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Mille plateaux

Noël et le prix de la rédemption
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
déc. 24, 2025 - 12:10

Le sens de Noël nous interpelle plus que jamais, dans un monde de plus en plus éclaté, de plus en plus « nihiliste » - au sens existentiel. Au-delà du caractère commercial et festif, ou encore spirituel et religieux, Noël c’est en principe une main tendue à l’humain dans toutes ses tares, ses iniquités, ses imperfections. Sans distinctions. Il n’est pas question ici de faire de la morale de supermarché, ni du spiritualisme laïcisé, mais de s’interroger sincèrement sur ce que ce moment signifie, en dehors du vécu immédiat, de cette délicieuse synesthésie entre lumières, chants et saveurs, ou de la joie des cadeaux dans les yeux innocents des petits enfants. Noël n’est pas une fête de repli sur soi. Même si la fête ressuscite le cocon familial autour de la cheminée et du partage, autour d’une table ou d’un sapin, elle n’est pas synonyme d’enfermement, de retour au noyau grégaire. Au contraire. Depuis la nuit des temps, le solstice d’hiver était un événement attendu avec ferveur. L’on s’y préparait au printemps, en célébrant la flamme de la vie dans la noirceur des ténèbres. Une majestueuse lumière de vie, qui est d’abord dans le partage avec les autres, sans aucune différence. Tous les autres. Dans l’Antiquité, ce jour-là, les barrières sociales étaient abolies, dans un chant du cœur pour célébrer l’altruisme, et un retour à ce qui fait la spécificité de l’être humain - son sens du service social, de sa finalité dans la finalité de l’autre. Dans la réciprocité, loin de l’égoïsme. C’est pour cela que les convives s’installent à la même table. Pas seulement pour se retrouver. Mais pour se retrouver en l’autre, le prochain. C’est l’essence du lien social. Noël, en ce sens, est profondément « politique » en tant qu’acte de préservation de la société et de rituel de purification de soi à travers l’autre. C’est, en principe, un moment de trêve où la violence symbolique se suspend brièvement, révélant ce qui est devenu structurel le reste de l’année. En cette fin d’année 2025, marquée par un délitement de l’ordre mondial sans doute sans précédent depuis le siècle dernier, c’est le moment propice d’enterrer la haine et la vengeance et de renoncer à la violence, quelle qu’en soit la forme et l’objet. C’est dans cet entre-deux, entre l’ombre de l’hiver et la lumière-chaleur du feu, que la lutte intérieure la plus âpre, la plus difficile se déroule - à condition que l’on fasse le choix de ne pas l’anesthésier dans le solipsisme inerte ou le matérialisme épicurien. C’est le temps idéal à un examen de conscience, une réflexion sur notre mécanisme interne qui transforme des peurs en récits moraux, puis en identités closes ; qui confond sans cesse survie et justice ; qui légitime la vertu héroïque pour compenser l’irresponsabilité collective ; qui autorise le glissement progressif de la haine d’affect honteux à cause politique assumée… Noël est, en quelque sorte, une mise à nu de tout ce qui ne tient plus - de l’individuel au sociétal. Dans ce sens, ce n’est pas un hasard si Noël a lieu au fin fond des nuits glaciales, au moment où chacun, épuisé au terme d’une année de responsabilités, d’épreuves et de souffrances diverses, lutte pour sa survie. Les fardeaux sont parfois vides, mais ils n’en sont pas moins lourds, chantait Leonard Cohen. Noël est un refuge, une crèche, pour se recomposer loin du regard du monde, pour souffler, pour replonger au plus profond de soi, et s’interroger sur ce qui le définit. Le soleil a disparu, et c’est en chacun de soi qu’il faut le retrouver, en communion avec les autres, dans un élan d’espérance, de joie, de paix. Noël est le moment-épitomé de la rédemption - à condition de pouvoir ouvrir son cœur au triptyque liberté-responsabilité-réciprocité que suppose le mouvement vers l’autre. C’est l’instant de l’empathie par excellence. L’esprit de Noël, au-delà des religions, des communautés, de la spiritualité, et de la morale, c’est ainsi un choix de valeurs et de repères, et, par-delà même, un choix de société - celui de vivre-ensemble dans la différence et le respect des autres, et dans l’humilité. C’est le moment où il faut accepter de se dévêtir de l’égotisme conféré par la puissance et la certitude pour retourner au doute asymétrique qui fait de nous des humains, authentiques, capables encore de s’émerveiller, se livrer à une autocritique profonde, et d’exprimer de la gratitude pour ce qui nous a été donné, indifféremment, le bien comme le mal. Un 24-25 décembre, la colère, le ressentiment, le malheur, le jugement, le mal n’ont plus de sens. Ils ne s’estompent pas par magie, mais par prise de conscience. Que la renaissance, la rédemption sont à ce prix - et que nous sommes, malgré nos blessures, nos tourments, nos failles, nos peurs terrifiantes, invités à aimer, partager, et s’aimer sans se juger. Et, sans doute, la seule question fondamentale qui mérite encore d’être posée en ce début catastrophique de XXIe siècle, est de savoir ce qui, aujourd’hui, mérite encore d’être sauvé au-delà d’un dualisme profane-sacré qui s’est plus que jamais éloigné de ce mouvement bi-directionnel entre la transcendance et l’immanence humanistes. C’est à chacun de nous de trouver, au plus profond de lui, la réponse à cette question. Les mots, à ce stade, ne servent plus à rien.

Réancrer les chiites au projet libanais
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
déc. 19, 2025 - 21:57

L’histoire du chiisme libanais est trop souvent racontée à l’envers, ou pire, écrasée sous une lecture téléologique qui ferait du Hezbollah l’aboutissement naturel d’un long continuum religieux et politique. Rien n’est plus faux. Les travaux sur les ulémas du Jabal Amel permettent au contraire de restituer une généalogie bien différente, faite de pluralisme doctrinal, de rapport assumé à l’État, et d’une conception non théocratique de l’autorité religieuse. C’est précisément cette tradition qui a été brisée. Le chiisme amélite s’est historiquement inscrit dans la logique de la wilayat al-umma , c’est-à-dire d’une communauté de croyants dotée d’une autonomie morale et spirituelle, mais non d’un projet de domination politique. Le choix de la marja‘iyya y était libre, pluriel, souvent tourné vers Najaf, dans une relation délibérément distanciée entre clercs et pouvoir. Cette tradition reconnaissait la diversité des autorités religieuses, refusait la centralisation doctrinale et, surtout, ne prétendait pas gouverner la société au nom du sacré. La rupture intervient avec l’invention par Khomeini de la wilayat al-faqih : une construction radicalement nouvelle, qui ne relève pas d’un simple débat théologique, mais d’un basculement politique majeur. En substituant à la pluralité des marja‘iyyat l’autorité exclusive d’un Guide suprême, en transformant le clerc en souverain, et la religion en idéologie d’État, l’Iran révolutionnaire rompt avec Najaf et impose Qom comme centre impérial. Le chiisme cesse alors d’être une tradition religieuse diverse pour devenir un instrument de projection géopolitique. Au Liban, cette greffe ne s’est pas faite sur un terrain vierge. Les chiites libanais ont toujours adhéré au projet de l’État, dans la logique amélite d’inscription dans un espace national donné. Mais depuis l’indépendance, et même bien avant, ils ont été marginalisés socialement et économiquement, maintenus à la périphérie du développement, et soumis à des seigneuries locales qui parlaient en leur nom sans jamais les émanciper. Cette marginalisation structurelle explique en partie pourquoi une frange de la communauté s’est tournée, dès les années 1950 et 1960, vers des partis laïcs et hostiles au système confessionnel, comme le Parti communiste libanais et ses ramifications syndicales et intellectuelles. L’irruption de l’imam Moussa Sadr marque une rupture décisive. Il incarne un soulèvement contre l’injustice sociale et la marginalisation, mais sans rompre avec l’État comme horizon ultime. Son projet est profondément libaniste — au sens large, non idéologique du terme — même lorsqu’il s’ouvre aux dynamiques régionales. Il ne cherche ni à islamiser le Liban, ni à l’arracher à sa pluralité, mais à y inscrire pleinement les chiites comme citoyens à part entière. C’est précisément cette position — ni soumise, ni instrumentalisable — qui explique sa disparition, au moment où émerge un autre projet, radicalement antagoniste : celui de l’alliance des minorités, adossée à des logiques autoritaires régionales. Après lui, le mouvement Amal bascule progressivement, sous Nabih Berry, dans l’orbite alaouite par son alignement sur le régime Assad. Le Hezbollah, dès le début des années 1980, va plus loin encore : il entraîne les chiites libanais à contrepied de leur histoire amélite, les arrache à la logique de l’État et du territoire, et les inscrit dans celle de la wilayat al-faqih , faisant du Liban un simple espace fonctionnel au service d’un projet iranien. La communauté est ainsi satellisée, non représentée. Les chiites laïcs, libéraux ou simplement libanistes sont alors systématiquement marginalisés : par des lois électorales taillées sur mesure, par l’intimidation, par l’exil forcé ou par l’assassinat — de Mahdi Amel à Lokman Slim. Cette domination s’est exercée sous occupations syrienne puis iranienne, et elle a été acceptée, realpolitik oblige, par une communauté internationale qui, dès les années 1990, a composé sans difficulté avec le Hezbollah, malgré son passé, ses activités et sa nature profonde. Face à cette hégémonie, le projet chiite libaniste n’a survécu que de manière isolée, porté par quelques figures intellectuelles et religieuses majeures : Mohammad Mahdi Chamseddine, Hani Fahs, Mohammad Hassan el-Amine, entre autres. Tous ont défendu une vision claire : le Liban comme patrie définitive, l’État comme finalité, le vivre-ensemble comme horizon, et le refus de toute fixation identitaire fondée sur la majorité ou la communauté privilégiée. Cette école a été trop longtemps marginalisée. Il est temps de cesser de vouloir ménager ou sauver le Hezbollah. L’enjeu n’est plus tactique, il est stratégique. Il faut permettre l’émergence d’une nouvelle élite chiite, moderne, non traditionnelle, affranchie des tutelles extérieures, ayant fait allégeance au Liban — et au Liban seul — et renoncé à toute logique de pouvoir sur les autres communautés. Mais cette exigence ne peut être unilatérale. On ne peut pas demander aux chiites de cesser de se comporter en tribu en quête d’assurances et de privilèges si les autres communautés ne font pas, elles aussi, leur propre ménage. La question chiite n’est pas exclusivement chiite. Au Liban, les affaires de chaque communauté sont les affaires de tous. Il n’existe pas de zones exclusives ni de périmètres de sécurité partiels. Il n’y a qu’un seul périmètre de sécurité national : le Liban, dans ses frontières, dans son projet et dans sa vocation. La solution à la question chiite est libanaise. Elle passe par des partis et des mouvements transversaux, capables de briser le périmètre communautaire, sectaire et tribal, sans obédience extérieure. Encore faut-il accepter de penser en termes stratégiques, et non plus en termes de gains électoraux immédiats, dans un pays obsédé par les échéances et les rapports de force, au détriment de son avenir.

Le Hezbollah, de la wilayat el-faqih à la roche de Raouché
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
déc. 17, 2025 - 10:18

Le parti iranien, le Hezbollah, n’a jamais été une résistance territoriale. Il a été une milice d’expansion spatiale utilisant le territoire comme argument de légitimité. Il est temps d’en prendre acte, une fois pour toutes. Depuis sa naissance, le Hezbollah vit sur une fracture intime : il est à la fois bras armé d’un projet impérial – celui de la wilayat el-faqih iranienne définie par l’imam Khomeini – et acteur qui prétend incarner la « résistance » pour libérer un territoire national. L’« espace » d’abord : celui de la oumma chiite, de Qom à Beyrouth, articulé autour d’un Guide suprême dont les décisions, en matière de guerre et de paix, sont contraignantes. Le « territoire » ensuite : celui du Liban-Sud, de la Békaa, des frontières disputées, où le parti se présente comme rempart face à Israël et dépositaire d’une cause nationale. Cette dichotomie ne date pas d’hier. Lors de son implantation en 1984, sous couvert de « résistance à l’occupation israélienne », le Hezbollah commence par éliminer une bonne partie de la résistance nationale issue de la gauche libanaise – Mahdi Amel et consorts. Il s’installe dans les marges : Békaa, Liban-Sud, banlieue sud de Beyrouth. Il y bâtit une infrastructure sociale tentaculaire financée par l’Iran, puis relayée par la Syrie d’Assad dans le cadre de l’« alliance des minorités ». Déjà, la logique de l’espace prime : le parti se pense comme avant-garde d’un axe, bien plus que comme simple acteur territorial. Entre 1990 et 2000, cette dynamique se territorialise partiellement. Le Hezbollah mène la résistance armée dans un Sud abandonné par l’État, tout en s’invitant progressivement au cœur du système : participation aux municipales de 1992, aux législatives de 1996, puis au gouvernement à partir des années 2000. Le retrait israélien de mai 2000 lui offre un baptême territorial : il peut revendiquer la libération d’une portion du territoire national, sous les applaudissements de tous, tout en conservant ses armes hors du monopole étatique de la violence légitime. La « résistance » devient alors la clé qui permet de rester milice dans un État dont on commence à investir méthodiquement les rouages. Après l’assassinat de Rafic Hariri en 2005 et le retrait syrien, le parti franchit un seuil. Il prend le relais de la tutelle damascène, s’adosse à l’alliance de Mar Mikhaël avec le courant aouniste – la rencontre entre les deux banlieues, sud et nord – et entame une véritable entreprise de phagocytose de l’État. La guerre de juillet 2006 lui fournit une « victoire divine » à usage interne : il réactive sa légitimité territoriale au moment même où la résolution 1701 commence à limiter ses marges de manœuvre militaires. Deux ans plus tard, en mai 2008, il assiège le gouvernement Siniora et mène une expédition punitive à Beyrouth et dans la Montagne, avant d’arracher à Doha le tiers de blocage au gouvernement : instrument par excellence d’un pouvoir de veto supra-étatique légitimé… au nom de la « résistance ». De 2008 à 2015, empêché de mener ouvertement des opérations au Sud par 1701, le Hezbollah déplace définitivement son centre de gravité vers l’espace. Il devient colonne vertébrale de l’axe Téhéran–Damas–Bagdad–Sanaa–Gaza. Il intervient en Syrie pour sauver Assad, en Irak aux côtés des milices chiites, au Yémen avec les Houthis, tout en soutenant le Hamas. Le Liban n’est plus qu’un maillon, une plate-forme logistique, un corridor de circulation pour un projet régional. La daawa de résistance, au sens mis en lumière par Michel Seurat, n’est plus dirigée que sur l’investissement du mulk, le centre du pouvoir. L’espace impérial absorbe le territoire national. C’est ce déséquilibre que le 7 octobre 2023 fait exploser. En déclenchant une opération qui entraîne tout l’axe iranien dans une confrontation de haute intensité avec Israël, le Hamas précipite l’hubris du système. Par logique territoriale – ne pas « abandonner » Gaza, préserver le mythe de la « résistance unifiée » – Nasrallah est contraint d’ouvrir un front nord. Mais la riposte israélienne disproportionnée, l’usure militaire, la destruction progressive des cadres et des infrastructures du parti, ainsi que la crise interne iranienne, font apparaître la fragilité de l’édifice. La chute d’Assad en Syrie et la fermeture des voies d’approvisionnement changent la donne : c’est l’axe lui-même qui se fissure. L’alliance des minorités se défait techniquement, sinon symboliquement. Là où il régnait en maître sur un État disloqué, le Hezbollah se retrouve ramené au sol. Ses figures totémiques - Nasrallah, Safieddine, et autres leaders mythiques militaires, ont été éliminées. L’espace s’effondre, le territoire réapparaît. Une nouvelle tutelle américaine verrouille l’aéroport de Beyrouth, un gouverneur de la BDL proche de Washington est nommé, un président issu de l’armée est élu avec un soutien international explicite – dans la perspective, à peine voilée, de mener le pays vers une forme d’arrangement avec Israël. Le parti, trop affaibli pour un affrontement frontal, se replie sur la seule ressource qui lui reste : sa rhétorique territoriale. Il se refait soudain gardien de la souveraineté, défenseur des frontières, accusant l’État – qu’il a méthodiquement vidé de sa substance pendant deux décennies – de passivité face à l’ennemi. D’où le paradoxe actuel : après avoir fragmenté la continuité territoriale du Liban en multipliant les « périmètres de sécurité », les zones grises, les axes sous contrôle, le Hezbollah invoque désormais la « défaillance » de l’État pour masquer sa propre impuissance. Il sabote en sous-main les tentatives de rétablissement de l’autorité publique – de l’aéroport aux fronts maritimes en passant par les symboles urbains – tout en exige, en façade, que ce même État assume la confrontation avec Israël. Après avoir été facteur principal de la désintégration territorialo-politique du pays, il tente de se cacher derrière la fiction étatique pour survivre à l’effondrement de son espace impérial. La caricature par excellence de cette déchéance est l’affaire du rocher de Raouché, la roche Tarpéienne, le degré ultime de la déchéance « son et lumière » du Hezbollah. Ce n’est pas seulement une duplicité tactique ; c’est une fêlure ontologique. Le Hezbollah ne sait pas perdre parce qu’il ne sait pas être un acteur simplement national. Tant qu’il est l’incarnation locale d’un projet spatial – métaphysique, idéologique, impérial –, il peut justifier sa différence, son arsenal, son statut d’exception. Le jour où il redevient une force purement territoriale, soumise aux règles du mulk, à la souveraineté, à la reddition de comptes, il cesse d’être lui-même. Reconnaître la primauté de l’État, c’est pour lui admettre que la « Résistance » n’est plus qu’un slogan ; et qu’il n’est plus qu’un parti parmi d’autres, responsable de son bilan de mort, de ruine et de désordre. En ce sens, le Hezbollah ne pourra jamais se transmuter en simple parti politique. Il doit disparaître, aussi impitoyable que ce mot, cette idée, puissent être. C’est là que se joue aujourd’hui l’avenir du Liban. Les solutions imposées de l’extérieur ont toujours échoué parce qu’elles s’achoppaient sur une élite locale obsédée par l’art du compromis, du « en même temps », du grignotage mutuel : ménager la milice sans assumer sa logique, louer l’État sans lui donner les moyens de sa souveraineté. Or l’expérience depuis 1967 est sans appel : il n’y a pas d’État sans monopole de la violence légitime, ni de territoire sans continuité. On ne peut pas perpétuellement traiter la souveraineté comme une variable d’ajustement. La vraie ligne de fracture n’oppose plus aujourd’hui « Résistance » et « agents de l’étranger ». Elle sépare ceux qui acceptent que le Liban existe comme territoire politique, avec un État qui décide seul de la guerre et de la paix, et ceux qui veulent le maintenir comme simple point d’appui d’un espace confessionnel, régional ou impérial. Tant que cette ambiguïté perdure, le Hezbollah continuera de jouer sur les deux tableaux, en espérant que le temps, une alternance à Washington ou à Téhéran, lui redonne un jour l’illusion de sa grandeur passée. Mais le temps du pays n’est pas celui de la milice. Le Liban ne peut plus se permettre de flotter entre espace et territoire. Il lui faut, une bonne fois pour toutes, choisir d’exister comme État – ou accepter de n’être plus que la scène épuisée d’un empire en décomposition.

Lettre ouverte à Léon XIV : reprendre le flambeau de François
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
déc. 8, 2025 - 17:29

Très Saint Père, au moment où vous vous apprêtez à fouler la terre du Liban et de la Turquie, au seuil de ce Levant meurtri qui fut pourtant l’un des berceaux de l’humanité croyante, nous osons vous écrire. L’objectif n’est pas d’ajouter une voix de plus au concert des discours protocolaires. Cela n’a absolument aucun intérêt. Des formules creuses, rutilantes, mais sans âme, vous en entendrez plein durant votre déplacement. Cette lettre vise à vous demander une chose à la fois simple et vertigineuse : reprendre le flambeau. Le flambeau de François. Celui d’un humanisme intégral qui a tenté, envers et contre tout, de ressaisir l’Évangile dans ce qu’il a de plus nu : la dignité de tout être humain, la fraternité comme unique horizon possible de la politique, la religion délivrée des idoles identitaires. Au-delà des mots, votre prédécesseur a posé des actes qui, vus d’ici, ont la densité des tournants historiques : – le congrès d’al-Azhar sur la citoyenneté et le vivre-ensemble ; – la Déclaration d’Abou Dhabi, véritable « préambule au préambule » des droits de l’homme, où Dieu et la dignité humaine cessent d’être mis en concurrence ; – la visite à Najaf, chez l’ayatollah Sistani, geste d’une portée immense dans un chiisme que l’Iran avait tenté de confisquer au service d’un projet impérial ; – l’encyclique Fratelli Tutti , qui oppose à la mondialisation de la haine une civilisation de la fraternité. Tout cela, Très Saint Père, compose déjà une « Sainte Alliance » nouvelle, comme le soulignait l’immense professeur Antoine Courban. Pas celle des trônes et des canons, certes, mais celle des consciences qui refusent les guerres saintes, qu’elles soient menées au nom de Dieu ou de ces « religions politiques » qui déifient la nation, la race, la tribu, le parti. Votre voyage au Liban et en Turquie s’inscrit dans cet héritage. Mais il survient à un moment où le monde, et singulièrement notre région, semble basculer dans l’exact contraire : le temps des murs, des frontières et des fractures identitaires, des populismes qui se nourrissent de la peur de l’autre. Des Poutine, des Orbán, Le Pen, J.D. Vance et de leurs imitateurs plus ou moins avoués, qui manipulent la croix comme un étendard de séparation, qui se moquent de la culture de la médiation et des ponts construits pour aller vers l’autre. Et, malheureusement, ils font actuellement recette. ` La haine a toujours été un moteur puissant de l’Histoire. C’est ici que le Liban entre en scène. Jean-Paul II l’avait dit d’une formule devenue presque cliché, donc presque inaudible : « Le Liban n’est pas seulement un pays, c’est un message. » Or ce message n’est pas mystique ; il est politique au sens le plus noble. Il dit qu’il est possible d’organiser une cité où l’on ne demande pas d’abord à l’autre qui il est, de quel rite, de quelle confession, de quelle tribu, mais comment il peut participer, avec tous les autres, à un même espace public. Comme l’esprit de convivance de l’Andalousie de naguère. Au siècle dernier, ce pari a pris chair dans ce qu’on a appelé le « Grand Liban ». Ce fut une audace. Certainement pas une « erreur historique », comme le prétendent aujourd’hui les chantres opportunistes de la partition. Une promesse fragile, et certainement pas une anomalie à corriger. Loin d’être la cause de nos drames, le pluralisme libanais en a été la victime, lorsque la culture du lien a été remplacée par la culture de l’exclusion, lorsque la citoyenneté a été trahie par les seigneurs de la guerre, leurs milices, leurs parrains étrangers. Il faut relire, plus que jamais, Samir Frangié, le seul véritable visionnaire des deux décennies écoulées, et qui aima le Liban en pleine connaissance de ce qui le rendait unique dans ce monde : son vivre-ensemble, et son désir profond de rayonnement et de paix. Ce n’était pas un choix politique. Samir voyait dans le Liban un modèle humain de civilisation contre la barbarie. Aujourd’hui, certains, au sein même de la communauté chrétienne, voudraient solder ce pari. Fatigués, blessés, terrorisés par les guerres, les occupations, la crise économique, ils ne voient plus, dans le Liban, qu’une « erreur historique », et dans le christianisme, qu’une identité à bunkeriser. Ils rêvent de fédéralismes sectaires, de cantons homogènes, d’alliances de minorités sous la protection de nouveaux tsars « défenseurs des valeurs chrétiennes ». À l’heure où l’alliance des minorités est elle-même en pleine agonie, désubstantialisée, réduite à ce qu’elle a toujours été : les ruines d’un projet hégémonique et d’un asservissement collectif à la tyrannie au nom d’une protection illusoire et fallacieuse. Ils ont oublié que chaque fois que les chrétiens du Liban se sont enfermés derrière des murs, ils ont perdu ; et que chaque fois qu’ils se sont engagés dans un projet plus vaste qu’eux, ils ont pesé bien au-delà de leur nombre. Youakim Moubarak, Nasrallah Sfeir, Youssef Béchara, Michel Hayek, Samir Frangié, et tant d’autres encore, ont porté une autre vision : celle d’une « Église des Arabes » dialoguant avec l’islam pour rénover ensemble l’Orient, celle d’un Liban-message où le rôle des chrétiens n’est pas de se faire protéger comme minorité apeurée, mais de garantir l’espace commun, de « tisser et retisser les liens » entre les composantes du pays et de la région. Très Saint Père, si nous vous écrivons, ce n’est pas pour que vous veniez flatter nos nostalgies ou bénir nos peurs. C’est pour que vous nous aidiez, par votre parole, à les désarmer. Nous avons besoin que, depuis Beyrouth comme depuis Istanbul, vous redisiez clairement que l’avenir des chrétiens d’Orient ne se trouve ni dans les bras de nouveaux César, ni dans les fantasmes de forteresse, ni dans les rêves de ghettos autonomes, mais dans le combat pour un État unitaire, civil, fondé sur la citoyenneté, garant des libertés de tous. D’un Moyen-Orient enfin uni dans la paix des frères, celle qui est capable de soulever des montagnes. Nous avons besoin que vous rappeliez, avec la force tranquille de François, que : – parler de « minorités » plutôt que de citoyens, c’est déjà accepter le fractionnement de la communauté politique ; – sacraliser l’identité contre l’égalité en droits, c’est trahir à la fois l’Évangile et l’héritage des droits de l’homme ; – invoquer le Christ pour nourrir l’hostilité à l’étranger, au réfugié, au différent, c’est profaner la croix, pas la défendre. Nous avons besoin que vous montriez, par des gestes et des mots, que Bucarest, Budapest ou Moscou - voire Washington dans son état actuel - et Tel-Aviv ! - ne peuvent pas devenir, pour les chrétiens du Levant, des substituts à Rome ; que le christianisme identitaire, fermé, xénophobe, n’est pas une variante acceptable du christianisme, mais sa caricature mortifère. Votre passage au Liban peut être, pour nous, un examen de conscience. Vous trouverez un pays exsangue, un État démembré en quête d’une reconstruction jusqu’à l’heure improbable, sinon impossible à l’ombre de la milice et des appétits politiciens ; une société tentée par le cynisme ou le désespoir. Vous trouverez des chrétiens divisés, certains fascinés par les sirènes d’un protectionnisme sectaire, d’autres lassés au point de vouloir partir. Mais vous trouverez aussi, parfois dans l’ombre, une multitude de femmes et d’hommes qui continuent, au quotidien, à incarner la culture du lien : enseignants, médecins, militants, prêtres, imams, journalistes, simples citoyens qui, sans grandes phrases, vivent le vivre-ensemble comme on respire. Ce sont eux qu’il faut confirmer. Très Saint Père, nous vous demandons de reprendre les idées posées à travers al-Azhar et Abou Dhabi, prolongées par Fratelli Tutti , et de les appliquer explicitement au Liban ; de dire que ce pays n’est pas une «réserve de chrétiens» à sauver de justesse, mais un laboratoire fragile de citoyenneté à sauver pour tous ; que l’on ne peut pas défendre les chrétiens du Levant en sacrifiant ce qui, précisément, justifie leur présence : un certain art de vivre avec l’autre. Nous ne vous demandons pas de prendre parti pour tel camp ou telle faction. Nous vous demandons de prendre parti pour le seul clivage qui vaille : la culture du lien contre la culture de l’exclusion ; l’humanisme intégral contre les nihilismes identitaires ; le Liban-message contre le Liban-ghetto. Si, du haut de votre ministère, vous confirmiez ce choix, vous donneriez aux chrétiens du Liban – et, avec eux, à leurs concitoyens musulmans –, au-delà du simple réconfort, une responsabilité renouvelée. Celle de redevenir, non pas les gardiens apeurés d’un enclos, mais les artisans d’un espace commun où, enfin, « tous les peuples forment une seule communauté », non par effacement des différences, mais parce que chacun accepte que la dignité de l’autre limite sa propre peur. Alors, peut-être, dans ce Levant ravagé, votre visite pourrait être l’un de ces moments rares où l’histoire hésite, où l’on choisit entre la tentation de la citadelle et le risque du pont. C’est ce risque-là que nous vous supplions d’encourager. Du Liban, dans la nuit lourde de notre temps, nous vous écrivons avec cette seule certitude : ou bien nous serons des frères, ou bien nous serons, les uns pour les autres, la tentation permanente de l’ennemi, et les artisans de notre propre disparition.

Bachar el-Assad rôde encore à Damas
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
déc. 8, 2025 - 16:48

Il y a un an jour pour jour, Bachar el-Assad s’est effondré, emportant avec lui un demi-siècle de tyrannie familiale, maquillée en « laïcité » moderniste et en rempart contre le chaos. Bon débarras. Bon débarras d’un régime qui a fait des Syriens la matière première d’une ingénierie de la terreur, au nom d’un pseudo-arabisme greffé sur « l’alliance des minorités », livré tour à tour à l’Iran et à la Russie, et si commode, au fond, pour Israël. Bon débarras d’un pouvoir qui a transformé la communauté alaouite en bouclier humain et en fond de commerce, et qui n’a tenu qu’en incarcérant « Dieu lui-même » dans les oubliettes de Saydnaya. Bon débarras, aussi, de cette fiction confortable selon laquelle la barbarie serait le prix à payer pour éviter pire encore : le chaos, l’islamisme, la guerre de tous contre tous. La Syrie a payé le prix fort pour démontrer que le pire, c’était lui. L’ouverture des geôles, la mise à nu des « oubliettes » du régime ont agi comme un électrochoc tardif. Beaucoup, qui jouaient encore la carte du déni ou de la nuance intéressée, ont enfin vu la nature monstrueuse de ce système - à moins qu’ils n’aient souffert de cécité morale, et c’est malheureusement un fléau transversal aux époques et aux cultures. La Syrie a découvert qu’elle n’avait pas simplement vécu sous une dictature, mais dans un univers concentrationnaire assumé, où la peur n’était pas qu’un instrument exceptionnel, mais la grammaire même du pouvoir. Les familles des disparus ont reçu, en même temps que les preuves de l’horreur, la confirmation atroce de ce qu’elles savaient déjà : leurs morts n’étaient pas des « dommages collatéraux », mais le combustible d’un régime. Personne ne pleurera Assad. Même pas ses alliés, qui l’ont délaissé avant même sa chute. Même pas son armée, qui n’a rien fait pour le protéger. Assad appartient à la fosse commune de l’Histoire — pour ne pas dire au dépotoir de détritus. Dans ce vide, un autre nom s’est imposé : Ahmad el-Chareh. L’ancien chef de guerre, ex-Joulani rebrandé pour les chancelleries, est devenu en un temps record le visage de la Syrie post-Assad. Il a troqué le treillis pour le costume, le lexique de la fatwa pour celui de la « reconstruction » et du « pacte national », raccourci la barbe et adopté la cravate, mais sans jamais pouvoir effacer totalement la mémoire de ce qu’il fut - malgré tous ses efforts. Pour la communauté internationale, la transition de Joulani en Chareh a permis d’opérer un tour de passe-passe: on ne traitait plus avec un paria génocidaire, mais avec un président « présentable ». Le problème n’était plus de savoir ce qu’il représentait pour les Syriens, mais ce qu’il permettait de solder pour les autres. Dans le même mouvement, la Syrie s’est rouverte au monde après un demi-siècle d’autarcie au service d’une famille de mafieux travestie sous les oripeaux de la communauté alaouite et d’un arabisme de façade. Tant mieux, à ce niveau. La levée progressive des sanctions économiques, le retour des investissements, l’ouverture de Damas au libéralisme, tout cela représente un pas énorme. Pour un pays exsangue, ruiné par la guerre, la corruption et les prédations croisées des milices et des parrains étrangers, le simple fait de voir revenir des capitaux, de rouvrir des lignes aériennes, d’apercevoir des grues au loin est une révolution silencieuse. Mais c’est une révolution économique qui reste suspendue à, long terme, à une question politique : qui profite de cette ouverture, et à quelles conditions ? L’on ne peut qu’espérer que ce sera, pour une fois, le peuple syrien. Mais il y une ombre triste au tableau. Plus, même : sinistre. Car l’ouverture au monde n’a pas été accompagnée d’une vraie transition démocratique. Ni la nouvelle Constitution, bricolée pour assurer la pérennité du nouveau pouvoir, ni le traitement sanglant réservé sur le terrain aux minorités alaouite, druze et kurde, ne traduisent une rupture nette avec la logique du passé. La façade a changé, le vocabulaire a évolué, mais les vieux réflexes demeurent. Chareh n’a pas « su » — et c’est le moins qu’on puisse dire — jusqu’ici, gérer la question de l’unité du territoire syrien et celle du pluralisme autrement qu’en répétant le vieux réflexe : la force brutale. Les appareils sécuritaires n’ont pas été véritablement désossés, la justice transitionnelle reste un slogan, les lignes rouges non dites continuent d’encadrer étroitement la parole politique et la liberté d’organisation. Et des milices sévissent impunément, là où l’on veut restaurer la souveraineté. Les chabbiha ont juste changé de camp. Certes, la transition est difficile. Chareh n’a pas hérité d’un État, mais d’un champ de ruines : zones sous influence étrangère, enclaves autonomes de facto, mosaïque de milices qui n’ont pas toutes rendu les armes, économie informelle hypertrophiée, société épuisée, traumatisée. Il a été avalisé par la communauté internationale en échange sans doute d’une adhésion plus ou moins assumée aux Accords d’Abraham — ce qu’Assad ne pouvait offrir au grand jour, mais pratiquait sous la table. Le message implicite est clair : on te reconnaît à condition que tu entres dans le dispositif régional tel qu’il est, avec ses compromissions, ses hypocrisies et ses lignes rouges. À l’Iran et la Russie, le nouveau maître de la Syrie a substitué un parapluie sunnite saoudien-turque, chapeauté par la communauté internationale, et, surtout, par Washington. Est-ce une bonne nouvelle ou pas ? L’avenir le dira. En tout cas, une fois de plus, personne ne pleurera les vestiges meurtriers laissés par Khamenei et Poutine en territoire syrien. En priant que l’histoire ne se répète pas dans le nouveau contexte géopolitique syrien. Israël, de son côté, se méfie d’un régime sunnite fort qui pourrait, un jour, ressusciter la cause palestinienne : l’ennemi, dans cette grille de lecture, c’est d’abord le sunnite. Les autres minorités, on les rabaisse quand il le faut, on les instrumentalise quand il le faut. Du machiavélisme primaire. Tel-Aviv prend les devants en forçant la création d’une zone tampon de facto en Syrie, en exploitant une partie de la minorité druze, en s’assurant que le nouvel État syrien ne pourra jamais devenir un pôle de résistance structuré – et pour inciter le nouveau régime à céder et à conclure la paix. Mais tout cela n’exonère en rien le régime des massacres perpétrés contre des civils innocents sur base communautaire, pas plus que cela ne justifie les règlements de comptes ethno-confessionnels sur le littoral. On ne lave pas un demi-siècle de crimes en produisant, à son tour, une nouvelle cohorte de martyrs. Un test crucial attend Chareh : réussir à tourner définitivement la page sanglante du régime Assad en respectant, malgré les défis colossaux et les pièges de toutes parts, les libertés, la démocratie, le pluralisme, les droits de l’homme, la dignité et la finalité de la personne humaine, le droit à la vie. Rompre avec la logique de l’ennemi intérieur permanent ; comprendre que la sécurité ne se construit pas contre la société, mais avec elle ; accepter que les communautés alaouite, druze et kurde ne soient ni un bouc émissaire, ni un corps étranger à punir, mais une composante à part entière du pacte national. Or jusqu’à présent, force est de constater que, un an plus tard, Chareh n’a pas entièrement réussi à effacer ni l’Assad qui est en lui… ni le Joulani. Et c’est là que réside le drame. L’on pense tout naturellement à la mise en garde de Hannah Arendt concernant le piège le plus profond de toute sortie de la tyrannie : on renverse le tyran, mais l’on ne renverse pas d’un seul geste la structure mentale qu’il a patiemment façonnée. Le totalitarisme n’est pas seulement un appareil d’État. Nous sommes face à ce que le psychanalyste Chawki Azouri appelle le « syndrome Pinochet », c’est-à-dire l’intégration des pratiques archaïques du régime, dans la psyché des gens sur un demi-siècle. Au-delà de l’État de barbarie, la régression à l’état de barbarie - en dépit de l’élan révolutionnaire, étouffé et écrasé par le régime avec ses symboles de la dynamique civile. Assad a réussi à instaurer tout un mode de perception du monde, toute une pédagogie de la peur, comme le Big Brother d’Orwell. Il a inculqué, année après année, l’idée que l’autre était une menace, que le désaccord est une subversion, que l’ordre ne se maintient que par la force. Et la société a fini par absorber ces schèmes comme une seconde nature, au point que la chute du maître ne suffit pas à les effacer. La Syrie, un an après Bachar, en porte encore les stigmates. La méfiance circule comme un vieux réflexe musculaire ; la tentation de l’ennemi intérieur demeure le raccourci mental le plus accessible ; l’obsession de la sécurité l’emporte sur la prise de risque politique ; et l’idée même d’un pluralisme authentique continue d’effrayer une société dressée depuis cinquante ans à considérer la différence comme une brèche. Le tyran est parti, mais la tyrannie, elle, n’a pas encore déménagé : elle habite les gestes, les silences, les habitudes, les réflexes de survie. C’est là, au fond, le véritable défi qui attend Chareh — mais encore faut-il qu’il en soit capable et, mieux encore, convaincu : non pas seulement gérer l’après-Assad, mais guérir l’intérieur d’une société contaminée par des décennies de terreur, réapprendre à un peuple que la liberté n’est pas un péril et que l’État n’est pas un prédateur. Arendt l’aurait dit autrement, mais l’idée est la même : on ne sort réellement d’un régime totalitaire que lorsque la peur cesse d’être la langue maternelle du politique. Tant que cette grammaire-là demeure intacte, le pays risque moins de retomber dans l’ancien ordre que de le reproduire sous un autre nom. On n’abat pas un camp de concentration pour en construire un autre.

L’Europe face à ses démons
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
déc. 6, 2025 - 19:06

Non, la guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine ne saurait être traitée comme un épisode périphérique ou un simple conflit territorial, n’en déplaise aux poutinistes en tous genres. L’agression russe révèle un déchirement plus profond : une confrontation entre deux visions du monde. D’un côté, la liberté et le droit ; de l’autre, la nostalgie d’un ordre impérial, au nom d’un pseudo « âge d’or » mythifié, fondé sur la domination et la terreur. Ce qui se déroule aujourd’hui sur les terres ukrainiennes est la tentative méthodique de ressusciter la logique impérialiste russe et d’en faire le modèle politique de ce siècle. La bataille du Donbass n’est pas une bataille locale. C’est un test pour l’Europe entière - pour son courage, sa mémoire et son avenir. Pas moins. Le régime de Vladimir Poutine ne cherche pas simplement à annexer un territoire. Poutine veut restaurer une architecture impériale dont les références historiques sont explicites : Pierre le Grand, Catherine II, et l’idée d’un « espace civilisationnel » sacralisé par le mythe du « monde russe », où les peuples ne sont pas des sujets politiques mais de la matière ethnique à absorber, convertir ou effacer. Tout Empire se fonde sur la négation du droit : il n’admet ni souveraineté populaire, ni pluralisme, ni liberté individuelle. Il n’a que faire de la liberté - concept qui lui est parfaitement étranger. Cette guerre est dirigée contre l’idée même d’Europe. Car l’Europe n’est pas un territoire ; elle est, dans l’esprit de ses concepteurs, une manière d’habiter le monde : une certaine idée de la dignité humaine, de la loi, du débat, de l’égalité des droits. Elle est la fille des Lumières et du refus absolu de la terreur. Elle est née dans la coopération pour promouvoir une culture du lien visant à reconstruire ce que la culture de l’exclusion et de l’annihilation des deux guerres avait anéanti. Elle n’existe que dans un espace où l’individu est souverain face à l’État. Le projet impérialiste russe est son inverse exact : un despotisme au nom de la revendication d’un espace vital - exactement ce contre quoi l’Europe s’est reconstruite au-delà de l’horreur d’Auschwitz et de Buchenwald. C’est pour cela que Kyiv est devenue une frontière non entre deux pays mais entre deux modèles de civilisation. Si l’Ukraine tombe, ce n’est pas seulement un État qui sera détruit, mais c’est, une fois de plus, la possibilité même d’un monde régi par le droit international - comme c’est d’ailleurs le cas avec ce que fait Netanyahu à Gaza et en Cisjordanie, du reste . Comme l’écrit Nicolas Tenzer dans Notre guerre , l’invasion russe constitue « une offensive totale contre l’ordre légitime ». Il ne s’agit pas d’une crise régionale, non, mais d’une attaque frontale contre la démocratie libérale elle-même. Le Kremlin le sait : en écrasant l’Ukraine, il prouverait que la loi n’est qu’un décor et que seule la force fonde la vérité. La conséquence serait universelle : une régression planétaire vers la logique impériale, celle des protectorats, des vassaux, des frontières mouvantes, des peuples réduits au silence. Un retour à l’Europe d’avant Westphalie. Mais il y a plus grave encore : l’effondrement parallèle du pilier occidental qui, depuis 1945, donnait au monde libre sa colonne vertébrale. Les États-Unis, jadis architectes et garants d’un ordre international - imparfait, souvent cynique, mais structurant - se retirent aujourd’hui du champ historique. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a confirmé ce basculement cataclysmique : un monde réduit à des transactions, à la rentabilité immédiate, à l’insignifiance morale. Trump, fidèle à lui-même, aurait sans doute négocié Munich avec Hitler au nom du pragmatisme comptable, reproché à Varsovie d’être « ingrate » envers le IIIe Reich, et conseillé à Churchill de « faire la paix » en ajustant quelques frontières. Il aurait peut-être même félicité Qisling pour son pragmatisme. La lâcheté déguisée en réalisme : rien de plus vieux - mais rarement aura-t-elle été portée avec une telle morgue - et une telle franchise et insouciance cynique. Ce qui s’est joué en février dernier entre Trump et Zelensky n’avait rien d’un incident diplomatique. C’était une rupture historique, sinon une abdication morale - même si Washington tente, depuis, de ramasser les morceaux de son erreur stratégique. Le message envoyé à Poutine fut limpide : continuez, la voie est libre . Les Sudètes II, version XXIe siècle. Ce basculement stratégique américain offrait à la Russie une fenêtre d’opportunité dangereuse : si Washington se retire, Moscou peut intensifier son offensive, convaincue que l’Ukraine s’effondrera sous le poids de l’indifférence occidentale. Ce qui se profile n’est pas seulement la défaite d’un pays, mais l’effritement de l’idée occidentale elle-même - au profit d’une coalition mondiale des Empires : Moscou, Pékin, Téhéran, leurs clientèles et leurs supplétifs politiques en Europe et aux États-Unis. George Steiner en aurait frémi de terreur : c’est la dernière porte du château de Barbe-Bleue que l’on enfonce actuellement sous les yeux d’un monde quasi-exsangue - comme en Palestine. Fin de culture. Lucide, il l’avait prédit, dès 1971 : « Je trouve dérisoire toute théorie de la culture, toute analyse des conditions présentes qui ne place pas, au centre, les mécanismes de terreur qui menèrent à la mort, en Europe et en Russie, du début de la première guerre mondiale à la fin de la seconde, par la faim ou par des massacres systématiques, soixante-dix millions d'êtres humains. » Dérisoire est un mot faible. Ignoble sonne à présent bien plus juste. Ce retrait américain a révélé ce que Kissinger appelait « la tentation du désengagement ». L’Occident souffre d’une fatigue existentielle. Il ne croit plus à son propre récit. Il n’ose plus défendre ce qu’il prétend incarner. Trump, dans ce sens, n’a rien inventé : il n’est que le symptôme hypertrophié d’une civilisation qui doute d’elle-même, de ses repères, de ses valeurs morales édifiées pour qu’il n’y ait plus jamais de Hitler, qui a versé dans un certain nihilisme méphistophélique. Or, lorsque la civilisation se retire, les barbares avancent. Demandez à Romulus Augustule et Odoacre… L’Europe se retrouve seule - et ce n’est pas un accident. De Gaulle l’avait anticipé dès les années 1960 : une grande puissance n’a pas d’amis, seulement des intérêts. La dépendance stratégique est une erreur mortelle. Aujourd’hui, la solidarité atlantique repose sur les caprices d’un homme qui oscille entre admiration pour Poutine et mépris pour ses alliés. Et l’Europe hésite, tremble, calcule. Comme naguère, avec Chamberlain, en dépit de la clairvoyance de certains de ses leaders. Que reste-t-il alors ? Une seule alternative : se réveiller ou mourir ; choisir d’exister comme puissance politique souveraine ou redevenir un protectorat ; comprendre que la liberté se défend à la Churchill, aux antipodes des Pétains - Orbàn, Salvini et autres. L’Ukraine incarne aujourd’hui ce que l’Europe a oublié, après près d’un siècle de paix : que la liberté est une nécessité vitale, et certainement pas un confort rhétorique. Et, surtout, que des hommes et des femmes meurent pour que l’idée de droit survive. Une civilisation qui n’est pas capable de reconnaître cela est déjà morte. En perdant sa mémoire, elle perd sa raison d’être, son âme. Notre guerre - car c’est celle de chacun de nous comme devoir moral - est de maintenir la frontière symbolique et politique entre le monde du droit et le monde de l’Empire. Si cette frontière tombe, c’est l’humanité politique qui s’effondre. Il ne restera de ce qui fait de l’Europe rien de plus qu’un simple espace géographique. L’Ukraine est, en quelque sorte, le limès qui protège encore l’Europe des ténèbres. Si le verrou saute, une certaine idée du monde disparaîtra avec. Il faut dire « non » à Poutine et ses clones partout en Europe - tant qu’ils portent ce projet de transformer le monde en enclos identitaires asservis au cœur de l’Empire et son pouvoir. C’est cette réaction collective à la tyrannie qui a toujours permis de façonner une civilisation, en dépit de ses nombreuses failles, plus progressiste et plus humaine. C’est rien moins que le prix de notre évolution à tous.

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