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Politique

Lecture sociologique de la transformation de la société chiite
Par
Mona Fayad
Publié
mars 9, 2026 - 03:43

La relation complexe entre une partie de la société chiite libanaise et le Hezbollah ne saurait être appréhendée par la seule analyse politique conventionnelle. Elle déborde les calculs stratégiques et les intérêts immédiats pour pénétrer un espace plus profond — celui des architectures culturelles et symboliques qui façonnent la conscience des communautés et gouvernent leurs comportements. C'est ici qu'il devient nécessaire de convoquer les outils de la sociologie et de l'anthropologie, notamment ce qu'Émile Durkheim a élaboré autour de la conscience collective, et ce que Claude Lévi-Strauss a mis au jour sur les structures culturelles profondes qui organisent la manière dont les sociétés perçoivent le monde. La conscience collective et l'obéissance au temps de la peur Durkheim soutient que toute société produit un système de valeurs et de croyances partagées, ce qu'il nomme la conscience collective. Ce système ne détermine pas seulement ce que la communauté tient pour juste ou injuste ; il exerce également une pression morale sur les individus, les inclinant à se conformer à ce que le groupe juge nécessaire à sa survie. En temps de crise existentielle ou de guerre, la conscience collective tend au durcissement et au repli. Les sociétés qui se sentent menacées cherchent des symboles puissants, capables d'organiser leur peur commune et de la transmuer en sentiment de cohésion. Dans ces moments-là, les organisations idéologiques s'affirment comme des dépositaires de l'identité collective — non plus de simples acteurs politiques. C'est dans ce cadre que l'ascension du Hezbollah devient intelligible. Le parti a réussi à se présenter non pas seulement comme une organisation politique ou militaire, mais comme un corps symbolique incarnant une dignité collective menacée. Avec le temps, cette dimension symbolique s'est tissée dans la conscience collective de l'environnement qui l'avait vu naître. Contester le parti est ainsi devenu, aux yeux de beaucoup, équivalent à contester la communauté elle-même — non plus une critique d'une décision politique, mais une atteinte à l'appartenance. Durkheim nous rappelle pourtant que la conscience collective peut se muer en force conservatrice, rétive à la révision critique, surtout lorsque les valeurs communautaires se trouvent liées à des institutions puissantes ou sacralisées. Dès lors, tout débat sur les choix politiques et militaires devient quasiment impossible, car la question n'est plus d'ordre politique mais identitaire. Du pluralisme du Jabal Amel à la centralité de la Résistance Pour saisir cette mutation dans toute sa profondeur, il faut revenir à l'histoire sociale de la région du Jabal Amel, dans le sud du Liban. Avant les dernières décennies du XXe siècle, la société chiite de cette région n'était ni monolithique dans sa structure, ni gouvernée par un seul récit politique. Elle constituait bien plutôt un espace social à références multiples : des oulémas indépendants, de vastes réseaux familiaux, des traditions savantes, et une émigration active vers l'Afrique et les Amériques qui avait façonné une culture sociale relativement ouverte. À cette époque, l'appartenance religieuse était un élément important de l'identité, mais elle n'était pas le seul cadre définissant le rapport de l'individu au monde. La culture du Jabal Amel avait historiquement produit une pensée intellectuelle et scientifique remarquable, suscitant des érudits et des penseurs qui avaient joué des rôles considérables dans la vie religieuse et culturelle de la région. Mais la guerre civile libanaise, avec les occupations et les conflits armés qui l'ont accompagnée, a refaçonné ce tissu social. Dans ce contexte bouleversé, le Hezbollah est apparu comme un acteur capable d'organiser la peur collective et de la canaliser en un projet politique et militaire cohérent. Progressivement, l'identité politique de la communauté a été reformulée autour d'une idée centrale et unique : la Résistance. La structure symbolique de l'identité L'analyse structurale de Lévi-Strauss nous aide à comprendre cette mutation culturelle. Les cultures, selon lui, ne fonctionnent pas à travers des idées isolées mais à travers des structures symboliques profondes qui organisent la perception que les sociétés ont du monde. Ces structures reposent généralement sur des oppositions binaires fondamentales : l'intérieur et l'extérieur, la protection et la menace, la communauté et l'ennemi. Dans l'expérience du Hezbollah, l'identité collective a été réorganisée autour d'une dualité tranchée : la Résistance face à l'ennemi. Cette structure symbolique n'opère pas seulement dans le discours politique — elle devient le prisme à travers lequel la société interprète les événements du quotidien. Les pertes peuvent être lues comme des sacrifices nécessaires, les crises comme des épreuves d'endurance, les critiques internes comme un fragment de complot extérieur. De cette façon, la réalité est perpétuellement réinterprétée de manière à préserver la cohérence du récit fondateur. Mais cette structure porte en elle le danger du repli. Lorsque le monde entier se réduit à la binarité de la Résistance et de l'ennemi, la capacité à percevoir la complexité politique et sociale dans sa plénitude se rétrécit jusqu'à disparaître. Du mouvement de résistance à la structure de pouvoir social Avec le temps, le Hezbollah a cessé d'être un simple acteur militaire ou un mouvement de résistance. Il s'est transformé en une structure de pouvoir social globale au sein de l'environnement chiite. Le parti a édifié un vaste réseau d'institutions éducatives, de médias et de services sociaux, accompagné d'un appareil économique et caritatif d'envergure. Ce réseau a créé un lien organique entre le parti et la société, à tel point que sa présence est devenue constitutive de la vie quotidienne de nombreuses personnes. En ce sens, le parti n'est plus une force politique que l'on peut soutenir ou combattre — il est devenu un cadre social qui structure de multiples dimensions de la vie collective. Cette métamorphose a renforcé sa capacité à ancrer la structure symbolique sur laquelle repose son discours. Mais elle a aussi approfondi l'enchevêtrement entre l'identité collective et l'organisation politique, faisant de toute critique du parti l'apparence d'une menace portée contre la communauté elle-même. Cette lecture sociologique n'absout pas pour autant le parti de sa responsabilité politique et morale. L'organisation qui se pose en représentante exclusive d'une communauté doit également assumer la responsabilité du prix que cette communauté paie pour ses choix. Lorsque ces choix conduisent à des guerres répétées, au déplacement des populations, à l'exposition de la société à des risques permanents, une question fondamentale s'impose : cette stratégie protège-t-elle encore la communauté, ou est-elle devenue elle-même une composante de la crise qu'elle traverse ? Le moment du bilan L'histoire sociale montre que les communautés ne demeurent pas indéfiniment captives de leurs structures symboliques. Lorsque les contradictions entre le discours et le réel vécu s'accumulent, la conscience collective elle-même commence à se transformer. Ce processus est lent, souvent invisible à ses débuts, mais il constitue le véritable point de bascule dans l'histoire des peuples. Ce que le Liban traverse aujourd'hui est peut-être l'un de ces tournants. L'épuisement social, l'effondrement économique et le déplacement massif des populations sont autant de forces qui poussent les gens à reconsidérer la relation entre l'identité et les armes, entre la protection promise et le coût réel. La question qui se pose à la société libanaise aujourd'hui n'est pas seulement une question de sécurité ou de politique — c'est une question plus profonde : comment redéfinir la dignité et la protection en dehors de la logique de la guerre permanente ? Une société à qui l'on demande de se sacrifier sans fin pourrait commencer, à un moment donné, à chercher une autre forme de sécurité — une sécurité fondée non sur les armes et la loyauté, mais sur l'État et le droit.

Pour que l’erreur de 2005 ne se répète pas
Par
Tilda Abou Rizk
Publié
mars 4, 2026 - 12:59

La décision du gouvernement Salam d’interdire les activités militaires et sécuritaires du Hezbollah et d’en sanctionner les auteurs est certes historique, mais elle reste insuffisante au vu de la plongée en enfer dans laquelle la formation pro-iranienne a, une fois encore, entraîné le Liban. Historique, parce qu’elle rompt avec une longue tradition libanaise d’effacement et de complaisance politiques, motivés tantôt par la crainte de troubles internes, tantôt par un opportunisme politicien, à l’égard de ce groupe qui, au fil des années, a réussi à imposer sa mainmise sur le pays et à bâtir une structure sécuritaire et militaire plus importante que celle de l’État libanais. Insuffisante, parce qu’elle ne permet pas aux autorités de soustraire le pays et sa population au danger que représente cette formation, dont les chefs et les membres ne font que donner la preuve qu’ils n’ont de Libanais que la mention sur leur carte d’identité. Car le Hezbollah est, et demeure, l’un des principaux instruments paramilitaires transfrontaliers du régime des mollahs en Iran. Preuve en est, s’il en fallait encore une, son implication, prévisible, dans la guerre entre l’Iran et la coalition Israël-États-Unis, ainsi que sa réaction aux décisions du gouvernement d’interdire ses activités militaires. Ses chefs sont rapidement montés au créneau. Le vice-président de la formation, le député Mohammad Raad, a dénoncé des «mesures d’intimidation» et des «décisions téméraires». S’il a concédé à l’État son droit de décider de la guerre et de la paix, il a accusé le gouvernement Salam de «s’en prendre à ceux qui rejettent l’occupation israélienne». Le vice-président du conseil politique hezbollahi, Mahmoud Comaty, a reproché au gouvernement de «se taire face à l’occupation», de «vouloir affaiblir le Hezb, qui est la force du Liban», et d’«enfreindre le droit international qui autorise les peuples à lutter contre l’occupation». Sauf que cette rhétorique ne dupe plus personne. Pas plus que les motivations et les objectifs du Hezbollah. La guerre-suicide dans laquelle ce groupe est aujourd’hui engagé, et dont il ne peut sortir indemne, s’inscrit strictement dans le cadre des représailles promises par les Pasdarans après la confirmation, le 1er mars, de la mort du Guide suprême iranien, Ali Khamenei, tué lors de raids israélo-américains d’envergure contre son quartier général à Téhéran, le 28 février. Elle s’inscrit également dans le prolongement des menaces répétées de l’Iran contre les États-Unis, selon lesquelles toute attaque visant la République islamique embraserait la région. Téhéran a tenu parole et se sert de ses relais régionaux pour multiplier les fronts indirects et transformer une opération ciblée en affrontement généralisé. Comment expliquer autrement, sinon, l’attaque au drone contre une base militaire britannique à Chypre dans la nuit de dimanche à lundi? Les deux engins, de fabrication iranienne, auraient été lancés depuis le Liban, ont rapporté des médias occidentaux, citant un responsable chypriote, alors que Londres venait d’autoriser Washington à utiliser ses bases sur l’île méditerranéenne dans le cadre de son offensive contre l’Iran. Il faut dire que c’est bien la première fois que le Hezb – qui n’a ni confirmé ni infirmé ces accusations – attaque Chypre. Mais ce n’est pas la première fois qu’il la menace. En juin 2024, l’ancien secrétaire général de cette formation, Hassan Nasrallah, assassiné en septembre de la même année par Israël, avait menacé Nicosie de représailles si l’île permettait à Tel-Aviv d’utiliser ses aéroports ou ses bases militaires pour attaquer le Liban. Aujourd’hui, ni Israël n’a attaqué le Liban à partir de Chypre, ni Nicosie n’a ouvert ses bases à l’État hébreu. Le Hezbollah venait, une fois de plus, de confirmer sa qualité de vassal iranien. Consolider les décisions de lundi L’État a-t-il les moyens concrets d’empêcher le Hezbollah de mener des activités guerrières? La réponse est non. Il peut les entraver, en procédant par exemple à l’arrestation de lanceurs de roquettes, mais non les empêcher totalement, en raison des moyens considérables mis par l’Iran à la disposition de son protégé et de la structure même de cette organisation, qui dispose d’un nombre important de combattants. Et, surtout, parce que le Liban n’est pas encore prêt à mener une opération d’envergure pour démanteler toute la structure paramilitaire du Hezb. Il peut, en revanche, consolider les décisions prises lundi par d’autres mesures politiques, susceptibles de leur conférer davantage de crédibilité aux yeux des Libanais sceptiques et de la communauté internationale, qui attend toujours que Beyrouth honore son engagement d’affirmer sa souveraineté sur l’ensemble du territoire. Pour cela, il faut cependant qu’il ait le courage de ses décisions et qu’il arrête de tolérer le terrorisme, même verbal, pratiqué par le Hezb à l’encontre de l’État et des Libanais qui ne partagent pas ses orientations. Les activités du Hezb et les déclarations belliqueuses de ses responsables, sous prétexte de défendre le Liban contre une occupation qu’ils ont eux-mêmes provoquée, tombent sous le coup de la loi, du fait qu’elles ne sont pas autorisées par l’État. La responsabilité première de celui-ci est de protéger ses citoyens, non un groupe paramilitaire qui continue de s’arroger le droit d’entraîner le Liban et son peuple dans des guerres destructrices, qui se considère depuis longtemps au-dessus des lois et qui bénéficie d’une impunité révoltante. Inverser la donne Les autorités libanaises disposent d’un éventail de moyens pour inverser la donne: – Juridiques, d’abord: qu’est-ce qui empêcherait l’ouverture d’une procédure judiciaire face aux menaces régulièrement proférées par le secrétaire général du Hezb, Naïm Qassem, ou par les cadres supérieurs de la formation pour s’opposer à son désarmement? Au Liban, la Cour de justice, tribunal d’exception dont les décisions sont rendues en dernier ressort et sont sans appel, a été établie pour traiter les affaires liées aux atteintes criminelles contre la sûreté de l’État. Y a-t-il atteinte plus grave que celle infligée, depuis des années, aux Libanais par une milice dont la raison d’être est de servir les intérêts de l’Iran? Est-il normal que le pays soit entraîné dans des guerres destructrices qu’il rejette, par un groupe prêtant allégeance à un État étranger? – Politiques, ensuite. Il est primordial, aujourd’hui, pour l’État libanais, de ne pas répéter l’erreur monumentale de 2005. À l’époque, après l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri et le retrait des forces syriennes, la structure politico-sécuritaire pro-syrienne, dont le Hezbollah faisait partie, n’avait pas été démantelée. L’opposition avait accordé la priorité aux législatives, qui devaient se tenir quelques mois plus tard, encouragée par la communauté internationale. Le Liban venait de rater un momentum. Les conséquences de cette erreur de calcul ont été dévastatrices. Une vague d’attentats et d’assassinats politiques (dont les enquêtes n’ont jamais abouti et dans lesquels le Hezb a été pointé du doigt) a ciblé des figures de l’opposition. Sous prétexte d’assurer la stabilité, une alliance électorale dite «accord quadripartite» a été conclue entre le Courant du futur du chef sunnite, Saad Hariri, le PSP du leader druze Walid Joumblatt, le Hezbollah et son allié chiite, Amal. Si elle a volé en éclats un an plus tard, elle a entre-temps permis au Hezb de s’imposer en force au Parlement et, pour la première fois, de faire son entrée au gouvernement. Avec le départ des Syriens, la stratégie du Hezbollah a shifté. Soucieux de préserver l’emprise sur le pays de l’axe auquel il appartient, il ne se contentait plus d’une représentation indirecte au gouvernement via les ministres d’Amal. Il voulait devenir un partenaire à part entière au sein de l’exécutif. Il a obtenu ce qu’il voulait, mais pour le Liban et les Libanais, c’était la fin d’un espoir et le début d’une nouvelle descente aux enfers. Aujourd’hui, une nouvelle dynamique régionale se dessine, différente et plus déterminante encore que celle de 2005. Mais, comme en 2005, elle risque d’être coûteuse pour le Hezb et pourrait s’avérer salvatrice pour le Liban. Les autorités sauront-elles saisir cette occasion et se libérer de la crainte des réactions du Hezbollah, pour affranchir le pays de l’influence destructrice iranienne? On ne leur demande pas de déclarer la guerre à une milice qui n’hésitera pas à tourner ses armes en direction des Libanais, comme elle l’avait fait en 2008. On leur demande simplement de cesser de chercher à gagner du temps en espérant que le problème sera réglé de lui-même. Au cours des derniers mois, la déception des Libanais – qui avaient cru aux promesses du président Joseph Aoun et du chef du gouvernement Nawaf Salam quant au désarmement des milices et au rétablissement de la souveraineté dans le cadre d’un État de droit – a été à la mesure de l’espoir qu’ils avaient placé en eux.

Khamenei, un Guide suprême impitoyable et intransigeant
Par
LevantTime .
Publié
mars 1, 2026 - 23:31

À la tête de l’Iran depuis 1989, l’ayatollah Ali Khamenei incarnait, depuis plus de trois décennies, la continuité idéologique de la République islamique et son affrontement déclaré avec les États-Unis – le « Grand Satan » – et Israël, désigné comme ennemi irréductible. Âgé de 86 ans, le Guide suprême était le doyen des dirigeants du Moyen-Orient. Arborant le turban noir des ‘seyyed’, signe d’une filiation revendiquée avec le prophète Mahomet, il concentrait entre ses mains l’essentiel du pouvoir. Chef du système théocratique iranien, il détenait l’autorité ultime sur les affaires religieuses, politiques et militaires. Son portrait domine les espaces publics du pays, tandis que la question de sa succession demeurait taboue. Ali Khamenei a accédé à la magistrature suprême en juin 1989, à la mort de l’ayatollah Rouhollah Khomeini, fondateur de la République islamique. À l’époque, il s’apprêtait à fêter ses 50 ans. Son ascension s’est déroulée sans heurts : président de la République durant huit années marquées par la guerre Iran-Irak (1980-1988), il avait consolidé sa stature en multipliant les apparitions en treillis sur le front, façonnant son image de dirigeant engagé. Violations des droits de l’Homme Ses décennies au pouvoir ont été jalonnées de crises majeures. En 2009, le « Mouvement vert » contestait la réélection, jugée frauduleuse, du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad. En 2022, le soulèvement « Femmes, Vie, Liberté » embrasait le pays après la mort en détention de Mahsa Amini, arrêtée pour un voile prétendument mal porté. Plus récemment encore, les vastes manifestations de janvier dernier avaient été qualifiées par le Guide de tentative de «coup d’État». Prompt à dénoncer des « complots » orchestrés, selon lui, par les États-Unis et Israël, Khamenei assimilait régulièrement les protestations à des « séditions », légitimant ainsi une répression sauvage et sanglante. La République islamique fait l’objet de critiques répétées d’ONG et des Nations unies pour violations des droits humains. Né le 19 avril 1939 à Machhad, dans une famille azérie modeste, fils d’imam, il a étudié dans les hauts lieux du chiisme, à Najaf (Irak) et à Qom (Iran). Son opposition au chah Mohammad Reza Pahlavi lui a valu plusieurs séjours en prison dans les années 1960 et 1970. Disciple fidèle de Khomeini dès 1958, il est nommé en 1980 à la tête des prières du vendredi à Téhéran, un poste hautement important. L’année suivante, il est élu président, quelques mois après avoir survécu à un attentat qui lui laisse la main droite partiellement paralysée. Orateur aguerri, menant une vie réputée austère, il voyageait peu à l’étranger. Sa visite la plus remarquée reste son déplacement aux États-Unis en 1987 pour un discours à la tribune de l’ONU. Il résidait dans une demeure relativement modeste au centre de Téhéran. Lors de la campagne de frappes israéliennes de juin 2025 visant les installations nucléaires iraniennes, il s’était réfugié dans un lieu secret. Depuis cette « Guerre des douze jours », ses apparitions publiques n’étaient plus retransmises en direct. Un État dans l’État Sous son autorité, le bureau du Guide suprême s’était mué en une puissante structure, comparable à un État dans l’État. Il avait supervisé six présidents aux orientations variées, des réformateurs Mohammad Khatami et Hassan Rohani aux conservateurs Mahmoud Ahmadinejad et Ebrahim Raïssi. Les Gardiens de la Révolution avaient durant son mandat renforcé leur emprise sur la vie politique et économique, tout en étendant l’influence régionale de Téhéran, notamment au Liban, en Irak et en Syrie. Toutefois, cet « axe de la résistance » a été fragilisé après l’attaque du Hamas en octobre 2023 contre Israël et les ripostes israéliennes. Khamenei s’était illustré par une rhétorique virulente à l’égard d’Israël, qu’il avait qualifié en 2018 de «tumeur maligne» à extirper. Il avait également suscité la controverse en évoquant l’extermination des juifs durant la Seconde Guerre mondiale comme un « mythe ». Plus récemment, il avait menacé de s’en prendre au porte-avions américain USS Abraham Lincoln déployé dans le Golfe, affirmant que Washington ne parviendrait pas à faire tomber la République islamique. Sur le plan économique, l’Iran est demeuré affaibli durant son règne par les sanctions internationales, malgré un léger redressement dans les années 1990 et après l’accord de 2015 encadrant le programme nucléaire iranien. Une difficile succession Moins connu du grand public, le Guide suprême cultivait une passion pour la littérature. Admirateur de Victor Hugo et de son roman ‘Les Misérables’, qu’il qualifiait de « prodigieux » pour son exaltation de « la bonté et de l’amour », il était également amateur de poésie, passion héritée de sa mère. Avant la Révolution, il traduisait des œuvres arabes et composait lui-même des poèmes. En 2019, une photographie diffusée par son bureau le montrait souriant à la Foire du livre de Téhéran, feuilletant un recueil d’Ahmad Shamlou, poète marxiste longtemps honni par les autorités. Père de six enfants, il voyait régulièrement circuler des spéculations sur sa succession. Son fils Mojtaba, religieux influent sans fonction officielle, était parfois présenté comme un successeur potentiel, une hypothèse que le Guide suprême avait publiquement écartée.

Trump et Israël confirment que Khamenei a été tué
Par
LevantTime .
Publié
févr. 28, 2026 - 20:08

La rumeur avait commencé à circuler peu de temps après le début des raids américano-israéliens lancés au début de la matinée de samedi 28 février contre l’Iran. L’attaque la plus violente s’était produite à Téhéran, plus particulièrement contre la vaste résidence du Guide suprême de la Révolution islamique, l’imam Ali Khamenei, qui avait été visée par 30 bombes de gros calibre. Le raid avait détruit totalement le centre résidentiel. Les autorités iraniennes s’étaient alors empressées d’indiquer que l’imam Khamenei avait été transféré à un « lieu fortement sécurisé ». Vers midi, l’une des chaines de télévision israélienne indiquait que « tout contact avec Khamenei était rompu depuis plusieurs heures ». Plus tard, en début d’après-midi, la chaine de télévision indiquait qu’il était « très peu probable, voire quasiment impossible, que le Guide suprême soit sorti indemne de la frappe aérienne ». Deux heures plus tard, la même source soulignait que les indices sur la mort de Khamenei se faisaient de plus en plus nombreux. Les rumeurs affirmant que l’imam Khamenei avait été tué dans le raid de samedi matin allaient en grandissant jusqu’en fin de soirée lorsque le président Donald Trump et le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, annonçaient publiquement que le Guide suprême iranien avait été bel et bien tué. La nouvelle de sa mort a provoqué en fin de soirée des manifestations populaires de joie dans plusieurs quartiers de Téhéran. Peu avant minuit, une source autorisée iranienne démentait toutefois, catégoriquement, la nouvelle, allant jusqu’à affirmer que l’imam Khamenei allait s’adresser sous peu aux Iraniens. Notons dans ce cadre qu’un scénario en tous points identiques, entretenant le flou et diffusant des informations qui s’étaient avérées totalement fausses avait été mis en place après la mort de Hassan Nasrallah et de l’ancien président iranien. Quelques heures après le début, samedi matin 28 février, des attaques aériennes lancées par les aviations et la marine américaine et israélienne contre l’Iran, l’incertitude la plus totale régnait samedi après-midi au sujet du sort de plusieurs hauts dirigeants du régime des mollahs, dont notamment le Guide suprême de la République islamique, Ali Khamenei. Au début des raids, une source israélienne avait indiqué qu’une série d’assassinats avait été lancée contre de hauts responsables. En début d’après-midi, l’une des chaines de télévision israélienne indiquait que « le contact avec Khamenei était interrompu depuis plusieurs heures ». La même chaine précisait un peu plus tard que « la probabilité que Khamenei soit sorti indemne » du raid qui a détruit sa résidence à Téhéran « est très faible, voire nulle ». En milieu d’après-midi, la même source soulignait qu’il était de plus en plus probable que Khamenei ait été tué. Les informations sur la mort de Khamenei ont toutefois été démenties par le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghtchi, qui a précisé qu’à « sa connaissance » le Guide suprême est en vie. En milieu d’après-midi, l’agence Reuters indiquait que le ministre iranien de la Défense, le commandant des Pasdaran et le chef des Renseignements militaires ont été tués. Parallèlement, des missiles iraniens se sont abattus par intermittence à Dubaï (jusqu’en soirée), au Qatar, à Ryad ainsi qu’au Koweït où un drone a visé l’aéroport international. En début de soirée, l’armée israélienne indiquait que son aviation menait des raids intensifs « contre des centaines de positions militaires iraniennes ». Plus tôt, dans la matinée, ce sont des centres de commandement des Gardiens de la Révolution, des Renseignements militaires ainsi que certains ministères à Téhéran qui étaient la cible des raids aériens. Ces bombardements visant les infrastructures du pouvoir iranien constitueraient, à en croire une source autorisée israélienne, « une première phase qui s’étendra sur quatre jours », ce qui indiquerait que l’offensive américano-israélienne est appelée à prendre dans les prochains jours une grande envergure.

Conflit irano-US: on n’est plus comme en 2015 sous Obama
Par
Youssef Mouawad
Publié
févr. 28, 2026 - 14:01

Donald Trump vient d’engager les forces américaines dans une vaste opération contre le régime iranien. C’est du Real McCoy et non point un simulacre de raid ni un coup de semonce. La face du Moyen-Orient va changer! Et pour tout dire, c’est l’arrogance des ayatollahs qui aura causé leur perte. D’ailleurs, les États-Unis avaient infligé à l’Iran, il y a quelques jours, un affront que les ayatollahs avaient eu intérêt à passer sous silence. Lors du dernier conciliabule qui s’est tenu jeudi à Genève, sous l’égide du sultanat d’Oman, Steve Witkoff, le négociateur américain, avait soudainement interrompu les échanges et s’était retiré de la réunion au prétexte qu’il avait des obligations à remplir. Et de fait, il allait retrouver à l’autre bout du lac Léman une délégation ukrainienne. Des couleuvres à avaler On peut aisément imaginer l’indignation de Abbas Araghtchi, le ministre iranien des Affaires étrangères. Ce sujet de l’empire achéménide des Cyrus et des Darius avait été traité comme un moins que rien. Ravalant sa fierté, le chef de la diplomatie iranienne avait néanmoins déclaré que «de bons progrès» avaient été réalisés lors des pourparlers qu’il qualifia de «l’une de nos séries de négociations les plus intenses et les plus longues». Par ailleurs, Araghtchi annonça que de nouveaux contacts allaient avoir lieu dans moins d’une semaine. Ce que les médiateurs omanais, cherchant à calmer le jeu, allaient aussitôt confirmer en précisant que les négociations devraient reprendre au niveau technique la semaine suivante à Vienne. Le ton optimiste de ces derniers semble être démenti par les faits car, à l’évidence, l’équipe américaine avait été déçue par les propositions iraniennes. Et pour preuve, la brièveté de la seconde session dont s’était retiré, sous un prétexte fallacieux, l’envoyé spécial de Donald Trump pour le Moyen-Orient, Steve Witkoff. C’est que les temps ont changé Les discussions se tenaient sous la menace d’une frappe qui paraissait imminente. Les développements de ce samedi 28 février ont confirmé que les menaces US étaient sérieuses. Le renforcement militaire américain est sans précédent dans la région: deux groupes aéronavals centrés sur des porte-avions, 200 avions, des équipements de ravitaillement en vol et des sous-marins équipés de missiles Tomahawk. Et sans oublier 50.000 soldats! On n’est plus comme en 2013-2015 sous Barack Obama qui ne nourrissait pas une hostilité de principe vis-à-vis de l’Iran. D’ailleurs, John Kerry, qui, en 2013 avait remplacé Hillary Clinton au Secrétariat d’État, avait aussitôt passé le message à qui de droit: les États-Unis étaient prêts à modifier leur attitude à l’égard de Téhéran. Ils étaient disposés à reconnaître, au moins de fait, la légitimité du programme nucléaire iranien comme à renoncer à exiger du régime des ayatollahs la suspension des activités d’enrichissement de l’uranium, exigence qui bloquait depuis sept ans toute possibilité de parvenir à un accord. Les négociations engagées à l’époque allaient aboutir le 14 juillet 2015 à l’accord dit Joint Comprehensive Plan of Action . Mais ce ne fut pas la fin de l’histoire puisque lors de son premier mandat, Donald Trump se retira dudit accord. Et tout était à recommencer à partir de zéro, mais cette fois-ci à l’ombre des porte-avions! Il n’empêche que pour les négociateurs iraniens, les années 2013 à 2015 furent une « époque bénie » où ils eurent le beau rôle, tant ils firent preuve de professionnalisme et de fermeté et tant ils accumulèrent de succès. Mohammad Javad Zarif, ministre des Affaires étrangères, parlait haut et fort et se faisait écouter. Jamais son homologue américain, John Kerry, ne se serait permis une incivilité pareille à celle de Witkoff. Trump, en seigneur de guerre L’intervention américaine de ce samedi a changé la donne et Donald Trump se présente désormais en chef de guerre. On a trop glosé sur ses instincts de businessman qui évite la confrontation. D’ailleurs, il n’y était pas pour rien. N’a-t-il pas toujours laissé entendre qu’il hésitait à franchir le Rubicon? Mais la page vient d’être tournée et le vrai visage vient d’être révélé. «L’ambiguïté stratégique» a été payante et aux libres Iraniens d’en cueillir les fruits.

Offensive israélo-US: objectif, «l’éradication du régime des mollahs»
Par
Michel Touma
Publié
févr. 28, 2026 - 13:08

Le peuple iranien et avec lui d’autres populations de la région du Levant attendaient depuis des lustres ce Jour J. Les raids aériens intensifs américains et israéliens lancés en début de cette matinée du samedi 28 février ne semblent pas être une attaque ponctuelle limitée dans l’espace et dans le temps. Ils paraissent au contraire indiquer qu’ils sont le prélude à une offensive globale et radicale, militairement et politiquement, contre le régime des mollahs au pouvoir à Téhéran. C’est du moins de ce qui ressort de l’étendue et de l’ampleur des raids aériens américano-israéliens mais surtout de la déclaration radiotélévisée du président Donald Trump diffusée dans la matinée (donc vraisemblablement enregistrée vendredi soir). Avec sa franchise habituelle, le chef de la Maison Blanche a défini sans détours les grandes lignes de l’offensive, qualifiée par Israël de « Bouclier de Juda » (allusion à une protection divine). Dans le prolongement des propos particulièrement durs et fermes qu’il a tenus ces derniers jours à l’égard du régime iranien, notamment au cours de son discours sur l’état de l’Union, le président Trump a ainsi annoncé dans son message radiotélévisé que les Etats-Unis ont lancé une attaque « de grande envergure » contre l’Iran, précisant que cette opération « se poursuivra contre l’Iran afin de l’empêcher de constituer une menace pour l’Amérique ». Comme pour bien mettre en évidence la portée géostratégique de l’attaque, le président Trump a ajouté que « nous ferons en sorte de garantir que les proxys de l’Iran ne représenteront désormais aucune menace pour la région », dans une allusion claire aux têtes de pont du Corps des Gardiens de la Révolution iranienne au Liban (avec le Hezbollah), en Irak et au Yémen. S’agissant du cas libanais, le chef de la Maison Blanche n’a pas manqué de rappeler, ce qui constitue une première pour un président américain, que ce sont les alliés de l’Iran qui ont perpétré l’attaque contre les Marines US à Beyrouth, en 1983, relevant que cette opération terroriste commanditée par le régime des mollahs avait fait 241 morts dans les rangs des soldats américains. Le président Trump a été dans ce cadre particulièrement explicite dans les objectifs de l’offensive lancée ce 28 février. « Nous détruirons les missiles iraniens, nous raserons la force navale iranienne, a-t-il souligné. J’invite les Gardiens de la Révolution à déposer les armes. Auquel cas, ils seront saufs, sinon, nous les détruirons ». S’adressant au régime, le président US a poursuivi : « Déposez les armes, et vous bénéficierez de la Justice ». En clair, le président Trump réclame une capitulation totale du régime, ce qui ne peut avoir pour conséquence qu’une chute et une éradication de ce régime et donc une recomposition radicale du paysage géopolitique au Moyen-Orient. Le chef de la Maison Blanche a enfin lancé à l’adresse du peuple iranien : « L’heure de votre libération est proche ». Un message que la population de la zone d’el-Ahwaz, au sud-ouest de l’Iran, peuplée en majorité d’habitants d’origine arabe, n’a pas tardé à saisir au vol, s’empressant, en fin de matinée, de proclamer une rébellion contre le pouvoir central « perse » des mollahs… De son côté, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a également été très explicite en soulignant, au cours d’une conférence de presse, que l’objectif d’Israël est, sans détour, de provoquer un changement de régime à Téhéran. Extension des opérations militaires Signe que l’offensive ne revêt pas un caractère limité et ponctuel, les raids aériens ne se sont pas limités à Téhéran mais ont englobé plusieurs grandes villes, visant vraisemblablement les défenses anti-aériennes ainsi les missiles à longue portée. Parmi les localités visées, citons notamment Qom, Tabriz, Kermanshah, Isfahan, Khormabad Karaj et Garmdarreh. En représailles, les Pasdarans ont lancé en fin de matinée une trentaine de missiles balistiques en direction du nord d’Israël, de Tel-Aviv et de Jérusalem. Fait significatif : ces tirs iraniens de missiles ont également visé, à une échelle réduite, le Qatar, le Koweït, Bahreïn, Abou Dhabi, Dubaï, la Jordanie, et même Ryad, l’objectif proclamé des Iraniens étant d’attaquer prétendument des bases américaines, sachant que celles-ci ont été évacuées il y a plusieurs jours par l’armée US. La position de l’Etat libanais Alors que l’offensive militaire américano-israélienne se poursuivait contre le régime de Téhéran, le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam publiaient chacun de son côté un communiqué dans lequel ils soulignent explicitement la nécessité de tenir totalement le Liban à l’écart du conflit, dénonçant ainsi les velléités du Hezbollah de s’impliquer dans la bataille en cours. De son côté, le ministre des Affaires étrangères, Joe Raggi, a abondé dans le même sens, déclarant sans ambages : « L’intérêt du Liban doit prévaloir sur toute autre considération … Neutralité, neutralité, neutralité ».

«L’Ukraine a survécu» : le pari déjoué de Poutine
Par
Roger Barake
Publié
févr. 27, 2026 - 11:52

La guerre en Ukraine, déclenchée par l'invasion russe du 24 février 2022, entre dans sa cinquième année. L'offensive de Moscou visait initialement à renverser l'Etat ukrainien en quelques jours, mais elle s'est heurtée à une résistance acharnée des Ukrainiens et à une mobilisation massive des Occidentaux pour leur venir en aide. Le pire conflit sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale, a fait des centaines de milliers de morts et de blessés, alors que des millions de réfugiés ukrainiens ont pris le chemin de l’exil. A l’occasion du quatrième anniversaire du déclenchement de ce conflit, Levant Time a interviewé Constantin Sigov, philosophe, directeur du Centre d’études européennes à l’université Mohyla de Kyiv et de la maison d'édition Dukh i Litera (L’Esprit et la Lettre). « Quatre ans après le début de l'invasion russe à grande échelle, le premier constat est que l'Ukraine a survécu, elle n'a pas du tout cédé, souligne d’emblée M. Sigov. Elle a même gagné la bataille de Kiev, alors qu’il y a exactement quatre ans, le 24 février 2002, le président russe Vladimir Poutine était persuadé que cette bataille allait être tranchée en trois jours », affirme-t-il, faisant écho aux déclarations du président ukrainien Volodymyr Zelensky qui recevait les chefs d’Etat et de gouvernements des pays alliés de l’Ukraine à Kiev. « Tout ce qu’a enduré l’Ukraine ne doit être ni abandonné, ni oublié, ni trahi », a déclaré M. Zelensky dans une adresse à la nation. M. Sigov rappelle que l’Ukraine résiste depuis douze ans, depuis l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014. « L'Ukraine ne défend pas seulement son territoire, elle défend un principe particulièrement de mise aujourd’hui au Moyen-Orient, et chez nos voisins européens, à savoir que les frontières ne doivent pas être modifiées par la force et la violence ». Mais cette résilience est menacée par le changement de la politique américaine envers l’Ukraine et les alliés de l’Otan. Il est vrai que les dirigeants des pays du G7, dont Donald Trump, ont affirmé mardi dernier leur "soutien indéfectible à l'Ukraine", tandis qu'une trentaine de dirigeants de pays alliés de Kiev exhortaient la Russie à accepter un "cessez-le-feu complet et inconditionnel". De son côté, l'Assemblée générale de l'ONU a adopté mardi 24 février une résolution réaffirmant son soutien à Kiev et son intégrité territoriale : le texte a été adopté par 107 voix pour, 12 contre et 51 abstentions… dont les Etats-Unis, car le texte souligne le "ferme attachement à la souveraineté, à l'indépendance, à l'unité et à l'intégrité territoriale de l'Ukraine à l'intérieur de ses frontières internationalement reconnues"… Les Américains ne veulent pas faire référence à « l'intégrité territoriale de l'Ukraine et au droit international pour ne pas mettre la pression sur les négociations de paix en cours. La bataille pour l’indépendance de l’Europe Il y a un an, un mois après le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, les Etats-Unis avaient fait adopter au Conseil de sécurité, avec le soutien russe, une résolution demandant une paix rapide, mais sans mention de l'intégrité territoriale de l'Ukraine, au grand dam des alliés européens de Kiev. Saluant les efforts diplomatiques du président Trump, l'ambassadeur russe Vassili Nebenzia a assuré que la Russie participait "de bonne foi" aux négociations. Le même Vassili Nebenzia était présent à la réunion du Conseil le 24 février 2022. Il défendait farouchement les bonnes intentions de son pays alors que 150 000 soldats russes se massaient aux frontières de l’Ukraine, avant d’être interrompu par son homologue ukrainien, en pleur après avoir été informé par son gouvernement que l’armée russe a percé le front… Prié de commenter cette nouvelle réalité, à savoir le tarissement total de l’aide financière et militaire de l’ère Biden, M. Sigov rappelle que les sondages montrent que la majorité des Américains souhaitent soutenir davantage l'Ukraine. Un facteur qui, surtout à la veille des élections au Congrès américain, doit être pris au sérieux par l'administration Trump. Kiev mise ainsi sur les prochains mois qui vont être décisifs. M. Sigov rappelle aussi le rôle « décisif » des sanctions économiques : «L'essentiel est de priver la Russie de sa capacité de nuisance. Et si l'Europe fixe clairement cet objectif, la solution deviendra possible ». Et d’ajouter : « On peut dire d’une manière générale que la bataille pour l'indépendance de l'Ukraine, aujourd'hui, est devenue la bataille pour l'indépendance de l'Europe. L'indépendance à la fois du gaz et du pétrole russe, mais aussi de l'emprise américaine. Et dans ce sens-là, pour longtemps, l'Ukraine, l'Europe et les pays démocratiques en général sont dans le même bateau ». Une vraie prise de conscience « Pour le moment, on assiste à une vraie prise de conscience. Je pense qu’il était clair lors de la Conférence de Munich sur la Sécurité, qu'effectivement, les pays scandinaves, avec bien sûr l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, sont sensibles à cette approche. Mais il y a un retard terrible dans la prise de décisions, surtout celles concernant la «flotte fantôme russe», ces pétroliers utilisés clandestinement par la Russie pour exporter son pétrole malgré les sanctions internationales’ ». « Mais malheureusement, il y a encore des financements qui proviennent de pays de l'Union européenne. Pour ne citer que la Hongrie d’Orban et la Slovaquie qui n'ont pas choisi d’être du bon côté de l’histoire et de la justice ». Sur un autre plan, M. Sigov rappelle l’expérience acquise par les Ukrainiens du fait de leur détermination : « Dès l’invasion, les Ukrainiens ont été très inventifs, ils ont utilisé les drones qui ont énormément aidé à arrêter l'agresseur, et même dans certains endroits à le faire reculer, comme dans l'Oblast (région administrative) de Kharkiv ». Mais il rappelle aussi que le pays « paye un prix énorme : les hôpitaux accueillent énormément d’hommes et de femmes gravement blessés, une vraie tragédie vécue au quotidien ». « Il est donc clair que ce qui manque énormément, ce sont des aides militaires massives, qui ont été décidées mais qui tardent à être envoyées ». M. Sigov ajoute dans ce cadre, non sans un brin d’amertume : « Il y a vraiment une asymétrie quand on sait que la Corée du Nord, sans avoir une économie comme celle de l'Allemagne ou de la France, fournit plus de munitions à la Russie que ce que l'Union européenne envoie à l’Ukraine. Donc, je crois que ce qui manque derrière tout cela, c'est une vraie volonté politique et une décision stratégique déterminée ». Une paix impossible L’universitaire rappelle la déclaration de Poutine : « La Russie n’a pas de frontières », avant de citer Orwell : « Ils sont tout à fait capables de mettre leur botte sur le visage d'un être humain de n'importe quelle nationalité ». « Donc, nous assistons vraiment à une guerre génocidaire, selon tous les critères élaborés par les plus grands juristes au moment de Nuremberg et après. Ce terme était forgé par Raphael Lemkin, lui-même juriste qui a fait ses études à l'université de Lviv ». Et de poursuivre : « Selon ces critères-là, apparaît l'idée de l'effacement d'une nation, de sa culture, de l'identité, et les moyens d'agression systématique contre les civils, y compris par le froid, par tous les moyens inhumains » M. Sigov affirme qu'il n'existe pas du côté russe une volonté politique de mettre fin à l'agression : « Il ne faut pas chercher un chat noir dans une pièce sombre (…). À mon avis, la guerre ne finira que lorsque Poutine n'aura plus de ressources pour la poursuivre ». En effet, le Kremlin a affirmé mardi 24 février que "les objectifs (de la Russie n'étaient) pas encore atteints", ajoutant: "C'est pourquoi l'opération militaire spéciale (nom donné par la Russie à l’invasion) se poursuit" en Ukraine. Vladimir Poutine a, lui, estimé que les Occidentaux, qui arment et financent l'Ukraine, n'étaient pas parvenus "à infliger une défaite stratégique à la Russie sur le champ de bataille". Conflit d’intérêt Moscou, qui occupe environ 20% de l'Ukraine, poursuit une progression lente mais continue sur le front. Les Russes mènent régulièrement des frappes massives de drones et de missiles, qui ont dévasté le réseau énergétique ukrainien, provoquant coupures de courant et de chauffage au milieu d'un hiver glacial. Près du front, des villes entières ont été réduites en ruines et le coût de la reconstruction de l'Ukraine sur la prochaine décennie est estimé à plus de 500 milliards d'euros, selon un rapport international publié lundi dernier, 23 février. Plusieurs cycles de négociations ont eu lieu ces dernières semaines. Washington fait pression pour mettre fin à la guerre sur la base de son plan, dévoilé fin 2025, qui accorde d’énormes concessions aux Russes en échange de garanties sécuritaires US pour l’Ukraine. Moscou réclame en effet que les forces ukrainiennes se retirent des zones qu'elles contrôlent encore dans le Donbass et qu’elles abandonnent ainsi aux Russes ce grand bassin industriel de l'est de l'Ukraine… ce que Kiev refuse, d’autant que les garanties américaines sont très floues. Les Américains sont représentés dans les discussions par le proche conseiller de Trump, Steve Witkoff, et le gendre du président, Jared Kushner. La nomination des deux négociateurs est critiquée à Washington et en Europe, pour ce qu’elle représente comme un conflit d’intérêt. Surtout que, que ce soit en Ukraine ou à Gaza, les proches de Trump seront les premiers bénéficiaires des retombées de la paix.

Mexique: après l’élimination d’El Mencho, le calme avant la tempête?
Par
Miroslava Salazar
Publié
févr. 26, 2026 - 13:28

L’armée mexicaine a abattu Nemesio Oseguera “El Mencho”, chef du Cartel de Jalisco et narcotrafiquant le plus puissant du Mexique, recherché par les États-Unis avec une récompense de 15 millions de dollars. Analyse avec le Dr Edgar Guerra, le juriste Emiliano Alba et les correspondants de Levant Time, Maxime Pluvinet et Miroslava Salazar. Le secrétaire à la Sécurité et à la Protection du citoyen Omar García Harfouch (d'origine libanaise), accompagné de Claudia Sheinbaum, présidente du Mexique, lors d'une conférence de presse suite à la mort de Nemesio Oseguera Cervantes, alias « El Mencho », chef du cartel de Jalisco. (Gerardo Vieyra/NurPhoto via AFP) Dimanche 22 février 2026 : Nemesio Oseguera Cervantes, alias « El Mencho », chef du Cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG), a été abattu par l’armée mexicaine. La riposte du cartel a été presque immédiate : barrages routiers, incendies de véhicules et actes de violence dans l’État de Jalisco ainsi que dans plusieurs autres régions du pays. Selon une cartographie réalisée par la plateforme Dataint, des événements violents ont été recensés dans au moins 22 États, avec un impact particulièrement marqué à Jalisco, Puebla, Michoacán, Tamaulipas et Baja California. La réaction consécutive à l’opération a mis en lumière l’ampleur réelle du cartel dans de nombreuses régions : son contrôle territorial, son implantation dans les économies légales comme illégales et, surtout, la solidité de sa structure organisationnelle ainsi que sa capacité de mobilisation immédiate. Ce tournant peut être comparé à l’arrestation de Joaquín « El Chapo » Guzmán, survenue le même jour douze ans plus tôt. « Il s’agit sans aucun doute du coup le plus important porté au crime organisé sous l’administration de la présidente Claudia Sheinbaum », affirme Edgar Guerra, spécialiste du crime organisé, de la violence et de la sécurité, dans un entretien accordé à Levant Time. L’hydre aux cent têtes L’opération ayant conduit à la mort d’« El Mencho » constitue une arme à double tranchant. Comme le souligne Emiliano Alba, analyste en sécurité et criminalité organisée, à court terme le gouvernement de Claudia Sheinbaum peut capitaliser politiquement sur cet événement comme une victoire dans la lutte contre le narcotrafic, envoyant ainsi un message à l’opinion publique nationale et aux États-Unis : « Quelque chose a été fait». Cependant, les effets structurels sont d’une autre nature. « Concrètement, nous allons assister à une nouvelle réorganisation au sein du cartel. De violents conflits internes pour la succession sont à prévoir », explique Alba. Nemesio Oseguera occupait une place centrale au sein du CJNG et n’avait pas de successeur clairement désigné. Pour Alba, la chute du chef représente une vulnérabilité conjoncturelle, mais non un effondrement structurel. « C’est une faiblesse opérationnelle temporaire, mais l’organisation demeure », insiste-t-il, rappelant que le CJNG ne repose pas uniquement sur une figure centrale, mais sur un appareil consolidé, doté de réseaux territoriaux, financiers et politiques assurant sa continuité. L’analyste souligne que l’expérience historique montre que la stratégie de « décapitation » des organisations criminelles produit souvent des effets contre-productifs : « Couper la tête de l’hydre en fait surgir d’autres. » Fragmentation, luttes territoriales et violence liée à la succession sont des dynamiques bien connues au Mexique. Ce constat est d’autant plus pertinent que, selon Alba, la stratégie du secrétaire à la Sécurité et à la Protection citoyenne, Omar García Harfuch, s’était progressivement éloignée de l’élimination ciblée des dirigeants pour privilégier le démantèlement des structures. « Il ne s’agissait plus de décapiter les cartels, mais d’attaquer leurs réseaux politiques, financiers et territoriaux », précise-t-il, en référence à des opérations comme Enjambre, visant les alliances politiques et les réseaux de protection institutionnelle. Deux scénarios se dessinent : soit le CJNG poursuit ses activités sans son chef, soit il sombre dans une guerre interne pour le contrôle du pouvoir. Dans ce dernier cas, l’impact sur la sécurité publique serait direct. « Nous assisterions à une hausse des homicides », avertit le spécialiste David Saucedo auprès de l’AFP. Les États-Unis : le voisin encombrant Pour Edgar Guerra, le contexte international est déterminant. « On ne peut comprendre la politique de sécurité du gouvernement de Claudia Sheinbaum sans considérer la pression exercée par les États-Unis. L’administration de Donald Trump a exercé une forte pression sur le Mexique : saisies de fentanyl, contrôle migratoire accru, exigences opérationnelles renforcées. Tout cela fait partie du même ensemble de demandes. » Le gouvernement mexicain a d’ailleurs confirmé que l’opération avait bénéficié d’un appui américain en matière de renseignement. « Ce n’est pas seulement un problème mexicain ou jaliscien. C’est un problème mondial », souligne Guerra. Il ajoute : « Les États-Unis figurent parmi les principaux consommateurs de drogues illicites et l’un des principaux producteurs d’armes. Cela alimente les incitations économiques et matérielles du narcotrafic. Il s’agit donc d’un problème partagé, mais avec une responsabilité structurelle évidente du côté américain. » Une guerre sans fin La « guerre contre la drogue » n’est pas nouvelle au Mexique. Du mandat de Felipe Calderón à ceux qui ont suivi, la confrontation directe avec les cartels s’est imposée comme une constante depuis près de vingt ans. Pourtant, loin de réduire durablement la violence, le pays a traversé des cycles répétés de fragmentation criminelle, de recomposition territoriale et d’expansion des économies illicites. Selon l’Institut national de statistique et de géographie (INEGI), 33 241 homicides ont été enregistrés en 2024, dont 71,8 % par arme à feu. Sous Felipe Calderón (2006–2012), 122 462 assassinats ont été comptabilisés ; sous Enrique Peña Nieto (2012–2018), 157 158 ; et sous Andrés Manuel López Obrador (2018–2024), 202 336. Face à cette réalité, Alba estime qu’une approche exclusivement fondée sur l’affrontement est insuffisante. « Les stratégies contre le crime organisé doivent être globales. Il ne s’agit pas seulement de combattre les organisations, mais de restaurer l’autorité de l’État dans ces territoires et de garantir la sécurité des populations. Cela dépasse largement l’usage de la force. » Guerra partage ce diagnostic : le problème est profondément institutionnel. « Des responsables politiques et des fonctionnaires locaux et régionaux protègent ces groupes et ont permis leur consolidation. Démanteler ces réseaux de protection sera essentiel. » À cela s’ajoute un facteur clé : l’impunité. « Le crime organisé prospère au Mexique parce que l’impunité est structurelle. Sans elle, ces organisations ne pourraient se maintenir. » Dans ce contexte, la mort d’« El Mencho » ne constitue pas une rupture décisive, mais une nouvelle étape d’un conflit prolongé. Plus qu’une fin, elle marque le début d’une recomposition interne souvent synonyme de violence accrue. Comme le résume Alba : « Nous pourrions assister à un moment de calme, comme une accalmie dans l’œil du cyclone, mais seulement à court terme. Ensuite viendra la réorganisation. » Ainsi, ce qui apparaît aujourd’hui comme une victoire politique pourrait annoncer une nouvelle phase de reconfiguration violente. La question n’est plus de savoir s’il y aura des conséquences, mais lesquelles, où et avec quelle intensité. Pour des millions de Mexicains, le doute demeure : est-ce la paix avant la tempête ?

5m 10s
La confrontation États-Unis – Iran à travers le prisme de la théorie des jeux
Par
Jacques Mechelany
Publié
févr. 25, 2026 - 08:46

En février 2026, la température dans le Golfe persique approche du point d’ébullition. La Cinquième Flotte américaine a achevé un déploiement militaire rarement observé depuis la Guerre froide. Des escadrilles de bombardiers stratégiques se relaient sur des bases avancées. Tel-Aviv subit des brouillages intermittents de signaux GPS. Les flux d’information oscillent entre les prédictions d’une «Troisième Guerre mondiale» et les récits dramatiques d’une «alliance sino-russe prête à défendre Téhéran jusqu’au bout». Le monde fixe les écrans radar, attendant l’étincelle. Pourtant, si l’on écarte le bruit médiatique, cette confrontation mérite d’être analysée à travers un cadre bien plus sobre: la théorie des jeux. La théorie des jeux – branche des mathématiques appliquées – étudie les interactions stratégiques dans lesquelles le résultat pour chaque acteur dépend des décisions des autres. Il ne s’agit ni de morale ni de rhétorique. Il s’agit d’incitations, de contraintes, d’équilibres. Et une fois ce prisme appliqué, la crise apparaît moins comme un chaos que comme un ajustement systémique forcé. Le bilan géopolitique L’activation de la machine militaire constitue la manière la plus spectaculaire de régler des créances géopolitiques douteuses. «Frapper ou ne pas frapper» n’est, au fond, qu’un choix de méthode de liquidation – cinétique ou négociée. Mais cela pourrait ne pas modifier le bilan géopolitique final. Pour comprendre vers quel équilibre le système tend, il faut d’abord identifier ce qui est réellement en jeu pour chacun des acteurs. États-Unis Les objectifs de Washington sont clairs: – Éliminer la capacité de seuil nucléaire de l’Iran. – Démanteler les capacités balistiques offensives à moyenne et longue portée. – Dégrader ou rompre les réseaux de proxys régionaux de Téhéran. Les États-Unis peuvent coexister avec le régime des mollahs – à condition qu’il cesse sa politique de déstabilisation régionale et qu’il supprime la menace existentielle pesant sur Israël. Les récents déploiements au Moyen-Orient ont coûté des centaines de millions de dollars. La crédibilité dissuasive doit désormais être convertie en résultats stratégiques tangibles. Washington cherche à sécuriser les corridors énergétiques et à libérer de la bande passante stratégique pour l’Indo-Pacifique. Israël Pour Israël, l’équation est existentielle. Le programme nucléaire iranien et son infrastructure balistique constituent une ligne rouge. Toute capacité résiduelle de seuil nucléaire invalide la dissuasion à long terme. L’objectif d’Israël n’est pas un endiguement symbolique – mais le démantèlement physique des capacités susceptibles de permettre une annihilation. Les États arabes régionaux Pour les monarchies du Golfe et les États arabes de la région, la priorité est la stabilité. Leurs économies dépendent d’exportations énergétiques ininterrompues et de la sécurité du commerce maritime à travers le détroit d’Ormuz. Une guerre mettrait en péril des infrastructures critiques – terminaux pétroliers, installations de dessalement, centres financiers. Leur objectif est simple: éviter l’embrasement systémique. Chine et Russie Pékin et Moscou poursuivent des objectifs plus nuancés. Ils ne souhaitent pas que les États-Unis prennent le contrôle direct des réserves énergétiques iraniennes. Ils ne veulent pas non plus d’un Iran totalement neutralisé et intégré dans une sphère occidentale. L’Iran fonctionne comme un nœud géopolitique: – Il absorbe l’attention militaire américaine. – Il fournit du pétrole à prix réduit à la Chine. – Il ancre un levier multipolaire dans la région. Un Iran pleinement pacifié et aligné sur l’Occident permettrait aux États-Unis de pivoter résolument vers l’Indo-Pacifique. Un scénario que Pékin cherche à éviter. Le régime iranien et le CGRI Pour le régime des mollahs et le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), l’objectif est la survie. Le programme nucléaire et les capacités balistiques ne sont pas de simples instruments stratégiques – ce sont des actifs de légitimité. Ils justifient la monopolisation des ressources économiques et du pouvoir politique par le CGRI. Une capitulation inconditionnelle fracturerait l’architecture interne du pouvoir et risquerait de provoquer une mutinerie au sein des Gardiens. Les proxys régionaux Le Hezbollah, les Houthis et les autres groupes alignés font face à une réalité plus brutale: survivre sous attrition. Sans soutien logistique et militaire continu, ils se dégradent, passant de forces semi-conventionnelles à des milices fragmentées. Leur levier stratégique diminue rapidement en l’absence de continuité des chaînes d’approvisionnement. Pourquoi un «grand compromis» n’existe pas En surface, une formule simple pourrait sembler possible: désarmement contre normalisation économique. Mais une modélisation rigoureuse des incitations rend un consensus sans friction hautement improbable. – Khamenei ne peut signer un document qui «arrache toutes ses dents» sans déclencher une oppositiondes Gardiens de la Révolution. – La Chine et la Russie ne bénéficient pas d’un Iran totalement pacifié par les USA, qui libérerait les forces américaines pour l’Asie. – Le CGRI ne peut accepter le désarmement sans compensation. L’équilibre ne peut donc être une paix absolue. Il doit être calibré. L’équilibre ciselé La solution de convergence la plus plausible n’est pas une reddition totale, mais une excision stratégique de haute précision – une amputation contrôlée de certaines capacités tout en en préservant d’autres. Le système se stabilise autour de trois paramètres. 1 - Neutralisation du seuil nucléaire Aucune ambiguïté. Aucun scénario «59,9%» à la Schrödinger. Les centrifugeuses de haute performance sont démantelées. Les stocks enrichis sont retirés du territoire. Les mécanismes de vérification sont intrusifs et irréversibles. Israël et les États-Unis obtiennent une sécurité physique. L’Iran conserve le narratif d’un usage nucléaire civil et pacifique. 2 - Verrouillage des portées balistiques stratégiques Les missiles balistiques à moyenne et longue portée capables d’atteindre Israël et l’Europe sont détruits. En revanche, les missiles de croisière anti-navires côtiers sont maintenus. Cela préserve le levier défensif tactique de l’Iran sur le détroit d’Ormuz – et garantit que la Cinquième Flotte américaine ne puisse quitter simplement le théâtre d’opérations. La Chine et la Russie conservent ainsi un ancrage stratégique maintenant partiellement l’attention américaine dans le Golfe. 3 - Dégradation des réseaux de proxys Les chaînes d’approvisionnement en munitions de précision et les liens financiers sont coupés. Le Hezbollah et les autres acteurs passent du statut de forces stratégiques régionales à celui d’entités localisées de faible intensité. Israël obtient une sécurité frontalière substantielle. Téhéran conserve une influence rhétorique à travers le récit de «l’Axe de la Résistance». Pourquoi les Gardiens de la Révolution accepteraient-il? La réponse réside dans la substitution d’intérêts internes. Les régimes autoritaires fonctionnent par mécanismes de compensation. Lorsque l’expansion géopolitique externe est forcée de s’arrêter, l’extraction interne de rente s’accroît. En échange de l’abandon des ambitions nucléaires et des réseaux de proxys, le CGRI pourrait obtenir: – Le contrôle des fonds débloqués. – Des droits d’allocation sur les quotas d’exportation de pétrole. – L’extension de ses monopoles économiques domestiques. La transformation serait nette: de seigneur de guerre géopolitique à gardien oligarchique interne. L’allègement des sanctions et les revenus énergétiques achèteraient l’adhésion des élites. L’équilibre zombie Le règlement final de cette crise ne ressemblera ni à une victoire ni à une défaite. Il prendra la forme d’un arrangement structurellement stable mais moralement ambigu – un équilibre zombie. – Les États-Unis et Israël éliminent le risque nucléaire existentiel. – La Chine et la Russie préservent un nœud énergétique non occidental. – Le régime iranien survit, recentré sur l’intérieur et économiquement transactionnel. L’Iran cesse d’être un acteur révisionniste cherchant à remodeler le Moyen-Orient. Il devient un simple connecteur énergétique calibré au sein d’un système multipolaire. Ses «dents» – seuil nucléaire, missiles stratégiques, réseaux de frappe périphériques – sont extraites. Ses «griffes» – appareil sécuritaire interne et capacité de déni maritime – demeurent. Le jeu systémique a atteint son socle de consensus. À ce stade, les avions de chasse décollant des ponts de porte-avions servent peut-être moins à modifier l’issue qu’à façonner le levier de négociation. La question centrale n’est pas de savoir si la pression forcera un changement structurel. Elle est de savoir si l’idéologie sera échangée contre la survie, en gardant à l’esprit que la situation économique et financière actuelle de l’Iran conduira, à plus long terme, à l’affaiblissement puis à la disparition du régime. C’est pourquoi les négociations sont longues, tendues et minutieusement mises en scène. Car dans ce jeu, l’équilibre est déjà mathématiquement visible, même s’il demeure politiquement inexprimé.

Leïla Shahid
Par
Jamil Kamel Mroué
Publié
févr. 22, 2026 - 22:17

Nous aurions pu pleurer sa disparition comme on pleure un ami intime, et souffrir comme on souffre lorsque la mort ampute une part d’une vie partagée : une amitié, une fraternité, une famille. Il lui aurait été possible aussi — et cela eût sans doute été le plus simple pour elle — de passer son existence dans un confort protégé, à l’abri des épreuves de l’origine et de la dureté du destin. Elle était fille d’une maison noble et aisée, héritière d’une prospérité qui lui permettait de s’adosser à la sécurité d’un héritage et de prolonger son séjour à l’ombre d’une famille que ni la gloire ni la respectabilité ne quittaient. Mais elle n’était pas « n’importe quelle femme ». Elle était Leïla Shahid. Avec son départ, il y a quelques jours, la peine s’épaissit d’une blessure lourde et profonde. Car la perte n’est pas seulement celle d’une amie : c’est celle d’une trajectoire qui a résisté à l’idée facile — l’idée qu’on peut se sauver soi-même et laisser sa patrie à son sort. Notre histoire avec elle commence lorsqu’elle était encore nourrisson … oui, à cette porte que l’Histoire n’ouvre guère dans les biographies des grands, alors qu’elle est l’origine même du récit. Sa mère, Sirine, allaitait ma sœur Hayat en même temps que Leïla, et ma mère, Salma, allaitait Leïla avec Hayat. Dans notre maison, Leïla était la fille de Kamel et Salma ; chez eux, nous étions les enfants de Mounib et Sirine. Ainsi avons-nous été introduits au monde : sans frontières entre deux maisons, sans distance entre deux sangs. Depuis ce temps-là, Leïla était une force enmouvement, stimulée par la curiosité, l’aspiration à la découverte, la volonté de soulever sans cesse des questions. Elle était un tourbillon d’énergie, comme si elle avait été créée pour ébranler l’immobilité, défier la paresse et mettre la pierre en mouvement. À peine armée du savoir acquis à l’Université américaine de Beyrouth, elle se précipita sur le terrain, non pas comme on « visite » des camps, mais comme on retourne auprès des siens. Elle se rendit dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban comme on rejoint ses propres enfants. Elle quitta le confort de sa vie pour le cœur de la tragédie, non pas pour écrire et témoigner à distance, mais pour découvrir la réalité de l’intérieur et gagner le droit d’en parler parce qu’elle en avait porté le poids. Elle se plongea ensuite dans le journalisme, lorsque naquit la revue Monday Morning avec Fawaz Najieh, journaliste et éditeur de grande stature. Là, sur le terrain exigeant de la rationalité et non de la rhétorique facile, ses talents diplomatiques commencèrent à éclore : articles, entretiens, recherches, seront élaborés et rédigés avec sérieux, rigueur et érudition ; cette approche n’était pas un luxe culturel, mais des instruments de combat. Les grands médias la citèrent, car sa parole n’était pas le « vacarme d’une cause », mais un discours de connaissances et de responsabilité. Puis vint le parcours diplomatique : sa nomination comme représentante de l’Organisation de libération de la Palestine, choisie par Yasser Arafat. Leïla servit sa patrie parce qu’elle considérait — avec une intuition politique précoce — que la patrie appartient à tous ses citoyens, et que le dirigeant est « mandaté », non « couronné ». Même avec Abou Ammar, elle le percevait comme le responsable d’une mission, non comme détenteur d’un trône éternel. Ce n’était pas une sévérité à son égard, mais une miséricorde envers la cause : car les causes qui se transforment en culte des personnes sont immolées sur l’autel des personnes. Lorsqu’elle a été en mission, l’Europe — oui, l’Europe — fut souvent plus sévère envers la cause palestinienne que l’Amérique. Le Vieux Continent était secoué par un terrorisme perpétré au nom de la résistance : détournements d’avions, tragédie de Munich. La représentation palestinienne agissait dans un contexte marqué par la guerre froide et les alignements soviétiques qui faisaient percevoir le Palestinien en Occident non comme le détenteur d’un droit, mais comme une menace potentielle. À cela s’ajoutait la vague d’assassinats perpétrés par les Israéliens contre les représentants palestiniens ; cette guerre d’un autre genre vida la scène politique d’hommes et de personnalités de grande envergure. Lors de cette phase, Leïla était, à bien des égards, seule. Elle était la représentante politique, elle marquait de son empreinte les médias, les centres de recherche, la vie culturelle, les conférences dans les universités, les rencontres dans les cercles de réflexion… elle reflétait le « visage palestinien », le tout avec une endurance qu’on n’exige guère d’un seul être humain. Leïla Shahid avait réussi. Mieux encore, elle triompha — de la manière dont il est permis au droit de triompher dans les grandes capitales : par l’argument, la raison, une éloquence intellectuelle et linguistique qui ne situe pas au niveau de la foule et ne sollicite pas la démagogie. Elle dialoguait avec une férocité de l’esprit ; la férocité d’un aigle protégeant ses petits… ses Palestiniens. Elle affrontait ses adversaires en France, dans les médias et en public, non par l’invective, mais en transformant la cause en récit compréhensible… puis acceptable… puis de moins en moins conditionné. Elle déplaçait le mur, pierre après pierre, poussant l’Europe de la posture du rejet instinctif vers une acceptation conditionnelle, puis travaillant à en démonter les conditions. Jusqu’à mériter la Légion d’honneur française de grade d’officier — pas comme un ornement sur sa poitrine, mais comme l’indice indiquant qu’elle avait réussi à arracher une reconnaissance de la dignité dans le contexte d’un combat féroce. Oui, il est naturel de pleurer la perte de Leïla Shahid, parce que nous avons perdu une amie. Mais notre tristesse aujourd’hui est plus lourde qu’une amitié absente. Nous vivons une « nouvelle Nakba », et la Palestine a plus que jamais besoin d’un leadership civilisé, aux mains propres et à l’esprit clair, qui ressemble à son peuple et ne le traite pas en monnaie d’échange. Leïla Shahid était — si le destin avait été juste — ce qui se rapproche le plus d’une « présidente de la Palestine », au sens moral et non protocolaire : culture, expérience, engagement envers le citoyen palestinien,blessé, expulsé, dispersé aux quatre coins du monde. Elle avait déplacé la Palestine de l’état du marchandage et de la corruption vers un patriotisme intègre qui plaçait les malveillants face à leur honte. C’est pourquoi nous pleurons : parce que nous avons dit adieu à une femme qui fut lumière en un temps d’obscurité, et parce que nous avons été privés, une fois de plus, d’un modèle de leadership qui ne réclame pas des ovations mais qui veut accomplir sa mission. C’est presque un sacrilège que la Palestine perde des femmes comme Leïla… et il est profondément déplorable que notre époque demeure encore orpheline de femmes comme elle.