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Mille plateaux

Souveraineté libanaise et apprentis sorciers
Por
Michel Hajji Georgiou
Publicado
févr. 22, 2026 - 21:22

Il arrive qu’une phrase lancée dans le tumulte médiatique dise plus que des pages entières de doctrine. Lorsque l’ambassadeur US en Israël, Mike Huckabee, affirmait il y a quelques jours qu’« il serait acceptable qu’ils prennent tout », évoquant l’idée d’un Israël s’étendant, dans une lecture biblique, du Nil à l’Euphrate, avant d’ajouter qu’« Area C is Israel », il sort non seulement d’une réserve diplomatique — cela va sans dire — mais démontre une partialité politique, qui, si elle n’est pas une surprise compte tenu de l’alignement quasi-inconditionnel des États-Unis sur l’État hébreu, reste d’une gravité inacceptable. Le diplomate inscrit son propos dans une logique territoriale expansive subordonnant le droit international à un récit théologico-historique — ce qui est, du reste, le propre du mythe sur lequel Tel-Aviv a fondé toute sa légitimité pour occuper la Palestine. Peu importe qu’il ait ensuite tempéré ou parlé d’hyperbole. Ce qui est dit est dit. Et ce qui est pensé apparaît, à l’heure où l’équipe Netanyahu a exprimé plus d’une fois sa volonté de concrétiser son rêve mythique.

Le haririsme au défi du renouveau
Por
Michel Hajji Georgiou
Publicado
févr. 15, 2026 - 17:02

Saad Hariri ressemble quelque peu à un héros maudit de tragédie grecque. Vingt-et-un ans après l’assassinat de Rafic Hariri, Saad revient dans une ville qui ne ressemble plus tout à fait à celle qu’il a quittée. Les centres de décision ont changé. Il en sait quelque chose. L’Arabie saoudite, qui contribua naguère, sous la direction de Fahd, puis d’Abdallah, à ancrer Rafic Hariri sur la scène libanaise, multiplie depuis près d’une décennie les signaux négatifs à l’égard de Saad. Les médias saoudiens ont largement exprimé leur mécontentement quant à sa perspective de relancer son courant politique après quatre ans de gel.

Dialogues avec les loups
Por
Michel Hajji Georgiou
Publicado
févr. 4, 2026 - 10:51

Il faut le dire noir sur blanc : l’un des aveuglements récurrents des démocraties occidentales tient à leur rapport au temps. Le temps démocratique — celui de l’alternance, de l’urgence électorale, du mandat limité, de la nécessité permanente de produire des résultats visibles dans un horizon court — est en effet un temps rythmé, scandé, hachuré… et, partant, fragile. Ce temps-là est, par nature, impatient, constamment à la recherche d’issues, de compromis et de stabilisations provisoires. Il veut croire, dans une conception téléologique gnostique de l’Histoire, que celle-ci peut être infléchie par la bonne volonté, la négociation et la rationalité partagée. Qu’elle avance invariablement dans le bon sens.

Nassib Lahoud, le « perdant magnifique »
Por
Michel Hajji Georgiou
Publicado
févr. 2, 2026 - 13:21

Il y a quatorze ans, le 1er février 2012, disparaissait l’ancien député et ministre Nassib Lahoud. En ces temps où le populisme fait des ravages à travers le monde — et le Liban semble, une fois de plus, avoir été un précurseur dans la déferlante actuelle —, il fait bon d’évoquer la mémoire d’un homme qui, au cours des trois dernières décennies, a véhiculé et défendu une autre vision, une autre pratique du politique . Qui plus est en terre libanaise, là où les passions grégaires propulsent naturellement un modèle très arrêté de chef historique exalté ou de renard utilitariste désabusé revêtu des oripeaux du sectarisme, plutôt que des hommes d’États posés disposant d’idées modernes et d’une vision profonde et stratégique de la chose publique.

La décompensation ontologique du Hezbollah
Por
Michel Hajji Georgiou
Publicado
janv. 30, 2026 - 10:05

Tous les vingt ans, vient un joueur, qui met en gage le pays, les hommes, l’héritage, les levers et couchers du soleil, les garçons et les filles, les vagues et la mer sur une table de poker. Nizar KABBANI Ainsi, Naïm Kassem veut sacrifier le Liban pour l’Iran. Après avoir envoyé ses partisans mourir pour la Syrie d’Assad et laissé les habitants de son foyer révolutionnaire se faire atomiser pour le Hamas, le voilà maintenant qui veut conclure en beauté, par un suicide collectif, alors que la maison-mère iranienne se trouve en danger face à l’invincible armada déployée par Donald Trump dans les eaux du Moyen-Orient.

Oublier Rifaat el-Assad ?
Por
Michel Hajji Georgiou
Publicado
janv. 21, 2026 - 15:08

Si la décence minimale interdit de se réjouir de la mort, même celle d’un monstre, elle n’empêche cependant pas de ressentir une certaine légèreté soudaine, voire même un réconfort, ne serait-ce que fugace, à l’annonce de celle-ci. Rifaat el-Assad n’est plus. Au sentiment rétrospectif et rétroactif d’impuissance et de désolation face aux pires atrocités de l’histoire, on se console comme on peut. Rifaat emporte avec lui une part de la mémoire la plus noire du Levant contemporain, celle des villes écrasées pour avoir hurlé trop fort contre la barbarie, des quartiers rasés pour servir d'exemple. Il suffit de lire le témoignage effectué par Michel Seurat – qui lui a d’ailleurs coûté la vie – pour voir, non sans effroi, comment Hama et Homs, en 1982, furent, pour Assad, les laboratoires d’une expérience jouissive de la mise à mort. Le Liban aussi, de Tripoli aux marges humiliées par ses milices (les «Chevaliers rouges» notamment), subit aussi l’inhumanité de Rifaat.

Pour arrêter la chute
Por
Michel Hajji Georgiou
Publicado
janv. 14, 2026 - 18:35

L’obscénité est-elle devenue le moteur de l’Histoire? À regarder de près le fil des événements, un observateur avisé pourrait bien en conclure que oui. Et pour cause: il y a bien quelque chose d’obscène dans la manière dont le monde contemporain célèbre encore ses simulacres d’ordre, alors même que les digues, toutes les digues, cèdent de toutes parts. Certes, les logorrhées sont bien là, les institutions pullulent. Les grands discours n’ont même jamais été si prolixes qu’à présent, mais ils flottent désormais dans un vide inquiétant et sonnent irrémédiablement creux — lorsqu’ils ne se perdent pas dans la masse informe de l’intox et des tropes nauséabonds du populisme et de l’identitarisme.

Dékhomeinisation
Por
Michel Hajji Georgiou
Publicado
janv. 12, 2026 - 09:01

L’image désormais iconique de cette jeune femme réduisant en flammes le portrait de l’ayatollah Khamenei pour allumer sa cigarette en dit, symboliquement, beaucoup : la théocratie iranienne est morte et enterrée. Ce n’est plus qu’une question de temps. Certes, le pouvoir iranien peut encore réprimer, interpeller, torturer, violer, exécuter et massacrer allègrement, comme il l’a fait sans cesse depuis la Révolution verte de 2008. Mais il n’en reste pas moins que le mur de la peur est définitivement tombé, cette fois - comme le prouve, du reste, la perte de contrôle du régime sur certaines villes, fait inédit depuis la révolution islamique elle-même.

Helsinki sans garde-fous
Por
Michel Hajji Georgiou
Publicado
janv. 5, 2026 - 16:42

Il y a, dans l’image de Nicolás Maduro en capture à New York comme un vulgaire trafiquant de drogue, des accents de Vercingétorix paradé comme trophée de guerre à Rome face à Jules César, en septembre -52, après le siège d’Alésia. Il n’est certes pas question de verser des larmes de crocodiles sur un dictateur populiste, à la tête d’un État récalcitrant. Maduro, en plus, n’est ni Lumumba, ni Che Guevara. Juste un chantre de ce que l’Amérique Latine a toujours su fabriquer à ses heures les plus sombres : des personnages issus de L’Automne du patriarche de Gabriel Garcia Marquez, dont la flamboyance externe reste sans aucun panache. Spectrale. Risible.

Libertés : l'âme de la République
Por
Michel Hajji Georgiou
Publicado
déc. 30, 2025 - 16:17

Sans doute le concept le plus galvaudé au Liban, la liberté, n’est pourtant ni un luxe ni un slogan : c’est notre condition de possibilité ; ce souffle discret qui a permis à ce pays improbable de tenir debout entre mer et montagnes, entre langues, rites, mémoires et blessures. Sans elle, il ne reste qu’un territoire fracturé de tribus en armes. Avec elle, il devient un espace – fragile, conflictuel, mais vivant – où l’on tente encore de faire coexister des mondes qui, ailleurs, se tournent le dos. Or cette liberté est en péril. Partout. Elle est menacée, d’un côté, par des « minorités » réelles ou autoproclamées qui, au nom d’une reconnaissance légitime, glissent vers la négation pure et simple de l’autre, vers la cancel culture, la chasse aux mots, aux œuvres, aux nuances. L’émancipation se mue alors en tribunal permanent, le débat en inquisition, la critique en blasphème. De l’autre côté, elle est assiégée par les populismes, les intégrismes, les nationalismes autoritaires qui ont pour noms Trump, Poutine, Orbán et leurs avatars locaux : hommes forts de carton-pâte, qui promettent l’ordre et ne produisent que la peur.