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Politique

Mexique: après l’élimination d’El Mencho, le calme avant la tempête?
Par
Miroslava Salazar
Publié
févr. 26, 2026 - 13:28

L’armée mexicaine a abattu Nemesio Oseguera “El Mencho”, chef du Cartel de Jalisco et narcotrafiquant le plus puissant du Mexique, recherché par les États-Unis avec une récompense de 15 millions de dollars. Analyse avec le Dr Edgar Guerra, le juriste Emiliano Alba et les correspondants de Levant Time, Maxime Pluvinet et Miroslava Salazar. Le secrétaire à la Sécurité et à la Protection du citoyen Omar García Harfouch (d'origine libanaise), accompagné de Claudia Sheinbaum, présidente du Mexique, lors d'une conférence de presse suite à la mort de Nemesio Oseguera Cervantes, alias « El Mencho », chef du cartel de Jalisco. (Gerardo Vieyra/NurPhoto via AFP) Dimanche 22 février 2026 : Nemesio Oseguera Cervantes, alias « El Mencho », chef du Cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG), a été abattu par l’armée mexicaine. La riposte du cartel a été presque immédiate : barrages routiers, incendies de véhicules et actes de violence dans l’État de Jalisco ainsi que dans plusieurs autres régions du pays. Selon une cartographie réalisée par la plateforme Dataint, des événements violents ont été recensés dans au moins 22 États, avec un impact particulièrement marqué à Jalisco, Puebla, Michoacán, Tamaulipas et Baja California. La réaction consécutive à l’opération a mis en lumière l’ampleur réelle du cartel dans de nombreuses régions : son contrôle territorial, son implantation dans les économies légales comme illégales et, surtout, la solidité de sa structure organisationnelle ainsi que sa capacité de mobilisation immédiate. Ce tournant peut être comparé à l’arrestation de Joaquín « El Chapo » Guzmán, survenue le même jour douze ans plus tôt. « Il s’agit sans aucun doute du coup le plus important porté au crime organisé sous l’administration de la présidente Claudia Sheinbaum », affirme Edgar Guerra, spécialiste du crime organisé, de la violence et de la sécurité, dans un entretien accordé à Levant Time. L’hydre aux cent têtes L’opération ayant conduit à la mort d’« El Mencho » constitue une arme à double tranchant. Comme le souligne Emiliano Alba, analyste en sécurité et criminalité organisée, à court terme le gouvernement de Claudia Sheinbaum peut capitaliser politiquement sur cet événement comme une victoire dans la lutte contre le narcotrafic, envoyant ainsi un message à l’opinion publique nationale et aux États-Unis : « Quelque chose a été fait». Cependant, les effets structurels sont d’une autre nature. « Concrètement, nous allons assister à une nouvelle réorganisation au sein du cartel. De violents conflits internes pour la succession sont à prévoir », explique Alba. Nemesio Oseguera occupait une place centrale au sein du CJNG et n’avait pas de successeur clairement désigné. Pour Alba, la chute du chef représente une vulnérabilité conjoncturelle, mais non un effondrement structurel. « C’est une faiblesse opérationnelle temporaire, mais l’organisation demeure », insiste-t-il, rappelant que le CJNG ne repose pas uniquement sur une figure centrale, mais sur un appareil consolidé, doté de réseaux territoriaux, financiers et politiques assurant sa continuité. L’analyste souligne que l’expérience historique montre que la stratégie de « décapitation » des organisations criminelles produit souvent des effets contre-productifs : « Couper la tête de l’hydre en fait surgir d’autres. » Fragmentation, luttes territoriales et violence liée à la succession sont des dynamiques bien connues au Mexique. Ce constat est d’autant plus pertinent que, selon Alba, la stratégie du secrétaire à la Sécurité et à la Protection citoyenne, Omar García Harfuch, s’était progressivement éloignée de l’élimination ciblée des dirigeants pour privilégier le démantèlement des structures. « Il ne s’agissait plus de décapiter les cartels, mais d’attaquer leurs réseaux politiques, financiers et territoriaux », précise-t-il, en référence à des opérations comme Enjambre, visant les alliances politiques et les réseaux de protection institutionnelle. Deux scénarios se dessinent : soit le CJNG poursuit ses activités sans son chef, soit il sombre dans une guerre interne pour le contrôle du pouvoir. Dans ce dernier cas, l’impact sur la sécurité publique serait direct. « Nous assisterions à une hausse des homicides », avertit le spécialiste David Saucedo auprès de l’AFP. Les États-Unis : le voisin encombrant Pour Edgar Guerra, le contexte international est déterminant. « On ne peut comprendre la politique de sécurité du gouvernement de Claudia Sheinbaum sans considérer la pression exercée par les États-Unis. L’administration de Donald Trump a exercé une forte pression sur le Mexique : saisies de fentanyl, contrôle migratoire accru, exigences opérationnelles renforcées. Tout cela fait partie du même ensemble de demandes. » Le gouvernement mexicain a d’ailleurs confirmé que l’opération avait bénéficié d’un appui américain en matière de renseignement. « Ce n’est pas seulement un problème mexicain ou jaliscien. C’est un problème mondial », souligne Guerra. Il ajoute : « Les États-Unis figurent parmi les principaux consommateurs de drogues illicites et l’un des principaux producteurs d’armes. Cela alimente les incitations économiques et matérielles du narcotrafic. Il s’agit donc d’un problème partagé, mais avec une responsabilité structurelle évidente du côté américain. » Une guerre sans fin La « guerre contre la drogue » n’est pas nouvelle au Mexique. Du mandat de Felipe Calderón à ceux qui ont suivi, la confrontation directe avec les cartels s’est imposée comme une constante depuis près de vingt ans. Pourtant, loin de réduire durablement la violence, le pays a traversé des cycles répétés de fragmentation criminelle, de recomposition territoriale et d’expansion des économies illicites. Selon l’Institut national de statistique et de géographie (INEGI), 33 241 homicides ont été enregistrés en 2024, dont 71,8 % par arme à feu. Sous Felipe Calderón (2006–2012), 122 462 assassinats ont été comptabilisés ; sous Enrique Peña Nieto (2012–2018), 157 158 ; et sous Andrés Manuel López Obrador (2018–2024), 202 336. Face à cette réalité, Alba estime qu’une approche exclusivement fondée sur l’affrontement est insuffisante. « Les stratégies contre le crime organisé doivent être globales. Il ne s’agit pas seulement de combattre les organisations, mais de restaurer l’autorité de l’État dans ces territoires et de garantir la sécurité des populations. Cela dépasse largement l’usage de la force. » Guerra partage ce diagnostic : le problème est profondément institutionnel. « Des responsables politiques et des fonctionnaires locaux et régionaux protègent ces groupes et ont permis leur consolidation. Démanteler ces réseaux de protection sera essentiel. » À cela s’ajoute un facteur clé : l’impunité. « Le crime organisé prospère au Mexique parce que l’impunité est structurelle. Sans elle, ces organisations ne pourraient se maintenir. » Dans ce contexte, la mort d’« El Mencho » ne constitue pas une rupture décisive, mais une nouvelle étape d’un conflit prolongé. Plus qu’une fin, elle marque le début d’une recomposition interne souvent synonyme de violence accrue. Comme le résume Alba : « Nous pourrions assister à un moment de calme, comme une accalmie dans l’œil du cyclone, mais seulement à court terme. Ensuite viendra la réorganisation. » Ainsi, ce qui apparaît aujourd’hui comme une victoire politique pourrait annoncer une nouvelle phase de reconfiguration violente. La question n’est plus de savoir s’il y aura des conséquences, mais lesquelles, où et avec quelle intensité. Pour des millions de Mexicains, le doute demeure : est-ce la paix avant la tempête ?

5m 10s
La confrontation États-Unis – Iran à travers le prisme de la théorie des jeux
Par
Jacques Mechelany
Publié
févr. 25, 2026 - 08:46

En février 2026, la température dans le Golfe persique approche du point d’ébullition. La Cinquième Flotte américaine a achevé un déploiement militaire rarement observé depuis la Guerre froide. Des escadrilles de bombardiers stratégiques se relaient sur des bases avancées. Tel-Aviv subit des brouillages intermittents de signaux GPS. Les flux d’information oscillent entre les prédictions d’une «Troisième Guerre mondiale» et les récits dramatiques d’une «alliance sino-russe prête à défendre Téhéran jusqu’au bout». Le monde fixe les écrans radar, attendant l’étincelle. Pourtant, si l’on écarte le bruit médiatique, cette confrontation mérite d’être analysée à travers un cadre bien plus sobre: la théorie des jeux. La théorie des jeux – branche des mathématiques appliquées – étudie les interactions stratégiques dans lesquelles le résultat pour chaque acteur dépend des décisions des autres. Il ne s’agit ni de morale ni de rhétorique. Il s’agit d’incitations, de contraintes, d’équilibres. Et une fois ce prisme appliqué, la crise apparaît moins comme un chaos que comme un ajustement systémique forcé. Le bilan géopolitique L’activation de la machine militaire constitue la manière la plus spectaculaire de régler des créances géopolitiques douteuses. «Frapper ou ne pas frapper» n’est, au fond, qu’un choix de méthode de liquidation – cinétique ou négociée. Mais cela pourrait ne pas modifier le bilan géopolitique final. Pour comprendre vers quel équilibre le système tend, il faut d’abord identifier ce qui est réellement en jeu pour chacun des acteurs. États-Unis Les objectifs de Washington sont clairs: – Éliminer la capacité de seuil nucléaire de l’Iran. – Démanteler les capacités balistiques offensives à moyenne et longue portée. – Dégrader ou rompre les réseaux de proxys régionaux de Téhéran. Les États-Unis peuvent coexister avec le régime des mollahs – à condition qu’il cesse sa politique de déstabilisation régionale et qu’il supprime la menace existentielle pesant sur Israël. Les récents déploiements au Moyen-Orient ont coûté des centaines de millions de dollars. La crédibilité dissuasive doit désormais être convertie en résultats stratégiques tangibles. Washington cherche à sécuriser les corridors énergétiques et à libérer de la bande passante stratégique pour l’Indo-Pacifique. Israël Pour Israël, l’équation est existentielle. Le programme nucléaire iranien et son infrastructure balistique constituent une ligne rouge. Toute capacité résiduelle de seuil nucléaire invalide la dissuasion à long terme. L’objectif d’Israël n’est pas un endiguement symbolique – mais le démantèlement physique des capacités susceptibles de permettre une annihilation. Les États arabes régionaux Pour les monarchies du Golfe et les États arabes de la région, la priorité est la stabilité. Leurs économies dépendent d’exportations énergétiques ininterrompues et de la sécurité du commerce maritime à travers le détroit d’Ormuz. Une guerre mettrait en péril des infrastructures critiques – terminaux pétroliers, installations de dessalement, centres financiers. Leur objectif est simple: éviter l’embrasement systémique. Chine et Russie Pékin et Moscou poursuivent des objectifs plus nuancés. Ils ne souhaitent pas que les États-Unis prennent le contrôle direct des réserves énergétiques iraniennes. Ils ne veulent pas non plus d’un Iran totalement neutralisé et intégré dans une sphère occidentale. L’Iran fonctionne comme un nœud géopolitique: – Il absorbe l’attention militaire américaine. – Il fournit du pétrole à prix réduit à la Chine. – Il ancre un levier multipolaire dans la région. Un Iran pleinement pacifié et aligné sur l’Occident permettrait aux États-Unis de pivoter résolument vers l’Indo-Pacifique. Un scénario que Pékin cherche à éviter. Le régime iranien et le CGRI Pour le régime des mollahs et le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), l’objectif est la survie. Le programme nucléaire et les capacités balistiques ne sont pas de simples instruments stratégiques – ce sont des actifs de légitimité. Ils justifient la monopolisation des ressources économiques et du pouvoir politique par le CGRI. Une capitulation inconditionnelle fracturerait l’architecture interne du pouvoir et risquerait de provoquer une mutinerie au sein des Gardiens. Les proxys régionaux Le Hezbollah, les Houthis et les autres groupes alignés font face à une réalité plus brutale: survivre sous attrition. Sans soutien logistique et militaire continu, ils se dégradent, passant de forces semi-conventionnelles à des milices fragmentées. Leur levier stratégique diminue rapidement en l’absence de continuité des chaînes d’approvisionnement. Pourquoi un «grand compromis» n’existe pas En surface, une formule simple pourrait sembler possible: désarmement contre normalisation économique. Mais une modélisation rigoureuse des incitations rend un consensus sans friction hautement improbable. – Khamenei ne peut signer un document qui «arrache toutes ses dents» sans déclencher une oppositiondes Gardiens de la Révolution. – La Chine et la Russie ne bénéficient pas d’un Iran totalement pacifié par les USA, qui libérerait les forces américaines pour l’Asie. – Le CGRI ne peut accepter le désarmement sans compensation. L’équilibre ne peut donc être une paix absolue. Il doit être calibré. L’équilibre ciselé La solution de convergence la plus plausible n’est pas une reddition totale, mais une excision stratégique de haute précision – une amputation contrôlée de certaines capacités tout en en préservant d’autres. Le système se stabilise autour de trois paramètres. 1 - Neutralisation du seuil nucléaire Aucune ambiguïté. Aucun scénario «59,9%» à la Schrödinger. Les centrifugeuses de haute performance sont démantelées. Les stocks enrichis sont retirés du territoire. Les mécanismes de vérification sont intrusifs et irréversibles. Israël et les États-Unis obtiennent une sécurité physique. L’Iran conserve le narratif d’un usage nucléaire civil et pacifique. 2 - Verrouillage des portées balistiques stratégiques Les missiles balistiques à moyenne et longue portée capables d’atteindre Israël et l’Europe sont détruits. En revanche, les missiles de croisière anti-navires côtiers sont maintenus. Cela préserve le levier défensif tactique de l’Iran sur le détroit d’Ormuz – et garantit que la Cinquième Flotte américaine ne puisse quitter simplement le théâtre d’opérations. La Chine et la Russie conservent ainsi un ancrage stratégique maintenant partiellement l’attention américaine dans le Golfe. 3 - Dégradation des réseaux de proxys Les chaînes d’approvisionnement en munitions de précision et les liens financiers sont coupés. Le Hezbollah et les autres acteurs passent du statut de forces stratégiques régionales à celui d’entités localisées de faible intensité. Israël obtient une sécurité frontalière substantielle. Téhéran conserve une influence rhétorique à travers le récit de «l’Axe de la Résistance». Pourquoi les Gardiens de la Révolution accepteraient-il? La réponse réside dans la substitution d’intérêts internes. Les régimes autoritaires fonctionnent par mécanismes de compensation. Lorsque l’expansion géopolitique externe est forcée de s’arrêter, l’extraction interne de rente s’accroît. En échange de l’abandon des ambitions nucléaires et des réseaux de proxys, le CGRI pourrait obtenir: – Le contrôle des fonds débloqués. – Des droits d’allocation sur les quotas d’exportation de pétrole. – L’extension de ses monopoles économiques domestiques. La transformation serait nette: de seigneur de guerre géopolitique à gardien oligarchique interne. L’allègement des sanctions et les revenus énergétiques achèteraient l’adhésion des élites. L’équilibre zombie Le règlement final de cette crise ne ressemblera ni à une victoire ni à une défaite. Il prendra la forme d’un arrangement structurellement stable mais moralement ambigu – un équilibre zombie. – Les États-Unis et Israël éliminent le risque nucléaire existentiel. – La Chine et la Russie préservent un nœud énergétique non occidental. – Le régime iranien survit, recentré sur l’intérieur et économiquement transactionnel. L’Iran cesse d’être un acteur révisionniste cherchant à remodeler le Moyen-Orient. Il devient un simple connecteur énergétique calibré au sein d’un système multipolaire. Ses «dents» – seuil nucléaire, missiles stratégiques, réseaux de frappe périphériques – sont extraites. Ses «griffes» – appareil sécuritaire interne et capacité de déni maritime – demeurent. Le jeu systémique a atteint son socle de consensus. À ce stade, les avions de chasse décollant des ponts de porte-avions servent peut-être moins à modifier l’issue qu’à façonner le levier de négociation. La question centrale n’est pas de savoir si la pression forcera un changement structurel. Elle est de savoir si l’idéologie sera échangée contre la survie, en gardant à l’esprit que la situation économique et financière actuelle de l’Iran conduira, à plus long terme, à l’affaiblissement puis à la disparition du régime. C’est pourquoi les négociations sont longues, tendues et minutieusement mises en scène. Car dans ce jeu, l’équilibre est déjà mathématiquement visible, même s’il demeure politiquement inexprimé.

Leïla Shahid
Par
Jamil Kamel Mroué
Publié
févr. 22, 2026 - 22:17

Nous aurions pu pleurer sa disparition comme on pleure un ami intime, et souffrir comme on souffre lorsque la mort ampute une part d’une vie partagée : une amitié, une fraternité, une famille. Il lui aurait été possible aussi — et cela eût sans doute été le plus simple pour elle — de passer son existence dans un confort protégé, à l’abri des épreuves de l’origine et de la dureté du destin. Elle était fille d’une maison noble et aisée, héritière d’une prospérité qui lui permettait de s’adosser à la sécurité d’un héritage et de prolonger son séjour à l’ombre d’une famille que ni la gloire ni la respectabilité ne quittaient. Mais elle n’était pas « n’importe quelle femme ». Elle était Leïla Shahid. Avec son départ, il y a quelques jours, la peine s’épaissit d’une blessure lourde et profonde. Car la perte n’est pas seulement celle d’une amie : c’est celle d’une trajectoire qui a résisté à l’idée facile — l’idée qu’on peut se sauver soi-même et laisser sa patrie à son sort. Notre histoire avec elle commence lorsqu’elle était encore nourrisson … oui, à cette porte que l’Histoire n’ouvre guère dans les biographies des grands, alors qu’elle est l’origine même du récit. Sa mère, Sirine, allaitait ma sœur Hayat en même temps que Leïla, et ma mère, Salma, allaitait Leïla avec Hayat. Dans notre maison, Leïla était la fille de Kamel et Salma ; chez eux, nous étions les enfants de Mounib et Sirine. Ainsi avons-nous été introduits au monde : sans frontières entre deux maisons, sans distance entre deux sangs. Depuis ce temps-là, Leïla était une force enmouvement, stimulée par la curiosité, l’aspiration à la découverte, la volonté de soulever sans cesse des questions. Elle était un tourbillon d’énergie, comme si elle avait été créée pour ébranler l’immobilité, défier la paresse et mettre la pierre en mouvement. À peine armée du savoir acquis à l’Université américaine de Beyrouth, elle se précipita sur le terrain, non pas comme on « visite » des camps, mais comme on retourne auprès des siens. Elle se rendit dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban comme on rejoint ses propres enfants. Elle quitta le confort de sa vie pour le cœur de la tragédie, non pas pour écrire et témoigner à distance, mais pour découvrir la réalité de l’intérieur et gagner le droit d’en parler parce qu’elle en avait porté le poids. Elle se plongea ensuite dans le journalisme, lorsque naquit la revue Monday Morning avec Fawaz Najieh, journaliste et éditeur de grande stature. Là, sur le terrain exigeant de la rationalité et non de la rhétorique facile, ses talents diplomatiques commencèrent à éclore : articles, entretiens, recherches, seront élaborés et rédigés avec sérieux, rigueur et érudition ; cette approche n’était pas un luxe culturel, mais des instruments de combat. Les grands médias la citèrent, car sa parole n’était pas le « vacarme d’une cause », mais un discours de connaissances et de responsabilité. Puis vint le parcours diplomatique : sa nomination comme représentante de l’Organisation de libération de la Palestine, choisie par Yasser Arafat. Leïla servit sa patrie parce qu’elle considérait — avec une intuition politique précoce — que la patrie appartient à tous ses citoyens, et que le dirigeant est « mandaté », non « couronné ». Même avec Abou Ammar, elle le percevait comme le responsable d’une mission, non comme détenteur d’un trône éternel. Ce n’était pas une sévérité à son égard, mais une miséricorde envers la cause : car les causes qui se transforment en culte des personnes sont immolées sur l’autel des personnes. Lorsqu’elle a été en mission, l’Europe — oui, l’Europe — fut souvent plus sévère envers la cause palestinienne que l’Amérique. Le Vieux Continent était secoué par un terrorisme perpétré au nom de la résistance : détournements d’avions, tragédie de Munich. La représentation palestinienne agissait dans un contexte marqué par la guerre froide et les alignements soviétiques qui faisaient percevoir le Palestinien en Occident non comme le détenteur d’un droit, mais comme une menace potentielle. À cela s’ajoutait la vague d’assassinats perpétrés par les Israéliens contre les représentants palestiniens ; cette guerre d’un autre genre vida la scène politique d’hommes et de personnalités de grande envergure. Lors de cette phase, Leïla était, à bien des égards, seule. Elle était la représentante politique, elle marquait de son empreinte les médias, les centres de recherche, la vie culturelle, les conférences dans les universités, les rencontres dans les cercles de réflexion… elle reflétait le « visage palestinien », le tout avec une endurance qu’on n’exige guère d’un seul être humain. Leïla Shahid avait réussi. Mieux encore, elle triompha — de la manière dont il est permis au droit de triompher dans les grandes capitales : par l’argument, la raison, une éloquence intellectuelle et linguistique qui ne situe pas au niveau de la foule et ne sollicite pas la démagogie. Elle dialoguait avec une férocité de l’esprit ; la férocité d’un aigle protégeant ses petits… ses Palestiniens. Elle affrontait ses adversaires en France, dans les médias et en public, non par l’invective, mais en transformant la cause en récit compréhensible… puis acceptable… puis de moins en moins conditionné. Elle déplaçait le mur, pierre après pierre, poussant l’Europe de la posture du rejet instinctif vers une acceptation conditionnelle, puis travaillant à en démonter les conditions. Jusqu’à mériter la Légion d’honneur française de grade d’officier — pas comme un ornement sur sa poitrine, mais comme l’indice indiquant qu’elle avait réussi à arracher une reconnaissance de la dignité dans le contexte d’un combat féroce. Oui, il est naturel de pleurer la perte de Leïla Shahid, parce que nous avons perdu une amie. Mais notre tristesse aujourd’hui est plus lourde qu’une amitié absente. Nous vivons une « nouvelle Nakba », et la Palestine a plus que jamais besoin d’un leadership civilisé, aux mains propres et à l’esprit clair, qui ressemble à son peuple et ne le traite pas en monnaie d’échange. Leïla Shahid était — si le destin avait été juste — ce qui se rapproche le plus d’une « présidente de la Palestine », au sens moral et non protocolaire : culture, expérience, engagement envers le citoyen palestinien,blessé, expulsé, dispersé aux quatre coins du monde. Elle avait déplacé la Palestine de l’état du marchandage et de la corruption vers un patriotisme intègre qui plaçait les malveillants face à leur honte. C’est pourquoi nous pleurons : parce que nous avons dit adieu à une femme qui fut lumière en un temps d’obscurité, et parce que nous avons été privés, une fois de plus, d’un modèle de leadership qui ne réclame pas des ovations mais qui veut accomplir sa mission. C’est presque un sacrilège que la Palestine perde des femmes comme Leïla… et il est profondément déplorable que notre époque demeure encore orpheline de femmes comme elle.

Quelles retombées sur le Liban en cas de conflit irano-US ?
Par
Jad Akhawi
Publié
févr. 22, 2026 - 19:31

À chaque montée des tensions entre les États-Unis et l'Iran, la même question plane sur Beyrouth: sommes-nous face à une guerre différée ou à une confrontation inévitable ? Le Liban sera-t-il le champ de bataille ou simplement un spectateur inquiet, témoin des événements ? La réalité est que la région vit depuis des années dans un état de « ni guerre ni paix ». Escalades calculées, frappes localisées, déclarations incendiaires et mouvements de moyens militaires en mer et dans les airs suscitent des réponses par le biais de négociations indirectes et de médiations régionales et internationales. Il s'agit d'une stratégie de gestion des relations délicate, consistant à avancer d'un pas et à reculer de deux, mais la situation n'a pas encore dégénéré en guerre ouverte. Pourquoi Washington ne souhaite-t-il pas la guerre maintenant ? Les États-Unis comprennent que toute confrontation d'envergure avec l'Iran ne sera pas une simple opération chirurgicale. L'Iran n'est pas un pays isolé et sans moyen de pression. L'Iran dispose d'un réseau d'influence régionale, de capacités de missiles et de drones, et exerce une influence considérable sur de nombreux fronts. Une guerre directe entraînerait : • Des frappes sur des installations stratégiques en Iran. • Des représailles de missiles contre les bases et les intérêts américains. • L'embrasement simultané de plusieurs fronts. Par ailleurs, les priorités mondiales des États-Unis sont multiples : une lutte d'influence avec la Chine, une guerre en Ukraine et des crises énergétiques et économiques. Une nouvelle guerre au Moyen-Orient signifierait un affaiblissement accru de leurs ressources, avec des conséquences incertaines. Pourquoi Téhéran ne souhaite-t-il pas la guerre ? L'Iran n'est pas non plus prêt à commettre un suicide stratégique. Son économie est fragilisée par les sanctions et sa situation intérieure est précaire. Une confrontation directe pourrait gravement endommager son infrastructure militaire et nucléaire et potentiellement déclencher des troubles intérieurs. C'est pourquoi Téhéran privilégie une politique de « représailles indirectes », utilisant ses alliés régionaux comme levier sans s'engager dans un conflit direct. Ainsi, un équilibre fragile se maintient : une escalade contrôlée aux limites soigneusement calculées. Quelle est la place du Liban dans cette équation ? Le Liban est au cœur même de ces calculs. La présence du Hezbollah en tant que force militaire et politique active l'intègre au réseau de dissuasion iranien dans la région. Par conséquent, toute évolution de la confrontation américano-iranienne aura un impact direct sur le Liban. La question n'est pas de savoir si le Liban sera affecté, mais dans quelle mesure. Scénario 1 : Poursuite de la guerre de l'ombre Dans ce scénario, des attaques localisées et des tensions médiatiques persistent sans dégénérer en conflit ouvert. Le Hezbollah maintient alors sa politique d'« engagement calculé » : • Maintenir le front dans certaines limites. • Éviter une guerre de grande ampleur avec Israël. • Utiliser son influence sans impliquer pleinement le Liban. Ce scénario est le moins coûteux sur le plan intérieur, mais il maintient le pays dans un état d'anxiété constant et retarde toute véritable stabilité économique ou politique. Les investissements restent hésitants, le tourisme est saisonnier et les banques sont paralysées, prises entre l'attente d'une percée et la menace d'un effondrement. Scénario 2 : Une confrontation à grande échelle Si la décision d'entrer en guerre est prise, toute la région basculera dans une nouvelle ère. Il y aura des frappes de représailles, des tirs de missiles transfrontaliers et potentiellement des attaques contre des infrastructures vitales. Dans ce cas, le Hezbollah sera confronté à un dilemme cornélien : 1. Une intervention massive en soutien à l'Iran : cela signifierait l'ouverture d'un front majeur avec Israël et le risque de destructions généralisées au Liban. 2. Une intervention limitée et calculée : des frappes symboliques pour sauver la face et éviter un effondrement total. 3. Une neutralisation relative du front libanais par une décision stratégique iranienne, si la préservation du pouvoir est jugée plus importante que son utilisation. La première option comporte des risques existentiels pour le Liban. Son économie, déjà en ruine, ne peut supporter une nouvelle guerre et ses infrastructures peinent à se remettre des crises accumulées. La reconstruction ne sera pas chose aisée, et la société, exsangue, pourrait connaître une nouvelle vague d'émigration. Qu'en est-il de la communauté chiite au Liban ? Toute guerre bouleversera la donne au sein même de la communauté chiite. Certains perçoivent l'affrontement comme un élément d'un conflit régional plus vaste, tandis que d'autres craignent que le Liban n'en subisse seul les conséquences. Si la guerre est courte et limitée, elle pourrait renforcer le discours de « dissuasion et de résistance ». En revanche, si elle se prolonge et engendre des destructions massives, elle risque d'ouvrir un débat interne sur la pertinence d'associer le Liban aux enjeux régionaux. Mais il est trop tôt pour en être certain. Les milieux politiques réagissent aux résultats, non aux prévisions. Le facteur israélien Toute confrontation est indissociable des calculs d'Israël. Frapper l'infrastructure militaire du Hezbollah constitue un objectif stratégique, mais Israël est également conscient qu'une guerre contre le Liban serait loin d'être une partie de plaisir. L'expérience de 2006 reste vive dans les mémoires militaires. C'est pourquoi Israël privilégie des frappes localisées et une usure progressive à une guerre totale et incertaine. Un nouvel accord est-il envisageable ? La possibilité d’une entente américano-iranienne demeure. Un accord limité sur la question nucléaire ou un allègement des sanctions en échange de certaines restrictions pourraient apaiser les tensions. Dans ce cas, la détente se répercuterait sur la scène régionale, y compris au Liban. Les tensions s’apaiseraient et l’attention se recentrerait sur les questions intérieures. Toutefois, tout accord restera fragile s’il ne s’attaque pas aux causes profondes du conflit : l’influence régionale, la sécurité d’Israël et le programme balistique iranien. Le Liban : le maillon faible Le problème fondamental est que le Liban ne maîtrise pas pleinement les décisions relatives à la guerre et à la paix. Il subit les conséquences de décisions prises hors de ses frontières. Dans un contexte d’effondrement économique et de vides constitutionnels récurrents, le pays est encore plus vulnérable aux bouleversements régionaux. Si la guerre éclate, il ne s’agira pas seulement d’un événement militaire, mais aussi d’un séisme politique et social. Cela pourrait soulever des questions majeures quant à la position du Liban dans les conflits, aux limites de son rôle et à l’avenir des armes du Hezbollah dans le contexte international. Entre fatalité et probabilité À l'heure actuelle, la guerre ne semble pas inévitable. Mais elle n'est pas impossible non plus. Nous sommes confrontés à un dangereux bras de fer, marqué par des démonstrations de force et des échanges de messages, mais chacun est conscient du prix d'une explosion majeure. Le Liban, comme toujours, se trouve au bord du précipice. Il est incapable de se neutraliser complètement, et n'est pas préparé à un nouveau conflit. Dès lors, l'espoir repose sur la rationalité internationale et sur la conviction qu'embraser la région n'apportera aucune victoire décisive à aucune partie, mais plongera tout le monde dans une longue spirale de chaos. La véritable question n'est pas seulement: la guerre va-t-elle éclater? Plutôt: le Liban a-t-il un plan pour se protéger si tel est le cas? Pour l'instant, la réponse est aussi douloureuse qu'évidente: les préparatifs se font à l'extérieur. Tandis qu'à l'intérieur, on vit dans l'espoir que la porte ne sera pas ouverte.

La Libye dans l’ordre international fragmenté (5/5)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
févr. 22, 2026 - 11:52

Depuis le printemps arabe de 2011, la Libye ne traverse pas une transition inachevée quelconque, mais s’est installée dans un état durable de dissolution politique. Loin d’ouvrir la voie à un processus de reconstruction, la disparition brutale du régime de Mouammar Kadhafi a au contraire déclenché une séquence longue de fragmentation, où la violence armée a progressivement remplacé l’État comme principe d’organisation du pouvoir, comme au Soudan. Cette série propose une lecture structurelle de la guerre libyenne comme système stabilisé et cohérent en soi, inséré dans des rivalités régionales et internationales, et désormais capable d’éliminer toute alternative politique qui ne s’inscrirait pas dans sa logique. À partir du moment où la Libye a cessé d’être un État souverain effectif, elle est devenue rien de plus qu’un objet international. Pas un enjeu central, loin de là, mais un espace disponible, ouvert à des stratégies indirectes, des investissements opportunistes et des jeux d’influence à bas coût politique. La guerre libyenne ne se prolonge pas malgré l’ordre international, mais à cause de lu i, ou, plus exactement, du fait de sa fragmentation croissante. La première illusion à dissiper est celle d’une compétition frontale entre grandes puissances pour le contrôle de la Libye. Aucune d’entre elles ne cherche réellement à gouverner le pays, ni même à en stabiliser durablement les institutions. Ce qui se joue est plus diffus : l’exploitation d’un vide, la normalisation de l’exception, et l’acceptation d’un conflit « gérable » et « stable ». La Russie s’inscrit pleinement dans cette logique : dans ce sens, son engagement en Libye n’est ni idéologique ni structurant au sens classique, mais pragmatique, modulaire, réversible. À travers des réseaux paramilitaires, des conseillers et des accords de sécurité implicites, Moscou s’assure des points d’appui, des leviers de nuisance et une capacité d’influence disproportionnée par rapport à son investissement réel. La Libye offre en effet à la Russie plusieurs avantages simultanés, puisqu’elle permet de projeter une présence en Méditerranée sans engagement officiel massif et fournit aussi un terrain d’entraînement et de test pour des dispositifs hybrides. Elle constitue enfin un espace où l’affaiblissement du cadre normatif occidental devient visible et exploitable. Chaque résolution bloquée, chaque cessez-le-feu sans effet, chaque processus politique avorté contribue à installer l’idée que l’ordre international libéral n’est plus capable d’imposer des contraintes hors de son périmètre immédiat. En fait, la stratégie russe n’a que faire d’une victoire stricto sensu . Elle vise la durabilité de l’instabilité, condition idéale pour une puissance qui cherche moins à administrer qu’à peser - comme ce fut plus ou moins le cas en Syrie. Une Libye pacifiée serait un espace normé, encadré, moins accessible. Une Libye fragmentée est, au contraire, un terrain de jeu flexible. Du pain béni pour Moscou. Le cas de la Chine La Chine adopte de son côté une posture radicalement différente, mais tout aussi structurante. Pékin n’intervient ni militairement ni politiquement de manière visible, et se conforme à sa doctrine de non-ingérence, évitant les prises de position tranchées, tout en maintenant des canaux ouverts avec l’ensemble des acteurs. Mais il ne faut pas se tromper : cette apparente neutralité n’est pas une absence de stratégie. Elle reflète juste un calcul de long terme, dans la pure tradition du dragon chinois, attentif, patient et résilient. Du reste, pour la Chine, la Libye est un espace d’intérêt potentiel, sans être un théâtre de projection immédiate. Les ressources, les infrastructures et la position géographique comptent en effet davantage que la configuration politique actuelle. Aussi Pékin peut-il se permettre d’attendre, fidèle à lui-même. Tant que le conflit n’entrave pas ses intérêts essentiels, le statu quo lui est acceptable. La fragmentation, dans ce sens, ne constitue pas un problème pour lui, mais un état transitoire compatible avec une insertion économique future, lorsque les conditions seront réunies. Ce positionnement a un effet indirect majeur, dans la mesure où il neutralise toute dynamique de contrainte internationale. En l’absence d’un consensus entre puissances capables d’imposer des coûts réels, les déclarations, les sanctions symboliques et les processus onusiens perdent leur capacité de dissuasion - comme sur l’ensemble des territoires transformés en abcès de fixation. Ici, comme partout dans la configuration actuelle du monde, le droit international patauge en dehors des grands principes. L’Iran se frotte les mains Sans être un acteur central du dossier libyen, l’Iran, pour sa part, a bénéficié jusqu’à présent, comme au Soudan, de cette configuration, puisque chaque conflit périphérique durable contribue à la dispersion de l’attention occidentale, à l’érosion des capacités de pression, et à la banalisation de l’enlisement. Car la Libye, comme d’autres théâtres, participe à un environnement international où la multiplication des crises rend chacune d’elles plus difficile à traiter de manière décisive. L’Iran n’a pas besoin d’être présent pour tirer profit de cette dynamique: il lui suffit en effet que l’ordre international soit occupé ailleurs, fragmenté et incapable de hiérarchiser ses priorités. La Libye devient ainsi un conflit-satellite, dont l’existence même participe à un brouillage stratégique global. « Créer leurs plusieurs Vietnam », disait Guevara. Téhéran n’a même pas besoin de le faire. Le régime des mollahs regarde et se frotte les mains. Un Occident désuni et hésitant Face à cela, l’Occident apparaît désuni, hésitant, structurellement affaibli. Les États-Unis oscillent entre désengagement et gestion minimale. Après l’intervention de 2011, aucun investissement politique à la hauteur de ses conséquences n’a de ce fait été consenti. La Libye est ainsi devenue un dossier secondaire, géré par intermittence et sans vision de long terme. Les priorités se sont déplacées. L’Ukraine, le Moyen-Orient, Israël et le nucléaire iranien, l’Indo-Pacifique et l’Amérique latine relèguent désormais la Libye à l’arrière-plan. L’Europe, quant à elle, n’a jamais parlé d’une seule voix. Les divergences chroniques et habituelles entre États membres, les intérêts énergétiques, ou encore les préoccupations migratoires ont empêché l’émergence d’une stratégie cohérente. La stabilisation de la Libye est régulièrement invoquée, mais rarement pensée comme un projet politique exigeant. Le « malheur européen », avec sa diplomatie à différentes vitesses, dans toute sa splendeur… Cette combinaison de retrait occidental et d’engagement opportuniste des puissances non occidentales n’est pas sans produire un effet cumulatif : la Libye devient un angle mort stratégique, trop instable pour être intégrée, mais aussi encore suffisamment gérable pour être traitée comme une urgence absolue. Dans ce contexte, les processus diplomatiques se succèdent, mais sans jamais modifier les paramètres fondamentaux : les conférences internationales se montrent friandes en communiqués, sans plus, et les cessez-le-feu se succèdent comme des pauses tactiques, sans horizons de solution durable. Quant aux gouvernements d’unité, ce sont des arrangements temporaires, dépourvus de leviers coercitifs… et donc idéaux pour gérer la continuité du conflit, puisque personne n’a intérêt à y mettre un terme. Il est manifeste que la Libye ne souffre pas d’un excès d’ingérences contradictoires, mais d’une convergence tacite globale vers l’acceptation de l’instabilité. Chaque acteur y trouve, à court ou moyen terme, un intérêt suffisant pour éviter une remise à plat radicale. La Libye saigne, oui, mais avec la bénédiction, sinon une certaine satisfaction sadique, des uns et des autres. Seif al-Islam : l’assassinat qui clôt le champ du possible L’assassinat de Seif al-Islam Kadhafi, le 3 février 2026, marque toutefois une certaine rupture silencieuse, mais déterminante, dans le conflit sanglant. Jusqu’à sa mort, Seif al-Islam occupait une position paradoxale: politiquement neutralisé, juridiquement contesté, militairement sans appareil propre, mais symboliquement disponible. Sa simple existence entretenait l’hypothèse, aussi fragile fût-elle, d’un troisième chemin : ni la reconduction du système milicien, ni la restauration autoritaire adossée aux équilibres régionaux, mais une forme de continuité réinterprétée, capable de capter une mémoire sociale encore vive. Cette option n’était pas majoritaire, et sans doute pas viable, mais elle existait quand-même comme variable latente dans le « système » libyen, et obligeait les acteurs armés, les parrains régionaux et les puissances extérieures à composer avec une incertitude supplémentaire : celle d’un retour du politique par le détour du passé. Le fils entretenait le spectre d’un retour à « l’ordre » du père. L’élimination de Seif al-Islam referme cette brèche. Dans ce contexte, c’est plus qu’un homme qui a été assassiné. C’est l’illusion de l’éternel retour à « l’âge d’or mythique » entretenu par toutes les dynasties dictatoriales. Mais, au-delà, ce meurtre dit aussi quelque chose de fondamental sur la Libye contemporaine, dans la mesure où il confirme que le champ politique n’y est plus simplement contraint par la violence, mais se trouve délimité par elle. Toute figure susceptible d’introduire une recomposition symbolique échappant aux équilibres armés existants devient, par définition, incompatible avec le « système ». Seif al-Islam ne menaçait en effet directement aucun camp militairement. La menace qu’il constituait était bien plus profonde : il introduisait une dissonance et une possibilité de rupture, même régressive, dans un ordre fondé sur la fragmentation contrôlée. Sa disparition ne provoque pas pour autant de basculement immédiat et ne redistribue pas les cartes du pouvoir. Elle produit cependant quelque chose de plus durable. En l‘occurrence une confirmation que la Libye post-2011 ne peut plus se penser comme un espace de transition ouvert. Il s’agit d’un terrain verrouillé où seules les configurations adossées à la force, aux alliances régionales et aux intérêts extérieurs sont tolérées. Avec la liquidation de Seif al-Islam, le passé n’est plus mobilisable comme ressource politique, et l’avenir n’est plus négociable en dehors des rapports de force armés. Dans ce sens, son assassinat agit comme un révélateur final, puisqu’il confirme que la guerre libyenne n’est pas seulement un conflit prolongé, mais elle est un système stabilisé, capable d’éliminer toute alternative qui ne s’inscrirait pas dans sa logique. C’est là que se referme le cycle maudit entamé en 2011. À défaut d’ouvrir la voie au bourgeonnement tant attendu du printemps, la chute de Mouammar Kadhafi a inauguré une ère où la souveraineté elle-même s’est avérée impossible avec la disparition du Léviathan - et, ironie du sort, la confirmation ultime de cette réalité réside dans l’élimination de son fils. Plutôt que de s’acheminer vers la reconstruction et la démocratie, la Libye est devenue un territoire administré par défaut et maintenu dans une forme d’équilibre conflictuel mais convenu. Pourtant, la paix n’y est pas impossible. Elle est, plus cyniquement, incompatible avec les rationalités actuellement à l’œuvre, victime du cynisme froid de la realpolitik. Tant que nul n’y a intérêt, la Libye ne restera rien de plus qu’un laboratoire brutal supplémentaire de la conflictualité contemporaine ? Et les Libyens, dans tout cela ? « Les Libyens ? Eh bien, tant pis pour eux! » Lire sur le même thème : 2011 ou la Libye dans l’ère post-étatique (1/5) Le conflit libyen : une « milicianisation » à outrance du politique (2/5) « Deux Libye » et une souveraineté introuvable (3/5) La Libye, abcès de fixation régional (4/5)

La décentralisation au Liban: mise en œuvre, finances et implications pratiques

Le projet de décentralisation administrative est prévu dans l’accord de Taëf (1989) mais n’a toujours pas été mis en œuvre. Pourtant de nombreuses études ont été menées à cette fin, sans qu’elles n’aboutissent. Retour sur une réforme en attente. La mise en œuvre concrète de la décentralisation administrative au Liban repose sur le renforcement des conseils locaux, en particulier au niveau des cazas qui constituent le deuxième degré après les municipalités. Selon Rayanne Assaf, docteur en droit et chargée des affaires juridiques à la présidence entre 2008 et 2014, « le projet de décentralisation prévoit qu’au sein de chaque caza, les citoyens élisent, suivant un système majoritaire, un comité général composé de représentants de toutes les localités même celles non dotées de municipalités (afin d’assurer la meilleure représentation géographique). Ce comité élit ensuite le conseil d’administration du caza selon un système proportionnel ». Chaque conseil d’administration serait composé de douze membres, dotés de larges compétences pour assurer le développement local et la gestion des ressources. Cette architecture administrative permettrait à la population de contrôler directement l’action de ses représentants, renforçant ainsi la reddition des comptes et limitant les pratiques de clientélisme et de féodalisme qui ont longtemps caractérisé la vie politique libanaise. Autonomie administrative et critères de compétence Mme Assaf souligne l’importance de la mise en place de conditions spécifiques pour garantir l’efficacité des conseils locaux. « Les membres du conseil du caza doivent détenir un diplôme universitaire », précise-t-elle, afin d’assurer que les responsables disposent des compétences nécessaires pour gérer des budgets, coordonner des projets et superviser le développement régional. Cette exigence technique vise à professionnaliser l’administration locale et à instaurer un standard de compétence pour tous les conseils, réduisant ainsi les risques de mauvaise gestion. Cette approche contribue à créer un lien direct entre la compétence des élus et la satisfaction des citoyens. La population pourra constater concrètement l’impact du travail du conseil du caza, ce qui favorise un contrôle citoyen plus étroit et une meilleure transparence dans la gestion des affaires publiques. Les ressources financières L’un des points les plus critiques de la décentralisation concerne les ressources financières. Mme Assaf insiste sur le fait qu’il n’existe pas de « décentralisation financière » au Liban. « On parle plutôt d’autonomie financière, car il est impossible de transférer des compétences sans fournir les moyens nécessaires à leur exercice », explique-t-elle. Actuellement, les municipalités disposent de recettes, notamment issues des taxes sur les télécommunications, ainsi que d’autres sources. Les fonds sont déposés dans la caisse autonome des municipalités mais ne permettent pas à celles-ci d’exercer pleinement leurs missions. Les municipalités disposent légalement de larges compétences, mais ne sont pas en mesure de les exercer de manière satisfaisante et appropriée en raison de l’insuffisance des moyens financiers. Le projet de décentralisation prévoit de remplacer la caisse autonome des municipalités par une caisse décentralisée, conçue pour assurer un développement équilibré entre les régions. Celle-ci se basera sur des critères et des indicateurs précis, au nombre de quatre avec des coefficients spécifiques, afin de corriger les inégalités et de soutenir les zones moins développées. En élargissant le cadre géographique de la collecte et de la redistribution des ressources, le projet vise à augmenter les moyens financiers des localités marginalisées. Les municipalités, qui disposent de pouvoirs mais manquent aujourd’hui de ressources suffisantes, pourraient ainsi mieux exercer leurs compétences et contribuer au développement régional. Le projet de décentralisation prévoit également la création d’un ministère de la Décentralisation, chargé de coordonner les politiques locales et d’assurer la cohérence des actions sur l’ensemble du territoire. Selon Mme Assaf, cette institution serait essentielle pour encadrer le fonctionnement des conseils et garantir un équilibre entre autonomie locale et cohésion nationale. Transversalité et contrôle La réforme prévue par Taëf met également l’accent sur le renforcement du contrôle et de la transparence. Un comité exerce une surveillance continue sur le conseil d’administration, garantissant la conformité de son action aux règles en vigueur et la bonne utilisation des fonds. Cette structure de contrôle vise à rassurer à la fois les citoyens et les bailleurs internationaux, qui exigent des garanties sur la gestion et la distribution des ressources. Aussi, le Conseil est tenu de publier une newsletter périodique et de créer un site internet sur lesquels seront obligatoirement publiées les décisions de caractère général ainsi que les rapports d’audit des comptes de la justice. Mme Assaf rappelle que ces mesures permettent non seulement de professionnaliser l’administration locale, mais aussi de préparer le terrain à une culture durable de reddition des comptes à l’échelle nationale. « La décentralisation technique peut servir de modèle pour diffuser la transparence et la responsabilité dans l’ensemble du pays, même en l’absence d’une réforme politique plus globale », précise-t-elle. Impacts pratiques pour les citoyens Pour les habitants, la décentralisation signifie une proximité accrue avec les centres de décision. Les contribuables seraient davantage informés des besoins réels de leur cazas respectifs et de la manière dont leurs ressources sont utilisées. Selon Mme Assaf, « en rapprochant la gouvernance des citoyens, ces derniers peuvent demander plus de comptes, ce qui encouragera les conseils locaux à travailler pour répondre efficacement aux attentes de la population ». Pour elle, la décentralisation est la réponse adéquate à ceux qui ne pensent pas qu’une solution peut être trouvée pour venir à bout de nombreux problèmes liés à la gestion des affaires publiques. « C’est le seul mécanisme qui permet de rapprocher la gouvernance de la population et d’assurer que les ressources et les pouvoirs soient utilisés efficacement au niveau local ». Cette approche permet aux habitants de voir concrètement les résultats du travail de leurs élus, de demander des comptes et de s’impliquer davantage dans la gestion de leur caza. A caractère principalement développemental, la décentralisation administrative pourrait contribuer à réduire les tensions et les différends politiques locaux. Ses principaux atouts restent cependant la coordination entre les municipalités et les conseils de cazas, ainsi que la création d’opportunités d’emploi et le développement régional, limitant l’exode rural et la concentration excessive des activités à Beyrouth ou dans quelques centres urbains. Chronologie et blocages Elle note que le retard dans la mise en œuvre de cette réforme résulte principalement du manque de consensus politique, les forces établies étant réticentes à perdre certaines prérogatives et compétences au profit des collectivités locales. Elle balaie les craintes selon lesquelles une décentralisation administrative risque de fragmenter le Liban. Au contraire, elle renforcera le développement des cazas, d’autant que ceux-ci sont multiconfessionnels. Mme Assaf tire la sonnette d’alarme: « Aujourd’hui, l’État libanais dispose de moyens financiers très limités. La décentralisation apparaît comme un moyen pragmatique de mobiliser des ressources, de renforcer la gouvernance et d’améliorer la reddition des comptes ».

La décentralisation au Liban: historique, légitimité et enjeux généraux (1/2)

« La première réforme devra être une intelligente décentralisation », Jules Payot La décentralisation est un mode d’organisation de l’État qui consiste à transférer des compétences, des responsabilités et des ressources du pouvoir central vers des autorités locales élues, juridiquement autonomes, afin de rapprocher la prise de décision des citoyens et d’améliorer l’efficacité de l’action publique. Elle permet au Liban de transférer une partie des pouvoirs, des compétences et des ressources de l’Etat, vers des collectivités territoriales élues et autonomes – notamment les municipalités et les entités décentralisées – tout en maintenant l’unité de l’État. L’objectif est de renforcer et d’activer la gouvernance locale, la participation citoyenne et le développement équilibré des régions. Selon Mme Rayanne Assaf, docteur en droit et chargée des affaires juridiques à la présidence de la République entre 2008 et 2014, « en politique, il n’existe pas de solution miracle ». « Le changement se fait progressivement, étape par étape, et cette réalité est particulièrement vraie pour les pays pluralistes, souligne-t-elle. Le Liban, avec sa mosaïque confessionnelle et politique complexe, ne dispose, à l’image de tous les pays pluralistes, d’aucune recette universelle et solution miracle capable de résoudre les déséquilibres institutionnels ou de garantir la cohésion nationale ». Pour Mme Assaf, qui était membre de la commission spéciale mise en place en 2012 par le Premier ministre en vue de l’élaboration du projet de loi sur la décentralisation administrative, « la décentralisation constitue une démarche essentielle sur la voie du progrès ». « Elle est un outil pragmatique pour renforcer l’État et améliorer la gouvernance et rapprocher la prise de décision des citoyens », précise-t-elle. Si l’on devait parler de « miracle » en politique libanaise, ajoute-t-elle, il pourrait être identifié dans la partie de l’accord de Taëf relative à la décentralisation. Dans un contexte où les partis peinent à s’entendre sur des réformes structurelles, parvenir à un compromis sur ce point constitue un événement historique. À l’époque, certaines factions étaient favorables à la décentralisation, tandis que d’autres y étaient opposées. Malgré ces divergences, un accord a été trouvé, consacrant la décentralisation comme réforme fondamentale. Taëf et le blocage de la mise en œuvre Après l’accord de Taëf et jusqu’au mandat du président Michel Sleiman, aucun projet de loi concret sur la décentralisation n’a été adopté. Les textes disponibles relevaient davantage de la déconcentration que de la décentralisation proprement dite. Mme Assaf insiste sur cette distinction: « La déconcentration consiste à représenter les administrations de l’État central dans les régions, sans transférer de véritables pouvoirs. La décentralisation, en revanche, implique des conseils élus directement par les citoyens, disposant de compétences propres et d’une autonomie administrative et financière réelle. » Certaines initiatives, comme le projet de loi présenté par feu le député Robert Ghanem, ont été qualifiées de décentralisation, mais elles ne prévoyaient pas l’élection des conseils locaux. Or l’absence d’élections va à l’encontre de l’esprit même de la décentralisation. Aujourd’hui, le Liban connaît un premier degré de décentralisation via les municipalités . Ces entités disposent de pouvoirs, mais elles manquent de moyens financiers adéquats pour les exercer pleinement. L’exemple de certaines d’entre elles, dotées de moyens financiers considérables, contraste fortement avec d’autres municipalités moins favorisées. Le rôle de la décentralisation La décentralisation permet de créer un véritable contrôle démocratique. Selon Mme Assaf, « grâce à une décentralisation, les citoyens deviennent davantage aptes à demander des comptes et à contrôler l’action publique ». La réforme en question contribue également à mieux identifier les besoins régionaux, à réduire les embouteillages, créer des opportunités d’emploi locales, favoriser le développement régional et atténuer les différends politiques. Toutefois, ces bénéfices ne peuvent se réaliser sans une autorité centrale forte, capable de garantir la cohérence et l’unité de l’État. La décentralisation n’est pas un moyen de fragiliser l’État, mais un outil pour renforcer la gouvernance et améliorer l’efficacité de l’action publique. Pour Mme Assaf, la décentralisation pourrait jouer un rôle de catalyseur dans la reddition de compte au niveau national. Chronologie des initiatives Conformément à l’accord de Taëf, durant le mandat présidentiel 2008- 2014, à l’initiative du président de la République et en accord avec le Premier ministre, un comité présidé par l’ancien ministre Ziad Baroud a été créé en 2012 pour élaborer un projet de loi sur la décentralisation. Ce comité réunissait des experts et spécialistes de plusieurs domaines, car la décentralisation implique des aspects administratifs, financiers, politiques, culturels, sociaux… En 2014, le projet final a été avalisé par la présidence. Il respecte l’accord de Taëf et comprend des normes avancées pour la gouvernance locale. En 2015, une conférence de dialogue a soutenu le principe de la décentralisation. Le député Samy Gemayel a alors repris ledit projet et l’a présenté comme proposition de loi au Parlement. Depuis, le texte est examiné par les commissions parlementaires sans être adopté. Mme Assaf souligne que son approbation est tributaire d’une volonté politique qui fait encore défaut. Elle ajoute que la décentralisation est une réforme à caractère technique et qu’il serait illogique, voire absurde, de lier son approbation à la mise en œuvre d’autres réformes politiques par excellence, comme la mise en place d’un Sénat ou l’abolition du confessionnalisme, qui nécessitera des années d’efforts. Autonomie financière et équilibre régional Selon Mme Assaf, en application du principe ‘à transfert de compétences, transfert de ressources’, la décentralisation ne peut se réaliser sans ressources financières. Le terme « décentralisation financière » est souvent employé à tort au Liban, explique-t-elle. Selon elle, la décentralisation repose sur deux piliers indissociables : l’autonomie administrative et l’autonomie financière. Le projet préconise l’affectation de ressources financières au profit des conseils locaux élus (par exemple une part de l’impôt sur le revenu et de la taxe sur les propriétés bâties perçues au niveau du caza…). Il prévoit aussi la création d’une caisse décentralisée, qui remplacera l’actuelle caisse municipale autonome. Cette nouvelle caisse vise à assurer un développement équilibré et à réduire les inégalités entre régions, en se fondant sur les indicateurs de l’état de développement, de recouvrement annuel des taxes, du recensement de la population enregistrée dans la collectivité et la superficie du caza. La décentralisation permet aux citoyens d’élire des responsables locaux capables de gérer efficacement les ressources de leur caza. Elle contribue à limiter le clientélisme et le féodalisme, tout en instaurant une culture de reddition des comptes. Force est de relever que le cadre historique et institutionnel met en relief le fait que la décentralisation au Liban est à la fois un impératif démocratique et un levier de résilience institutionnelle. La chronologie des initiatives révèle une volonté politique constante sur le papier, mais freinée par les intérêts partisans et le manque de consensus. L’adoption effective de cette réforme serait un test majeur pour la classe politique.

La Libye, abcès de fixation régional (4/5)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
févr. 20, 2026 - 17:25

La guerre libyenne cesse d’être intelligible dès lors qu’on la lit uniquement à travers ses acteurs internes. À partir de 2014, et plus encore après 2019, le conflit s’est transformé en théâtre de projection régionale, où les dynamiques locales servent de supports à des stratégies qui les dépassent largement. La Libye est ainsi un territoire fragmenté, investi, utilisé, et travaillé de l’extérieur comme un espace malléable, dépourvu de souveraineté effective, et, de ce fait, idéal pour les guerres indirectes. Certes, la rivalité entre puissances régionales n’explique pas à elle seule l’effondrement libyen, mais elle en fige cependant les lignes, en empêche toute résolution endogène et transforme chaque avancée locale en variable d’un jeu plus large. À ce stade, la guerre n’oppose plus seulement des Libyens entre eux, mais des visions concurrentes de l’ordre régional, projetées sur un territoire incapable de les absorber. L’abcès de fixation par excellence, comme la Syrie post-2011, ou, avant, le Liban entre 1975 et 1990. La première ligne de fracture oppose deux conceptions antagonistes de la stabilisation. D’un côté, une logique autoritaire, sécuritaire, verticale, soutenue par l’Égypte et les Émirats arabes unis. De l’autre, une logique d’intervention opportuniste et transactionnelle portée par la Turquie, adossée à une lecture différente des équilibres régionaux. Pour Le Caire, la Libye constitue un verrou stratégique. La frontière occidentale égyptienne, longue et poreuse, a longtemps été perçue comme une menace directe pour la sécurité nationale, notamment après 2011. Le spectre de la circulation des armes, des combattants et des idéologies hostiles a structuré la position égyptienne. Partant, soutenir une force capable d’imposer un ordre militaire en Cyrénaïque apparaît comme une nécessité défensive. Dans cette perspective, Khalifa Haftar incarne moins un projet libyen qu’un outil de stabilisation par procuration. Les Émirats, quant à eux, inscrivent leur engagement dans une stratégie plus large de projection d’influence. La Libye est l’un des maillons d’une politique régionale visant à contenir l’islam politique, à structurer des réseaux sécuritaires alliés et à contrôler des points névralgiques des flux commerciaux et énergétiques. Le soutien apporté à l’Est libyen répond à une logique idéologique, certes ; mais il s’inscrit plus encore dans une approche pragmatique, fondée sur l’anticipation des rapports de force à long terme. Reconfigurer l’équation régionale Face à cet axe, la Turquie intervient selon une rationalité différente. Son engagement massif à partir de 2019 marque un tournant décisif dans le conflit. Pour Ankara, il ne s’agit pas seulement de sauver Tripoli d’une offensive militaire imminente, mais de reconfigurer l’équation régionale. Aussi l’intervention turque combine-t-elle assistance militaire directe, déploiement de drones, conseillers, mercenaires syriens, et, surtout, un accord maritime qui redessine les frontières en Méditerranée orientale. Et cet accord n’est pas un détail technique. Il inscrit la Libye au cœur d’une rivalité énergétique et géopolitique qui dépasse largement ses frontières. En s’adossant au gouvernement de Tripoli, Ankara obtient une légitimité juridique pour contester les projets concurrents en Méditerranée, affaiblir l’axe Grèce–Chypre–Égypte et s’imposer comme acteur incontournable du bassin oriental. La Libye cesse d’exister en tant que telle et de constituer un objectif en soi - elle est plus que cela : une plateforme stratégique. Cette régionalisation du conflit produit ainsi un effet cumulatif, dans la mesure où chaque camp libyen est progressivement dépossédé de son autonomie stratégique. Les décisions militaires majeures ne sont plus prises à Tripoli ou à Benghazi, mais calculées en fonction des lignes rouges et des intérêts de parrains extérieurs, et la guerre se transforme, ce faisant, en un espace de négociation indirecte entre puissances régionales, où l’escalade est contrôlée, calibrée, parfois suspendue, mais rarement résolue. La conférence de Berlin, initiée par l’Allemagne et l’ONU en janvier 2020, et les multiples initiatives diplomatiques qui ont suivi, illustrent cette impasse. Elles cherchaient à rétablir un cadre multilatéral, mais se sont heurtées à une amère réalité : les acteurs régionaux présents en Libye n’ont pas d’intérêt immédiat à une unification souveraine du pays. Une Libye faible, divisée, négociable, offre plus d’opportunités qu’un État central fort, capable de fixer ses propres règles… Une phase de gestion La guerre de Tripoli, entre 2019 et 2020, a constitué à cet égard un moment particulièrement révélateur, dans la mesure où elle a démontré que l’intervention extérieure peut modifier un rapport de forces sans produire une solution politique. L’échec de l’offensive menée par Haftar contre le gouvernement officiel n’a pas pour autant ouvert la voie à une reconstruction étatique ; elle a, en revanche, entériné la transformation de la Libye en zone d’équilibre conflictuel, où aucun acteur ne peut l’emporter sans provoquer une escalade régionale incontrôlable. À partir de là, le conflit entre dans une phase de gestion plutôt que de résolution. Les cessez-le-feu sont respectés tant qu’ils servent les intérêts des parrains. Les violations sont tolérées tant qu’elles ne franchissent pas certains seuils. La Libye devient un espace où la guerre est contenue, mais jamais désamorcée. Cette dynamique a également une dimension maritime et migratoire. Les routes migratoires, les ports, les zones de départ vers l’Europe sont devenues des enjeux de négociation implicite avec les puissances européennes, souvent absentes politiquement mais présentes par leurs préoccupations sécuritaires. La Libye sert alors de zone-tampon au prix d’une externalisation brutale du contrôle migratoire et d’une invisibilité des violences qui l’accompagnent. Ce qui se joue donc en Libye n’a rien à voir avec une guerre civile classique. C’est une guerre de position régionale qui se joue sur le territoire libyen, inscrite dans un espace où les lignes de front sont autant diplomatiques que militaires. Bienvenue au royaume de l’instrumentalisation à outrance. « La guerre des autres », aurait dit Ghassan Tuéni… avec la chair à canon locale. Dans ce cadre, il ne faut pas se leurrer : toute tentative de sortie de crise strictement libyenne est vouée à l’échec. Tant que les équilibres régionaux resteront structurés par la rivalité, et tant que la Méditerranée orientale sera un espace de compétition énergétique et stratégique, la Libye restera un terrain « d’ajustement ». La formule est sans doute cynique, mais elle décrit parfaitement la réalité. La guerre est maintenue spécifiquement parce qu’elle remplit une fonction dans un ordre régional instable, comme, du reste, au Soudan. Et tant que cette fonction ne sera pas remise en cause, aucune solution, aucune paix durable ne pourra émerger. Prochain article: La Libye dans l’ordre international fragmenté (5/5) Lire sur le même thème: 2011 ou la Libye dans l’ère post-étatique (1/5) Le conflit libyen : une « milicianisation » à outrance du politique (2/5) « Deux Libye » et une souveraineté introuvable (3/5)

«Deux Libye» et une souveraineté introuvable (3/5)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
févr. 18, 2026 - 15:36

Depuis le printemps arabe de 2011, la Libye ne traverse pas une transition inachevée quelconque, mais s’est installée dans un état durable de dissolution politique. Loin d’ouvrir la voie à un processus de reconstruction, la disparition brutale du régime de Mouammar Kadhafi a au contraire déclenché une séquence longue de fragmentation, où la violence armée a progressivement remplacé l’État comme principe d’organisation du pouvoir, comme au Soudan. Cette série propose une lecture structurelle de la guerre libyenne comme système stabilisé et cohérent en soi, inséré dans des rivalités régionales et internationales, et désormais capable d’éliminer toute alternative politique qui ne s’inscrirait pas dans sa logique. La formule des «deux Libye» revient dans les différentes analyses sur le cas libyen comme métaphore de la dislocation du territoire national. Cette formule pèche pourtant par imprécision puisqu’elle suggère l’existence d’une partition politique relativement claire, voire presque symétrique, entre un Ouest dominé par Tripoli et un Est structuré autour de Benghazi. Or cette représentation simplifie à l’excès une réalité plus dérangeante: la Libye n’est pas divisée entre deux souverainetés concurrentes, mais privée de souveraineté tout court. Les institutions qui prétendent l’incarner ne gouvernent pas. Elles survivent par délégation, sous protection armée, dans une dépendance constante à des forces qui leur sont extérieures ou supérieures. À l’Ouest, le gouvernement d’union nationale dirigé par le Premier ministre Abdul Hamid Dleibeh et reconnu par la communauté internationale, s’inscrit dans une sorte de fiction juridique persistante. Il dispose certes d’une reconnaissance diplomatique, d’un accès formel aux avoirs libyens à l’étranger et d’un siège aux Nations unies, mais cette reconnaissance ne se traduit pas par une capacité effective à imposer des décisions sur le territoire qu’il est censé administrer. À Tripoli, gouverner signifie composer en permanence avec des groupes armés qui contrôlent les quartiers, les routes et les institutions clés. Le pouvoir exécutif ne décide de rien. Il se contente de jouer aux Schéhérazade, négociant sa survie à chaque instant, puisqu’il fonctionne à travers une coalition d’acteurs civils et armés, autonomes sur le terrain (les Forces de dissuasion spéciales , de tendance salutiste, l’Appareil de soutien à la stabilité , structuré autour de chefs armés locaux, les factions de Misrata, les Brigades de Tripoli, etc.). Cette négociation permanente achève de transformer l’État en coquille vide, procédurale: les ministères ne fonctionnent plus que de manière intermittente; les politiques publiques n’existent que sur le papier; les budgets sont absorbés par des mécanismes de redistribution informelle, destinés à maintenir des équilibres armés précaires. La banque centrale, souvent présentée comme l’ultime colonne vertébrale du pays, est elle-même devenue un enjeu de captation et de pressions croisées. À l’Est, un ordre relatif À l’Est, la situation n’est pas plus souveraine, malgré l’apparente verticalité militaire. L’autorité incarnée par Khalifa Haftar repose sur un assemblage de loyautés tribales, de structures sécuritaires et de soutiens extérieurs. Elle impose un ordre relatif, mais cet ordre est militaire avant d’être institutionnel. Il ne repose pas sur une administration autonome, mais sur une hiérarchie de commandement et une économie de guerre. La prétention à la souveraineté s’y heurte à une contradiction fondamentale: comment un pouvoir qui dépend structurellement de soutiens extérieurs pour se maintenir peut-il exercer une souveraineté pleine? Or les décisions stratégiques, relatives à la guerre, l’économie ou la diplomatie, sont toutes conditionnées par les attentes et les lignes rouges des parrains régionaux et internationaux. L’Est libyen ne gouverne pas. Tout juste se contente-t-il d’administrer sa dépendance… Naturellement, la coexistence de ces deux pôles ne produit aucun équilibre stabilisateur. Elle engendre au contraire un système de blocage mutuel, de désorganisation plus ou moins contenue, d’autant qu’aucun des deux camps n’est suffisamment fort pour imposer une unification durable, ni suffisamment faible pour être marginalisé. La Libye se fige, partant, dans une configuration où la division devient fonctionnelle et permet aux acteurs locaux de préserver leurs positions – et aux acteurs extérieurs de projeter leur influence sans assumer la charge d’une quelconque reconstruction étatique… Le pétrole, l’un des vecteurs de la fragmentation Cette absence de souveraineté réelle se manifeste de manière particulièrement claire dans la gestion des ressources. Loin d’être un facteur d’unité nationale, le pétrole est au contraire devenu l’un des principaux vecteurs de la fragmentation. Les terminaux, les champs et les pipelines sont contrôlés ou bloqués selon des logiques locales, et la production peut être interrompue à tout moment pour servir de levier politique. Quant aux revenus, lorsqu’ils circulent, c’est pour alimenter des réseaux clientélaires plutôt qu’un projet national. Le paradoxe libyen, c’est que le pays dispose de ressources suffisantes pour financer sa reconstruction… mais qu’il est structurellement incapable de les transformer en souveraineté. Dans cette optique, la rente ne consolide pas l’État, mais entretient paradoxalement sa dispersion, renforcée par l’architecture institutionnelle elle-même. Les gouvernements se succèdent, les accords s’empilent, les processus de dialogue se multiplient, chacun présenté comme une étape décisive vers la réunification, mais, en réalité, aucun ne modifie les rapports de force sur le terrain. Les institutions libyennes ne sont que des lieux de transit fantomatiques et creux où les promesses formulées de part et d’autre ne se matérialisent jamais. Dans ce contexte de désolation, la notion de légitimité a perdu tout sens opératoire. La légitimité électorale est invoquée, puis neutralisée; la légitimité révolutionnaire épuisée; la légitimité sécuritaire contestée. Il ne reste plus, pratiquement, que des légitimités partielles, locales, provisoires, adossées à des capacités de coercition. Et son corollaire, la souveraineté, entendue comme capacité de décider et de contraindre sur un territoire, se dissout dans cette multiplication de sources d’autorité concurrentes. Un abcès de fixation La fragmentation territoriale n’est pas non plus figée. Elle est fluide, adaptable, sans doute réversible à court terme - mais, comme le reste, durable dans sa logique. Des zones passent d’un contrôle à un autre sans que cela ne modifie pour autant la structure globale du conflit. Les villes changent de mains, les alliances se recomposent, mais l’absence d’un centre unificateur demeure la constante. Et c’est précisément cette fluidité qui rend la situation libyenne si résistante aux tentatives de résolution. Il n’existe pas de ligne de front stable sur laquelle imposer un cessez-le-feu durable, pas plus qu’il n’y a d’acteur capable d’engager l’ensemble du pays dans un processus contraignant. Toute initiative politique se heurte à une réalité simple: personne ne peut engager tout le monde, et tout le monde peut bloquer n’importe qui… Bien entendu, les acteurs extérieurs sont accusés d’alimenter la division. C’est vrai. Mais ils ne font en fait qu’exploiter une configuration déjà installée, soutenant un camp, puis un autre, ajustant leur engagement, sans jamais chercher à restaurer une souveraineté qu’ils jugent irréaliste à court terme. La Libye devient ainsi un espace de gestion et, aussi, un abcès de fixation supplémentaire dans cette zone de l’Afrique. Quant aux solutions… La population civile, elle, se retrouve enfermée dans une double impasse. Elle dépend, d’une part, d’institutions faibles pour des services essentiels et subit, de l’autre, la pression constante des groupes armés. Dans un contexte où la politique a dépéri en tant qu’horizon collectif, il n’est pas étonnant que l’exil devienne la stratégie individuelle de survie. Parler de deux Libye, c’est donc passer à côté de l’essentiel. Il faudrait plutôt parler d’un pays administré par fragments, où l’État est en carton-pâte, la souveraineté est une bafouille, et la guerre une malédiction inexorable. Une configuration ni provisoire ni accidentelle qui est le produit d’une décennie de renoncements, de rapiéçages et de calculs rationnels mal inspirés. Tant que cette architecture ne sera pas remise en cause, toute réunification restera formelle : la Libye pourra changer de gouvernement, signer de nouveaux accords, ou encore organiser de nouvelles conférences, mais elle ne redeviendra pas un État souverain tant que la violence restera la condition d’accès au pouvoir, et la dépendance extérieure son principal mode de fonctionnement. Prochain article: La Libye comme abcès de fixation régional Lire sur le même thème – 2011 ou la Libye dans l’ère post-étatique (1/5) – Le conflit libyen : une « milicianisation » à outrance du politique (2/5)

Le conflit libyen: une «milicianisation» à outrance du politique (2/5)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
févr. 17, 2026 - 11:24

Depuis le printemps arabe de 2011, la Libye ne traverse pas une transition inachevée quelconque, mais s’est installée dans un état durable de dissolution politique. Loin d’ouvrir la voie à un processus de reconstruction, la disparition brutale du régime de Mouammar Kadhafi a au contraire déclenché une séquence longue de fragmentation, où la violence armée a progressivement remplacé l’État comme principe d’organisation du pouvoir, comme au Soudan. Cette série propose une lecture structurelle de la guerre libyenne comme système stabilisé et cohérent en soi, inséré dans des rivalités régionales et internationales, et désormais capable d’éliminer toute alternative politique qui ne s’inscrirait pas dans sa logique. Considérer la « milicianisation » de la Libye comme le fruit d’un dérèglement accidentel de l’après-2011 constitue un postulat de départ pour le moins hasardeux. Le processus de normalisation des milices est devenu une sorte de logique structurante du « système » post-Kadhafi. À partir du moment où l’État s’est effondré sans mécanisme de succession, la violence armée a cessé d’être un outil parmi d’autres, s’imposant progressivement comme le moteur central du politique. Et ce basculement, loin d’avoir été occasionné par une rupture brutale, s’est installé insidieusement, par glissements successifs, au rythme de compromis tactiques présentés comme temporaires et devenus, chemin faisant, irréversibles. Au lendemain de la chute de Mouammar Kadhafi, les brigades révolutionnaires ont d’abord été perçues comme des forces de sécurité transitoires, chargées de combler un vide en attendant la reconstitution d’institutions nationales. Mais cette fiction de la « transition armée » reposait sur une hypothèse erronée selon laquelle la violence accepterait de s’effacer d’elle-même une fois sa fonction initiale accomplie. Que nenni ! La violence n’a pas été instrumentalisée par le politique, mais s’y est lentement et inexorablement substituée. Ainsi, les milices n’ont-elles jamais été démobilisées. Et pour cause : aucune autorité n’était en mesure de les en contraindre. Très vite, elles ont compris que leur existence ne dépendait ni de la légalité ni de la reconnaissance internationale, mais de leur capacité à contrôler des territoires, des infrastructures et des flux, par le biais d’une mainmise militaire, de toute évidence, mais aussi économique, sociale - et parfois même symbolique. L’autorité d’une milice sur un pan de territoire - un quartier, un port, un ministère ou une banque - est pernicieuse par excellence, dans la mesure elle rend toute gouvernance impossible sans elle. Ce processus a profondément transformé la nature du pouvoir, puisque la question n’a plus été de savoir qui gouverne… Le pouvoir est devenu synonyme de blocage et torpillage, dans la mesure où il vise à empêcher les autres de gouverner sans son consentement. Dans ce sens, la politique s’est retrouvée réduite à un jeu de veto armé, chaque acteur significatif disposant d’une capacité de nuisance suffisante pour faire barrage à toute tentative de centralisation de l’autorité. Des « entrepreneurs politiques » La conséquence directe de cette configuration a été la dévalorisation des institutions. Les gouvernements successifs, qu’ils siègent à Tripoli ou ailleurs, n’ont plus été évalués en fonction de leur capacité à administrer, mais de leur aptitude à composer avec les groupes armés prévalents. Le budget de l’État est devenu un instrument de cooptation, les postes ministériels des monnaies d’échange, et la légitimité s’est étiolée au profit du réalisme brutal des rapports de force. Aussi les milices ont-elles cessé d’être des acteurs périphériques pour devenir, en quelque sorte, des « entrepreneurs politiques », développant des stratégies rationnelles, investissant dans des alliances et diversifiant leurs sources de revenus. Le contrôle des routes migratoires, des trafics, des installations pétrolières ou des marchés publics est aujourd’hui « l’essence » économique de la politique libyenne, érigé sur les vestiges d’un État continuellement vampirisé et réduit à l’état de fiction juridique, de « vache à traire » et de colifichet de légitimation des rapports paraétatiques avec l’extérieur. Du « milicianisme » textbook , en d’autres termes. Les milices n’ont aucun intérêt, partant, à reconstruire pleinement l’appareil étatique, puisqu’un État fonctionnel réintroduirait des règles, une hiérarchie, une prévisibilité. Du sens. Du droit. À l’inverse, un État faible, fragmenté, négociable en permanence, n’est pas sans maximiser leur marge de manœuvre à volonté. Une aubaine. Gérer un équilibre instable Au milieu de cet ordre milicien qui s’est installé par le désordre, gouverner, en Libye, équivaut désormais à gérer un équilibre instable entre groupes armés concurrents, chacun capable de faire basculer la situation par le biais d’une escalade ciblée. Et c’est selon cette logique qu’il convient d’expliquer l’émergence de figures militaires dont le leitmotiv est de « restaurer l’ordre », prétendument. Khalifa Haftar est l’expression parfaite des excroissances générées par le chaos. Sa montée en puissance repose entièrement sur la promesse d’une pseudo-verticalité retrouvée. Cependant, cette promesse s’appuie sur les mêmes ressorts que ceux qu’elle prétend dépasser : loyautés armées, soutiens extérieurs, économie de guerre, etc. À défaut de démanteler la « milicianisation », Haftar cherche simplement à la centraliser sous sa propre autorité. Et la tentative échoue partiellement parce qu’elle entre en collision avec d’autres milices tout aussi rationnelles, tout aussi enracinées localement, et tout aussi soutenues de l’extérieur. La guerre de Tripoli, en 2019-2020, qui n’a produit ni vainqueur durable ni reconstruction étatique, illustre l’impasse de « l’approche Haftar », en ce sens qu’elle constitue une preuve de l’échec de la force militaire comme instrument de refondation de l’ordre politique. Une variable d’ajustement La « milicianisation » a également un effet social profond non-négligeable : elle redéfinit les hiérarchies locales, valorise la capacité de violence et marginalise les élites civiles. Les acteurs politiques non armés sont ainsi relégués au rôle de médiateurs secondaires ou de figures symboliques et leur marge d’action dépend entièrement de leur capacité à s’adosser à une force armée, fût-ce au prix de concessions majeures. Dans un tel paysage de désolation, la population civile devient une variable d’ajustement. Les périodes d’accalmie ne correspondent pas à des processus de pacification, mais à des équilibres temporaires entre groupes armés. La guerre n’est jamais loin ; elle est suspendue, jamais résolue, et cette suspension permanente produit une forme de normalisation de la violence, qui devient prévisible, intégrée aux calculs et acceptée comme horizon indépassable. Le seul horizon de la guerre, c’est la guerre, la guerre, et encore la guerre. La « milicianisation » de la politique libyenne n’est pas une pathologie passagère, mais le résultat logique d’une séquence historique précise, en l’occurrence celle de la destruction de l’État sans succession, suivie d’une délégation implicite de la coercition à des acteurs locaux. Une fois ce seuil franchi, le retour en arrière devient extrêmement coûteux. Désarmer une milice ne signifie pas seulement lui retirer des armes. L’exemple actuel du Hezbollah au Liban en est la preuve la plus éclatante. Il faut aussi lui retirer un rôle, un revenu, une position sociale, et parfois même une identité. Cela explique pourquoi toutes les tentatives de réintégration, de désarmement ou de réforme sécuritaire échouent. La « milicianisation » n’est plus un problème technique depuis qu’elle s’est imposée comme un fait politique total. Et en réduire l’importance, c’est reporter la solution aux calendes grecques, et prolonger infiniment l’agonie de la Libye. Le problème n’est pas l’excès de milices stricto sensu , mais l’absence d’un ordre politique capable de les rendre désuètes, inutiles, risibles. Et tant que cet ordre ne sera pas repensé à la racine, la violence continuera d’être le pivot du système par auto-engendrement. Prochain article: « Deux Libye » et une souveraineté introuvable Lire sur le même thème : 2011, la Libye dans l’ère post-étatique