique de 1982, d'une infiltration méthodique d'al-Da'wa dans les rangs d'Amal — son ADN théologique est donc indexé à la validité de la wilayat el-faqih . Que devient une organisation dont le concept fondateur vient d'être orphelin? La réponse, à court terme, est prévisible: la résistance aux frappes sera brandie comme démonstration de vitalité. Mais la question de fond est posée, et elle ne se dissoudra pas dans la fumée des missiles. Les milices arabes nées de l’exportation de la révolution sont toutes orphelines, et leur crise identitaire pourrait bel et bien les pousser, par désespoir et décompensation, au martyre collectif. ` Une fiction disparue avant la bombe La vraie question, en définitive, n'est pas militaire. C’est celle de savoir si une République islamique peut survivre sans wali el-faqih ? Le concept a traversé quinze siècles — de la niyaba royale séfévide au décrochage intellectuel de Naraqi, de la contamination par Qotb et Mawdoudi à la double révolution dans la révolution opérée par Khomeiny puis par Khamenei. À chaque étape, il a survécu en se trahissant lui-même: en réduisant ses exigences théologiques, en évinçant ses critiques et en substituant le décret politique à la légitimité religieuse. Khamenei avait lui-même admis en 1989 ne pas être qualifié pour la fonction. Il était devenu le titulaire permanent de la plus haute charge théologique de l'islam chiite en faisant modifier la Constitution pour que ses propres insuffisances ne constituent plus un obstacle légal. C'est ce que l'on pourrait appeler l'aveu constitutif : le dernier wali el-faqih a régné en abaissant le seuil d'entrée pour lui-même, garantissant par là qu'aucun successeur ne pourrait jamais occuper le poste avec une légitimité supérieure à la sienne — c'est-à-dire que personne ne pourrait l'occuper legitimement du tout. Le missile du 28 février n'a fait en réalité que formaliser ce que la théologie avait déjà prononcé. Reste la question des décombres — humains, géopolitiques, confessionnels. Reste aussi le peuple iranien, qui fête dans les rues avec un courage exemplaire, malgré l’ampleur de la répression qu’il vient de subir, et qui tremble peut-être aussi, sachant que les révolutions qui suivent les décapitations ne sont pas toujours les révolutions dont on rêvait. Reste aussi l’Irak, le Yémen, et surtout le Liban, suspendus à des équilibres que la mort d'un homme à Téhéran vient de rendre encore plus précaires qu'ils n'étaient. Avec des escadrons de la mort qui, s’il s’avère que leur sort est scellé – et il l’est sans aucun doute – n’hésiteront sans doute pas à faire chuter avec eux l’ensemble du temple. Et reste enfin cette phrase de Montazari, l'homme que Khamenei avait contribué à évincer en 1989, et qui ne cessa jusqu'à sa mort en 2009 de répéter que la wilayat el-faqih absolu était une hérésie politique. Il avait raison. Il avait simplement tort de croire que les régimes meurent de leurs contradictions avant de mourir de leurs bombes. Il aura fallu, comble du cynisme, Netanyahu et Trump, deux césars qui se croient eux-mêmes investis par Dieu, pour enterrer – littéralement – la wilayat el-faqih avec celui qui érigea cette théologie pontificale en instrument de domination et de répression des peuples de la région… Robespierre disait qu’«un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure», avec cet humour noir propre aux despotes. L’histoire n’a cesse de lui donner raison.

Les mollahs pris à leur propre piège
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
févr. 28, 2026 - 14:25

L’ironie du sort est que le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghji, se vantait sur le marché du livre d’enseigner la « force de la diplomatie ». Ses « talents » diplomatiques n’ont servi à rien face à la volonté commune israélo-US d’en finir avec le régime des mollahs. La diplomatie n’a en effet jamais été le fort des régimes iraniens, pour qui le terme signifie, depuis des lustres, atermoiements et duplicité, tandis qu’en sous-main, le programme nucléaire se poursuivait en dépit des bavardages interminables et autres accords. Impossible aussi, parce que les chances d’un accord irano-US étaient minimes, voire insignifiantes, compte-tenu de la volonté israélienne et d’une grande partie des groupes de pression et think-tanks américains d’en finir une fois pour toutes avec le régime. Compte tenu aussi du fait que ce dernier, avec son programme balistique - doublé de son projet nucléaire - pouvant atteindre l’Europe, la Russie et la Chine, devenait une menace pour le monde entier. La répression massive et sanglante des manifestations populaires anti-Khamenei de janvier dernier a été sans doute le justificatif direct légitimant une intervention américaine, même si l’aide au peuple iranien ne constitue probablement pas vraiment une priorité pour l’administration US - le cynisme de JD Vance était suffisamment clair dans ce sens. En fait, Trump a joué le jeu iranien jusqu’au bout. Pour la première fois, les mollahs, les rois du tempo politique, n’ont pu imposer leur rythmique aux USA. La ruse perse n’a pas fonctionné. En massant une armada impressionnante autour de Téhéran tandis qu’il donnait une « chance » à la diplomatie, le président US invalidait par là-même toute possibilité d’accord en soi. Les Iraniens ont été sommés de choisir entre la capitulation sans conditions par la diplomatie - à travers le démantèlement de leurs programmes balistiques et nucléaires et la fin de l’exportation de la révolution extra muros, c’est-à-dire, en gros, l’effondrement de l’essence même du régime et des Gardiens de la révolution - et le suicide stratégique par une fuite en avant militaire. Au final, même ce choix ne leur a pas été donné : ils sont confrontés à la reddition au terme d’une guerre totale déclenchée par les USA, même si cela leur permettra d’adopter une posture victimaire et de justifier leur va-tout suicidaire par l’agression en cours. En d’autres termes, Trump n’a pas laissé suffisamment de temps aux dirigeants iraniens pour tisser patiemment la toile de leur survie en négociant indéfiniment dans l’attente de jours meilleurs, violon d’Ingres des régimes totalitaires. Les voilà confrontés à ce qui est sans doute leur fantasme absolu - le martyre - et leur cauchemar le plus terrifiant - leur chute. Aussi faudra-t-il s’attendre à ce qu’ils combinent les deux dans un déluge de feu suicidaire, qui est le propre des sectes millénaristes mis face à face avec la perspective de leur propre destruction. En pensant sans doute qu’une guerre d’usure, qui occasionnerait le plus de mal et de destruction possible à leurs ennemis, leur permettra de tenir bon le temps que la tempête passe - et, partant, de sauver leurs têtes. Ou que d’autres événements parallèles, comme les retombées de l’affaire Epstein ou un soulèvement de l’opinion publique US contre la guerre, feront le boulot à leur place. En bref, ils continueront à miser sur le temps, tout comme les USA et Israël voudront, pour les mêmes raisons, en finir au plus vite. C’est donc une guerre du temps. Pourvu, simplement, qu’elle n’ouvre pas la voie à la fin des temps. Après tout, Megiddo se trouve bien au cœur du conflit…

Souveraineté libanaise et apprentis sorciers
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
févr. 22, 2026 - 21:22

Il arrive qu’une phrase lancée dans le tumulte médiatique dise plus que des pages entières de doctrine. Lorsque l’ambassadeur US en Israël, Mike Huckabee, affirmait il y a quelques jours qu’« il serait acceptable qu’ils prennent tout », évoquant l’idée d’un Israël s’étendant, dans une lecture biblique, du Nil à l’Euphrate, avant d’ajouter qu’« Area C is Israel », il sort non seulement d’une réserve diplomatique — cela va sans dire — mais démontre une partialité politique, qui, si elle n’est pas une surprise compte tenu de l’alignement quasi-inconditionnel des États-Unis sur l’État hébreu, reste d’une gravité inacceptable. Le diplomate inscrit son propos dans une logique territoriale expansive subordonnant le droit international à un récit théologico-historique — ce qui est, du reste, le propre du mythe sur lequel Tel-Aviv a fondé toute sa légitimité pour occuper la Palestine. Peu importe qu’il ait ensuite tempéré ou parlé d’hyperbole. Ce qui est dit est dit. Et ce qui est pensé apparaît, à l’heure où l’équipe Netanyahu a exprimé plus d’une fois sa volonté de concrétiser son rêve mythique. Avant lui, l’émissaire américain Tom Barrack, en dénonçant l’héritage de Sykes-Picot comme une erreur occidentale qui aurait « imposé des cartes, des mandats, des frontières tracées au crayon », et en affirmant qu’« il n’y a pas de Moyen-Orient, seulement des tribus et des villages transformés en États-nations artificiels ». Ce faisant, il avait ouvert en 2025 une autre brèche, particulièrement dangereuse. Sous couvert de critiquer l’ingénierie coloniale de 1916, il suggère que les États issus de cet arrangement pourraient n’être que des constructions fragiles, voire illusoires. Derrière la critique de l’ancien impérialisme pointe une tentation nouvelle — idéologique ? : celle de reconfigurer, encore une fois, l’espace levantin selon des paramètres dictés ailleurs. Ces deux discours, si différents dans leur registre, convergent pourtant en un point : ils relativisent l’existence pleine et entière des souverainetés locales en instaurant l’idée qu’un territoire peut être redéfini par le récit biblique ou par la critique post-coloniale, par la puissance stratégique ou par la realpolitik. Ils rappellent surtout une constante historique : le Levant demeure, dans l’imaginaire de certaines chancelleries, un espace modulable. Dans ce sens, au moins depuis Kissinger, le Proche-Orient a souvent été un laboratoire d’expériences, toutes aussi désastreuses les unes que les autres, et les diplomates américains des apprentis sorciers. Récemment, Obama en a donné la preuve la plus éclatante en ouvrant implicitement la voie, avec l’accord sur le nucléaire iranien, à l’établissement de l’Empire iranien sur le Proche-Orient. Or il faut le dire sans détour. Ni Grande Syrie, ni Grand Israël, ni pseudo-protectorat syrien, israélien, iranien ou occidental. Ni résurrection d’une unité mythifiée, ni absorption dans une continuité biblique, ni gestion sous tutelle déguisée en stabilisation régionale. Liban d’abord. Et cette posture n’émane pas d’une réflexe identitaire étroit, mais part du principe que la souveraineté n’est pas un luxe rhétorique et qu’elle est la condition minimale de toute politique digne de ce nom. Même pour un petit pays qui ne compte sans doute pas tellement à l’échelle mondiale. Le problème, cependant, ne se limite pas aux déclarations américaines. L’histoire du Liban montre clairement que chaque affaiblissement interne a servi de prétexte ou d’opportunité à une main extérieure. Lorsque les élites ont substitué à l’autorité de l’État des allégeances parallèles et lorsque la décision stratégique s’est fragmentée entre milices, parrains régionaux et calculs communautaires, le vide ainsi créé a été comblé, et la logique de l’État phagocytée par celle du non-État. La tutelle syrienne n’a pas émergé dans un désert. L’invasion israélienne de 1982 non plus. La présence palestinienne a trouvé une couverture favorable d’une bonne partie des Libanais, y compris de ses futurs adversaires, à partir de 1967. L’emprise iranienne n’a pas prospéré sans complicités locales. Les médiations occidentales ne se sont pas imposées face à un État pleinement souverain… Il est vrai que le Liban se trouve sur un corridor où les conquérants, de passage, se sont succédé depuis l’Antiquité,. Cette position géographique n’a pas été sans nourrir une culture politique de l’attente : espérer l’occupant le moins brutal, le protecteur le plus utile, souhaiter que le rapport de force change pour ajuster son allégeance et que « les autres » fassent le sale boulot. Ce réalisme, souvent présenté comme une preuve d’intelligence stratégique, a parfois relevé d’une résignation déguisée. Rompre cette boucle exige davantage qu’un discours de circonstance et suppose que les institutions cessent d’être des façades et redeviennent des centres effectifs de décision. Cela suppose aussi qu’aucune force armée ne prétende incarner une souveraineté parallèle, que la diplomatie libanaise parle d’une seule voix et que la justice ne soit pas subordonnée à des équilibres partisans. Les institutions ne sont jamais abstraites. Elles sont ce que les hommes en font, comme le disait Napoléon. Les déclarations de Huckabee et de Barrack constituent sans doute, au moins pour ceux qui sont jaloux de la souveraineté de leur pays, des provocations extérieures. Mais elles devraient aussi agir comme un miroir, en quelque sorte, et refléter la malédiction selon laquelle un pays qui ne trace pas lui-même ses lignes rouges finit par les voir redessinées par d’autres, et un État qui ne protège pas sa cohérence interne s’expose à devenir un simple objet de stratégie. Un joujou pour les autres, parfaitement dispensable. Alors, oui : ni Grande Syrie, ni Grand Israël, ni tutelle recyclée sous des habits nouveaux. Liban d’abord. Et les dirigeants libanais feraient mieux de l’entendre. À chaque fois que ses responsables ont failli à défendre sa souveraineté, quelqu’un s’est chargé de gouverner à leur place. Hassan Rifaï disait que la République avait besoin d’hommes et de femmes pour la protéger. Mais où diable sont passés les rares, mais valeureux, Gardiens de la République ?