
À chaque montée des tensions entre les États-Unis et l'Iran, la même question plane sur Beyrouth: sommes-nous face à une guerre différée ou à une confrontation inévitable ? Le Liban sera-t-il le champ de bataille ou simplement un spectateur inquiet, témoin des événements ? La réalité est que la région vit depuis des années dans un état de « ni guerre ni paix ». Escalades calculées, frappes localisées, déclarations incendiaires et mouvements de moyens militaires en mer et dans les airs suscitent des réponses par le biais de négociations indirectes et de médiations régionales et internationales. Il s'agit d'une stratégie de gestion des relations délicate, consistant à avancer d'un pas et à reculer de deux, mais la situation n'a pas encore dégénéré en guerre ouverte. Pourquoi Washington ne souhaite-t-il pas la guerre maintenant ? Les États-Unis comprennent que toute confrontation d'envergure avec l'Iran ne sera pas une simple opération chirurgicale. L'Iran n'est pas un pays isolé et sans moyen de pression. L'Iran dispose d'un réseau d'influence régionale, de capacités de missiles et de drones, et exerce une influence considérable sur de nombreux fronts. Une guerre directe entraînerait : • Des frappes sur des installations stratégiques en Iran. • Des représailles de missiles contre les bases et les intérêts américains. • L'embrasement simultané de plusieurs fronts. Par ailleurs, les priorités mondiales des États-Unis sont multiples : une lutte d'influence avec la Chine, une guerre en Ukraine et des crises énergétiques et économiques. Une nouvelle guerre au Moyen-Orient signifierait un affaiblissement accru de leurs ressources, avec des conséquences incertaines. Pourquoi Téhéran ne souhaite-t-il pas la guerre ? L'Iran n'est pas non plus prêt à commettre un suicide stratégique. Son économie est fragilisée par les sanctions et sa situation intérieure est précaire. Une confrontation directe pourrait gravement endommager son infrastructure militaire et nucléaire et potentiellement déclencher des troubles intérieurs. C'est pourquoi Téhéran privilégie une politique de « représailles indirectes », utilisant ses alliés régionaux comme levier sans s'engager dans un conflit direct. Ainsi, un équilibre fragile se maintient : une escalade contrôlée aux limites soigneusement calculées. Quelle est la place du Liban dans cette équation ? Le Liban est au cœur même de ces calculs. La présence du Hezbollah en tant que force militaire et politique active l'intègre au réseau de dissuasion iranien dans la région. Par conséquent, toute évolution de la confrontation américano-iranienne aura un impact direct sur le Liban. La question n'est pas de savoir si le Liban sera affecté, mais dans quelle mesure. Scénario 1 : Poursuite de la guerre de l'ombre Dans ce scénario, des attaques localisées et des tensions médiatiques persistent sans dégénérer en conflit ouvert. Le Hezbollah maintient alors sa politique d'« engagement calculé » : • Maintenir le front dans certaines limites. • Éviter une guerre de grande ampleur avec Israël. • Utiliser son influence sans impliquer pleinement le Liban. Ce scénario est le moins coûteux sur le plan intérieur, mais il maintient le pays dans un état d'anxiété constant et retarde toute véritable stabilité économique ou politique. Les investissements restent hésitants, le tourisme est saisonnier et les banques sont paralysées, prises entre l'attente d'une percée et la menace d'un effondrement. Scénario 2 : Une confrontation à grande échelle Si la décision d'entrer en guerre est prise, toute la région basculera dans une nouvelle ère. Il y aura des frappes de représailles, des tirs de missiles transfrontaliers et potentiellement des attaques contre des infrastructures vitales. Dans ce cas, le Hezbollah sera confronté à un dilemme cornélien : 1. Une intervention massive en soutien à l'Iran : cela signifierait l'ouverture d'un front majeur avec Israël et le risque de destructions généralisées au Liban. 2. Une intervention limitée et calculée : des frappes symboliques pour sauver la face et éviter un effondrement total. 3. Une neutralisation relative du front libanais par une décision stratégique iranienne, si la préservation du pouvoir est jugée plus importante que son utilisation. La première option comporte des risques existentiels pour le Liban. Son économie, déjà en ruine, ne peut supporter une nouvelle guerre et ses infrastructures peinent à se remettre des crises accumulées. La reconstruction ne sera pas chose aisée, et la société, exsangue, pourrait connaître une nouvelle vague d'émigration. Qu'en est-il de la communauté chiite au Liban ? Toute guerre bouleversera la donne au sein même de la communauté chiite. Certains perçoivent l'affrontement comme un élément d'un conflit régional plus vaste, tandis que d'autres craignent que le Liban n'en subisse seul les conséquences. Si la guerre est courte et limitée, elle pourrait renforcer le discours de « dissuasion et de résistance ». En revanche, si elle se prolonge et engendre des destructions massives, elle risque d'ouvrir un débat interne sur la pertinence d'associer le Liban aux enjeux régionaux. Mais il est trop tôt pour en être certain. Les milieux politiques réagissent aux résultats, non aux prévisions. Le facteur israélien Toute confrontation est indissociable des calculs d'Israël. Frapper l'infrastructure militaire du Hezbollah constitue un objectif stratégique, mais Israël est également conscient qu'une guerre contre le Liban serait loin d'être une partie de plaisir. L'expérience de 2006 reste vive dans les mémoires militaires. C'est pourquoi Israël privilégie des frappes localisées et une usure progressive à une guerre totale et incertaine. Un nouvel accord est-il envisageable ? La possibilité d’une entente américano-iranienne demeure. Un accord limité sur la question nucléaire ou un allègement des sanctions en échange de certaines restrictions pourraient apaiser les tensions. Dans ce cas, la détente se répercuterait sur la scène régionale, y compris au Liban. Les tensions s’apaiseraient et l’attention se recentrerait sur les questions intérieures. Toutefois, tout accord restera fragile s’il ne s’attaque pas aux causes profondes du conflit : l’influence régionale, la sécurité d’Israël et le programme balistique iranien. Le Liban : le maillon faible Le problème fondamental est que le Liban ne maîtrise pas pleinement les décisions relatives à la guerre et à la paix. Il subit les conséquences de décisions prises hors de ses frontières. Dans un contexte d’effondrement économique et de vides constitutionnels récurrents, le pays est encore plus vulnérable aux bouleversements régionaux. Si la guerre éclate, il ne s’agira pas seulement d’un événement militaire, mais aussi d’un séisme politique et social. Cela pourrait soulever des questions majeures quant à la position du Liban dans les conflits, aux limites de son rôle et à l’avenir des armes du Hezbollah dans le contexte international. Entre fatalité et probabilité À l'heure actuelle, la guerre ne semble pas inévitable. Mais elle n'est pas impossible non plus. Nous sommes confrontés à un dangereux bras de fer, marqué par des démonstrations de force et des échanges de messages, mais chacun est conscient du prix d'une explosion majeure. Le Liban, comme toujours, se trouve au bord du précipice. Il est incapable de se neutraliser complètement, et n'est pas préparé à un nouveau conflit. Dès lors, l'espoir repose sur la rationalité internationale et sur la conviction qu'embraser la région n'apportera aucune victoire décisive à aucune partie, mais plongera tout le monde dans une longue spirale de chaos. La véritable question n'est pas seulement: la guerre va-t-elle éclater? Plutôt: le Liban a-t-il un plan pour se protéger si tel est le cas? Pour l'instant, la réponse est aussi douloureuse qu'évidente: les préparatifs se font à l'extérieur. Tandis qu'à l'intérieur, on vit dans l'espoir que la porte ne sera pas ouverte.









