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Politique

2011, la Libye dans l’ère post-étatique (1/5)

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Par Michel Hajji Georgiou
Publié févr. 16, 2026 - 13:25

Depuis le printemps arabe de 2011, la Libye ne traverse pas une transition inachevée quelconque, mais elle s’est installée dans un état durable de dissolution politique. Loin d’ouvrir la voie à un processus de reconstruction, la disparition brutale du régime de Mouammar Kadhafi a au contraire déclenché une séquence longue de fragmentation, où la violence armée a, comme au Soudan, progressivement remplacé l’État comme principe d’organisation du pouvoir. 

Cette série propose une lecture structurelle de la guerre libyenne comme système stabilisé et cohérent en soi, inséré dans des rivalités régionales et internationales, et désormais capable d’éliminer toute alternative politique qui ne s’inscrirait pas dans sa logique.

La chute de Mouammar Kadhafi, en octobre 2011, est à tort présentée comme un événement fondateur dont la Libye ne serait jamais parvenue à se relever. Or cette lecture est simpliste, voire trompeuse, dans la mesure où elle suppose que l’effondrement de l’ordre kadhafiste aurait rendu possible une transition contrariée, empêchée par des facteurs exogènes ou par l’immaturité des acteurs locaux. Or la réalité est plus radicale : la Libye n’a pas échoué à se reconstruire après 2011, parce qu’aucune reconstruction n’a jamais réellement commencé. Plutôt que d’être réformé, l’État a été dissout, sans mécanisme de succession, architecture de remplacement ou principe d’arbitrage durable.

Il faut revenir pour cela aux spécificités du régime instauré par Kadhafi, qui ne fonctionnait pas du tout comme un État classique. Kadhafi avait fondé son pouvoir sur une concentration extrême de la décision, accompagnée d’une neutralisation systématique des institutions et de la mise en place d’un équilibre instable entre tribus, appareils sécuritaires et redistribution de la rente pétrolière. Un modèle de tyrannie somme toute assez commun dans le monde arabe, qui, en dépit de son caractère inique, produisait un certain ordre. En le détruisant sans la moindre réflexion sur une continuité minimale, l’intervention de 2011 a supprimé, paradoxalement, le dernier centre de gravité capable d’organiser le champ politique. 

Aussi la chute du tyran n’a-t-elle pas libéré l’espace politique libyen comme cela aurait dû logiquement être le cas. Elle a au contraire créé un vide de souveraineté. Et aucun acteur n’a été en mesure de s’imposer comme successeur légitime à l’ordre établi par Kadhafi. Les oppositions historiques, longtemps fragmentées ou neutralisées, ne disposaient guère d’une implantation territoriale homogène ou d’un projet institutionnel commun capable de constituer une alternative efficace et durable. Les structures de l’État, déjà fragiles, se sont donc effondrées avec le régime qui les contenait. Partant, la violence, jusque-là monopolisée et contenue par le dictateur, s’est dispersée. Le lynchage de Kadhafi, au lieu de purger la Libye de ses démons, a ouvert la boîte de Pandore. 

La Libye est entrée dans une phase nouvelle, désarticulée du fait de ce vide « institutionnel » laissé après lui par le colonel-Léviathan. Fidèle à la formule de Gramsci, cet entre-deux, qui n’était ni une guerre civile classique ni une transition post-autoritaire inachevée, a créé des monstres. Au sein de cet espace post-étatique, l’autorité ne se transmet plus verticalement. Elle s’est fragmentée horizontalement, au gré des rapports de force locaux et régionaux. 

Une  recomposition armée du politique 

Les premières années qui ont suivi 2011 ont souvent été décrites comme une période de chaos naissant. Mais là encore, le terme est impropre, dans la mesure où ce qui s’est mis en place, à mille lieues d’un désordre spontané, est une recomposition armée du politique. Les brigades issues de l’insurrection n’ont pas disparu après la chute du régime. Elles se sont institutionnalisées, se substituant de facto à la structure étatique en captant des territoires, établissant leur mainmise sur des infrastructures et négociant avec des autorités centrales déjà privées de toute capacité coercitive.

Organisé à partir de 2012, le processus électoral n’est pas parvenu à inverser cette dynamique. Les assemblées élues existent formellement, mais ne disposent d’aucun monopole de la force. La légitimité juridique se montre impuissante face à la réalité militaire. Le vote a donc cessé d’être un instrument de régulation du conflit pour devenir un enjeu secondaire, instrumentalisé par des acteurs armés qui n’en dépendent pas pour exercer le pouvoir réel. Il en résulte, comme dans tous les pays abandonnés à la loi de la jungle, que la politique dépend désormais des rapports de force, et que les acteurs étatiques doivent composer avec ceux qui maîtrisent le terrain. Dénudé de sa fonction de structure organisatrice, l’État label se retrouve désubstantialisé et réduit à un espace dont toute perspective de relève est sciemment et continuellement torpillée par les organisations militaires para-étatiques. 

Cette montée en puissance des milices s’est accompagnée d’un phénomène tout aussi structurant : la captation de la rente. Loin d’unifier le pays, le pétrole est devenu ainsi l’un des moteurs de sa fragmentation. Les installations, les ports, les pipelines se sont transformés en leviers de pression, à partir de la logique selon laquelle celui qui contrôle un terminal ou une route stratégique n’a plus besoin de gouverner l’ensemble du pays. Sa puissance de facto est fondée sur sa capacité de neutralisation, de blocage, de négociation et d’extorsion. 

À ce stade, la Libye n’a pas pour autant sombré dans la guerre totale. Elle s’est retrouvée dans une conflictualité de basse intensité, ponctuée de crises aiguës, mais structurée par des équilibres locaux. Cette situation, souvent décrite comme transitoire, s’est toutefois progressivement figée. Les acteurs armés se sont adaptés, les réseaux de financement se sont consolidés, et les alliances se font et se défont, puisqu’aucune autorité centrale ne peut les arbitrer.

Le cas de Khalifa Haftar 


C’est dans ce contexte qu’a émergé la figure de Khalifa Haftar. L’ascension de Haftar n’obéit à aucun projet idéologique cohérent. Il est possible de la définir comme une tentative de recomposer une verticalité militaire dans un paysage éclaté. La restauration de l’État n’est pas sa préoccupation. Haftar propose une alternative autoritaire à l’anomie, adossée à des soutiens régionaux et à une promesse d’ordre. Cette promesse, cependant, repose moins sur une reconstruction institutionnelle que sur une domination sécuritaire. Le malheur arabe. 


L’apparition de Haftar confirme que la Libye post-2011 ne peut plus être comprise comme un espace national unifié. Elle est devenue rien de plus qu’un champ de forces où les projets politiques sont subordonnés aux capacités militaires et aux soutiens extérieurs.

À partir de là, la trajectoire libyenne est largement déterminée. L’absence de succession étatique en 2011 n’est pas un accident corrigible a posteriori. Elle constitue l’acte fondateur d’une configuration durable. Par-delà les schèmes classiques, l’on peut considérer que la guerre ne vise même plus à conquérir l’État, mais à organiser son absence.

La Libye ne se trouve donc pas dans une guerre classique entre des factions pour le pouvoir stricto sensu. Les protagonistes du conflit se livrent en réalité à une guerre contre la possibilité même d’un pouvoir central. Et c’est précisément cette donnée qui conditionne tout ce qui suivra: la « milicianisation », la régionalisation du conflit, l’intervention des puissances extérieures, et cette stabilisation inouïe, ubuesque, dans l’instabilité.

Prochain article : Une « milicianisation » à outrance du politique



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