


Depuis le printemps arabe de 2011, la Libye ne traverse pas une transition inachevée quelconque, mais s’est installée dans un état durable de dissolution politique. Loin d’ouvrir la voie à un processus de reconstruction, la disparition brutale du régime de Mouammar Kadhafi a au contraire déclenché une séquence longue de fragmentation, où la violence armée a progressivement remplacé l’État comme principe d’organisation du pouvoir, comme au Soudan.
Cette série propose une lecture structurelle de la guerre libyenne comme système stabilisé et cohérent en soi, inséré dans des rivalités régionales et internationales, et désormais capable d’éliminer toute alternative politique qui ne s’inscrirait pas dans sa logique.
La formule des «deux Libye» revient dans les différentes analyses sur le cas libyen comme métaphore de la dislocation du territoire national. Cette formule pèche pourtant par imprécision puisqu’elle suggère l’existence d’une partition politique relativement claire, voire presque symétrique, entre un Ouest dominé par Tripoli et un Est structuré autour de Benghazi. Or cette représentation simplifie à l’excès une réalité plus dérangeante: la Libye n’est pas divisée entre deux souverainetés concurrentes, mais privée de souveraineté tout court. Les institutions qui prétendent l’incarner ne gouvernent pas. Elles survivent par délégation, sous protection armée, dans une dépendance constante à des forces qui leur sont extérieures ou supérieures.
À l’Ouest, le gouvernement d’union nationale dirigé par le Premier ministre Abdul Hamid Dleibeh et reconnu par la communauté internationale, s’inscrit dans une sorte de fiction juridique persistante. Il dispose certes d’une reconnaissance diplomatique, d’un accès formel aux avoirs libyens à l’étranger et d’un siège aux Nations unies, mais cette reconnaissance ne se traduit pas par une capacité effective à imposer des décisions sur le territoire qu’il est censé administrer. À Tripoli, gouverner signifie composer en permanence avec des groupes armés qui contrôlent les quartiers, les routes et les institutions clés. Le pouvoir exécutif ne décide de rien. Il se contente de jouer aux Schéhérazade, négociant sa survie à chaque instant, puisqu’il fonctionne à travers une coalition d’acteurs civils et armés, autonomes sur le terrain (les Forces de dissuasion spéciales, de tendance salutiste, l’Appareil de soutien à la stabilité, structuré autour de chefs armés locaux, les factions de Misrata, les Brigades de Tripoli, etc.).
Cette négociation permanente achève de transformer l’État en coquille vide, procédurale: les ministères ne fonctionnent plus que de manière intermittente; les politiques publiques n’existent que sur le papier; les budgets sont absorbés par des mécanismes de redistribution informelle, destinés à maintenir des équilibres armés précaires. La banque centrale, souvent présentée comme l’ultime colonne vertébrale du pays, est elle-même devenue un enjeu de captation et de pressions croisées.
À l’Est, un ordre relatif
À l’Est, la situation n’est pas plus souveraine, malgré l’apparente verticalité militaire. L’autorité incarnée par Khalifa Haftar repose sur un assemblage de loyautés tribales, de structures sécuritaires et de soutiens extérieurs. Elle impose un ordre relatif, mais cet ordre est militaire avant d’être institutionnel. Il ne repose pas sur une administration autonome, mais sur une hiérarchie de commandement et une économie de guerre. La prétention à la souveraineté s’y heurte à une contradiction fondamentale: comment un pouvoir qui dépend structurellement de soutiens extérieurs pour se maintenir peut-il exercer une souveraineté pleine? Or les décisions stratégiques, relatives à la guerre, l’économie ou la diplomatie, sont toutes conditionnées par les attentes et les lignes rouges des parrains régionaux et internationaux. L’Est libyen ne gouverne pas. Tout juste se contente-t-il d’administrer sa dépendance…
Naturellement, la coexistence de ces deux pôles ne produit aucun équilibre stabilisateur. Elle engendre au contraire un système de blocage mutuel, de désorganisation plus ou moins contenue, d’autant qu’aucun des deux camps n’est suffisamment fort pour imposer une unification durable, ni suffisamment faible pour être marginalisé. La Libye se fige, partant, dans une configuration où la division devient fonctionnelle et permet aux acteurs locaux de préserver leurs positions – et aux acteurs extérieurs de projeter leur influence sans assumer la charge d’une quelconque reconstruction étatique…
Le pétrole, l’un des vecteurs de la fragmentation
Cette absence de souveraineté réelle se manifeste de manière particulièrement claire dans la gestion des ressources. Loin d’être un facteur d’unité nationale, le pétrole est au contraire devenu l’un des principaux vecteurs de la fragmentation. Les terminaux, les champs et les pipelines sont contrôlés ou bloqués selon des logiques locales, et la production peut être interrompue à tout moment pour servir de levier politique.
Quant aux revenus, lorsqu’ils circulent, c’est pour alimenter des réseaux clientélaires plutôt qu’un projet national. Le paradoxe libyen, c’est que le pays dispose de ressources suffisantes pour financer sa reconstruction… mais qu’il est structurellement incapable de les transformer en souveraineté. Dans cette optique, la rente ne consolide pas l’État, mais entretient paradoxalement sa dispersion, renforcée par l’architecture institutionnelle elle-même.
Les gouvernements se succèdent, les accords s’empilent, les processus de dialogue se multiplient, chacun présenté comme une étape décisive vers la réunification, mais, en réalité, aucun ne modifie les rapports de force sur le terrain. Les institutions libyennes ne sont que des lieux de transit fantomatiques et creux où les promesses formulées de part et d’autre ne se matérialisent jamais.
Dans ce contexte de désolation, la notion de légitimité a perdu tout sens opératoire. La légitimité électorale est invoquée, puis neutralisée; la légitimité révolutionnaire épuisée; la légitimité sécuritaire contestée. Il ne reste plus, pratiquement, que des légitimités partielles, locales, provisoires, adossées à des capacités de coercition. Et son corollaire, la souveraineté, entendue comme capacité de décider et de contraindre sur un territoire, se dissout dans cette multiplication de sources d’autorité concurrentes.
Un abcès de fixation
La fragmentation territoriale n’est pas non plus figée. Elle est fluide, adaptable, sans doute réversible à court terme - mais, comme le reste, durable dans sa logique. Des zones passent d’un contrôle à un autre sans que cela ne modifie pour autant la structure globale du conflit. Les villes changent de mains, les alliances se recomposent, mais l’absence d’un centre unificateur demeure la constante. Et c’est précisément cette fluidité qui rend la situation libyenne si résistante aux tentatives de résolution.
Il n’existe pas de ligne de front stable sur laquelle imposer un cessez-le-feu durable, pas plus qu’il n’y a d’acteur capable d’engager l’ensemble du pays dans un processus contraignant. Toute initiative politique se heurte à une réalité simple: personne ne peut engager tout le monde, et tout le monde peut bloquer n’importe qui…
Bien entendu, les acteurs extérieurs sont accusés d’alimenter la division. C’est vrai. Mais ils ne font en fait qu’exploiter une configuration déjà installée, soutenant un camp, puis un autre, ajustant leur engagement, sans jamais chercher à restaurer une souveraineté qu’ils jugent irréaliste à court terme. La Libye devient ainsi un espace de gestion et, aussi, un abcès de fixation supplémentaire dans cette zone de l’Afrique. Quant aux solutions…
La population civile, elle, se retrouve enfermée dans une double impasse. Elle dépend, d’une part, d’institutions faibles pour des services essentiels et subit, de l’autre, la pression constante des groupes armés. Dans un contexte où la politique a dépéri en tant qu’horizon collectif, il n’est pas étonnant que l’exil devienne la stratégie individuelle de survie.
Parler de deux Libye, c’est donc passer à côté de l’essentiel. Il faudrait plutôt parler d’un pays administré par fragments, où l’État est en carton-pâte, la souveraineté est une bafouille, et la guerre une malédiction inexorable. Une configuration ni provisoire ni accidentelle qui est le produit d’une décennie de renoncements, de rapiéçages et de calculs rationnels mal inspirés.
Tant que cette architecture ne sera pas remise en cause, toute réunification restera formelle : la Libye pourra changer de gouvernement, signer de nouveaux accords, ou encore organiser de nouvelles conférences, mais elle ne redeviendra pas un État souverain tant que la violence restera la condition d’accès au pouvoir, et la dépendance extérieure son principal mode de fonctionnement.
Prochain article:
La Libye comme abcès de fixation régional
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