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Mille plateaux

Le haririsme au défi du renouveau
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
févr. 15, 2026 - 17:02

Saad Hariri ressemble quelque peu à un héros maudit de tragédie grecque. Vingt-et-un ans après l’assassinat de Rafic Hariri, Saad revient dans une ville qui ne ressemble plus tout à fait à celle qu’il a quittée. Les centres de décision ont changé. Il en sait quelque chose. L’Arabie saoudite, qui contribua naguère, sous la direction de Fahd, puis d’Abdallah, à ancrer Rafic Hariri sur la scène libanaise, multiplie depuis près d’une décennie les signaux négatifs à l’égard de Saad. Les médias saoudiens ont largement exprimé leur mécontentement quant à sa perspective de relancer son courant politique après quatre ans de gel. Le haririsme, naguère colonne vertébrale du sunnisme politique libanais de l’après-guerre, est confronté aujourd’hui à une question à la fois simple et redoutable : a-t-il encore une fonction historique ? La dynamique Rafic Hariri est née d’une conjoncture qui conjuguait un projet économique, un pari diplomatique et une posture identitaire. Il incarnait un sunnisme modéré, adossé au Royaume, ouvert aux marchés, parlant le langage des chancelleries occidentales, et se présentant comme l’interface entre le Liban et le monde. Du processus d’Oslo à la configuration post-11 septembre 2001, Hariri était une nécessité absolue pour le monde arabo-islamique sunnite et pour l’Occident. L’alliance objective des minorités, d’Israël à l’Iran, le percevait, elle, comme l’ennemi. Son assassinat par l’axe Damas-Téhéran a déclenché un élan populaire souverainiste transcommunautaire sans précédent au Liban, ancrant le haririsme comme un symbole de l’indépendance libanaise. Toute cette architecture, héritée par Saad, s’est progressivement effondrée. Et ce n’est pas uniquement en raison de ses mauvais calculs politiques et affairistes, ou encore de sa gestion très discutable du pouvoir. L’Arabie saoudite n’est plus celle des années 1990 ni celle du lendemain du 14 Mars. Elle ne cherche plus à parrainer un courant libanais comme on entretient un relais d’influence. Elle raisonne au contraire en termes d’équilibres régionaux larges, de repositionnement stratégique et de concurrence avec Ankara et Téhéran. Or dans ce jeu nouveau, Saad Hariri n’est plus une pièce maîtresse. Il est au mieux un acteur secondaire d’une scène qui se redessine ailleurs. Et, en dépit de ses assises indiscutables au Liban, il le sait. Le centre de gravité sunnite au Proche-Orient s’est déplacé. L’émergence d’Ahmad el-Chareh comme figure sunnite montante, adoubée par Riyad et Ankara avec une forme de bénédiction internationale — ironie du sort, pour jouer le rôle qu’il était demandé à Rafic Hariri de jouer dans le cadre du processus d’Oslo ! —, modifie profondément l’équation. Pour la première fois depuis des décennies, le Levant voit s’affirmer un leadership sunnite non libanais, capable de conjuguer enracinement religieux, habileté politique et reconnaissance extérieure. Que cette synthèse soit durable et réellement convaincante ou non importe moins que le signal qu’elle envoie : le monopole symbolique du sunnisme modéré et moderne ne passe plus par Beyrouth. Dans cette configuration, le haririsme apparaît à présent quelque peu comme l’expression d’un moment révolu. Il fut l’enfant d’une époque où le monde arabe oscillait entre autoritarismes militaires et islamismes radicaux, où il se proposait, à raison, comme troisième voie. Aujourd’hui, les lignes se recomposent autrement. La chute du régime syrien, l’affaissement de l’axe iranien après le 7 octobre 2023, ainsi que la redéfinition des alliances régionales ont ouvert un espace nouveau. Et cet espace ne semble plus structuré autour d’un leadership sunnite libanais centralisé, mais plutôt autour d’un aréopage de figures, de notables, d’entrepreneurs politiques dispersés. C’est, tout au moins, ce que semble désirer Riyad, en dépit du sentiment d’abandon et de marginalisation manifeste ressenti par les sunnites au sein de l’équation politique libanaise actuelle — et ce en dépit des griefs sunnites à l’encontre de Saad Hariri et de sa gestion du pouvoir, ne serait-ce qu’à partir de 2016. Mais la crise du haririsme dépasse la seule question régionale et touche au modèle interne. Le projet haririen reposait sur une équation implicite : développement économique contre renoncement partiel à la souveraineté. Tant que la tutelle syrienne verrouillait le champ politique, il s’agissait de bâtir dans les interstices. Après 2005, la tentative fut de transformer un mouvement souverainiste en majorité de gouvernement. L’expérience s’est heurtée à la violence du Hezbollah, aux divisions du 14 Mars, puis à des choix stratégiques malheureux, dont le pari sur le mandat Aoun et sur une sorte de statu quo vaseux avec le camp iranien, reste le plus emblématique. Ce pari a brisé quelque chose. Il a entamé la crédibilité d’un courant qui se présentait comme digue face à l’hégémonie iranienne et qui s’est retrouvé, par calcul ou lassitude, à cautionner une architecture institutionnelle dominée par le Hezbollah. Le retrait de Saad Hariri de la vie politique a achevé de disperser ses troupes. Son retour n’est pas sans poser la question existentielle : peut-on revenir sans se réinventer ? Le problème, du reste, ne touche pas que Saad Hariri - même si les autres forces politiques, concentrées sur les enjeux de pouvoir à venir, ne semblent pas s’en rendre compte. Car le déclin du haririsme n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un effritement plus large des forces héritées de la guerre et de l’après-guerre. Le aounisme s’est consumé dans l’exercice du pouvoir. Le Hezbollah, malgré ses postures, est confronté à un affaissement stratégique inédit, essentiel. Même les autres figures charismatiques semblent suspendues à une temporalité qui n’est plus la leur. Le Liban politique ressemble à un théâtre où les acteurs d’hier récitent encore leurs rôles, alors que le public a changé de pièce. Ces forces ont fondé leur légitimité dans un continuum politique qui n’existe plus, avec la disparition du régime Assad et le retour de Téhéran à sa dimension propre. Dès lors, la vraie question dépasse le sort d’un seul courant. Elle concerne l’éternelle problématique du renouvellement des élites. Qui donc pourrait prendre la relève ? Qui pourrait formuler un projet qui ne soit ni la répétition des compromis du passé ni l’illusion d’une table rase romantique ? L’avènement d’un président de la République accueilli de prime abord comme un deus ex-machina, puis d’un Premier ministre salué pour sa probité et sa non-appartenance aux élites traditionnelles, a généré durant quelques temps un élan d’enthousiasme, à présent retombé, rattrapé par les réalités locales, régionales et internationales. Le mythe du sauveur a la vie dure au Liban, où l’on continue, par habitude, voire par servitude volontaire, à éviter de générer une classe politique capable d’assumer la rupture avec les schémas archaïques. Et la loi électorale actuelle, taillée globalement pour préserver les équilibres confessionnels les plus figés, agit comme un musée Grévin du passé, dans la mesure où elle empêche l’émergence de forces transversales solides, d’une majorité parlementaire, même de porter un programme de gouvernement. Dans ce contexte, le haririsme a deux options. Soit tenter de reconquérir son statut ancien en misant sur la nostalgie et sur une mobilisation communautaire. Elle existe encore — le souvenir de Rafic Hariri, voire une certaine fidélité à Saad comme point d’ancrage dans la désolation actuelle, continuent d’opérer. Soit comprendre qu’il doit se réinventer afin de contribuer à un projet collectif de refondation. La première voie peut paraître en apparence la plus confortable et la plus sûre — mais gare aux mirages ! La seconde est la plus risquée, parce qu’elle suppose un examen critique des erreurs passées et une redéfinition du rapport entre économie, souveraineté et État. Le retour de Saad Hariri, s’il se traduit réellement et si les élections ont bel et bien lieu dans les délais impartis — est, dans ce sens, plus que jamais un test. Pour lui, d’abord : saura-t-il lire le moment sans se tromper d’époque ? Pour la classe politique, ensuite : comprendra-t-elle que le déclin quasi général des forces issues de la guerre ouvre un espace dangereux, où l’absence d’élites crédibles peut engendrer soit le chaos, soit un nouvel autoritarisme maquillé en stabilité ? Pour l’électorat, enfin. Ce n’est pas seulement Hariri qui doit se demander « what went wrong », mais l’ensemble d’une société-système qui se reproduit à l’infini selon les mêmes tropes - oppositions diverses incluses. Ces lignes sonnent sans doute comme une douce utopie de rêveur, dans un monde disloqué et une région hautement sismique. Et pourtant, même si le ciel ne « bleuoit » toujours pas, le Liban se trouve vraiment à une bifurcation, et doit choisir entre réaménager l’ancien monde, en redistribuant les cartes entre des acteurs fatigués, et se risquer à un renouvellement réel, en dehors des vieux schèmes destinés à apaiser les angoisses d’une pseudo-violence mimétique qui n’existe qu’en raison des appétits de pouvoirs… de ceux qui prétendent contenir, par leur autorité de chefs communautaires, la violence mimétique… Pour que ce renouvellement soit possible, il faut que surgissent des femmes et des hommes, crédibles, transparents, authentiques, mesurés et capables de porter un projet plus grand que leur communauté. Le temps des responsabilités a besoin d’hommes et de femmes pour les autres — tous les autres , sans exception. Il a besoin de promotion de l’ouverture et de la culture du lien, dans un monde cloisonné et terrorisé par la réciprocité et l’altérité. C’est le seul moyen de faire vraiment du Liban, au XXIe siècle, une exception politique et culturelle.

Dialogues avec les loups
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
févr. 4, 2026 - 10:51

Il faut le dire noir sur blanc : l’un des aveuglements récurrents des démocraties occidentales tient à leur rapport au temps. Le temps démocratique — celui de l’alternance, de l’urgence électorale, du mandat limité, de la nécessité permanente de produire des résultats visibles dans un horizon court — est en effet un temps rythmé, scandé, hachuré… et, partant, fragile. Ce temps-là est, par nature, impatient, constamment à la recherche d’issues, de compromis et de stabilisations provisoires. Il veut croire, dans une conception téléologique gnostique de l’Histoire, que celle-ci peut être infléchie par la bonne volonté, la négociation et la rationalité partagée. Qu’elle avance invariablement dans le bon sens. Face à lui, le temps totalitaire ne joue jamais la même partition. Il n’est ni pressé, ni linéaire, ni soumis à l’épreuve du suffrage. Au contraire, il est délivré de toutes ces contraintes qu’il juge futiles. C’est un temps long, obsessionnel, tellurique. Un temps de conservation du pouvoir à tout prix. Le régime iranien en est l’une des incarnations les plus achevées. Il vit hors du calendrier démocratique, à mille lieues de la sanction populaire, en dehors même de la temporalité morale ordinaire. Il peut attendre, reculer, feindre, temporiser à souhait. Il sait que l’essentiel n’est pas de convaincre, mais de durer. Par tous les moyens. C’est cette dissymétrie que les hésitations actuelles de l’administration Trump face à Téhéran mettent, malgré elles, en évidence une fois de plus. Non que Trump doive « frapper » l’Iran, ni même chercher l’affrontement militaire direct. Ce serait sans doute offrir au régime des mollahs ce qu’il attend depuis toujours : la posture victimaire, la mobilisation nationaliste, ou encore la sanctification du pouvoir par l’ennemi extérieur. Le « Grand Satan » a toujours eu bon dos… C’est sans doute aussi poursuivre dans la logique du bullying international et ouvrir la boîte de Pandore, en risquant une escalade généralisée. Ce genre de force n’a jamais rien résolu sur le long terme. Le danger est ailleurs. Il réside dans l’illusion qu’un régime fondé sur la duplicité, la répression structurelle et l’exportation idéologique de la violence pourrait se transformer par le dialogue, l’intégration progressive ou la promesse de reconnaissance internationale. Depuis 2008 au moins, et plus encore depuis la vague de répression sanglante de ces dernières semaines, qui a fait des dizaines de milliers de morts parmi les civils iraniens, il est clair que ce régime ne négocie jamais que pour gagner du temps. Du temps pour reconstituer ses forces. Du temps pour poursuivre son programme nucléaire et balistique. Du temps pour continuer à financer, armer et instrumentaliser des milices dans une logique impérialiste qui n’a jamais varié. Le temps obscur et immobile du despotisme est son allié, et le temps démocratique sa proie. Il faut ici lever toute ambiguïté morale. De la même manière que Benjamin Netanyahu doit répondre, tôt ou tard, des crimes commis à Gaza, le directoire iranien doit rendre des comptes pour la répression méthodique, continue et massive infligée à son propre peuple. Il ne s’agit pas d’une comparaison facile et paresseuse, mais d’un principe : aucun régime ne peut s’exonérer indéfiniment du droit et de la justice sous prétexte de souveraineté ou de complexité géopolitique. Même dans un monde désorganisé et réduit à des périmètres d’influence abandonnés à des mégalomanes en tous genres, renoncer à ce principe serait légitimer définitivement le chaos comme pilier fondateur d’un ordre mondial. Même dans un monde où la régression générale à des formes anté, voire anti-démocratiques, n’a que faire du temps du droit international et de ses exigences. Le régime des mollahs est hors du temps à tous les sens du terme. Hors du temps démocratique, qu’il méprise ; du temps moral, qu’il piétine ; du temps historique même, tant son projet repose sur une théologie politique figée, monolithique, sclérosée, incapable de produire autre chose que la violence et la mort pour se maintenir. Réclamer autre chose que son départ et la dissolution de son être martial dans toutes ses ramifications, constituerait une erreur stratégique majeure, voire un acte de complicité. L’expérience l’a démontré, cruellement, avec l’accord de 2015 sous Barack Obama : l’idée d’un retour de l’Iran à la communauté internationale sous ce régime précis, appuyée par une élite iranienne washingtonienne crédule jusqu’à la mauvaise foi, a été non seulement une illusion, mais, pire encore, une utopie destructrice. Elle a renforcé le pouvoir des durs, affaibli les forces de transformation internes, et donné au régime les moyens financiers et politiques de poursuivre son entreprise impérialiste. Que de sang versé depuis une décennie à cause de toutes ces utopies naïves vivaces dans l’esprit de quelques mythomanes ou cyniques dénués de toute moralité ! Plus grave encore, une telle négociation serait une faute morale grave. Une trahison silencieuse envers tout le sang versé ; envers celles et ceux qui, depuis des années, descendent dans les rues d’Iran en sachant que le prix de leur courage peut être la mort, la torture ou l’effacement pur et simple. Une faute qui retombera immanquablement sur ceux, aux États-Unis ou en Europe, qui prétendent défendre encore les valeurs humanistes et démocratiques – mais qui ont du reste détourné tant de fois leurs regards par le passé face à la détresse des peuples soumis. Si un régime n’est plus capable de gérer son peuple autrement qu’en le broyant, c’est qu’il n’a plus aucune légitimité. Pourquoi lui en réinsuffler ? Par réalisme ? En maniant de la sorte la carotte et le bâton, sans repères fixes – en l’occurrence la primauté de la vie humaine et de la liberté des peuples – Trump adresse un message paradoxal supplémentaire concernant la puissance américaine. À savoir qu’elle est en fait une non-puissance, dont les interventions oscillent, sans valeurs aucunes, entre la force brute (l’enlèvement de Maduro, la gestion de l’affaire Groenland), le silence complice (Gaza), la mollesse (Ukraine) et, maintenant, le compromis vaseux (Iran). Certes, et c’est là une tare fondamentale du système international post-1945, le « machin » onusien est plus que jamais confiné à une fonction de spectateur effaré face aux conflits et aux massacres, infiniment bloqué par les intérêts rivaux des puissances. Le fameux « devoir d’ingérence » de Bernard Kouchner, qui est supposé le mettre en application ? Selon quelles normes, quels mécanismes et outils ? Mystère. L’unilatéralisme américain, avec ses deux poids, deux mesures, et ses agendas partiels ? Le multilatéralisme européen, qui a attendu 2026 pour mettre, du bout des doigts, les Pasdaran sur la liste des sanctions internationales ? La question en elle-même est source de confusion profonde… et de plus de chaos. Qu’à cela ne tienne, et pour rester dans le pratico-pratique, la seule « discussion » possible, la seule qui soit à la hauteur du réel, devrait porter sur le départ de Khamenei et de son vaste appareil répressif, mortifère et martyropathe, et sur l’abolition du vilayat-e faqih , matrice idéologique et institutionnelle de ce totalitarisme. La dignité des victimes de ces dernières semaines n’exige pas moins que cela. Et tout ce qui se situe en deçà ne serait qu’un nouvel épisode du même cycle d’aveuglement, une répétition de l’histoire sous couvert de réalisme. Qui plus est, ce sera l’occasion pour les mollahs et leurs satellites régionaux de s’offrir une nouvelle victoire délirante à la Pyrrhus… aux dépens de leurs concitoyens, comme d’habitude. Trump et compagnie feraient bien de s’en souvenir. Le temps que l’Iran feint de demander n’est jamais un temps de réforme ; toujours un temps de prédation, toujours celui d’une bombe à retardement. De Riyad à Washington, c’est à se demander si les stratèges cyniques connaissent l’histoire du Petit Chaperon Rouge et de sa fascination pour les dialogues avec les loups déguisés en grands-mères. Et s’ils ont jamais entendu le refrain terrible de la chanson-testament de Leonard Cohen, You Want It Darker : A million candles burning for the help that never came/You want it darker; we kill the flame .

Nassib Lahoud, le « perdant magnifique »
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
févr. 2, 2026 - 13:21

Il y a quatorze ans, le 1er février 2012, disparaissait l’ancien député et ministre Nassib Lahoud. En ces temps où le populisme fait des ravages à travers le monde — et le Liban semble, une fois de plus, avoir été un précurseur dans la déferlante actuelle —, il fait bon d’évoquer la mémoire d’un homme qui, au cours des trois dernières décennies, a véhiculé et défendu une autre vision, une autre pratique du politique . Qui plus est en terre libanaise, là où les passions grégaires propulsent naturellement un modèle très arrêté de chef historique exalté ou de renard utilitariste désabusé revêtu des oripeaux du sectarisme, plutôt que des hommes d’États posés disposant d’idées modernes et d’une vision profonde et stratégique de la chose publique. Partout, dans le Vieux Monde comme dans le Nouveau, un certain leadership traditionnel et fondé sur la peur, le cloisonnement, et un ethnocentrisme identitariste l’emporte désormais sur le discours d’ouverture, de la modération, et d’adhésion aux valeurs qui ont été à l’origine de la finalité de la personne humaine et de l’idée de communauté internationale habitée par l’idéal d’un ordre international qui ne soit pas fondé sur la force brutale, mais sur la solidarité, la justice, le droit et la paix. Que tout cela paraît utopique à présent ! Au pays du Cèdre, la régression est encore plus sensationnelle, compte tenu des formes d’allégeances préétatiques, du clanisme/féodalisme au milicianisme théocratique, le tout agrémenté d’une dose nécessaire de communautarisme pour calmer les angoisses ontologiques des uns et des autres. La duplicité domine partout, y compris dans les rangs des pervers narcissiques qui se revendiquent angéliquement de la modernité et du progressisme alors qu’ils ne font que reproduire, sous leurs pseudo discours réformistes, les schèmes habituels du traditionalisme engoncé dans la sclérose du népotisme avec son lot ancestral de corruption, de vices et de mensonges. L’habit ne fait pas le moine ; encore moins l’homme d’État, et le babillage a encore de beaux jours devant lui. Dans cette longue, très longue nuit du politique, loin de s’estomper au milieu des fantômes du souvenir, une figure comme celle de Nassib Lahoud, avec son calme, sa lucidité, sa mesure, sa rigueur, son sens des institutions, son panache, son élégance et sa noblesse, continue de briller de mille feux — et de montrer la voie. Car Nassib Lahoud n’était pas un responsable politique comme les autres. Il faisait partie de ceux, rarissimes, qui représentaient un modèle, un projet d’avenir. Une véritable gageure dans un pays qui préfère se résoudre à un réalisme politique cynique, discréditant comme « irréalistes » tous ceux qui ne confondent pas la politique avec la ruse, la puissance avec la brutalité, et l’État avec son simulacre. Pourtant, Nassib Lahoud n’était pas un rêveur. Pas plus qu’un Raymond Eddé, Albert Moukheiber, Fouad Boutros, Samir Frangié, Hassan Rifaï ou Michel el-Khoury, pour n’en citer que quelques-uns. Sa tare fondamentale ? Il échappait aux « normes politiques » héritées de la dislocation de l’État libanais, de la guerre et d’une servitude volontaire au plus fort ou au plus offrant. Aussi n’avait-il pas besoin d’éclats spectaculaires ou d’occupation sonore de l’espace public, de hordes de supporters avides de se livrer corps et âme pour combler un besoin pathologique de pouvoir et de reconnaissance. Nassib Lahoud, c’était une présence dense, jamais envahissante ; une autorité qui ne cherchait pas à s’imposer, parce qu’elle n’avait rien à prouver. Ses valeurs parlaient pour lui. Sa perception de l’homme, son ambition de restaurer l’État, de commander en servant les citoyens plutôt qu’en les dominant, en faisaient un leader naturel. Il n’avait pas besoin de fonder sa légitimité sur des faits de guerre, de glorioles insipides maculées de sang — et il est bon de le rappeler à l’heure où le passé et ses démons continuent d’empoisonner le discours politique libanais, comme s’il n’y avait aucun moyen d’établir une autorité autre que sur des mémoires fragmentées et disjonctées. Oui, Nassib Lahoud faisait partie de cette espèce rare d’hommes pour qui la politique n’était pas un théâtre, mais une discipline intérieure. Une tenue. Une retenue, même. À rebours de la virilité tapageuse et des postures martiales, il assumait la voie qu’il s’était tracée : la mesure comme force ; la lenteur comme vertu ; la précision comme morale. Chaque mot, pesé, l’était par sens de la gravité et de la responsabilité. En fait, Nassib Lahoud respectait l’espace du politique, parce qu’il respectait les autres. Il respectait aussi son pays, ses fragilités, ses équilibres instables, son pluralisme irréductible, sa souveraineté, ses libertés. L’expérience de la guerre lui avait appris, très tôt, que le Liban ne survivrait pas aux hommes pressés, ni aux hommes ivres de certitudes, ni aux vende patria veules et corruptibles ; encore moins aux hommes persuadés d’incarner le destin. Le Liban, pour tenir, avait besoin d’arbitres plus que de chefs, de gardiens plus que de conquérants. Il avait besoin d’un État qui sache dire non, y compris à ses propres camps, et d’une présidence rassembleuse, qui puisse gouverner et arbitrer avec la force de la Constitution, sans manifestations apoplectiques, sans enjeux de pouvoir. C’est en cela que Nassib Lahoud était un homme d’État au sens plein, presque classique du terme. Il faisait partie d’une minorité au Liban qui pensaient la souveraineté sans hystérie, la réforme sans ressentiment, ou encore l’identité sans crispation. Son libanisme n’était ni une incantation ni un fétiche, mais reposait sur un équilibre d’orfèvre entre liberté et règle, diversité et unité, ouverture arabe et autonomie nationale. Une libanité adulte, débarrassée des complexes comme des fantasmes, délivrée des fièvres qui avaient rongé l’être national pendant des décennies, jusqu’à la destruction, l’asservissement, la honte… Presque jusqu’à la disparition. Dans ce sens, son échec politique — s’il faut l’appeler ainsi — n’est pas seulement celui d’un homme. C’est le « système » qui, à chaque bifurcation décisive, a choisi d’écouter les sirènes plutôt que le bon sens. Comment aurait-il pu en être autrement, au pays où la mobilisation affective est inéluctablement privilégiée à la construction institutionnelle, et où la force, matinée d’hypocrisie, a toujours été le moyen pour chaque communauté, et derrière elle, pour chaque individu, d’exister face à un autre virtuel ou réel. Nassib Lahoud n’a pas été écarté parce qu’il manquait de clairvoyance. Simplement, il en avait trop pour une classe politique déjà engagée dans sa propre démission morale. À distance, sa figure peut paraître presque anachronique. Et pourtant, elle est d’une actualité brûlante. À l’heure de l’effondrement généralisé, de la dislocation de l’État, de la phagocytose des institutions par des logiques infra-étatiques ou prédatrices, Nassib Lahoud nous manque précisément parce qu’il n’offrait pas de solutions miracles, mais une boussole. Une éthique de la décision. Une idée exigeante de la fonction publique comme service. Des repères. Le Liban d’aujourd’hui souffre d’un déficit de caractères et de valeurs. C’est là le mal endémique. Et Nassib Lahoud appartenait justement à cette lignée rare où la politique est précisément une affaire de caractère, au sens presque antique du terme: une cohérence entre ce que l’on pense, ce que l’on dit et ce que l’on fait. En d’autres termes, une fidélité à soi qui n’est pas narcissique ou pathologique, mais structurante. On a souvent dit, après sa disparition, qu’il était le « président que le Liban n’a pas eu ». C’est vrai. Mais c’est encore plus grave que cela. Il était le type de président qui terrifiait tout le monde : la pègre, les seigneurs de la guerre, les adeptes de la politicaille de caniveau, et, à plus grande échelle, les parrains régionaux et internationaux « réalistes » qui préfèrent en général, par convenance, plébisciter la médiocrité. Et c’est peut-être là, au fond, notre plus lourde responsabilité collective. Qu’à cela ne tienne, il reste de Nassib Lahoud cette leçon silencieuse, presque sévère: celle d’un homme qui a préféré perdre plutôt que trahir l’idée qu’il se faisait de l’État. Dans un pays où l’on gagne trop souvent en se reniant, cette leçon-là, la plus belle, celle du « perdant magnifique », continue de déranger. Et tant mieux.

La décompensation ontologique du Hezbollah
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
janv. 30, 2026 - 10:05

Tous les vingt ans, vient un joueur, qui met en gage le pays, les hommes, l’héritage, les levers et couchers du soleil, les garçons et les filles, les vagues et la mer sur une table de poker. Nizar KABBANI Ainsi, Naïm Kassem veut sacrifier le Liban pour l’Iran. Après avoir envoyé ses partisans mourir pour la Syrie d’Assad et laissé les habitants de son foyer révolutionnaire se faire atomiser pour le Hamas, le voilà maintenant qui veut conclure en beauté, par un suicide collectif, alors que la maison-mère iranienne se trouve en danger face à l’invincible armada déployée par Donald Trump dans les eaux du Moyen-Orient. Les derniers propos du secrétaire général du Hezbollah pourraient presque passer pour de la bravoure de matamore patenté – et c’est peut-être encore le cas auprès d’une partie de ses ouailles biberonnées au mythe de l’ Übermensch aryen manufacturé par les mollahs iraniens. Cependant, ladite « bravoure », ici – celle qui fut autrefois reconnue, à la fin des années 1990, par la grande majorité de la population libanaise lorsqu’il s’agissait de défendre le territoire libanais contre l’occupation israélienne du Liban – a depuis tourné au suicide stratégique – même si le terme « stratégique » paraît quelque peu grotesque le cas échéant. Les avions fondent sur nos têtes. La guerre ne se gagne ni avec des dissertations, ni avec des métaphores, ni avec des adjectifs. Que de fois avons-nous payé, très cher, l’impôt du bavardage. Le problème de la rhétorique de Naïm Kassem, c’est qu’elle est tout simplement stupide. Là où son prédécesseur, Hassan Nasrallah, était particulièrement habile, enrobant ses discours d’une virtù politique qu’il avait acquise au fil des décennies au point de devenir un véritable hypnotiseur de masse, le gardien de la doctrine qui a été catapulté par défaut pour lui succéder après les liquidations en série perpétrées par Tel-Aviv dans les rangs des chefs de la milice, possède le charisme d’un crocodile déprimé. Nasrallah tentait de justifier sa loyauté aveugle à l’égard de Téhéran, et sa conséquence naturelle – la conquête du pouvoir au Liban – par un mélange d’argumentation rationnelle, de fanfaronnades politiciennes et de formules tantôt idéologiques, tantôt populistes. Mais il le faisait avec la maestria du leader historique. Kassem, lui, tente de ramasser les pots cassés - et il le fait avec l’habileté pataude, caricaturale, de ceux qui se retrouvent victimes du principe de Peter. En d’autres termes, Nasrallah était un prestidigitateur dans l’art de la dissimulation par la parole. Même lorsqu’il avouait, dans des moments de lucidité honnête, être un soldat dans l’armée de la vilayat e-faqih , il le faisait à partir d’une position de force, qui l’inscrivait dans une logique impérialiste iranienne déferlant sur l’ensemble de la région sans véritable contrepoids - sinon, souvent, avec la collusion objective de l’Occident. Chez Kassem, et son dernier discours en est la preuve la plus éclatante, le propos relève soit du délire de secte qui n’a plus rien à perdre, soit d’un étalage de muscles d’un lutteur pompé aux stéroïdes et voué au K.O. assuré. Ce n’est plus de la lucidité honnête, c’est de l’irresponsabilité meurtrière. De l’inconscience meurtrière. En affirmant que toute menace contre l’Iran, et plus encore contre le Guide suprême, constitue une menace directe appelant l’intervention du Hezbollah, le secrétaire général du parti ne se contente plus de hausser le ton dans une surenchère rhétorique désormais familière. Il désigne, sans fard, le lieu véritable de la souveraineté à laquelle il obéit. Et ce lieu n’est pas le Liban. Certes, ce n’est une surprise pour personne. L’allégeance du parti-milice à l’internationale révolutionnaire perse est un secret de polichinelle. Le problème, c’est la persistance dans l’aveuglement au point d’oublier que la dernière aventure du Hezb, au service du Hamas, a viré à la tragédie, non seulement pour le parti lui-même, mais pour les habitants du Liban-Sud et de Beyrouth, pour la communauté chiite tout entière, et surtout pour le Liban. Tous les vingt ans, vient un homme compliqué, les poches pleines de détonateurs. Naïm Kassem acte une fois de plus la subordination explicite du destin libanais à une architecture de pouvoir extérieure, confessionnelle, transnationale, et qui transforme le pays, une fois de plus, en simple surface d’exposition, en espace dispensable, en satrapie sacrificielle pour une confrontation qui le dépasse. Car ce que ce discours consacre, au fond, c’est l’abolition pure et simple de la décision collective. La guerre et la paix, la vie et la mort, l’avenir et la ruine ne relèvent plus d’un débat national, d’institutions communes, ou d’un contrat politique, aussi fragile soit-il. Ils deviennent l’extension mécanique d’une logique d’axe, d’une fidélité idéologique qui ne reconnaît d’autre légitimité que celle du centre qu’elle sert. Le Liban, dans cette vision, n’est ni un État, ni une société, ni même un peuple au sens plein du terme. Il n’est qu’un relais. Qu’un gage. Rien qu’un vulgaire front parmi d’autres avec de petits soldats de plomb et de la chair à canon à profusion. L’un des derniers au service du despote iranien, avec l’Irak. Tous les vingt ans, arrive un gouvernant par décret, qui mène le soleil au poteau d’exécution. L’image que le Hezb a assigné au Liban est inéluctablement celle du pays-corridor, du pays-front, du pays-martyr permanent, voué à payer le prix des affrontements des autres. Une logique qui a déjà détruit l’État, vidé les institutions, fracturé la société, et transformé la souveraineté en slogan creux. Le paradoxe est cruel, presque obscène : le Hezbollah invoque aujourd’hui la souveraineté au moment même où il en proclame la négation ; il se pose en rempart alors qu’il agit comme vecteur d’exposition maximale ; il accuse l’État de faiblesse après l’avoir méthodiquement privé de ses attributs fondamentaux. Cette duplicité n’est pas seulement tactique. Elle est ontologique. Elle procède d’une incapacité profonde à accepter le temps historique, avec ses limites, ses défaites, et ses responsabilités. C’est l’autre nom du délire. Le Liban n’est pas un mythe à entretenir ni une scène sacrificielle à exploiter. Il est un pays réel, habité, fragile, pluriel, qui ne peut plus survivre à l’économie permanente de la guerre par procuration. Le discours de Naïm Kassem ne menace pas seulement des adversaires extérieurs. Il menace l’idée même que le Liban puisse encore exister comme espace politique autonome, c’est-à-dire comme lieu où la décision collective prévaut sur la foi imposée, et où la vie des citoyens n’est pas subordonnée à une eschatologie armée. Tous les vingt ans, vient un homme pour égorger l’unité dans son lit et avorter les rêves. Une fois de plus, le Hezbollah nie la pluralité constitutive du pays. Il efface tous ceux qui refusent qu’un pouvoir paraétatique qui a perdu toute sa légitimité dans son propre camp au point de se retrouver lâché progressivement par ses alliés les plus proches ; qui a perdu sa profondeur stratégique avec la chute d’Assad ; qui est confronté à une volonté libanaise de rétablir la souveraineté et le monopole de la violence légitime sur l’ensemble du territoire nationale ; et, surtout, qui est tellement épuisé par les catastrophes successives qu’il ne peut plus supporter le coût physique, matériel et moral d’un énième désastre ; préside encore aux destinées du pays. Qui plus est, un pouvoir milicien dont les méfaits, de la violence criminelle à l’obstruction de la justice en passant par toutes sortes d’activités mafieuses, sont innombrables. Mais, le pire, c’est que le Hezbollah enferme aujourd’hui la communauté chiite elle-même dans une assignation identitaire violente, la réduisant à un bloc supposément homogène, prêt à se sacrifier sans condition pour une cause qui, dans sa diversité réelle, ne fait pas consensus. Les chiites du Liban ont souffert depuis l’ère ottomane de persécutions et de marginalisation politique, sociale et économique. Oui, il a fallu Moussa Sadr, puis la révolution islamique en Iran, pour changer ce contexte. Oui, le Hezbollah, après la disparition de Sadr, a rendu une gloire et un sentiment de fierté aux chiites. Mais il les a aussi asservis à sa loi, fondée sur la puissance brute. Il a bassidjisé la communauté, l’a « purifiée » en liquidant les élites intellectuelles qui ne partageaient pas sa doctrine et son alignement géopolitique et militaire sur l’Iran, et en étendant son contrôle politique, par la terreur des armes, sur l’ensemble de la communauté, jusqu’à l’hypothéquer. D’une manière perverse et insidieuse, il a galvanisé la communauté au nom d’une gloire vaine et illusoire, en l’assignant à une fonction de résistance territoriale, tout en développant un réseau d’infrastructure sociale, politique et mafieuse rattachée à l’Iran. Sous le couvert de la résistance territoriale, il a délibanisé les chiites au service de Téhéran. Tous les vingt ans, vient un narcissique amoureux de lui-même, qui prétend être le Messie, le Sauveur, l’Unique, l’Éternel, le Sage, l’Omniscient, le Saint, l’Imam. Mais ce que le discours de Naïm Kassem révèle surtout, c’est le cœur idéologique du système : la sacralisation du commandement qui rend toute contestation illégitime, toute dissidence suspecte, et toute critique assimilable à une trahison. Dans cet univers mental millénariste et totalitaire, le chef n’est pas un responsable politique soumis à l’épreuve du réel, mais une figure investie d’une mission transcendante. Or une telle construction est par nature incompatible avec l’État, qui suppose la finitude, la responsabilité, la possibilité de l’échec et du compte à rendre. C’est là que se loge la fragilité actuelle du Hezbollah, que la rhétorique martiale cherche désespérément à masquer. Car derrière la posture de fermeté se profile une angoisse profonde : celle de la perte. Le parti est entré dans une phase de vulnérabilité qu’il n’avait jamais connue à ce degré. Les figures totémiques ont été frappées. L’axe régional se fissure. L’espace impérial qui donnait cohérence et profondeur à sa puissance se contracte. Et avec lui, l’identité même du Hezbollah vacille. Qu’est le Hezbollah sans sa prédication fallacieuse de résistance territoriale ? Qu’en reste-t-il sans ses armes ? Et, surtout, quel serait son avenir si son directoire à Téhéran, les Pasdaran et son référent ultime, la vilayat e-faqih , s’effondrent ? C’est son existence, voire son essence même, qui est en jeu. Et, face à cette érosion, le réflexe est ancien, presque mécanique. Le Hezbollah ne sait pas perdre. Il ne peut pas se penser dans la défaite, car accepter la défaite reviendrait à renoncer à son statut d’exception, à son monopole symbolique, à son récit fondateur. Alors, il déplace la scène du conflit. Il élargit le théâtre des opérations. Il transforme une fragilisation locale en enjeu cosmique. Il tente de reconstituer par le verbe une centralité que le réel lui retire. Il implose dans le sacrifice spectaculaire, comme une secte qui refuse d’être confrontée à l’amère réalité après le délire messianique de supériorité et d’invincibilité. Après tout, les anges, les prophètes, et Hussein lui-même ne bataillent-ils pas à ses côtés ? Accepter de perdre, c’est valider que la doctrine a failli. Or l’effondrement de la doctrine, pour un parti théocratique, équivaut à une décompensation, à une déréalisation, une dissociation totale de la réalité. L’objectif de Naïm Kassem et des siens n’est pas simplement de défendre Téhéran contre « le Grand Satan impérialiste », son satellite israélien et sa flottille. Il est de survivre à l’absurde, au néant – même si cela doit-être, paradoxalement, par la mort. Le Liban, dans ce cadre, ne compte plus. Il n’appartient pas aux calculs et à l’espace mental de la secte si ses gourous et ses disciples ont sombré dans la déraison. Naïm Kassem n’est plus, en fait, qu’un autre Jim Jones ou David Koresh. Acculé, il n’hésitera pas à se jeter dans le précipice, en prenant en otage réel la communauté chiite et l’ensemble du Liban s’il le faut. Ce n’est pas tant pour ses maîtres à Téhéran qu’il le fera que pour avoir eu raison . Tous les vingt ans , écrit Nizar Kabbani. Bien moins, tristement. Mais le temps du Liban ne peut plus être celui des cycles sacrificiels. Il est celui d’un choix désormais inévitable : redevenir un pays, avec tout ce que cela suppose de limites, de responsabilités et de renoncements, de neutralité vis-à-vis des axes régionaux, ou disparaître définitivement comme sujet politique, dissous dans les convulsions d’un empire qui se délite. Et cette fois, nul décret, nul slogan, nul bavardage ne pourra en différer l’échéance. Mais cette fois, il faut que quelqu’un fasse barrage à Kassem et ses semblables, quels qu’ils soient. Pas par leur logique – la violence et la déraison, mais par la règle de droit, et le dialogue ferme et tranchant, si certains au sein du Hezb peuvent encore entendre raison et souhaitent éviter la catastrophe collective. Et ce quelqu’un, ce ne saurait être les États-Unis, et encore moins Israël. Le comble, d’ailleurs, c’est qu’une nouvelle confrontation avec l’État hébreu ne fera que renforcer son influence, voire asseoir son occupation, au Liban. Alors mieux vaut ne pas provoquer la bête – d’autant qu’elle attend aux aguets qu’on lui prête la faux. C’est en principe le rôle de l’État libanais de brider les ardeurs du parti pro-iranien. Et, s’il existe encore une volonté populaire et politique libanaise soucieuse d’agir dans l’intérêt propre du Liban, il est tant qu’elle s’exprime haut et fort, sans réserve, souverainement, et par tous les moyens démocratiques contre la guerre, afin de prouver qu’elle a encore envie de vivre, loin de l’éternel retour de la démence-violence et de tous ses démons.

Oublier Rifaat el-Assad ?
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
janv. 21, 2026 - 15:08

Si la décence minimale interdit de se réjouir de la mort, même celle d’un monstre, elle n’empêche cependant pas de ressentir une certaine légèreté soudaine, voire même un réconfort, ne serait-ce que fugace, à l’annonce de celle-ci. Rifaat el-Assad n’est plus. Au sentiment rétrospectif et rétroactif d’impuissance et de désolation face aux pires atrocités de l’histoire, on se console comme on peut. Rifaat emporte avec lui une part de la mémoire la plus noire du Levant contemporain, celle des villes écrasées pour avoir hurlé trop fort contre la barbarie, des quartiers rasés pour servir d'exemple. Il suffit de lire le témoignage effectué par Michel Seurat – qui lui a d’ailleurs coûté la vie – pour voir, non sans effroi, comment Hama et Homs, en 1982, furent, pour Assad, les laboratoires d’une expérience jouissive de la mise à mort. Le Liban aussi, de Tripoli aux marges humiliées par ses milices (les «Chevaliers rouges» notamment), subit aussi l’inhumanité de Rifaat. Le frère de Hafez était en effet l’exécuteur attitré, le boucher en chef du régime syrien. Sa face la plus brute et la plus authentique. Un rôle repris, par la suite, avec la même passion bestiale pour la cruauté par son neveu, Maher. C’était avant que la France ne lui offre un exil doré, et certains de ses responsables des dîners somptueux et scabreux et des hommages ignominieux. Le départ de Rifaat pour les oubliettes de l’histoire coïncide étrangement avec une séquence où la Syrie semble, une fois encore, tentée par une réécriture autoritaire de son unité, cette fois au nom d'une reconquista territoriale conduite par le régime d’Ahmad el-Chareh. Après les druzes, après les alaouites, voici les Kurdes désignés comme l'obstacle suivant sur la route d'un État reconstitué par la contrainte et la coercition. Comme si l'histoire syrienne ne savait, malédiction oblige, produire l'unité qu'en écrasant l'altérité. Le terme de reconquista n'est pas innocent. Il charrie une vision verticale de la souveraineté, où le territoire précède les habitants, où la géographie et les frontières n’ont que faire de la finalité de la personne humaine. Dans cette logique, la diversité n'est plus perçue une richesse politique, mais plutôt comme une anomalie, une tare fondamentale à corriger par tous les moyens. Les Kurdes de Syrie cessent d’être des citoyens à convaincre, mais un problème à régler. Par le rapport de force, si nécessaire. Non qu’il faille composer avec des milices et des groupes paraétatiques, loin de là. Il est clair qu’il existe des agendas parallèles dont l’objectif est de déstabiliser le nouveau régime en Syrie, sous l’influence d’Israël, de l’Iran ou des anciens lieutenants d’Assad, souvent par organisations paramilitaires interposées. Toutes les milices, du reste, se livrent aussi à des exactions. Mais cela ne saurait justifier les exactions commises contre la population civile. C’est ce qui distingue, en principe, l’autorité qui cherche à restaurer l’État du pouvoir arbitraire des milices. En principe. Or il convient de le dire noir sur blanc : l’écrasement de la majorité sunnite sous le Baath alaouite, avec une certaine couverture accordée par les minorités – mais pas que – au nom d’une alliance de pacotille, ne sera pas lavé par une vengeance, même tacite, contre ces dernières sous le label de l’islamisme. Ce qui est édifié sur de l’injuste et de la répression ne peut, in fine, que provoquer plus d’injustice et de répression. Il ne peut poser les fondations d’un pouvoir légitime, d’une vraie autorité. Que l’orientation actuelle du régime syrien plaise par ailleurs à Ankara n'a rien d'étonnant. Le président Recep Tayyip Erdoğan se frotte les mains de satisfaction face à une Syrie qui reprend en main ses périphéries kurdes. La convergence est presque mécanique : un État syrien recentralisé par la coercition rassure un pouvoir turc obsédé par toute forme d'autonomie kurde, de Qamishli à Diyarbakir. C’est épidermique. L'alignement n'est pas seulement idéologique ; il est aussi sécuritaire. Et c'est précisément ce qui le rend dangereux. Car l'histoire syrienne récente a déjà montré où mènent ce genre de raccourcis. Le régime Assad, père et fils confondus, sans oublier le «tonton flingueur», n’a cessé de proclamer l'unité nationale tout en gouvernant par la fragmentation, la peur et la punition collective. La «stabilité» qu'il revendiquait était celle d'un silence imposé par les chabbiha , les chars, la torture et les camps de concentration. Les prisons, les disparitions, les massacres étaient la seule source possible de légitimation de ce régime abject animé d’une haine ancestrale de son environnement. C'est ici que le spectre de Rifaat al-Assad redevient pertinent comme avertissement. Et pour cause : Rifaat incarne ce moment où un pouvoir se persuade que la violence est non seulement efficace, mais fondatrice ; où l'État se résume à l'appareil répressif, et la souveraineté avec la seule capacité de broyer. La Syrie en a payé le prix pendant des décennies, et il est temps que cela s’arrête, sans que la «communauté» internationale ne détourne une fois de plus les yeux. À Ahmad el-Chareh, qui souhaite de toute évidence montrer qu’il est «différent» en tant que bâtisseur d’État, une mise en garde s'impose, presque à la manière d'un rappel philosophique. Friedrich Nietzsche écrivait qu'en combattant les monstres, il faut prendre garde de ne pas le devenir soi-même, et que le regard prolongé dans l'abîme finit toujours par être rendu. Gouverner un pays brisé comme la Syrie expose précisément à ce vertige : croire que la fin justifie les moyens. Or, encore une fois, l’ordre peut précéder la justice ou s’y substituer. Pas plus que l'unité peut être arrachée par les mitrailleuses. Transformer la Syrie en un nouveau goulag, fût-il islamiste, nationaliste arabe ou recyclé des réflexes baathistes, serait une trahison supplémentaire. Une trahison de plus, ajoutée à celles qui ont déjà jalonné l'histoire contemporaine du pays. L' insihâr , cette fusion forcée, n'a pas produit de constructions nationales durables ; que des États nerveux, hantés par leurs marges, obsédés par leurs minorités et par la dissolution – littérale – des autres, au nom de l’un, du tout ou rien. Il suffit de contempler le monde arabe dans ses ruines actuelles pour s’en rendre compte. Il y a, dans ce spectacle affligeant, une dimension morale qui ne peut être esquivée. Depuis 2011, des centaines de milliers de Syriens ont été tués, torturés, exilés pour avoir réclamé une chose d'une simplicité désarmante: la dignité. Ces révolutionnaires civils, écrasés entre la brutalité du régime et les radicalisations ultérieures, ne réclamaient ni partition ni vengeance. Ils revendiquaient un État de droit, moderne, qui les reconnaisse comme sujets politiques à part entière. Leurs morts ne sont pas un bruit de fond que l'on peut couvrir par de nouveaux discours d'ordre et de souveraineté. Leurs fantômes, aujourd'hui, écoutent et regardent. Ils observent chaque décision prise en leur nom, chaque compromis scellé sans eux, chaque «reconquête» qui oublie pourquoi le pays s'est soulevé. La Syrie n'a pas implosé par excès de pluralisme et de liberté, mais de leur négation au nom de la terreur tyrannique d’un régime, d’un parti, d’une minorité, d’un clan. Unifier la Syrie est sans doute une nécessité historique. Mais il existe deux manières de le faire. La première consiste à répéter, sous d'autres drapeaux, les mécanismes anciens : centralisation brutale, négation des différences, alliances tactiques avec des puissances régionales au prix des droits internes. La seconde est plus lente, plus fragile, moins spectaculaire. Elle passe par le dialogue avec les Kurdes, les druzes, les alaouites, les sunnites, les chrétiens ; par la reconnaissance de leurs peurs et de leurs droits ; par la construction d'un État qui protège avant de contraindre. Et, sans doute, par de nouvelles formules administratives internes, garanties, au plan international, par une non-ingérence des régimes voisins au nom de «nécessités stratégiques» et autres «espaces vitaux». Dans sa mort, Rifaat al-Assad peut enfin servir à autre chose que verser le sang des autres. Puisse ce symbole de perversion digne des manuels les plus sombres de la tératologie, à travers sa disparition, rappeler que la Syrie nouvelle n'a pas besoin de nouveaux bourreaux convaincus d'agir pour son bien, mais de dirigeants capables de résister à la tentation de l'abîme. Que les monstres appartiennent au passé. Et surtout, que l'histoire syrienne peut être écrite autrement qu’en lettres de sang.

Pour arrêter la chute
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
janv. 14, 2026 - 18:35

L’obscénité est-elle devenue le moteur de l’Histoire? À regarder de près le fil des événements, un observateur avisé pourrait bien en conclure que oui. Et pour cause: il y a bien quelque chose d’obscène dans la manière dont le monde contemporain célèbre encore ses simulacres d’ordre, alors même que les digues, toutes les digues, cèdent de toutes parts. Certes, les logorrhées sont bien là, les institutions pullulent. Les grands discours n’ont même jamais été si prolixes qu’à présent, mais ils flottent désormais dans un vide inquiétant et sonnent irrémédiablement creux — lorsqu’ils ne se perdent pas dans la masse informe de l’intox et des tropes nauséabonds du populisme et de l’identitarisme. Aussi est-il toujours question de droit, de souveraineté, de légitimité, de sécurité collective, comme s’il s’agissait des vocables abîmés d’une litanie profane et nihiliste… tout en acceptant, presque avec fatalisme, que la violence redevienne une variable acceptable de l’histoire. Les architectures nées des ruines du XX e siècle, celles qui prétendaient contenir la force, la discipliner, l’inscrire dans un minimum de règles communes, sont aujourd’hui méthodiquement déconstruites. Ce n’est pas tant le fait de l’ignorance, mais plutôt le fruit d’une volonté méphistophélique, d’une préméditation prédatrice, destructrice. Elles sont jugées trop lentes, trop morales, trop contraignantes pour un monde qui revendique à nouveau l’exception permanente, la puissance sans frein, l’identité comme ultime justification. Le système issu de San Francisco et de Bretton Woods est délibérément et méthodiquement vidé de sa substance, transformé en décor diplomatique de pacotille. Conséquemment, libérés de toutes inhibitions, les appels d’empire se multiplient, sous des formes diverses mais convergentes. Peu importe qu’ils se parent des habits de la nation, de la civilisation, de la sécurité ou de la foi : la logique est la même. Celle d’un monde fragmenté en zones d’influence, où la règle vaut pour les autres ; où la force devient langage politique ; où l’humain se retrouve relégué au rang de dommage collatéral. Toutes les différences idéologiques s’estompent derrière une même brutalité de fond. Dans ce cadre, la montée aux extrêmes devient une self-fulfilling prophecy. Elle justifie la volonté de chacun des acteurs d’agir comme il le fait actuellement. C’est le serpent qui se mord la queue — jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien : ni du serpent, ni du reste. Dans un tel paysage, force est de constater que les peuples ne comptent plus pour grand-chose. Au-delà des instituts de sondage, il sont invoqués, instrumentalisés, sacrifiés, pour de plus grands desseins qui leur échappent sans doute. Certains plus visiblement que d’autres. L’Iran, aujourd’hui, cristallise cette faillite morale. Une société entière, consciente, courageuse, culturellement dense, se heurte à une répression d’une violence froide, répétitive, presque industrielle. Et face à cela, le monde regarde, s’indigne par intermittence, puis compose, quiet. La prudence diplomatique des uns n’est qu’alibi. Les calculs stratégiques des autres supplantent toute exigence éthique. Comme si la liberté pouvait attendre, et comme si certaines vies valaient moins que les équilibres régionaux ou les intérêts énergétiques. Pourtant, ce qui se joue à Téhéran, comme en Ukraine ou à Gaza, dépasse un régime, une crise, un pays. C’est la question du s ens même de l’ordre international qui se trouve une fois de plus posée. Que vaut un système qui ne protège plus ceux qui en ont le plus besoin? Que signifie la règle de droit lorsqu’elle s’efface dès qu’elle devient coûteuse? À partir de quand l’universalisme cesse-t-il d’être un principe pour devenir un discours conditionnel, soumis aux rapports de force et aux humeurs des puissants? Comment restaurer l’ordre de l’humain, la liberté constitutive de la personne humaine, sans casser encore plus ce qui est déjà brisé? Ce sont des questions veilles comme le monde. Mais dans un système sans plus aucun garde-fou, elle deviennent lancinantes. La réalité est que nous sommes peut-être entrés dans ce moment redouté où la culture continue à produire des formes, des images, des discours, tandis que la civilisation, elle, cesse de croire à ce qu’elle énonce. Une fin de culture , comme dirait George Steiner, qui, sans être jusqu’à présent trop spectaculaire — le mal s’illustre souvent par sa banalité — n’en est pas moins parfaitement diffuse. La fatigue morale devient de plus en plus profonde ; les repères se brouillent ; les critères s’effondrent ; le langage se désubstantialise dans un flux continu d’images, de slogans, d’indignations sélectives. La raison vacille. A-t-elle été vaincue, où a-t-elle simplement déclaré forfait, faute de défenseurs? Qu’importe, le résultat est le même. Dans ce vide habité par les monstres — et qu’est-ce qu’elle est longue, cette longue nuit de vide… —, les identités se raidissent, la violence se légitime, la peur devient le fondement, la matrice du politique. Le monde redécouvre avec effroi — ou est-ce avec lassitude? — les vieux réflexes qu’il croyait avoir enfouis: le repli, la haine, la fascination pour les hommes forts, le mépris des libertés au nom de la sécurité. La globalisation n’a pas produit l’universalité espérée ; elle a souvent accéléré la fragmentation, l’atomisation, la perte du lien. Partout, les sociétés peinent à produire des références communes, sans lesquelles il n’y a ni culture vivante ni coexistence possible. Si la nucléarisation des rapports de force est de nouveau au goût du jour, celle des relations humaines et des esprits a déjà eu lieu. Il n’y a eu ici aucun équilibre de la dissuasion. De Washington à Moscou en passant par Tel-Aviv, Téhéran ou Ankara, la course à l’atomisation de l’humanité fait l’unanimité. Face à cette défaillance des États — dues, dans une très large mesure, à des collectivités de plus en plus narcissiques et paranoïaques — une responsabilité nouvelle s’impose, qu’on le veuille ou non: celle d’une opinion publique mondiale transversale. Pas une foule émotive, non. Surtout pas. Ni une morale de colifichet. Mais une conscience capable de traverser les frontières, de refuser les hiérarchies implicites de la compassion, de nommer l’inacceptable là où il se produit. Une opinion qui ne se contente pas de commenter, mais qui ramène à des responsabilités, à une réalité, à une éthique des rapports et des relations internationales. Qui rappelle que tout ne se vaut pas. Que tout n’est pas négociable. Qu’il reste encore une échelle de valeurs qui préside à la destinée de cette planète, même si elle peine encore à exister. Ou que les hommes ont décidé, actuellement, qu’ils ne voulaient plus vivre-ensemble en paix dans un seul espace, et qu’il fallait détruire les principes qui les unissent au nom de leurs petites différences et de leurs anxiétés. Cela pourrait paraître comme de l’angélisme. Pourtant, ce n’est pas de l’utopie. Du reste, qu’y a-t-il encore à perdre, avant que le monde entier ne devienne, comme à l’orée du XX e siècle, un vaste champ de ruines, une gigantesque fosse commune? Inventer un ordre nouveau ne signifie pas rêver d’un monde apaisé ou réconcilié. Cela signifie réintroduire des limites, redonner un coût à la violence, ou encore réaffirmer que la dignité humaine n’est pas une option, mais une exigence vitale. Cela suppose un sursaut civilisationnel, fragile, conflictuel, imparfait, mais nécessaire. Pas pour promettre le paradis, mais pour éviter la banalisation de l’enfer. Sinon, le coût moral du silence et de l’inaction sera trop élevé, pour tout le monde. La chute dans la violence n’est jamais une fatalité historique. Elle est toujours un choix. La renaissance aussi.

Dékhomeinisation
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
janv. 12, 2026 - 09:01

L’image désormais iconique de cette jeune femme réduisant en flammes le portrait de l’ayatollah Khamenei pour allumer sa cigarette en dit, symboliquement, beaucoup : la théocratie iranienne est morte et enterrée. Ce n’est plus qu’une question de temps. Certes, le pouvoir iranien peut encore réprimer, interpeller, torturer, violer, exécuter et massacrer allègrement, comme il l’a fait sans cesse depuis la Révolution verte de 2008. Mais il n’en reste pas moins que le mur de la peur est définitivement tombé, cette fois - comme le prouve, du reste, la perte de contrôle du régime sur certaines villes, fait inédit depuis la révolution islamique elle-même. Le régime des mollahs pousse son dernier râle. Le récit qui l’a porté depuis 1979 s’est vidé de sa substance, et le pouvoir qui en est issu ne tenait plus d’ailleurs que par la contrainte, la peur et l’invocation mécanique d’un passé mythifié auquel plus personne ne croyait, à part sans doute quelques fidèles de Qassem Suleimani au Liban et en Irak. Ce à quoi le monde entier assiste actuellement n’est autre que l’épuisement d’un modèle politique qui a cessé de produire du sens depuis plusieurs décennies. La contradiction est désormais frontale. D’un côté, le pouvoir s’est irrémédiablement engoncé dans une logique de plus en plus dictatoriale, figée dans une théologie politique devenue purement instrumentale, servant de couverture à un modèle de corruption doublé d’hypocrisie rigoriste. La perversion érigée en credo de pouvoir. De l’autre, une société en mouvement, traversée par une jeunesse qui ne se vit plus comme héritière d’une révolution, mais comme prisonnière d’un régime. La vitalité en marche. Plus le monde devenait moderne, connecté, poreux, et plus la République islamique se repliait sur une lecture autoritaire et archaïque du politique. Cette jeunesse éviscérée chaque décade, soulèvement après soulèvement, et sacrifiée sans cesse sur l’autel de la révolution et son exportation depuis plusieurs décennies, aspire désormais à autre chose . Et rien ne peut entraver son avidité de progrès. Le fossé n’était plus réductible, et tous les appels à la sacro-sainte « unité pour préserver l’exploit révolutionnaire », longtemps mot-clé de la survie du régime, ne pouvaient plus suffire. Ladite « unité » n’opérait plus comme principe supérieur capable de justifier les sacrifices imposés au nom de la nation ou de l’islam. Lorsqu’elle est dissociée de la liberté, l’unité cesse d’être un ciment et devient une injonction vide, voire une violence symbolique. Or la société iranienne n’est plus prête à suspendre indéfiniment ses aspirations au nom d’un ordre qui ne garantit plus ni justice, ni dignité, ni avenir. Le régime continue pourtant à fonctionner comme si la révolution demeurait un absolu indiscutable. Il persiste à nier la réalité sociale au nom du primat révolutionnaire, comme si l’acte fondateur de 1979 suffisait à légitimer éternellement le pouvoir. Pourtant, il y a belle lurette que, refusant de se confronter au réel, cette révolution s’était transformée en dogme, puis en appareil de domination. La rupture est désormais consommée, même si un régime monolithique comme celui qui est au pouvoir à Téhéran ne pourra jamais le comprendre. Ce qui avait fait la force initiale du khomeynisme, il faut le rappeler, n’était pas tant la promesse d’un ordre islamique que la dénonciation d’un pouvoir perçu comme illégitime parce que subordonné à l’Occident. L’alliance du chah avec les puissances occidentales avait fourni au mouvement révolutionnaire un adversaire clairement identifiable, permettant de fédérer des courants idéologiques et sociaux hétérogènes autour d’un rejet commun. La révolution se présentait alors comme une réappropriation de la souveraineté nationale. Avant que Khomeini ne décide d’en faire un goulag. Mais ce ressort est désormais inopérant. L’Occident n’est plus le point d’ancrage symbolique du conflit, comme elle l’avait été pointée du doigt en 1979 pour fédérer contre le régime répressif du Chah. Il n’est ni le modèle à imiter, ni l’ennemi structurant. Le régime iranien est défectueux sans lui. Il est défectueux en lui-même. En s’acharnant à accuser l’Occident d’être à l’origine de la contestation actuelle, le pouvoir commet une double erreur. Il nie l’autonomie politique de sa propre société, et il révèle, paradoxalement, l’étendue de sa faillite interne. Il accélère sa propre chute en se montrant totalement déconnecté de la réalité. Exactement l’erreur commise par Assad en 2011, lors des débuts de la révolution syrienne. Le régime iranien affronte aujourd’hui la nouvelle réalité de l’Iran. Elle s’appelle liberté et modernité, mais pas forcément selon le modèle occidental, comme il cherche stupidement à le faire croire pour tenter de recréer une pseudo unité contre les manifestants. Khamenei et ses affidés semblent ignorer que l’histoire de l’Iran remonte à bien plus loin que 1979, et que la Perse est trop fière pour copier des modèles prêt-à-porter : elle trouvera sa propre voie vers la modernité, loin de la flagornerie perverse et criminelle des mollahs et de leurs anathèmes imbéciles. Du reste, cette accusation de « collusion avec l’Occident » ne renforce pas la légitimité du régime : elle ne fait que l’éroder davantage. Elle revient à dire que le pouvoir est incapable de produire une adhésion endogène, qu’il ne se maintient qu’en désignant des ennemis imaginaires pour masquer sa déconnexion radicale d’avec la société réelle. Diaboliser sa jeunesse, la présenter comme manipulée ou aliénée, c’est en effet reconnaître implicitement que le lien entre gouvernants et gouvernés est rompu. De fait, la rupture est aussi morale. Le pouvoir iranien s’est éloigné depuis longtemps des principes qui fondaient, dans la tradition persane autant que dans la pensée politique classique, la légitimité du souverain : le dâd o dahéch , la justice et la générosité. En s’en éloignant, il a nécessairement compromis l’ âbâdâni , la prospérité, et perdu le khérad , la sagesse. Dans cette perspective, un pouvoir privé de justice, de générosité et de sagesse est condamné, tôt ou tard, à être renversé. Il a basculé dans l’inflation de son égo jusqu’à la démence. Il doit tomber. Et, effectivement, la démesure est devenue la norme. La répression est devenue un mode de gouvernement, l’obsession sécuritaire a remplacé toute vision politique. La violence, exercée sans retenue, traduit moins une force qu’une peur profonde : celle d’un régime qui sent, encore une fois, que son autorité ne repose plus sur l’adhésion, mais sur l’inertie et la contrainte. Le vilayet e-faqih n’a plus de légitimité, en dehors des cercles corrompus ou idéologiques qu’il gouverne, ou de quelques hordes de citoyens chiites arabes endoctrinés au cœur des satrapies en ruines du Proche-Orient. Dans ce contexte, la liberté, l’ âzâdi , cesse d’être une abstraction. Elle devient une nécessité vitale. Lorsque la justice n’est plus assurée, la révolte n’est plus désordre, mais devient salutaire. Le niveau d’injustice atteint en Iran est désormais trop élevé pour que l’exigence d’ordre, pourtant centrale dans toute construction politique, et qui a longtemps prévalu en Iran au mépris de la liberté, continue d’opérer comme principe de stabilisation. L’ordre sans justice n’est plus perçu comme protecteur, mais comme oppressif . Instable. Déficient. Certes, la dékhomeinisation en cours ne signifie pas nécessairement la disparition de toute référence religieuse dans l’espace public iranien. Elle signifie plutôt la fin d’un modèle où la religion, instrumentalisée par le pouvoir, prétend gouverner contre la société. Ce qui s’effondre en fait aujourd’hui, c’est l’utopie révolutionnaire elle-même. Sous le poids de la régression économique, des aventures impérialistes coûteuses, de la corruption systémique et du totalitarisme idéologique, l’islamisme politique, transformé en projet d’hégémonie sur la personne, la communauté et la société, a perdu sa capacité à répondre aux attentes d’une société complexe, instruite et connectée. Il ne produit plus de cohésion, rien que du ressentiment. Il ne produit plus de rêve ou de sentiment d’exaltation. Il est réduit à sa plus simple expression : un vampire hideux qui se nourrit du sang d’une communauté au nom d’un projet de pouvoir personnel. Ce Nosferatu insatiable, c’est le vali e-faqih. Et il est grand temps qu’il finisse dans la poubelle de l’Histoire. Ou, mieux encore, qu’il se désintègre définitivement en fumée sous les yeux de son pire cauchemar : le sourire rebelle et libre des manifestantes iraniennes dévoilées.

Helsinki sans garde-fous
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
janv. 5, 2026 - 16:42

Il y a, dans l’image de Nicolás Maduro en capture à New York comme un vulgaire trafiquant de drogue, des accents de Vercingétorix paradé comme trophée de guerre à Rome face à Jules César, en septembre -52, après le siège d’Alésia. Il n’est certes pas question de verser des larmes de crocodiles sur un dictateur populiste, à la tête d’un État récalcitrant. Maduro, en plus, n’est ni Lumumba, ni Che Guevara. Juste un chantre de ce que l’Amérique Latine a toujours su fabriquer à ses heures les plus sombres : des personnages issus de L’Automne du patriarche de Gabriel Garcia Marquez, dont la flamboyance externe reste sans aucun panache. Spectrale. Risible. Il est évident qu’ à travers son coup de force, Donald Trump a voulu démontrer une fois de plus la suprématie de l’Empire américain, comme W. Bush l’avait fait en envoyant, il y a vingt ans, Saddam Hussein à l’échafaud après l’expédition d’Irak. Mais, en dépit du caractère saisissant de l’opération US, elle n’est pas forcément signe de puissance. Au contraire, elle semble plutôt agir ici comme un révélateur brutal : celui d’un monde revenu, sans le dire, à une logique de sphères d’influence, proche dans son esprit de celle qui avait été entérinée entre l’URSS et les États-Unis lors des accords d’Helsinki en 1975. Mais à une différence près. Et elle est de taille. Depuis la fin de la guerre froide, l’ordre international avait tenté de se raconter comme universel, normatif, fondé sur le droit, la démocratie et la souveraineté des peuples. Dans les faits, cette narration a longtemps masqué un interventionnisme sélectif, souvent justifié par la lutte contre le terrorisme ou contre des régimes jugés « voyous ». Le nouvel ordre mondial était américain. L’ « hyperpuissance », comme l’appelait Védrine. Durant deux décennies, les États-Unis ont ainsi frappé des figures situées hors du cadre étatique classique : les Talibans, Osama bin Laden, Abu Bakr al-Baghdadi, Qasem Soleimani. Même Saddam Hussein, exception notable, avait été intégré à un récit global de prolifération et de menace systémique. Avec Maduro, la logique change. Il ne s’agit plus vraiment de neutraliser un acteur transnational, mais d’intervenir directement sur un chef d’État en exercice, dans une région historiquement considérée par Washington comme relevant de sa sphère stratégique naturelle. Le geste n’est pas tant idéologique que géopolitique. Ce que nous voyons émerger ressemble de plus en plus à une Helsinki informelle, sans table de négociation ni signature solennelle. Une règle tacite semble désormais s’imposer : chaque grande puissance agit comme gendarme de son espace vital, en évitant soigneusement l’affrontement direct avec les autres. Israël impose « son » ordre sécuritaire régional au Moyen-Orient, par la dissuasion préventive et l’action militaire ciblée ; la Turquie redessine ses lignes rouges de la Syrie au Caucase ; l’Arabie saoudite gère son voisinage immédiat selon une lecture existentielle de sa sécurité ; les États-Unis réinvestissent l’hémisphère occidental dans un esprit explicitement monroïste ; la Russie agit en Ukraine (ou en Syrie, naguère) au nom de sa profondeur stratégique ; la Chine affirme que Taïwan constitue une ligne de non-fragmentation ; l’Inde et le Pakistan reviennent à leurs antiennes… sans même évoquer la Corne de l’Afrique et son lot incessant d’intrigues. Avec l’effondrement de l’ordre instauré à Yalta, le monde n’est plus gouvernable par des normes universelles, seulement par des équilibres de puissance localisés. C’est ici que l’analogie avec Helsinki atteint sa limite. En 1975, la reconnaissance mutuelle des sphères d’influence s’inscrivait dans un encadrement bipolaire strict. La course aux armements nucléaires obéissait à une logique paradoxalement stabilisatrice : la dissuasion. Chacun connaissait les lignes rouges de l’autre. Le risque existentiel du nucléaire agissait comme un frein ultime. La concurrence dans la coordination était le mot d’ordre. Aujourd’hui, cet encadrement a disparu. Le monde est multipolaire, fragmenté, traversé par des puissances intermédiaires, des acteurs hybrides, des milices, des États faillis et des technologies de rupture. Le nucléaire existe toujours, mais il n’organise plus l’ensemble du système. Il cohabite avec des guerres conventionnelles prolongées, des frappes ciblées, des opérations clandestines, des cyberattaques et des conflits par procuration. La dissuasion n’est plus le langage commun. Quant à la coordination… il faut demander au judoka Poutine ce qu’il en pense… Ce retour à une logique de gendarmeries régionales produit un monde plus lisible pour les grandes puissances, mais infiniment plus dangereux pour les zones grises. Les États trop faibles pour imposer leur souveraineté, mais trop stratégiques pour être ignorés, deviennent des théâtres permanents de tensions contenues. Surtout, l’absence d’un cadre global crédible fait peser un risque inédit : celui d’une erreur de calcul, d’un dérapage local non maîtrisé, dans un système où plus personne ne croit réellement aux règles qu’il invoque. C’est l’autre nom du chaos. Et il ne sera pas « constructif », loin de là. Helsinki avait figé le monde par la peur de l’anéantissement mutuel. Le monde d’aujourd’hui avance sans filet, convaincu que la force locale peut tout régler, mais oublieux de se rendre à l’évidence : avec la pratique de la politique du bord du gouffre coexiste le risque de basculer dans l’abîme. C’est peut-être là le véritable présage pour demain : un ordre international sans doute moins « hypocrite », mais plus instable ; plus assumé dans sa brutalité, mais privé de garde-fous. Un monde où chacun fait la police chez soi, jusqu’au jour où les frontières entre les « chez soi » cessent, à nouveau, de tenir. « J’ai vu l’avenir, mon frère, it is murder » , chantait Leonard Cohen au lendemain de l’effondrement du Mur de Berlin et de l’ordre bipolaire. Il avait raison. Des rêves de liberté et de démocratie aux désillusions amères, cauchemardesques, de la violence sans limites, il n’y a, souvent, qu’un pas.

Libertés : l'âme de la République
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
déc. 30, 2025 - 16:17

Sans doute le concept le plus galvaudé au Liban, la liberté, n’est pourtant ni un luxe ni un slogan : c’est notre condition de possibilité ; ce souffle discret qui a permis à ce pays improbable de tenir debout entre mer et montagnes, entre langues, rites, mémoires et blessures. Sans elle, il ne reste qu’un territoire fracturé de tribus en armes. Avec elle, il devient un espace – fragile, conflictuel, mais vivant – où l’on tente encore de faire coexister des mondes qui, ailleurs, se tournent le dos. Or cette liberté est en péril. Partout. Elle est menacée, d’un côté, par des « minorités » réelles ou autoproclamées qui, au nom d’une reconnaissance légitime, glissent vers la négation pure et simple de l’autre, vers la cancel culture, la chasse aux mots, aux œuvres, aux nuances. L’émancipation se mue alors en tribunal permanent, le débat en inquisition, la critique en blasphème. De l’autre côté, elle est assiégée par les populismes, les intégrismes, les nationalismes autoritaires qui ont pour noms Trump, Poutine, Orbán et leurs avatars locaux : hommes forts de carton-pâte, qui promettent l’ordre et ne produisent que la peur. Le mal du siècle n’est pas uniquement « montée des fascismes » et autres « ismes » amoureux d’eux-mêmes que dénonçait sans cesse le pape François, ni la seule « décadence des mœurs ». C’est le dogmatisme sous toutes ses formes. C’est cette prétention de chaque camp à incarner la Vérité, à confisquer le centre et à expulser hors de l’humanité politique tout ce qui ne lui ressemble pas. Ici, au nom de Dieu, on censure, on interdit, on menace. Là, au nom du Progrès, on efface, on « déplateforme », on réduit des existences entières à un mot de travers. Dans les deux cas, c’est le même geste : fermer l’espace commun, expulser le doute, interdire le désaccord fécond. Mimétisme girardien dans toute sa splendeur… et sa décadence. Le Liban n’est pas à l’abri de cette peste. Il en est même un laboratoire. Nous avons connu le Second Bureau, les milices, les occupations israélienne et syrienne, l’ombre portée de l’Iran, les tutelles visibles et invisibles. Nous connaissons trop bien les réflexes sécuritaires, les convocations pour un post, une plaisanterie, une opinion. Nous savons ce que signifie un tribunal militaire qui s’arroge le droit de juger les civils, des services qui perquisitionnent chez un professeur comme chez un malfrat, des censeurs qui décident à la place de tous ce qu’il est permis de voir, de lire, d’écouter. Et pourtant, aucun de ces régimes policiers – pas même celui, tentaculaire, de la tutelle syro-iranienne – n’a réussi à s’enraciner totalement. Parce que ce pays, dans sa composition même, est rétif à la tyrannie. Il peut la subir, s’y adapter provisoirement, composer avec elle par fatigue ou par peur ; il finit toujours par la fissurer, par la contourner, par en rire. L’hétérogénéité du Liban, sa pluralité religieuse, culturelle, sociale, ne se laissent jamais entièrement enfermer dans un dispositif unique de domination. C’est notre malédiction, mais aussi notre chance. Contrairement au fantasme qui revient sans cesse dans le discours populaire – « il nous faut un Atatürk ou un Nasser pour imposer la laïcité », « un MBS pour lutter contre la corruption », « un Assad pour écraser l’islamisme », « Un Chareh pour mettre au pas les minorités », « un Bachir pour assurer une reconquista chrétienne », « un général pour mettre tout le monde au pas » –, le Liban ne sera jamais sauvé par un homme fort. Les expériences passées ont montré ce que produisent nos « présidents forts » et nos chefs charismatiques : la suspension de la Constitution, l’abolition de la responsabilité, le culte de la personnalité, puis l’effondrement – moral, institutionnel, urbain. Total. Le problème du Liban n’est pas l’absence de chefs. C’est l’absence de citoyens. Pendant trop longtemps, nous avons confondu légitimité politique et culte du zaïm, de la secte, du drapeau. Nous sommes restés coincés, pour reprendre Weber, entre la légitimité traditionnelle des tribus et des communautés, et la légitimité charismatique des « sauveurs » – pseudo-« saints », généraux ou chefs de guerre. Nous n’avons jamais mené à terme le passage vers la seule légitimité qui émancipe : la légitimité rationnelle-légale, celle de l’État, de la loi, des institutions, de la responsabilité partagée. Or la liberté n’est pas un supplément d’âme que l’on ajouterait à la fin, une fois l’ordre rétabli. Elle est le point de départ. Elle est ontologique : elle constitue la personne avant tout appartenance. C’est ce que disent, à leur manière, Spinoza lorsqu’il définit le désir de persévérer dans son être, Michel Chiha lorsqu’il fait de la personne et de la propriété les piliers d’un Liban ouvert au monde, Benoît XVI lorsqu’il rappelait, à Baabda, que la dignité humaine suppose des choix libres, « non sous l’effet d’une contrainte purement extérieure ». C’est ce que répétaient, tous les jours, jusqu’à leur dernier souffle, Mohammad Mahdi Chamseddine, Samir Kassir, Gebran Tuéni, Ghassan Tuéni, Hani Fahs, Samir Frangié, Nasrallah Sfeir, Hassan Rifaï, et tant d’autres. Sans cette liberté première, il n’y a ni citoyenneté, ni responsabilité, ni justice. Il n’y a que des réflexes de meute. De hordes primitives. De chiens et de loups. C’est pourquoi, à titre d’exemple, la censure au Liban est plus qu’un abus : elle est une trahison de notre vocation. Chaque fois qu’un groupe impose son veto sur un concert, un film, une pièce de théâtre, un article ; chaque fois qu’une Église, un parti ou une milice brandit la menace de la rue pour faire plier l’État ; chaque fois qu’un service de renseignement convoque un citoyen pour un mot, un dessin, un sarcasme, c’est un morceau de l’âme libanaise que l’on ampute. On fabrique de l’autocensure, on éduque à la peur, on prépare la violence. On détruit, à petit feu, la possibilité même de devenir un peuple de citoyens. On détruit l’âme, la singularité essentielle de ce pays. Le choix qui se présente à nous, un siècle après la naissance du Grand Liban, est simple, brutal, irréductible : ou bien nous continuons à rêver d’un Léviathan qui viendrait trancher nos querelles au prix de nos libertés ; ou bien nous acceptons enfin le risque de la démocratie. Ce risque, ce n’est pas l’anarchie. C’est l’apprentissage exigeant de la pluralité, de la séparation des pouvoirs, du contrôle des appareils sécuritaires, de la limite imposée à toute forme de sacré – religieux ou identitaire – dès qu’il prétend s’ériger en censeur. C’est le respect de la Constitution et des normes de jus cogens qui doivent l’encadrer. Encore une fois, le Liban n’a pas besoin d’un nouveau despote éclairé. Il a besoin d’hommes et de femmes d’État capables de se consumer dans leur fonction, pas avides de se servir d’elle ; de juges qui protègent la liberté comme norme, pas comme exception tolérée ; de forces armées qui se perçoivent comme dernier rempart de la Constitution, pas comme bras armé d’un régime ou d’un clan. Mais surtout, il a besoin de citoyens affranchis de la servitude volontaire, refusant de déléguer à un chef, à une secte ou à une puissance étrangère le soin de penser à leur place. Cela suppose de surmonter la peur de l’autre et de lui faire confiance pour élaborer ensemble un avenir commun fondé sur la culture du lien. La mémoire, le passé, sont essentiels, mais ils ne sauraient rester figés dans le temps. Ils avancent, et leur fonction est d’évoluer, pas de régresser. Dans un monde où les murs se relèvent, où les algorithmes enferment chacun dans son enclos mental, où les extrêmes se nourrissent l’un l’autre jusqu’à broyer les modérés, le Liban pourrait encore offrir autre chose qu’un champ de ruines. Il pourrait redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un lieu d’expérimentation de la liberté, un laboratoire de vivre-ensemble, un pari risqué sur la capacité des hommes à se tendre la main sans se renier. Ceci n’est pas une utopie. Mais un acte quotidien de volonté et de vie. Mais ce pari ne se gagnera pas par incantation. Il exige des choix concrets : abolir la censure préalable ; retirer au tribunal militaire toute compétence sur les civils ; placer les services de sécurité sous un contrôle civil réel ; éduquer, dès l’école, à la pluralité, au doute, à la responsabilité ; protéger jusqu’au scandale la liberté d’expression, y compris – surtout – lorsqu’elle dérange nos certitudes religieuses, politiques ou morales. Tuer en nous la servilité et le culte du chef. Personne n’est parfait. Nul n’est au-dessus de la critique. Tout le monde est faillible, de la soutane au treillis. La liberté n’est pas une lubie d’intellectuels. Elle est notre dernière frontière avant le chaos. Si le Liban renonce à ce qui fait sa singularité – ce mélange impossible de pluralisme et de liberté – il n’aura plus rien à opposer aux empires qui l’encerclent, ni aux dogmes qui l’habitent. Il ne sera plus qu’une parcelle de plus sur la carte des dominations. Un sort qui l’encastre plus que jamais dans le passé, comme ces moustiques piégés dans l’ambre depuis le Jurassique, ou ces habitants figés dans la lave à Pompéi. Des reliquats du passé. Morts, mais encore tangibles. Avant que la poussière ne les emporte, eux aussi. Reprendre au sérieux la liberté, c’est redonner une âme à la République – et, peut-être, une chance à notre histoire commune. C’est aussi, à ce titre, qu’est notre salut - notre véritable rédemption.

Palestine : une paix confisquée par les extrêmes
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
déc. 26, 2025 - 13:56

Contrairement aux idées reçues, la question palestinienne n’est pas enfermée dans une impasse par fatalité historique, ni par une haine atavique irréductible. Elle est méthodiquement neutralisée par une convergence d’intérêts entre des extrêmes qui, tout en s’affrontant dans le sang, ont en commun une obsession : empêcher l’émergence d’une solution politique fondée sur la reconnaissance mutuelle et l’égalité des droits. D’un côté, un pouvoir israélien captif d’une logique sécuritaire absolue, transformée au fil des ans en idéologie de gouvernement. De l’autre, des mouvements islamistes qui prospèrent sur l’effondrement du politique, la sacralisation de la violence et la confiscation de la cause palestinienne au profit d’agendas régionaux. Entre les deux, une population prise en otage, et une perspective de paix délibérément sabotée. Il faut partir de là : la radicalisation n’est pas la cause première du conflit ; elle en est le symptôme. Comme l’ont montré de longue date les grandes figures intellectuelles palestiniennes et arabes critiques du nationalisme fermé et de l’islamisme armé, l’extrémisme se nourrit avant tout de l’absence d’horizon politique crédible. Là où la souveraineté est rendue impossible, la violence devient langage de substitution. Un travail similaire a été engagé chez des esprits éclairés en Israël. Or, depuis plus de deux décennies, la stratégie de la droite israélienne dure a consisté à vider de sa substance toute solution fondée sur l’existence de deux États. Non pas en la rejetant frontalement — ce qui aurait un coût diplomatique — mais en la rendant matériellement irréalisable : colonisation continue, fragmentation territoriale, destruction méthodique de toute continuité politique palestinienne. Cette stratégie a un corollaire, en l’occurrence de maintenir les Palestiniens dans une alternative binaire et mortifère — la soumission sans droits ou la résistance sans avenir. Dans les deux cas, l’État palestinien disparaît comme projet réel. Et avec lui, la possibilité d’un leadership politique modéré, responsable, capable de gouverner, de négocier et de répondre aux aspirations de son peuple autrement que par la sacralisation du sacrifice. C’est ici que la symétrie des extrêmes devient évidente, pour reprendre les schèmes développés par René Girard. Les mouvements islamistes palestiniens ne constituent pas une rupture avec cette logique : ils en sont le produit et, paradoxalement, l’un de ses meilleurs alibis. En se posant comme seule force de résistance, ils confisquent la cause palestinienne, délégitiment toute alternative politique et offrent au camp israélien le prétexte idéal pour assimiler toute revendication nationale palestinienne au terrorisme. La tragédie palestinienne contemporaine tient en cela : chaque camp extrême a besoin de l’autre pour survivre politiquement. L’un justifie la perpétuation de l’occupation et de la domination, l’autre justifie la perpétuation de la guerre au nom d’une libération sans contours ni échéance. La paix, elle, devient l’ennemi commun. Dans ce jeu de miroirs, les figures de la paix — celles qui ont tenté de penser la reconnaissance mutuelle comme une nécessité historique et non comme une concession morale — ont été éliminées, marginalisées ou discréditées. L’assassinat politique et symbolique de cette génération a laissé le champ libre à une gouvernance par la peur, le ressentiment et la radicalité identitaire. Or il faut le dire clairement : la poursuite de cette logique mène à une impasse stratégique totale. Aucun peuple ne disparaît sous la pression militaire, aucune identité nationale ne se dissout par décret, et aucune sécurité durable ne peut être fondée sur l’effacement programmé de l’autre. La question palestinienne n’est pas un problème humanitaire à gérer, encore moins une anomalie sécuritaire à contenir. Elle est un problème politique non résolu. Et tant qu’elle sera traitée comme telle, sous-traitée à des logiques de force, elle ne produira mécaniquement que de la violence, des cycles de radicalisation et des explosions régionales. La seule alternative crédible repose sur un retour au politique. Cela signifie reconnaître que la sécurité d’Israël ne peut être durable sans la souveraineté palestinienne, et que la souveraineté palestinienne ne peut émerger que débarrassée des logiques de milices, de tutelles régionales et de messianismes armés. Cela implique un choix clair : celui d’une solution fondée sur deux États, non comme slogan diplomatique, mais comme architecture politique concrète. Un État palestinien viable, continu, souverain, reconnu internationalement, dirigé par des forces politiques capables de gouverner, de rendre des comptes et de rompre avec la logique de la guerre perpétuelle. Ce choix n’est pas une concession faite aux Palestiniens au détriment d’Israël. Il est une condition de survie politique pour les deux peuples. L’alternative est connue : soit un régime d’inégalités structurelles, de domination permanente et de violence chronique, soit une reconnaissance mutuelle imparfaite, fragile, mais ouverte sur un avenir possible. La responsabilité internationale est ici centrale. La répétition incantatoire du droit international, sans mécanisme contraignant, a vidé ce droit de sa crédibilité. L’inaction n’est pas une neutralité : elle est une forme de complicité passive avec la logique des extrêmes. Enfin, il faut rompre avec une illusion dangereuse, selon laquelle le temps jouerait en faveur du statu quo. L’expérience historique montre l’inverse : plus un conflit est gelé dans l’injustice, plus il se radicalise, plus il déborde, plus il empoisonne l’ensemble de son environnement régional et mondial. La paix n’est pas un idéal naïf. Elle est un choix politique courageux, toujours minoritaire à court terme, mais seul capable d’éviter l’effondrement général à long terme. En Palestine comme ailleurs, elle commence par une vérité simple : aucun avenir ne se construit sur la négation de l’autre. La solution des deux États, réitérée par l’initiative arabe de Beyrouth 2002, est le seul cadre d’avenir non toxique, non seulement pour le Moyen-Orient, mais pour le monde entier, tant les conséquences du conflit suscitent les passions identitaires et religieuses au sein de chaque société. La logique qui considérait en effet que le conflit était « ailleurs » géographiquement, donc pouvant être traité comme une question politique, diplomatique, sécuritaire ou humanitaire détachée des options stratégiques vitales de tel ou tel pays, ne fonctionne plus. La question israélo-palestinienne opère désormais comme une tumeur maligne à l’intérieur des frontières nationales. Il existe un danger réel d’implosion, qui n’est plus cantonné, comme dans les années 1970-1980, à des attentats terroristes. Il y va de l’enjeu et de la sécurité d’un monde qui glisse lui-même de plus en plus dans la montée aux extrêmes. Tant que cette vérité restera inassumable pour les dirigeants captifs de ces extrêmes, la région restera prisonnière d’une guerre sans fin, et le monde entier sera ébranlé par ses conséquences, comme le montre le dernier massacre de Bondi Beach, à Sydney. Des accords de paix arrachés au forceps par l’État hébreu ne résoudront rien au problème de fond. Le feu et le sang ne garantissent aucune paix durable. Au contraire, ils ne sont que le moteur d’une prolongation infinie du conflit. Il est temps de rompre le cycle de la violence et de poser des actes fondateurs de paix. Un premier pas dans le bon sens, attendu depuis des décennies, a été fait en marge de la 80e Assemblée générale des Nations unies à New York, le 22 septembre 2025. Mais il doit être accompagné d’effets, ce qui passe par le fait de couper définitivement la voie à l’influence de l’Iran dans la région, mais aussi, et c’est là où le bât blesse réellement, cesser de considérer Israël comme un État privilégié, au-dessus du droit international, jouissant d’une impunité totale au mépris de toutes les conventions et principes généraux, d’un titre de propriété naturel fantasmatique à « une terre promise » et d’un droit de vie ou de mort sur les Palestiniens. Il y a un choix historique et stratégique à faire contre la haine et la culture de l’exclusion et de la mort. Il est grand temps de le faire, même avec 77 ans de retard. Des centaines de milliers de vies humaines dans la région et à travers le globe ont déjà payé le prix de ce conflit. Ce bain de sang inutile doit prendre fin, avant qu’il n’emporte tout le monde. N’est-ce pas à travers de véritables actes de paix, loin des trophées et des prix- colifichets, que s’affirme le véritable leadership mondial ?