Logo Levant Time

Politique

Le détroit d'Ormuz entre la tension irano-israélienne et le destin du commerce mondial

Dans la géopolitique contemporaine, rares sont les points sur la carte capables d'infléchir le cours de l'économie mondiale en un instant. Le détroit d'Ormuz est l'un des plus décisifs d'entre eux. Ce passage maritime étroit, qui sépare l'Iran du sultanat d'Oman, constitue l'artère vitale des exportations de pétrole et de gaz en provenance du Golfe vers le reste du monde. Dès lors, toute tension militaire dans la région — et plus encore dans le contexte d'une escalade continue entre l'Iran et Israël — place ce détroit au cœur de l'équation internationale. Il ne s'agit plus seulement d'un conflit régional ou d'une confrontation militaire circonscrite, mais de l'ébranlement potentiel de l'un des piliers fondamentaux de l'économie mondiale. L'importance du détroit dans le système économique mondial Quelque un cinquième du commerce pétrolier mondial transite chaque jour par le détroit d'Ormuz, outre une part considérable du gaz naturel liquéfié. Les grandes puissances industrielles d'Asie — la Chine, le Japon, la Corée du Sud — dépendent essentiellement de l'énergie acheminée depuis le Golfe par ce corridor. En conséquence, le simple fait de brandir la menace d'une fermeture du détroit, ou d'un resserrement du trafic maritime, suffit à provoquer un choc sur les marchés mondiaux. L'économie internationale, si imposante soit-elle, demeure extraordinairement sensible à toute menace pesant sur les approvisionnements énergétiques. Le détroit comme arme géopolitique L'Iran n'a cessé de jouer la carte du détroit d'Ormuz dans ses bras de fer avec l'Occident. Chaque fois que les pressions politiques ou les sanctions économiques s'intensifient, les menaces de fermeture ou de perturbation de la navigation reviennent avec régularité. Mais cette carte n'a jamais été aisée à abattre. Une fermeture complète du détroit signifierait une confrontation directe avec les puissances internationales, au premier rang desquelles les États-Unis, qui considèrent la liberté de navigation comme partie intégrante de leur sécurité stratégique. Le vrai danger ne réside pas nécessairement dans une fermeture totale du détroit, mais dans un resserrement indirect de la navigation: menaces contre les navires marchands, ciblage des pétroliers, pose de mines marines, escalade militaire limitée dans le Golfe. De telles mesures n'entraîneraient pas formellement la fermeture du détroit, mais suffiraient à perturber le trafic maritime et à faire monter en flèche les coûts de transport et d'assurance. Le conflit irano-israélien et l'extension des fronts Ces dernières années, le conflit entre l'Iran et Israël s'est mué en une confrontation multifronts, s'étendant de la Syrie à la mer Rouge en passant par l'Irak. À mesure que les tensions militaires s'intensifient, le Golfe lui-même s'est intégré dans ce tableau. Toute frappe israélienne d'envergure contre les installations nucléaires ou militaires iraniennes pourrait pousser Téhéran à riposter par des moyens diversifiés, notamment en faisant pression sur la navigation dans le détroit d'Ormuz. Dans ce cas de figure, l'objectif ne serait pas nécessairement de paralyser le commerce mondial, mais d'envoyer un message stratégique: toute guerre contre l'Iran ferait payer son prix aux marchés internationaux. L'économie mondiale face au choc énergétique En cas de resserrement de la navigation dans le détroit, le premier choc se ferait sentir sur les marchés pétroliers. Ces derniers réagissent rapidement aux risques géopolitiques, et les prix pourraient s'envoler en l'espace de quelques jours. La hausse des prix de l'énergie déclencherait à son tour une chaîne de répercussions économiques: renchérissement du transport et du fret, hausse des prix des biens de première nécessité, accélération de l'inflation dans la plupart des pays, ralentissement de la croissance économique mondiale. Dans un monde qui n'a pas encore pleinement surmonté les crises économiques successives, un nouveau choc énergétique pourrait avoir des effets profonds et durables. Des retombées régionales plus larges Les tensions dans le détroit d'Ormuz ne pèseraient pas seulement sur l'économie mondiale: elles s'étendraient à la stabilité politique de la région. Les pays du Golfe, qui dépendent de leurs exportations d'énergie transitant par ce couloir, se retrouveraient dans une position de grande fragilité, écartelés entre la nécessité de protéger leurs échanges et le risque d'être entraînés dans un conflit régional de grande ampleur. Par ailleurs, toute escalade militaire significative pourrait conduire à un redécoupage de la carte sécuritaire du Moyen-Orient, avec la perspective d'une extension des affrontements à d'autres fronts. Le Liban au cœur de la tempête régionale Pour le Liban, toute escalade majeure entre l'Iran et Israël ne saurait rester à distance de ses frontières. Le pays du Cèdre constitue en effet l'une des scènes les plus sensibles de ce conflit, en raison du rôle du Hezbollah, principal allié régional de l'Iran. Lorsque la confrontation s'est embrasée dans la région, le Liban s'est retrouvé face à l'un de deux scénarios: soit glisser vers un front militaire ouvert avec Israël, soit s'enfoncer dans une phase de pression politique et sécuritaire intense résultant des tensions régionales. Dans les deux cas, l'économie libanaise — déjà à bout de souffle — figure parmi les plus grandes victimes, que ce soit par la hausse des prix de l'énergie ou par la désorganisation du commerce régional. Entre dissuasion et déflagration En dépit de tous ces risques, la plupart des acteurs ont conscience qu'une perturbation complète du détroit d'Ormuz pourrait engendrer des conséquences difficiles à contenir. C'est pourquoi les menaces sont restées, la plupart du temps, dans le registre de la dissuasion politique plutôt que dans celui de l'action concrète. Pourtant, l'histoire enseigne que les grandes crises naissent souvent d'incidents mineurs ou de mauvais calculs entre parties adverses. Et dans une région aussi inflammable que le Golfe, un seul incident maritime peut suffire à déclencher une chaîne de réactions difficile à maîtriser. Le détroit d'Ormuz demeure ainsi l'un des points les plus névralgiques du système international. Il n'est pas simplement un couloir maritime de transit pour le pétrole: c'est un nœud géopolitique où convergent les intérêts des grandes puissances et les conflits du Moyen-Orient. À mesure que la tension monte entre l'Iran et Israël, la probabilité croît que ce détroit devienne une carte de pression stratégique dans un bras de fer qui déborde largement les frontières de la région. Et dans un monde qui dépend massivement des flux énergétiques du Golfe, la moindre perturbation de cette artère vitale pourrait suffire à provoquer un séisme économique planétaire. En fin de compte, le détroit d'Ormuz nous rappelle une vérité simple: dans le système international contemporain, un passage étroit sur la carte peut être capable d'infléchir le destin de l'économie de la planète tout entière.

Un monde réécrit, un public reconditionné
Par
Raed Mahmoud
Publié
mars 11, 2026 - 16:16

L'ordre mondial entre dans une phase de transition caractérisée par un remodelage plutôt que par un effondrement. L'ordre né de l'après-Seconde Guerre mondiale, conduit jusqu'ici — et plus encore depuis l'implosion de l'Union soviétique en 1990 — par les États-Unis, s'ajuste désormais à de nouvelles réalités. Le poids économique de la Chine lui confère un levier stratégique qui dépasse de loin les seules sphères du commerce et de la finance, la positionnant comme le principal concurrent des États-Unis. Si son mode d'interventionnisme diffère de celui des puissances occidentales, son influence croissante dans des régions comme le Moyen-Orient, l'Afrique et l'Amérique latine n'est en définitive qu'une autre expression du néocolonialisme, partant non moins nuisible aux intérêts américains à l'échelle mondiale. La Russie, en dépit de l'érosion d'une partie de ses atouts stratégiques causée par la guerre en Ukraine, ne saurait être ni écartée ni sous-estimée en tant que puissance mondiale. Elle continue d'exercer son influence en Afrique, au Moyen-Orient et au-delà, entretenant un réseau de rayonnement géopolitique. Pour Washington, elle demeure donc une menace — amoindrie, certes, mais nullement abolie. Plus significativement encore, l'engagement erratique des puissances traditionnelles telles que les États-Unis, l'Union européenne et la Russie, conjugué aux défis intérieurs croissants qui les assaillent, a creusé un vide stratégique qui a permis à une nouvelle génération d'acteurs régionaux, au Moyen-Orient et en Asie, d'accéder au rang de nouveaux «faiseurs de rois». Le paysage qui se dessine est multipolaire, mais aussi profondément interdépendant. La compétition est désormais avant tout économique et technologique. Le contrôle des chaînes d'approvisionnement, des infrastructures numériques, de l'intelligence artificielle, des flux énergétiques et des minéraux critiques façonne l'influence stratégique avec une capacité décisive que l'expansion territoriale traditionnelle ne saurait égaler. Dans ce contexte, les entreprises et les institutions financières exercent un impact transnational d'une ampleur sans précédent, mettant au jour de nouvelles formes de vulnérabilité étatique. D'un point de vue réaliste, cela représente une diffusion partielle du pouvoir hors de l'orbite de l'État. Si les gouvernements demeurent des acteurs de premier plan, leur capacité à projeter leur puissance est de plus en plus compromise par des entités privées qui contrôlent des actifs stratégiques. Les États tributaires de chaînes d'approvisionnement sous contrôle étranger, de plateformes numériques ou de marchés de capitaux se trouvent soumis à des contraintes structurelles sur leur autonomie stratégique, réduisant leur liberté d'action jusque dans des domaines traditionnellement associés à la souveraineté nationale. La coercition économique, les goulots d'étranglement technologiques et le levier financier deviennent ainsi des substituts à la force militaire. Cette nouvelle réalité peut donner l'apparence d'un approfondissement d'une interdépendance mutuellement complexe, dans laquelle les entreprises jouent le rôle d'intermédiaires essentiels reliant les économies nationales. Cette interdépendance est toutefois asymétrique. Les États intégrés dans les marchés mondiaux mais dépourvus de maîtrise domestique sur leur finance, leur technologie ou leur énergie sont davantage exposés aux chocs extérieurs et aux décisions de sphères privées qui échappent à leur pouvoir de régulation. L'envergure et l'impact des acteurs non étatiques rivalisent souvent avec ceux des États-nations, ouvrant d'importants débats sur la gouvernance, la régulation et l'équilibre économique. La gouvernance, en effet, migre progressivement des institutions publiques vers des réseaux d'entreprises transnationales qui définissent les normes, contrôlent les flux de données et influencent les régimes réglementaires. L'autorité de l'État n'est pas abolie, mais fragmentée et partagée avec des acteurs non étatiques dont les priorités sont dictées par le profit, la gestion du risque et les intérêts des actionnaires, non par la stratégie nationale. Pour le Moyen-Orient, cette transition est porteuse à la fois de risques et d'opportunités. La géographie stratégique, les initiatives de transformation énergétique et les investissements dans les infrastructures positionnent la région comme un nœud central dans les réseaux mondiaux en mutation. La question n'est pas de savoir si la région sera affectée — mais comment elle parviendra à infléchir et à valoriser ce basculement. La capacité des États moyen-orientaux à peser sur cette mutation est inégale et profondément conditionnée par des fragilités structurelles. Nombre de ces vulnérabilités plongent leurs racines dans l'héritage de la formation étatique coloniale, qui a engendré des frontières, des institutions et des économies politiques mal accordées aux réalités sociales. Les modèles de gouvernance post-indépendance ont souvent reposé sur la coercition, les rentes extérieures et le clientélisme plutôt que sur une participation politique inclusive, générant des contrats sociaux fragiles ou fracturés. Au fil du temps, les consolidations autoritaires, les conflits armés et la mauvaise gestion économique ont encore davantage érodé la légitimité des États et la capacité de leurs institutions. La transformation la plus significative se joue néanmoins au niveau des sociétés. La normalisation de l'instabilité — de la volatilité financière aux chocs géopolitiques — a reconfiguré les attentes collectives. Ce qui suscitait jadis des réactions publiques durables ne provoque plus désormais qu'un engagement limité. Les cycles d'information s'accélèrent, les crises se superposent, comprimant les capacités attentionnelles du public. Ce glissement n'implique pas nécessairement une manipulation délibérée, mais il reflète un changement structurel dans la manière dont les sociétés absorbent la disruption. L'adaptabilité est devenue un trait distinctif des populations contemporaines. Le risque, pourtant, est que l'adaptation sans participation ne vienne progressivement fragiliser l'engagement civique à long terme. L'ordre mondial en gestation sera façonné non seulement par les compétitions stratégiques entre États, mais aussi par la façon dont les sociétés interprètent le changement continu et y répondent. En dernière analyse, la transformation la plus décisive ne sera peut-être pas géopolitique, mais cognitive. À mesure que le pouvoir se diffuse entre États, entreprises et réseaux transnationaux, les citoyens se retrouvent confrontés à des systèmes de gouvernance qui leur paraissent lointains, opaques et peu perméables à leur influence. La question centrale est de savoir si les sociétés répondront à cette complexité par un renouveau de l'engagement politique, ou si elles se replient dans un ajustement permanent au sein de structures qu'elles ne façonnent plus réellement. Dans de nombreux contextes, l'exposition prolongée à l'instabilité, à la précarité économique et à la dépendance externe a engendré une politique d'accommodation plutôt que de participation. Les citoyens revoient leurs attentes à la baisse, privilégiant la survie et l'adaptation individuelle à l'action collective. La gouvernance, en retour, risque de se réduire à un exercice technocratique centré sur la gestion de la volatilité plutôt que sur la formulation de projets politiques communs. Ce glissement cognitif — de l'appropriation à la résignation — érode lentement les fondements de la responsabilité et du consentement. Le dénouement de cette transition ne sera pas dicté par les seuls États, entreprises ou institutions. Il dépendra de la question de savoir si les citoyens demeureront des acteurs à part entière dans la conception des cadres de gouvernance, ou s'ils se résoudront à une condition d'ajustement perpétuel à des forces qu'ils ne contestent plus. Le monde se réécrit en temps réel. Que l'autorité publique évolue de concert avec lui — ou qu'elle s'érode sous le poids de la complexité et de la fatigue — définira non seulement la légitimité des modèles de gouvernance à venir, mais le caractère même de l'ère qui s'annonce.

La mort de Dieu et la banalisation du temps
Par
Ali Khalifé
Publié
mars 11, 2026 - 13:50

Les chiites ont connu «la mort de Dieu» plus d'un millénaire avant les autres, quand la lignée de Hassan ibn Ali al-Askari fut tranchée et qu'il mourut empoisonné — le dernier des grands imams infaillibles. Le fiqh politique chiite ne se retira point vers quelque consolation de ce vide ; il s'entêta au contraire à affirmer que la wilaya (tutelle) divine et l'infaillibilité du wali (gardien) devaient se perpétuer. Alors naquit le fils de Hassan — de la façon la plus nécessaire —, qui disparut en une Occultation Mineure, suivie d'une Occultation Majeure, en toute prudence… C'est ainsi que le fiqh politique chiite esquiva l'idée de «la mort de Dieu» et lui tourna le dos pour fuir vers la fin des temps… suspendant le temps, le laissant tenir à un seul fil : l'attente du Mahdi, qui reviendra de son Occultation pour emplir la terre de justice et d'équité après qu'elle aura été remplie d'oppression et d'iniquité… Un tour d'horizon de l'imaginaire politique chiite avant Khomeini Dans l'attente de son noble retour, l'histoire politique demeure pour les chiites un ensemble de griefs et de tragédies. Ils ne les renient pas et ne travaillent pas à les conjurer ; bien au contraire, cette accumulation constitue un sédiment nécessaire au retour du Mahdi. Par ailleurs, les chiites se sont longtemps tenus dans un état de déliaison juridique vis-à-vis de l'État, le tenant pour illégitime, et ont nourri une profonde méfiance à l'égard des concepts de la modernité et de leurs aboutissements — sauf dans les latitudes que certaines références religieuses ont concédées, en éclairs isolés, avec une grande variance entre ouverture et fermeture. Dans l'attente du Mahdi, le Maître du Temps, l'imaginaire politique chiite se retrouve devant une impasse épistémologique et un embarras existentiel. Le lien avec Dieu a été rompu ; et dans l'attente du retour de sa Hujja , le temps devient un bien commun sans maître, vacant en l'absence du Maître du Temps. Ce qui a conduit, au fil des siècles, un nombre de chiites à se retirer du pouvoir et à le boycotter. D'autres se sont accommodés du pouvoir existant en vertu de la nécessité — car les hommes ont besoin d'une autorité, juste ou corrompue. L'impasse du fiqh politique chiite faillit le conduire à embrasser le projet de l'État civil et à entrer par cette porte dans la modernité, n'ayant d'autre alternative à offrir que l'attente ou la composition avec la réalité existante par nécessité. Ainsi, avant Khomeini, les chiites avaient-ils, de leur propre chef, tué Dieu — sur le bas-côté du long chemin d'attente du retour de sa Hujja . Et la participation des chiites à des partis et des organisations nationalistes, progressistes, marxistes, de gauche, socialistes, libéraux, laïques et athées était tout à fait naturelle… Ces courants politiques et intellectuels comblèrent le vide laissé par un Dieu qui avait tourné le dos et laissé ses serviteurs attendre son retour. La fenêtre sur la modernité occidentale et sa fermeture en Iran «Dieu est mort, et c'est nous qui l'avons tué», selon le philosophe Friedrich Nietzsche. C'est ainsi que la société occidentale moderne prit l'initiative de circonscrire le rôle de la religion en tant qu'instance morale de référence. En conséquence, des systèmes épistémologiques, économiques et technologiques crûrent et fleurirent dans des conditions propices à toutes les exigences du développement, de la prospérité et du bien-être. La religion ne réintégra l'espace public qu'escortée par l'épistémologie des sciences — comme théorie de la connaissance offrant des réponses aux grandes questions de l'humanité depuis l'extérieur de la boîte des réponses toutes faites des religions — et par la philosophie des religions, qui transforma les dogmes des sociétés occidentales en vérités relatives. La pluralité et le renouvellement des dieux, la relativité de la vérité et l'appréciation mesurée de sa nécessité, le changement et la mise en responsabilité des dirigeants dans le cadre de l'alternance du pouvoir, la diversité comme source d'enrichissement et la différence dans le cadre de la gestion du pluralisme: autant de paradigmes concomitants de la modernité. Il en résulta l'émancipation de l'être humain et le renforcement de ses droits en tant que citoyen individuel, un État dont les législations et les lois s'adossent à une référence civile, le bien-être de l'individu et l'intérêt supérieur de la société, et une impulsion rationaliste pour consolider ces acquis, les réévaluer et édifier sur eux. Cela dit, je n'engagerai pas ici le débat sur la modernité et la critique de la modernité, et ne convoquerai pas Foucault fuyant celle-ci pour se jeter dans les bras de la Révolution islamique en Iran, avant de revenir et de réviser son opinion — cherchant, comme Lévi-Strauss et d'autres, son gibier pour la critique de la modernité, dans le cours naturel du développement des sociétés. Il aura toujours relevé du labour en eaux vives que d'extraire un projet politique pour la société depuis les feuillets du fiqh politique chiite. Jusqu'à ce que Khomeini survînt et tirât la théorie de la wilayat el-faqih des caves de la tradition religieuse, pour verrouiller la fenêtre sur la modernité occidentale en Iran et dans le monde arabe. Il fabriqua, aux yeux des chiites, une réplique exacte du Maître du Temps, et intronisa le wali el-faqih iranien en qualité de son représentant. Comment fonctionne l'esprit occultationniste des chiites sous la doctrine de la wilayat el-faqih ? Le wali el-faqih a ses chiites dans de nombreuses villes arabes. Ils sont les moustadaafoun — les opprimés — par leurs gouvernements et au sein de leurs États nationaux. Pour cette raison, ils doivent lui professer loyauté et obéissance au détriment de leur appartenance à leurs identités nationales et aux causes de leurs communautés ; mieux encore, il a sur eux les droits du Prophète et ceux de Dieu. Les frontières politiques ne sont que des obstacles mous devant la wilaya en expansion. Quant au «soutien des moustadaafoun » en quelque endroit du monde qu'ils se trouvent, c'est la valeur cardinale de la constitution de la République islamique d'Iran, et «l'exportation de la révolution» — à cette fin — est le chemin de l'extension de l'influence et de l'expansion. Ainsi le wali el-faqih brisa-t-il l'attente que les chiites nourrissaient à l'égard du Mahdi, étant à la fois son représentant et présent parmi eux. Et il les maintint dans un état d'attente perpétuelle. Leur intelligence en vint à reposer sur l'occultisme, qui se substitue à toute approche réaliste. La volonté d'obstruction l'emporte par conséquent dans toutes les sociétés où se trouvent les chiites du wali al-faqih — car ce qui compte est son mandat religieux, qu'il ratifie au nom de millions de chiites. Et la ruine, la destruction et le grignotage de l'intérieur s'ensuivent, car le gouvernement est révolution permanente et exportation de révolution — non stabilité, paix et souveraineté des États dans le cadre des impératifs de leur sécurité nationale respective. Les guerres incessantes s'embrasent et le meurtre devient habitude, tandis que le développement et ses exigences sont effacés… Ou les calamités se répandent, le sang est versé, les valeurs humaines sont bafouées et le chaos et les convulsions s'installent — car telle est la volonté divine et il n'y a pas moyen de la contourner. Chaque mort devient martyr, chaque martyr est heureux, béni dans sa mort — ce qui appelle la félicitation plus que les condoléances, adressées au Maître du Temps, l'imam al-Mahdi, et à la Nation islamique. La chute sur la terre est une ascension vers le ciel et une élévation, et le linceul de la mort une décoration divine. Jusqu'à la défaite totale et l'effondrement retentissant en culture, en politique, en sécurité et en civilisation — en Iran et hors d'Iran. Et c'est là qu'entre en jeu la sacralisation de l'ignorance et le déni du réel: la défaite devient victoire, l'avilissement devient honneur, et la dignité de soi devient obéissance aveugle… Il n'y a pas de place pour demander des comptes au wali el-faqih , ni à ses agents et à ses partisans, car lui prêter allégeance est une quittance de toute obligation. Le chiite qui opère dans la doctrine de la wilayat el-faqih fonctionne dans les systèmes parallèles à la société de son État et ne travaille pas au bien de la société dans son ensemble — car ce qui lui importe est son devoir religieux, auquel il reste fidèle tout en trahissant tout le reste. Le chiite de la wilayat al-faqih ne soupèse pas rationnellement les options, ne répugne pas au chaos et à la destruction, ne trouve pas rédhibitoire de vivre dans une société sans État, et n'hésite pas si la mort s'abat sur lui ou s'il s'abat sur la mort… La remise de ses affaires à son wali est la clé pour comprendre son intelligence et son comportement — non la rationalité comme approche méthodologique. Les questions à vocation naturellement et ordinairement rationnelle — comme le développement, la production et la stabilité — ne relèvent pas de l'esprit occultationniste du chiite sous la doctrine de la wilayat el-faqih . La mort de Khamenei et tous les dieux de dattes «Khamenei est mort, et c'est nous qui l'avons tué.» À la suite de cet énoncé, l'administration américaine peut extraire les chiites de la caverne de leur fiqh politique et de leur esprit occultationniste par le coup décisif et les introduire dans la modernité. Et si le fils Khamenei revient, comme le font les fils des dieux, la révolution de la communication mettra à nu les déficiences de sa prétendue sainteté — depuis des qualifications insuffisantes pour la marjaïyya jusqu'à la facilité de le cibler et de l'atteindre, ce qui le transforme de toutes parts en un dieu de dattes aisément comestible, comme les musulmans en ont généralement eu l'habitude au fil de l'histoire lorsque la faim les saisit: ils mangent leurs dieux.

Lecture sociologique de la transformation de la société chiite
Par
Mona Fayad
Publié
mars 9, 2026 - 03:43

La relation complexe entre une partie de la société chiite libanaise et le Hezbollah ne saurait être appréhendée par la seule analyse politique conventionnelle. Elle déborde les calculs stratégiques et les intérêts immédiats pour pénétrer un espace plus profond — celui des architectures culturelles et symboliques qui façonnent la conscience des communautés et gouvernent leurs comportements. C'est ici qu'il devient nécessaire de convoquer les outils de la sociologie et de l'anthropologie, notamment ce qu'Émile Durkheim a élaboré autour de la conscience collective, et ce que Claude Lévi-Strauss a mis au jour sur les structures culturelles profondes qui organisent la manière dont les sociétés perçoivent le monde. La conscience collective et l'obéissance au temps de la peur Durkheim soutient que toute société produit un système de valeurs et de croyances partagées, ce qu'il nomme la conscience collective. Ce système ne détermine pas seulement ce que la communauté tient pour juste ou injuste ; il exerce également une pression morale sur les individus, les inclinant à se conformer à ce que le groupe juge nécessaire à sa survie. En temps de crise existentielle ou de guerre, la conscience collective tend au durcissement et au repli. Les sociétés qui se sentent menacées cherchent des symboles puissants, capables d'organiser leur peur commune et de la transmuer en sentiment de cohésion. Dans ces moments-là, les organisations idéologiques s'affirment comme des dépositaires de l'identité collective — non plus de simples acteurs politiques. C'est dans ce cadre que l'ascension du Hezbollah devient intelligible. Le parti a réussi à se présenter non pas seulement comme une organisation politique ou militaire, mais comme un corps symbolique incarnant une dignité collective menacée. Avec le temps, cette dimension symbolique s'est tissée dans la conscience collective de l'environnement qui l'avait vu naître. Contester le parti est ainsi devenu, aux yeux de beaucoup, équivalent à contester la communauté elle-même — non plus une critique d'une décision politique, mais une atteinte à l'appartenance. Durkheim nous rappelle pourtant que la conscience collective peut se muer en force conservatrice, rétive à la révision critique, surtout lorsque les valeurs communautaires se trouvent liées à des institutions puissantes ou sacralisées. Dès lors, tout débat sur les choix politiques et militaires devient quasiment impossible, car la question n'est plus d'ordre politique mais identitaire. Du pluralisme du Jabal Amel à la centralité de la Résistance Pour saisir cette mutation dans toute sa profondeur, il faut revenir à l'histoire sociale de la région du Jabal Amel, dans le sud du Liban. Avant les dernières décennies du XXe siècle, la société chiite de cette région n'était ni monolithique dans sa structure, ni gouvernée par un seul récit politique. Elle constituait bien plutôt un espace social à références multiples : des oulémas indépendants, de vastes réseaux familiaux, des traditions savantes, et une émigration active vers l'Afrique et les Amériques qui avait façonné une culture sociale relativement ouverte. À cette époque, l'appartenance religieuse était un élément important de l'identité, mais elle n'était pas le seul cadre définissant le rapport de l'individu au monde. La culture du Jabal Amel avait historiquement produit une pensée intellectuelle et scientifique remarquable, suscitant des érudits et des penseurs qui avaient joué des rôles considérables dans la vie religieuse et culturelle de la région. Mais la guerre civile libanaise, avec les occupations et les conflits armés qui l'ont accompagnée, a refaçonné ce tissu social. Dans ce contexte bouleversé, le Hezbollah est apparu comme un acteur capable d'organiser la peur collective et de la canaliser en un projet politique et militaire cohérent. Progressivement, l'identité politique de la communauté a été reformulée autour d'une idée centrale et unique : la Résistance. La structure symbolique de l'identité L'analyse structurale de Lévi-Strauss nous aide à comprendre cette mutation culturelle. Les cultures, selon lui, ne fonctionnent pas à travers des idées isolées mais à travers des structures symboliques profondes qui organisent la perception que les sociétés ont du monde. Ces structures reposent généralement sur des oppositions binaires fondamentales : l'intérieur et l'extérieur, la protection et la menace, la communauté et l'ennemi. Dans l'expérience du Hezbollah, l'identité collective a été réorganisée autour d'une dualité tranchée : la Résistance face à l'ennemi. Cette structure symbolique n'opère pas seulement dans le discours politique — elle devient le prisme à travers lequel la société interprète les événements du quotidien. Les pertes peuvent être lues comme des sacrifices nécessaires, les crises comme des épreuves d'endurance, les critiques internes comme un fragment de complot extérieur. De cette façon, la réalité est perpétuellement réinterprétée de manière à préserver la cohérence du récit fondateur. Mais cette structure porte en elle le danger du repli. Lorsque le monde entier se réduit à la binarité de la Résistance et de l'ennemi, la capacité à percevoir la complexité politique et sociale dans sa plénitude se rétrécit jusqu'à disparaître. Du mouvement de résistance à la structure de pouvoir social Avec le temps, le Hezbollah a cessé d'être un simple acteur militaire ou un mouvement de résistance. Il s'est transformé en une structure de pouvoir social globale au sein de l'environnement chiite. Le parti a édifié un vaste réseau d'institutions éducatives, de médias et de services sociaux, accompagné d'un appareil économique et caritatif d'envergure. Ce réseau a créé un lien organique entre le parti et la société, à tel point que sa présence est devenue constitutive de la vie quotidienne de nombreuses personnes. En ce sens, le parti n'est plus une force politique que l'on peut soutenir ou combattre — il est devenu un cadre social qui structure de multiples dimensions de la vie collective. Cette métamorphose a renforcé sa capacité à ancrer la structure symbolique sur laquelle repose son discours. Mais elle a aussi approfondi l'enchevêtrement entre l'identité collective et l'organisation politique, faisant de toute critique du parti l'apparence d'une menace portée contre la communauté elle-même. Cette lecture sociologique n'absout pas pour autant le parti de sa responsabilité politique et morale. L'organisation qui se pose en représentante exclusive d'une communauté doit également assumer la responsabilité du prix que cette communauté paie pour ses choix. Lorsque ces choix conduisent à des guerres répétées, au déplacement des populations, à l'exposition de la société à des risques permanents, une question fondamentale s'impose : cette stratégie protège-t-elle encore la communauté, ou est-elle devenue elle-même une composante de la crise qu'elle traverse ? Le moment du bilan L'histoire sociale montre que les communautés ne demeurent pas indéfiniment captives de leurs structures symboliques. Lorsque les contradictions entre le discours et le réel vécu s'accumulent, la conscience collective elle-même commence à se transformer. Ce processus est lent, souvent invisible à ses débuts, mais il constitue le véritable point de bascule dans l'histoire des peuples. Ce que le Liban traverse aujourd'hui est peut-être l'un de ces tournants. L'épuisement social, l'effondrement économique et le déplacement massif des populations sont autant de forces qui poussent les gens à reconsidérer la relation entre l'identité et les armes, entre la protection promise et le coût réel. La question qui se pose à la société libanaise aujourd'hui n'est pas seulement une question de sécurité ou de politique — c'est une question plus profonde : comment redéfinir la dignité et la protection en dehors de la logique de la guerre permanente ? Une société à qui l'on demande de se sacrifier sans fin pourrait commencer, à un moment donné, à chercher une autre forme de sécurité — une sécurité fondée non sur les armes et la loyauté, mais sur l'État et le droit.

Pour que l’erreur de 2005 ne se répète pas
Par
Tilda Abou Rizk
Publié
mars 4, 2026 - 12:59

La décision du gouvernement Salam d’interdire les activités militaires et sécuritaires du Hezbollah et d’en sanctionner les auteurs est certes historique, mais elle reste insuffisante au vu de la plongée en enfer dans laquelle la formation pro-iranienne a, une fois encore, entraîné le Liban. Historique, parce qu’elle rompt avec une longue tradition libanaise d’effacement et de complaisance politiques, motivés tantôt par la crainte de troubles internes, tantôt par un opportunisme politicien, à l’égard de ce groupe qui, au fil des années, a réussi à imposer sa mainmise sur le pays et à bâtir une structure sécuritaire et militaire plus importante que celle de l’État libanais. Insuffisante, parce qu’elle ne permet pas aux autorités de soustraire le pays et sa population au danger que représente cette formation, dont les chefs et les membres ne font que donner la preuve qu’ils n’ont de Libanais que la mention sur leur carte d’identité. Car le Hezbollah est, et demeure, l’un des principaux instruments paramilitaires transfrontaliers du régime des mollahs en Iran. Preuve en est, s’il en fallait encore une, son implication, prévisible, dans la guerre entre l’Iran et la coalition Israël-États-Unis, ainsi que sa réaction aux décisions du gouvernement d’interdire ses activités militaires. Ses chefs sont rapidement montés au créneau. Le vice-président de la formation, le député Mohammad Raad, a dénoncé des «mesures d’intimidation» et des «décisions téméraires». S’il a concédé à l’État son droit de décider de la guerre et de la paix, il a accusé le gouvernement Salam de «s’en prendre à ceux qui rejettent l’occupation israélienne». Le vice-président du conseil politique hezbollahi, Mahmoud Comaty, a reproché au gouvernement de «se taire face à l’occupation», de «vouloir affaiblir le Hezb, qui est la force du Liban», et d’«enfreindre le droit international qui autorise les peuples à lutter contre l’occupation». Sauf que cette rhétorique ne dupe plus personne. Pas plus que les motivations et les objectifs du Hezbollah. La guerre-suicide dans laquelle ce groupe est aujourd’hui engagé, et dont il ne peut sortir indemne, s’inscrit strictement dans le cadre des représailles promises par les Pasdarans après la confirmation, le 1er mars, de la mort du Guide suprême iranien, Ali Khamenei, tué lors de raids israélo-américains d’envergure contre son quartier général à Téhéran, le 28 février. Elle s’inscrit également dans le prolongement des menaces répétées de l’Iran contre les États-Unis, selon lesquelles toute attaque visant la République islamique embraserait la région. Téhéran a tenu parole et se sert de ses relais régionaux pour multiplier les fronts indirects et transformer une opération ciblée en affrontement généralisé. Comment expliquer autrement, sinon, l’attaque au drone contre une base militaire britannique à Chypre dans la nuit de dimanche à lundi? Les deux engins, de fabrication iranienne, auraient été lancés depuis le Liban, ont rapporté des médias occidentaux, citant un responsable chypriote, alors que Londres venait d’autoriser Washington à utiliser ses bases sur l’île méditerranéenne dans le cadre de son offensive contre l’Iran. Il faut dire que c’est bien la première fois que le Hezb – qui n’a ni confirmé ni infirmé ces accusations – attaque Chypre. Mais ce n’est pas la première fois qu’il la menace. En juin 2024, l’ancien secrétaire général de cette formation, Hassan Nasrallah, assassiné en septembre de la même année par Israël, avait menacé Nicosie de représailles si l’île permettait à Tel-Aviv d’utiliser ses aéroports ou ses bases militaires pour attaquer le Liban. Aujourd’hui, ni Israël n’a attaqué le Liban à partir de Chypre, ni Nicosie n’a ouvert ses bases à l’État hébreu. Le Hezbollah venait, une fois de plus, de confirmer sa qualité de vassal iranien. Consolider les décisions de lundi L’État a-t-il les moyens concrets d’empêcher le Hezbollah de mener des activités guerrières? La réponse est non. Il peut les entraver, en procédant par exemple à l’arrestation de lanceurs de roquettes, mais non les empêcher totalement, en raison des moyens considérables mis par l’Iran à la disposition de son protégé et de la structure même de cette organisation, qui dispose d’un nombre important de combattants. Et, surtout, parce que le Liban n’est pas encore prêt à mener une opération d’envergure pour démanteler toute la structure paramilitaire du Hezb. Il peut, en revanche, consolider les décisions prises lundi par d’autres mesures politiques, susceptibles de leur conférer davantage de crédibilité aux yeux des Libanais sceptiques et de la communauté internationale, qui attend toujours que Beyrouth honore son engagement d’affirmer sa souveraineté sur l’ensemble du territoire. Pour cela, il faut cependant qu’il ait le courage de ses décisions et qu’il arrête de tolérer le terrorisme, même verbal, pratiqué par le Hezb à l’encontre de l’État et des Libanais qui ne partagent pas ses orientations. Les activités du Hezb et les déclarations belliqueuses de ses responsables, sous prétexte de défendre le Liban contre une occupation qu’ils ont eux-mêmes provoquée, tombent sous le coup de la loi, du fait qu’elles ne sont pas autorisées par l’État. La responsabilité première de celui-ci est de protéger ses citoyens, non un groupe paramilitaire qui continue de s’arroger le droit d’entraîner le Liban et son peuple dans des guerres destructrices, qui se considère depuis longtemps au-dessus des lois et qui bénéficie d’une impunité révoltante. Inverser la donne Les autorités libanaises disposent d’un éventail de moyens pour inverser la donne: – Juridiques, d’abord: qu’est-ce qui empêcherait l’ouverture d’une procédure judiciaire face aux menaces régulièrement proférées par le secrétaire général du Hezb, Naïm Qassem, ou par les cadres supérieurs de la formation pour s’opposer à son désarmement? Au Liban, la Cour de justice, tribunal d’exception dont les décisions sont rendues en dernier ressort et sont sans appel, a été établie pour traiter les affaires liées aux atteintes criminelles contre la sûreté de l’État. Y a-t-il atteinte plus grave que celle infligée, depuis des années, aux Libanais par une milice dont la raison d’être est de servir les intérêts de l’Iran? Est-il normal que le pays soit entraîné dans des guerres destructrices qu’il rejette, par un groupe prêtant allégeance à un État étranger? – Politiques, ensuite. Il est primordial, aujourd’hui, pour l’État libanais, de ne pas répéter l’erreur monumentale de 2005. À l’époque, après l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri et le retrait des forces syriennes, la structure politico-sécuritaire pro-syrienne, dont le Hezbollah faisait partie, n’avait pas été démantelée. L’opposition avait accordé la priorité aux législatives, qui devaient se tenir quelques mois plus tard, encouragée par la communauté internationale. Le Liban venait de rater un momentum. Les conséquences de cette erreur de calcul ont été dévastatrices. Une vague d’attentats et d’assassinats politiques (dont les enquêtes n’ont jamais abouti et dans lesquels le Hezb a été pointé du doigt) a ciblé des figures de l’opposition. Sous prétexte d’assurer la stabilité, une alliance électorale dite «accord quadripartite» a été conclue entre le Courant du futur du chef sunnite, Saad Hariri, le PSP du leader druze Walid Joumblatt, le Hezbollah et son allié chiite, Amal. Si elle a volé en éclats un an plus tard, elle a entre-temps permis au Hezb de s’imposer en force au Parlement et, pour la première fois, de faire son entrée au gouvernement. Avec le départ des Syriens, la stratégie du Hezbollah a shifté. Soucieux de préserver l’emprise sur le pays de l’axe auquel il appartient, il ne se contentait plus d’une représentation indirecte au gouvernement via les ministres d’Amal. Il voulait devenir un partenaire à part entière au sein de l’exécutif. Il a obtenu ce qu’il voulait, mais pour le Liban et les Libanais, c’était la fin d’un espoir et le début d’une nouvelle descente aux enfers. Aujourd’hui, une nouvelle dynamique régionale se dessine, différente et plus déterminante encore que celle de 2005. Mais, comme en 2005, elle risque d’être coûteuse pour le Hezb et pourrait s’avérer salvatrice pour le Liban. Les autorités sauront-elles saisir cette occasion et se libérer de la crainte des réactions du Hezbollah, pour affranchir le pays de l’influence destructrice iranienne? On ne leur demande pas de déclarer la guerre à une milice qui n’hésitera pas à tourner ses armes en direction des Libanais, comme elle l’avait fait en 2008. On leur demande simplement de cesser de chercher à gagner du temps en espérant que le problème sera réglé de lui-même. Au cours des derniers mois, la déception des Libanais – qui avaient cru aux promesses du président Joseph Aoun et du chef du gouvernement Nawaf Salam quant au désarmement des milices et au rétablissement de la souveraineté dans le cadre d’un État de droit – a été à la mesure de l’espoir qu’ils avaient placé en eux.

Khamenei, un Guide suprême impitoyable et intransigeant
Par
LevantTime .
Publié
mars 1, 2026 - 23:31

À la tête de l’Iran depuis 1989, l’ayatollah Ali Khamenei incarnait, depuis plus de trois décennies, la continuité idéologique de la République islamique et son affrontement déclaré avec les États-Unis – le « Grand Satan » – et Israël, désigné comme ennemi irréductible. Âgé de 86 ans, le Guide suprême était le doyen des dirigeants du Moyen-Orient. Arborant le turban noir des ‘seyyed’, signe d’une filiation revendiquée avec le prophète Mahomet, il concentrait entre ses mains l’essentiel du pouvoir. Chef du système théocratique iranien, il détenait l’autorité ultime sur les affaires religieuses, politiques et militaires. Son portrait domine les espaces publics du pays, tandis que la question de sa succession demeurait taboue. Ali Khamenei a accédé à la magistrature suprême en juin 1989, à la mort de l’ayatollah Rouhollah Khomeini, fondateur de la République islamique. À l’époque, il s’apprêtait à fêter ses 50 ans. Son ascension s’est déroulée sans heurts : président de la République durant huit années marquées par la guerre Iran-Irak (1980-1988), il avait consolidé sa stature en multipliant les apparitions en treillis sur le front, façonnant son image de dirigeant engagé. Violations des droits de l’Homme Ses décennies au pouvoir ont été jalonnées de crises majeures. En 2009, le « Mouvement vert » contestait la réélection, jugée frauduleuse, du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad. En 2022, le soulèvement « Femmes, Vie, Liberté » embrasait le pays après la mort en détention de Mahsa Amini, arrêtée pour un voile prétendument mal porté. Plus récemment encore, les vastes manifestations de janvier dernier avaient été qualifiées par le Guide de tentative de «coup d’État». Prompt à dénoncer des « complots » orchestrés, selon lui, par les États-Unis et Israël, Khamenei assimilait régulièrement les protestations à des « séditions », légitimant ainsi une répression sauvage et sanglante. La République islamique fait l’objet de critiques répétées d’ONG et des Nations unies pour violations des droits humains. Né le 19 avril 1939 à Machhad, dans une famille azérie modeste, fils d’imam, il a étudié dans les hauts lieux du chiisme, à Najaf (Irak) et à Qom (Iran). Son opposition au chah Mohammad Reza Pahlavi lui a valu plusieurs séjours en prison dans les années 1960 et 1970. Disciple fidèle de Khomeini dès 1958, il est nommé en 1980 à la tête des prières du vendredi à Téhéran, un poste hautement important. L’année suivante, il est élu président, quelques mois après avoir survécu à un attentat qui lui laisse la main droite partiellement paralysée. Orateur aguerri, menant une vie réputée austère, il voyageait peu à l’étranger. Sa visite la plus remarquée reste son déplacement aux États-Unis en 1987 pour un discours à la tribune de l’ONU. Il résidait dans une demeure relativement modeste au centre de Téhéran. Lors de la campagne de frappes israéliennes de juin 2025 visant les installations nucléaires iraniennes, il s’était réfugié dans un lieu secret. Depuis cette « Guerre des douze jours », ses apparitions publiques n’étaient plus retransmises en direct. Un État dans l’État Sous son autorité, le bureau du Guide suprême s’était mué en une puissante structure, comparable à un État dans l’État. Il avait supervisé six présidents aux orientations variées, des réformateurs Mohammad Khatami et Hassan Rohani aux conservateurs Mahmoud Ahmadinejad et Ebrahim Raïssi. Les Gardiens de la Révolution avaient durant son mandat renforcé leur emprise sur la vie politique et économique, tout en étendant l’influence régionale de Téhéran, notamment au Liban, en Irak et en Syrie. Toutefois, cet « axe de la résistance » a été fragilisé après l’attaque du Hamas en octobre 2023 contre Israël et les ripostes israéliennes. Khamenei s’était illustré par une rhétorique virulente à l’égard d’Israël, qu’il avait qualifié en 2018 de «tumeur maligne» à extirper. Il avait également suscité la controverse en évoquant l’extermination des juifs durant la Seconde Guerre mondiale comme un « mythe ». Plus récemment, il avait menacé de s’en prendre au porte-avions américain USS Abraham Lincoln déployé dans le Golfe, affirmant que Washington ne parviendrait pas à faire tomber la République islamique. Sur le plan économique, l’Iran est demeuré affaibli durant son règne par les sanctions internationales, malgré un léger redressement dans les années 1990 et après l’accord de 2015 encadrant le programme nucléaire iranien. Une difficile succession Moins connu du grand public, le Guide suprême cultivait une passion pour la littérature. Admirateur de Victor Hugo et de son roman ‘Les Misérables’, qu’il qualifiait de « prodigieux » pour son exaltation de « la bonté et de l’amour », il était également amateur de poésie, passion héritée de sa mère. Avant la Révolution, il traduisait des œuvres arabes et composait lui-même des poèmes. En 2019, une photographie diffusée par son bureau le montrait souriant à la Foire du livre de Téhéran, feuilletant un recueil d’Ahmad Shamlou, poète marxiste longtemps honni par les autorités. Père de six enfants, il voyait régulièrement circuler des spéculations sur sa succession. Son fils Mojtaba, religieux influent sans fonction officielle, était parfois présenté comme un successeur potentiel, une hypothèse que le Guide suprême avait publiquement écartée.

Trump et Israël confirment que Khamenei a été tué
Par
LevantTime .
Publié
févr. 28, 2026 - 20:08

La rumeur avait commencé à circuler peu de temps après le début des raids américano-israéliens lancés au début de la matinée de samedi 28 février contre l’Iran. L’attaque la plus violente s’était produite à Téhéran, plus particulièrement contre la vaste résidence du Guide suprême de la Révolution islamique, l’imam Ali Khamenei, qui avait été visée par 30 bombes de gros calibre. Le raid avait détruit totalement le centre résidentiel. Les autorités iraniennes s’étaient alors empressées d’indiquer que l’imam Khamenei avait été transféré à un « lieu fortement sécurisé ». Vers midi, l’une des chaines de télévision israélienne indiquait que « tout contact avec Khamenei était rompu depuis plusieurs heures ». Plus tard, en début d’après-midi, la chaine de télévision indiquait qu’il était « très peu probable, voire quasiment impossible, que le Guide suprême soit sorti indemne de la frappe aérienne ». Deux heures plus tard, la même source soulignait que les indices sur la mort de Khamenei se faisaient de plus en plus nombreux. Les rumeurs affirmant que l’imam Khamenei avait été tué dans le raid de samedi matin allaient en grandissant jusqu’en fin de soirée lorsque le président Donald Trump et le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, annonçaient publiquement que le Guide suprême iranien avait été bel et bien tué. La nouvelle de sa mort a provoqué en fin de soirée des manifestations populaires de joie dans plusieurs quartiers de Téhéran. Peu avant minuit, une source autorisée iranienne démentait toutefois, catégoriquement, la nouvelle, allant jusqu’à affirmer que l’imam Khamenei allait s’adresser sous peu aux Iraniens. Notons dans ce cadre qu’un scénario en tous points identiques, entretenant le flou et diffusant des informations qui s’étaient avérées totalement fausses avait été mis en place après la mort de Hassan Nasrallah et de l’ancien président iranien. Quelques heures après le début, samedi matin 28 février, des attaques aériennes lancées par les aviations et la marine américaine et israélienne contre l’Iran, l’incertitude la plus totale régnait samedi après-midi au sujet du sort de plusieurs hauts dirigeants du régime des mollahs, dont notamment le Guide suprême de la République islamique, Ali Khamenei. Au début des raids, une source israélienne avait indiqué qu’une série d’assassinats avait été lancée contre de hauts responsables. En début d’après-midi, l’une des chaines de télévision israélienne indiquait que « le contact avec Khamenei était interrompu depuis plusieurs heures ». La même chaine précisait un peu plus tard que « la probabilité que Khamenei soit sorti indemne » du raid qui a détruit sa résidence à Téhéran « est très faible, voire nulle ». En milieu d’après-midi, la même source soulignait qu’il était de plus en plus probable que Khamenei ait été tué. Les informations sur la mort de Khamenei ont toutefois été démenties par le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghtchi, qui a précisé qu’à « sa connaissance » le Guide suprême est en vie. En milieu d’après-midi, l’agence Reuters indiquait que le ministre iranien de la Défense, le commandant des Pasdaran et le chef des Renseignements militaires ont été tués. Parallèlement, des missiles iraniens se sont abattus par intermittence à Dubaï (jusqu’en soirée), au Qatar, à Ryad ainsi qu’au Koweït où un drone a visé l’aéroport international. En début de soirée, l’armée israélienne indiquait que son aviation menait des raids intensifs « contre des centaines de positions militaires iraniennes ». Plus tôt, dans la matinée, ce sont des centres de commandement des Gardiens de la Révolution, des Renseignements militaires ainsi que certains ministères à Téhéran qui étaient la cible des raids aériens. Ces bombardements visant les infrastructures du pouvoir iranien constitueraient, à en croire une source autorisée israélienne, « une première phase qui s’étendra sur quatre jours », ce qui indiquerait que l’offensive américano-israélienne est appelée à prendre dans les prochains jours une grande envergure.

Conflit irano-US: on n’est plus comme en 2015 sous Obama
Par
Youssef Mouawad
Publié
févr. 28, 2026 - 14:01

Donald Trump vient d’engager les forces américaines dans une vaste opération contre le régime iranien. C’est du Real McCoy et non point un simulacre de raid ni un coup de semonce. La face du Moyen-Orient va changer! Et pour tout dire, c’est l’arrogance des ayatollahs qui aura causé leur perte. D’ailleurs, les États-Unis avaient infligé à l’Iran, il y a quelques jours, un affront que les ayatollahs avaient eu intérêt à passer sous silence. Lors du dernier conciliabule qui s’est tenu jeudi à Genève, sous l’égide du sultanat d’Oman, Steve Witkoff, le négociateur américain, avait soudainement interrompu les échanges et s’était retiré de la réunion au prétexte qu’il avait des obligations à remplir. Et de fait, il allait retrouver à l’autre bout du lac Léman une délégation ukrainienne. Des couleuvres à avaler On peut aisément imaginer l’indignation de Abbas Araghtchi, le ministre iranien des Affaires étrangères. Ce sujet de l’empire achéménide des Cyrus et des Darius avait été traité comme un moins que rien. Ravalant sa fierté, le chef de la diplomatie iranienne avait néanmoins déclaré que «de bons progrès» avaient été réalisés lors des pourparlers qu’il qualifia de «l’une de nos séries de négociations les plus intenses et les plus longues». Par ailleurs, Araghtchi annonça que de nouveaux contacts allaient avoir lieu dans moins d’une semaine. Ce que les médiateurs omanais, cherchant à calmer le jeu, allaient aussitôt confirmer en précisant que les négociations devraient reprendre au niveau technique la semaine suivante à Vienne. Le ton optimiste de ces derniers semble être démenti par les faits car, à l’évidence, l’équipe américaine avait été déçue par les propositions iraniennes. Et pour preuve, la brièveté de la seconde session dont s’était retiré, sous un prétexte fallacieux, l’envoyé spécial de Donald Trump pour le Moyen-Orient, Steve Witkoff. C’est que les temps ont changé Les discussions se tenaient sous la menace d’une frappe qui paraissait imminente. Les développements de ce samedi 28 février ont confirmé que les menaces US étaient sérieuses. Le renforcement militaire américain est sans précédent dans la région: deux groupes aéronavals centrés sur des porte-avions, 200 avions, des équipements de ravitaillement en vol et des sous-marins équipés de missiles Tomahawk. Et sans oublier 50.000 soldats! On n’est plus comme en 2013-2015 sous Barack Obama qui ne nourrissait pas une hostilité de principe vis-à-vis de l’Iran. D’ailleurs, John Kerry, qui, en 2013 avait remplacé Hillary Clinton au Secrétariat d’État, avait aussitôt passé le message à qui de droit: les États-Unis étaient prêts à modifier leur attitude à l’égard de Téhéran. Ils étaient disposés à reconnaître, au moins de fait, la légitimité du programme nucléaire iranien comme à renoncer à exiger du régime des ayatollahs la suspension des activités d’enrichissement de l’uranium, exigence qui bloquait depuis sept ans toute possibilité de parvenir à un accord. Les négociations engagées à l’époque allaient aboutir le 14 juillet 2015 à l’accord dit Joint Comprehensive Plan of Action . Mais ce ne fut pas la fin de l’histoire puisque lors de son premier mandat, Donald Trump se retira dudit accord. Et tout était à recommencer à partir de zéro, mais cette fois-ci à l’ombre des porte-avions! Il n’empêche que pour les négociateurs iraniens, les années 2013 à 2015 furent une « époque bénie » où ils eurent le beau rôle, tant ils firent preuve de professionnalisme et de fermeté et tant ils accumulèrent de succès. Mohammad Javad Zarif, ministre des Affaires étrangères, parlait haut et fort et se faisait écouter. Jamais son homologue américain, John Kerry, ne se serait permis une incivilité pareille à celle de Witkoff. Trump, en seigneur de guerre L’intervention américaine de ce samedi a changé la donne et Donald Trump se présente désormais en chef de guerre. On a trop glosé sur ses instincts de businessman qui évite la confrontation. D’ailleurs, il n’y était pas pour rien. N’a-t-il pas toujours laissé entendre qu’il hésitait à franchir le Rubicon? Mais la page vient d’être tournée et le vrai visage vient d’être révélé. «L’ambiguïté stratégique» a été payante et aux libres Iraniens d’en cueillir les fruits.

Offensive israélo-US: objectif, «l’éradication du régime des mollahs»
Par
Michel Touma
Publié
févr. 28, 2026 - 13:08

Le peuple iranien et avec lui d’autres populations de la région du Levant attendaient depuis des lustres ce Jour J. Les raids aériens intensifs américains et israéliens lancés en début de cette matinée du samedi 28 février ne semblent pas être une attaque ponctuelle limitée dans l’espace et dans le temps. Ils paraissent au contraire indiquer qu’ils sont le prélude à une offensive globale et radicale, militairement et politiquement, contre le régime des mollahs au pouvoir à Téhéran. C’est du moins de ce qui ressort de l’étendue et de l’ampleur des raids aériens américano-israéliens mais surtout de la déclaration radiotélévisée du président Donald Trump diffusée dans la matinée (donc vraisemblablement enregistrée vendredi soir). Avec sa franchise habituelle, le chef de la Maison Blanche a défini sans détours les grandes lignes de l’offensive, qualifiée par Israël de « Bouclier de Juda » (allusion à une protection divine). Dans le prolongement des propos particulièrement durs et fermes qu’il a tenus ces derniers jours à l’égard du régime iranien, notamment au cours de son discours sur l’état de l’Union, le président Trump a ainsi annoncé dans son message radiotélévisé que les Etats-Unis ont lancé une attaque « de grande envergure » contre l’Iran, précisant que cette opération « se poursuivra contre l’Iran afin de l’empêcher de constituer une menace pour l’Amérique ». Comme pour bien mettre en évidence la portée géostratégique de l’attaque, le président Trump a ajouté que « nous ferons en sorte de garantir que les proxys de l’Iran ne représenteront désormais aucune menace pour la région », dans une allusion claire aux têtes de pont du Corps des Gardiens de la Révolution iranienne au Liban (avec le Hezbollah), en Irak et au Yémen. S’agissant du cas libanais, le chef de la Maison Blanche n’a pas manqué de rappeler, ce qui constitue une première pour un président américain, que ce sont les alliés de l’Iran qui ont perpétré l’attaque contre les Marines US à Beyrouth, en 1983, relevant que cette opération terroriste commanditée par le régime des mollahs avait fait 241 morts dans les rangs des soldats américains. Le président Trump a été dans ce cadre particulièrement explicite dans les objectifs de l’offensive lancée ce 28 février. « Nous détruirons les missiles iraniens, nous raserons la force navale iranienne, a-t-il souligné. J’invite les Gardiens de la Révolution à déposer les armes. Auquel cas, ils seront saufs, sinon, nous les détruirons ». S’adressant au régime, le président US a poursuivi : « Déposez les armes, et vous bénéficierez de la Justice ». En clair, le président Trump réclame une capitulation totale du régime, ce qui ne peut avoir pour conséquence qu’une chute et une éradication de ce régime et donc une recomposition radicale du paysage géopolitique au Moyen-Orient. Le chef de la Maison Blanche a enfin lancé à l’adresse du peuple iranien : « L’heure de votre libération est proche ». Un message que la population de la zone d’el-Ahwaz, au sud-ouest de l’Iran, peuplée en majorité d’habitants d’origine arabe, n’a pas tardé à saisir au vol, s’empressant, en fin de matinée, de proclamer une rébellion contre le pouvoir central « perse » des mollahs… De son côté, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a également été très explicite en soulignant, au cours d’une conférence de presse, que l’objectif d’Israël est, sans détour, de provoquer un changement de régime à Téhéran. Extension des opérations militaires Signe que l’offensive ne revêt pas un caractère limité et ponctuel, les raids aériens ne se sont pas limités à Téhéran mais ont englobé plusieurs grandes villes, visant vraisemblablement les défenses anti-aériennes ainsi les missiles à longue portée. Parmi les localités visées, citons notamment Qom, Tabriz, Kermanshah, Isfahan, Khormabad Karaj et Garmdarreh. En représailles, les Pasdarans ont lancé en fin de matinée une trentaine de missiles balistiques en direction du nord d’Israël, de Tel-Aviv et de Jérusalem. Fait significatif : ces tirs iraniens de missiles ont également visé, à une échelle réduite, le Qatar, le Koweït, Bahreïn, Abou Dhabi, Dubaï, la Jordanie, et même Ryad, l’objectif proclamé des Iraniens étant d’attaquer prétendument des bases américaines, sachant que celles-ci ont été évacuées il y a plusieurs jours par l’armée US. La position de l’Etat libanais Alors que l’offensive militaire américano-israélienne se poursuivait contre le régime de Téhéran, le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam publiaient chacun de son côté un communiqué dans lequel ils soulignent explicitement la nécessité de tenir totalement le Liban à l’écart du conflit, dénonçant ainsi les velléités du Hezbollah de s’impliquer dans la bataille en cours. De son côté, le ministre des Affaires étrangères, Joe Raggi, a abondé dans le même sens, déclarant sans ambages : « L’intérêt du Liban doit prévaloir sur toute autre considération … Neutralité, neutralité, neutralité ».

«L’Ukraine a survécu» : le pari déjoué de Poutine
Par
Roger Barake
Publié
févr. 27, 2026 - 11:52

La guerre en Ukraine, déclenchée par l'invasion russe du 24 février 2022, entre dans sa cinquième année. L'offensive de Moscou visait initialement à renverser l'Etat ukrainien en quelques jours, mais elle s'est heurtée à une résistance acharnée des Ukrainiens et à une mobilisation massive des Occidentaux pour leur venir en aide. Le pire conflit sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale, a fait des centaines de milliers de morts et de blessés, alors que des millions de réfugiés ukrainiens ont pris le chemin de l’exil. A l’occasion du quatrième anniversaire du déclenchement de ce conflit, Levant Time a interviewé Constantin Sigov, philosophe, directeur du Centre d’études européennes à l’université Mohyla de Kyiv et de la maison d'édition Dukh i Litera (L’Esprit et la Lettre). « Quatre ans après le début de l'invasion russe à grande échelle, le premier constat est que l'Ukraine a survécu, elle n'a pas du tout cédé, souligne d’emblée M. Sigov. Elle a même gagné la bataille de Kiev, alors qu’il y a exactement quatre ans, le 24 février 2002, le président russe Vladimir Poutine était persuadé que cette bataille allait être tranchée en trois jours », affirme-t-il, faisant écho aux déclarations du président ukrainien Volodymyr Zelensky qui recevait les chefs d’Etat et de gouvernements des pays alliés de l’Ukraine à Kiev. « Tout ce qu’a enduré l’Ukraine ne doit être ni abandonné, ni oublié, ni trahi », a déclaré M. Zelensky dans une adresse à la nation. M. Sigov rappelle que l’Ukraine résiste depuis douze ans, depuis l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014. « L'Ukraine ne défend pas seulement son territoire, elle défend un principe particulièrement de mise aujourd’hui au Moyen-Orient, et chez nos voisins européens, à savoir que les frontières ne doivent pas être modifiées par la force et la violence ». Mais cette résilience est menacée par le changement de la politique américaine envers l’Ukraine et les alliés de l’Otan. Il est vrai que les dirigeants des pays du G7, dont Donald Trump, ont affirmé mardi dernier leur "soutien indéfectible à l'Ukraine", tandis qu'une trentaine de dirigeants de pays alliés de Kiev exhortaient la Russie à accepter un "cessez-le-feu complet et inconditionnel". De son côté, l'Assemblée générale de l'ONU a adopté mardi 24 février une résolution réaffirmant son soutien à Kiev et son intégrité territoriale : le texte a été adopté par 107 voix pour, 12 contre et 51 abstentions… dont les Etats-Unis, car le texte souligne le "ferme attachement à la souveraineté, à l'indépendance, à l'unité et à l'intégrité territoriale de l'Ukraine à l'intérieur de ses frontières internationalement reconnues"… Les Américains ne veulent pas faire référence à « l'intégrité territoriale de l'Ukraine et au droit international pour ne pas mettre la pression sur les négociations de paix en cours. La bataille pour l’indépendance de l’Europe Il y a un an, un mois après le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, les Etats-Unis avaient fait adopter au Conseil de sécurité, avec le soutien russe, une résolution demandant une paix rapide, mais sans mention de l'intégrité territoriale de l'Ukraine, au grand dam des alliés européens de Kiev. Saluant les efforts diplomatiques du président Trump, l'ambassadeur russe Vassili Nebenzia a assuré que la Russie participait "de bonne foi" aux négociations. Le même Vassili Nebenzia était présent à la réunion du Conseil le 24 février 2022. Il défendait farouchement les bonnes intentions de son pays alors que 150 000 soldats russes se massaient aux frontières de l’Ukraine, avant d’être interrompu par son homologue ukrainien, en pleur après avoir été informé par son gouvernement que l’armée russe a percé le front… Prié de commenter cette nouvelle réalité, à savoir le tarissement total de l’aide financière et militaire de l’ère Biden, M. Sigov rappelle que les sondages montrent que la majorité des Américains souhaitent soutenir davantage l'Ukraine. Un facteur qui, surtout à la veille des élections au Congrès américain, doit être pris au sérieux par l'administration Trump. Kiev mise ainsi sur les prochains mois qui vont être décisifs. M. Sigov rappelle aussi le rôle « décisif » des sanctions économiques : «L'essentiel est de priver la Russie de sa capacité de nuisance. Et si l'Europe fixe clairement cet objectif, la solution deviendra possible ». Et d’ajouter : « On peut dire d’une manière générale que la bataille pour l'indépendance de l'Ukraine, aujourd'hui, est devenue la bataille pour l'indépendance de l'Europe. L'indépendance à la fois du gaz et du pétrole russe, mais aussi de l'emprise américaine. Et dans ce sens-là, pour longtemps, l'Ukraine, l'Europe et les pays démocratiques en général sont dans le même bateau ». Une vraie prise de conscience « Pour le moment, on assiste à une vraie prise de conscience. Je pense qu’il était clair lors de la Conférence de Munich sur la Sécurité, qu'effectivement, les pays scandinaves, avec bien sûr l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, sont sensibles à cette approche. Mais il y a un retard terrible dans la prise de décisions, surtout celles concernant la «flotte fantôme russe», ces pétroliers utilisés clandestinement par la Russie pour exporter son pétrole malgré les sanctions internationales’ ». « Mais malheureusement, il y a encore des financements qui proviennent de pays de l'Union européenne. Pour ne citer que la Hongrie d’Orban et la Slovaquie qui n'ont pas choisi d’être du bon côté de l’histoire et de la justice ». Sur un autre plan, M. Sigov rappelle l’expérience acquise par les Ukrainiens du fait de leur détermination : « Dès l’invasion, les Ukrainiens ont été très inventifs, ils ont utilisé les drones qui ont énormément aidé à arrêter l'agresseur, et même dans certains endroits à le faire reculer, comme dans l'Oblast (région administrative) de Kharkiv ». Mais il rappelle aussi que le pays « paye un prix énorme : les hôpitaux accueillent énormément d’hommes et de femmes gravement blessés, une vraie tragédie vécue au quotidien ». « Il est donc clair que ce qui manque énormément, ce sont des aides militaires massives, qui ont été décidées mais qui tardent à être envoyées ». M. Sigov ajoute dans ce cadre, non sans un brin d’amertume : « Il y a vraiment une asymétrie quand on sait que la Corée du Nord, sans avoir une économie comme celle de l'Allemagne ou de la France, fournit plus de munitions à la Russie que ce que l'Union européenne envoie à l’Ukraine. Donc, je crois que ce qui manque derrière tout cela, c'est une vraie volonté politique et une décision stratégique déterminée ». Une paix impossible L’universitaire rappelle la déclaration de Poutine : « La Russie n’a pas de frontières », avant de citer Orwell : « Ils sont tout à fait capables de mettre leur botte sur le visage d'un être humain de n'importe quelle nationalité ». « Donc, nous assistons vraiment à une guerre génocidaire, selon tous les critères élaborés par les plus grands juristes au moment de Nuremberg et après. Ce terme était forgé par Raphael Lemkin, lui-même juriste qui a fait ses études à l'université de Lviv ». Et de poursuivre : « Selon ces critères-là, apparaît l'idée de l'effacement d'une nation, de sa culture, de l'identité, et les moyens d'agression systématique contre les civils, y compris par le froid, par tous les moyens inhumains » M. Sigov affirme qu'il n'existe pas du côté russe une volonté politique de mettre fin à l'agression : « Il ne faut pas chercher un chat noir dans une pièce sombre (…). À mon avis, la guerre ne finira que lorsque Poutine n'aura plus de ressources pour la poursuivre ». En effet, le Kremlin a affirmé mardi 24 février que "les objectifs (de la Russie n'étaient) pas encore atteints", ajoutant: "C'est pourquoi l'opération militaire spéciale (nom donné par la Russie à l’invasion) se poursuit" en Ukraine. Vladimir Poutine a, lui, estimé que les Occidentaux, qui arment et financent l'Ukraine, n'étaient pas parvenus "à infliger une défaite stratégique à la Russie sur le champ de bataille". Conflit d’intérêt Moscou, qui occupe environ 20% de l'Ukraine, poursuit une progression lente mais continue sur le front. Les Russes mènent régulièrement des frappes massives de drones et de missiles, qui ont dévasté le réseau énergétique ukrainien, provoquant coupures de courant et de chauffage au milieu d'un hiver glacial. Près du front, des villes entières ont été réduites en ruines et le coût de la reconstruction de l'Ukraine sur la prochaine décennie est estimé à plus de 500 milliards d'euros, selon un rapport international publié lundi dernier, 23 février. Plusieurs cycles de négociations ont eu lieu ces dernières semaines. Washington fait pression pour mettre fin à la guerre sur la base de son plan, dévoilé fin 2025, qui accorde d’énormes concessions aux Russes en échange de garanties sécuritaires US pour l’Ukraine. Moscou réclame en effet que les forces ukrainiennes se retirent des zones qu'elles contrôlent encore dans le Donbass et qu’elles abandonnent ainsi aux Russes ce grand bassin industriel de l'est de l'Ukraine… ce que Kiev refuse, d’autant que les garanties américaines sont très floues. Les Américains sont représentés dans les discussions par le proche conseiller de Trump, Steve Witkoff, et le gendre du président, Jared Kushner. La nomination des deux négociateurs est critiquée à Washington et en Europe, pour ce qu’elle représente comme un conflit d’intérêt. Surtout que, que ce soit en Ukraine ou à Gaza, les proches de Trump seront les premiers bénéficiaires des retombées de la paix.