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Politique

Un message à l’ensemble du Levant
By
Riccardo Cristiano
Published
déc. 4, 2025 - 10:31

Le pape Léon a rendu aux Libanais ce qui leur appartient : la reconnaissance de leur grande résilience. Mais si l’on relit ses propos sur le grave problème mondial qu’il a identifié à travers un regard libanais — disons un regard exclusivement libanais, même s’il s’adressait au monde entier — on comprend que cette résilience mérite d’être interrogée : « Une forme de pessimisme et de sentiment d’impuissance semble s’être installée. Les gens n’arrivent plus à se demander ce qu’ils peuvent faire pour changer le cours de l’histoire. Les grandes décisions paraissent prises par quelques-uns, souvent au détriment du bien commun, comme s’il s’agissait d’un destin inévitable. » Au cours des dernières semaines passées à Beyrouth, j’ai perçu cette résilience, plus individuelle que collective, comme un problème de défiance envers la politique. Un sentiment de désillusion pousse au repli ou à l’adaptation. Et cela amène les observateurs étrangers à se demander s’il est encore pertinent de maintenir un cadre politique largement hérité de la guerre civile. À mon sens, pour que le Liban retrouve pleinement le message évoqué par Jean-Paul II en 1997, il faudrait une réconciliation entre la sphère politique et le sentiment général de la population. Là encore, je lis les mots du Pape avec une grille libanaise : « Il ne peut y avoir de réconciliation durable sans objectif commun ni ouverture vers un avenir où le bien l’emporte sur les maux subis ou infligés. Une culture de la réconciliation ne naît pas seulement d’en bas, de la volonté et du courage de quelques-uns. Elle a aussi besoin d’autorités et d’institutions qui reconnaissent la primauté du bien commun. Le bien commun dépasse la somme des intérêts individuels : il rapproche les objectifs de chacun et les oriente pour que tous gagnent davantage qu’ils ne le feraient seuls. La paix n’est pas seulement un équilibre fragile entre ceux qui cohabitent sans vraiment vivre ensemble. La paix, c’est savoir vivre ensemble, en communion, comme un peuple réconcilié. Une réconciliation qui, en plus de rendre la coexistence possible, nous apprend à travailler ensemble pour un avenir partagé. » Si tel était, au moins en partie, le sens de son discours, on pourrait penser que sa visite à Beyrouth ne concernait pas uniquement la capitale, mais l’ensemble du Levant — un Levant ancien ou nouveau — formé de territoires éprouvés, souvent durement, de la Méditerranée à la Mésopotamie. Ces pays, que chacun connaît, portent un passé douloureux, marqué par les violences, les dénis, les protectorats et les assassinats. Mais en tant qu’évêque de Rome, nourri d’une culture européenne, Léon sait qu’après la Seconde Guerre mondiale, des pays qui s’étaient affrontés pendant des siècles ont fini par se reconnaître comme voisins, puis compagnons de route, puis amis, contribuant à la création de l’Union européenne. Pourquoi le Liban, la Syrie et l’Irak ne pourraient-ils pas tenter une démarche similaire ? Ce sont, au fond, les terres sur lesquelles plusieurs patriarches d’Antioche exercent leur autorité. L’histoire peut tourner ses pages, si elle le veut — et parfois, elle le fait. Bien sûr, les obstacles sont immenses : poids du passé, blessures non cicatrisées, reconnaissance encore partielle, méfiance légitime. Mais si les Églises d’Antioche, dont beaucoup sont basées à Beyrouth, adoptaient cette profondeur stratégique, elles réduiraient le poids de la nostalgie, du repli, du manque de perspective, et deviendraient ces Églises « en sortie » dont parle François, ou l’Église missionnaire évoquée par Léon. Les peurs de déclassement viennent aussi du point de vue que l’on adopte. Quand on regarde seulement sa montagne ou sa vallée, le rétrécissement est inévitable. Mais si l’on élargit ses horizons, si l’on imagine des forêts ou des plaines tout en marchant dans son propre jardin, le rétrécissement commence à disparaître en nous-mêmes. C’est ainsi que Beyrouth pourrait redevenir la locomotive d’un train composé de wagons différents, chacun avec son identité et son histoire, mais unis par un même attelage : la nécessité de se relier à l’espace méditerranéen, aux échanges, aux idées autant qu’aux biens. Dans les rues de Gemmayzé ou d’Achrafieh, j’ai senti une présence chrétienne réelle, que l’Européen que je suis reconnaît immédiatement. Mais cette présence a besoin de respirer, d’appartenir à un discours plus large. Votre ville le permet, et surtout, le rend intelligible à ce pape qui, comme François, croit en la « tension des pôles ». Les pôles ne s’annulent pas : ils se complètent et se rendent nécessaires l’un pour l’autre. Les pôles de Beyrouth sont, d’un côté, les montagnes, riches de traditions à préserver ; de l’autre, la mer, avec ses horizons d’échanges, de rencontres et d’idées neuves, indispensables au changement et à la croissance commune. C’est pour beaucoup la voie du train, celle qui peut nous aider à retrouver la vue. Riccardo Cristiano est spécialiste des affaires du Vatican à la radio italienne RAI ; auteur de plusieurs ouvrages sur le dialogue interreligieux et le pontificat de François.

Le « Rassemblement des chiites libanais » au pape : pour le monopole des armes par l’Etat

Le « Rassemblement des chiites libanais » a adressé au pape Léon XIV un message dans lequel il affirme que le monopole des armes par l’Etat libanais « est la base essentielle permettant de bâtir un Etat fort et juste ». Se prononçant en faveur de la paix « conformément aux initiatives arabes et à la légitimité internationale », le Rassemblement souligne son engagement à « agir exclusivement sous l’autorité de l’Etat et de la loi, et à soutenir tout ce qui renforce sa présence ». Le « Rassemblement des chiites libanais » regroupe des universitaires, des journalistes, des cadres supérieurs et des citoyens chiites, connus pour leur positionnement souverainiste, opposé par son essence, au projet politique du Hezbollah. Nous reproduisons ci-dessous le texte du message adressé par le Rassemblement au Souverain Pontife. Sainteté, Pape Léon XIV, Le Rassemblement des chiites libanais a l’honneur de s’adresser à Votre Sainteté à l’occasion de votre visite au Liban — une visite que nous considérons comme un moment décisif, reflétant votre engagement constant pour la culture de paix, le dialogue au sein de la famille humaine et le soutien aux peuples confrontés à des conditions délicates, comme celles que traverse aujourd’hui notre pays. Nous croyons que le Liban est la patrie définitive de tous ses enfants et que sa force réside dans l’État, ses institutions légitimes, la consolidation de la coexistence et le respect de la légitimité internationale. À partir de cette conviction, nous présentons à Votre Sainteté nos positions claires : Nous soutenons l’application des résolutions internationales concernant le Liban, afin de protéger sa souveraineté, renforcer sa stabilité et restaurer le fonctionnement de ses institutions. Nous affirmons que le monopole des armes par l’État libanais est la base essentielle permettant de bâtir un État fort et juste, capable de protéger tous les citoyens sans exception. Nous réaffirmons notre engagement à agir exclusivement sous l’autorité de l’État et de la loi, et à soutenir tout ce qui renforce sa présence, son prestige et son rôle unificateur. Nous soutenons le chemin de la paix, conformément aux initiatives arabes et à la légitimité internationale, convaincus qu’une paix juste et globale est la seule voie vers un avenir stable pour les peuples de la région — en pleine harmonie avec le thème de votre visite : « Heureux les artisans de paix ». Sainteté, La communauté chiite du Liban est fière de son rôle national historique et réaffirme son désir sincère d’être un partenaire actif dans la construction de l’État et d’une société fondée sur la justice, l’égalité et le respect mutuel. Nous considérons votre visite comme un soutien spirituel et moral à la voie du redressement au Liban et comme un encouragement au dialogue, essence du partenariat libanais. Nous apprécions profondément l’attention que Votre Sainteté porte au Liban, et nous demandons à Dieu de vous accorder santé et force pour poursuivre votre noble mission de défense de la dignité humaine et de promotion de la paix dans un monde en crise. Veuillez agréer, Sainteté, l’expression de notre plus grand respect. Le Rassemblement des Chiites Libanais Jad Al Akhaoui

De Léon XIII à Léon XIV (Lettre ouverte)
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Amine Jules Iskandar
Published
déc. 1, 2025 - 20:20

En sacralisant les tracés des frontières et les textes des Constitutions, la politique libanaise actuelle tend à oublier qu’ils ne sont pas une fin en soi, mais qu’ils sont élaborés d’ordinaire pour le bien-être de la personne humaine que Votre Sainteté est venue écouter dans sa douleur. Très Saint Père, Pour votre visite au Liban, un décor grandeur nature a été mis en scène reflétant prospérité et joie de vivre, là où le faste des sites religieux dépassera en splendeur celui des institutions étatiques. Mais Votre Sainteté est-elle venue connaître la vie des palais ou celle d’un peuple usé par cinquante années de conflits, d’appauvrissement et d’exode, sans la moindre lumière à l’horizon ? Sainteté, permettez que nous vous adressions ces lignes qui ne correspondent en rien à ce que vous entendrez dans les palais. Le Liban est atterré et ne peut plus vivre dans l’euphémisme. Aucune société ne pourrait survivre à des guerres et des crises sans fin dont on ne traite que les symptômes sans jamais oser en diagnostiquer la cause. Il y a, sans le moindre doute, la corruption à l’échelle nationale, et l’expansionnisme de nos voisins à l’échelle régionale. Mais il y a aussi un problème structurel qui est inhérent à la formation même de notre pays. La diversité Lorsque le Grand Liban a fait le choix d’être, à l’image de la France, une république jacobine, il a dans la foulée renié l’existence de ses constituantes ethniques. Trahissant la Constitution du Mont-Liban de 1864, le Grand Liban a procédé en 1926 à une interprétation hasardeuse du terme turc ottoman « Millets » (Nations). Celui-ci a été traduit par « confessions », un sens qui ne permettait plus la lecture des spécificités culturelles qui nécessitent un mode de gouvernance adapté à la diversité. Les différences entre les populations réunies au sein du Grand Liban ne pouvaient plus être, dès lors, que du domaine de la foi et des pratiques purement cultuelles. Par une idéologie centralisatrice jacobine, l’État a procédé à l’effacement des identités historiques. Conforté par son respect des croyances et la garantie de la liberté de culte, l’État Libanais ne s’est nullement soucié de la reconnaissance juridique de ses composantes dans les domaines de la culture, de l’histoire, de l’héritage et des allégeances. Les groupes, injustement désignés par « communautés confessionnelles », se sont ainsi successivement tournés vers des protecteurs étrangers dans une course pour le contrôle de l’État central où se trouve le trésor, mais aussi et surtout, là où est définie et imposée l’identité nationale. Les minorités Et pourtant, l’Église et la communauté internationale reconnaissent le droit à la diversité. La Déclaration des Nations unies sur les droits des personnes appartenant à des minorités nationales ou ethniques, religieuses et linguistiques, stipule leur droit à l’existence, à l’identité, à la culture et à la langue. C'est des identités collectives qu’il convient de protéger, non pas de dissoudre au profit d’idéologies unificatrices et faussement inclusives. La Constitution de 1864, rédigée par Richard von Metternich, se basait sur les réalités ethnoculturelles. Connue sous le nom de « Règlements Organiques », sa version anglaise, « Solution based on Nations », désigne les différentes composantes comme nations. Cette proposition s’était traduite par un système géographique et politique adapté à la réalité démographique, non pas à des idéologies ou à des modèles importés. Inspiré par la sagesse de cette Constitution, et fort perplexe devant celle de 1926, Robert de Caix de Saint-Aymour avait proposé un régime fédéral conforme aux réalités démographiques. Mais la traduction du terme « millet » par « confession » ne permettait plus la lecture des spécificités culturelles. L’encyclique de Léon XIII Le fédéralisme qui permet la protection de la diversité est fondé sur le principe de subsidiarité préconisé par la Doctrine sociale de l’Église dans son encyclique Quadragesimo Anno sous Pie XI, en 1931. Sainteté, la première notion de subsidiarité était apparue (sans la nommer) quarante années plus tôt, dans l’encyclique Rerum Novarum, sous votre prédécesseur spirituel, Léon XIII. Il y soulignait l’importance de l’individu et de la famille dont la valeur et le rôle ne doivent en aucun cas être absorbés par l'État. Il a fondé le principe de subsidiarité. Selon ce principe, la gouvernance se construit et se gère toujours du bas vers le haut. Ce système protège absolument toute entité des abus pouvant provenir d’une hiérarchie supérieure. En cela, elle s’oppose intrinsèquement à l’idée de décentralisation administrative « poussée ou élargie », préconisée par la Constitution actuelle de Taëf, qui est par essence décidée, appliquée et administrée au sommet de l’État. La coexistence Il est fondamental de rappeler que la subsidiarité et sa formulation en politique qu’est le fédéralisme ne remet en question d’aucune manière les valeurs de coexistence. Ainsi sous Jean-Paul II, l’Église, avertissant contre tout détournement du principe de subsidiarité, rappelait dans son Compendium de 2004 que « l'expérience atteste que la négation de la subsidiarité ou sa limitation au nom d'une prétendue démocratisation ou égalité de tous dans la société, limite et parfois même annule l'esprit de liberté et d'initiative ». L’Église souligne aussi dans son Compendium de 2004 que « pour diverses raisons, les frontières nationales ne coïncident pas toujours avec les frontières ethniques ». Elle soulève ainsi la question des minorités issues de cette problématique des frontières. L’Église précise alors que « les minorités constituent des groupes jouissant de droits et devoirs spécifiques » et qu’elles « ont le droit de conserver leur culture, y compris leur langue, ainsi que leurs convictions religieuses ». Et le Compendium va encore plus loin en considérant que « dans la légitime revendication de leurs droits, les minorités peuvent être poussées à rechercher une plus grande autonomie ou même leur indépendance ». Très Saint Père, Dans un modèle fédéral érigé sur le respect de la diversité, à la fois religieuse et culturelle, la lutte pour le contrôle du gouvernement central n’aurait probablement plus de raison d’être. La subsidiarité permettrait de sauver l’unité nationale par la mise en place de structures souples capables de s’adapter à la diversité selon les régions. Elle aiderait à réduire l’écart, aujourd’hui aberrant, entre le pays légal et le pays réel. Les structures étatiques qui se doivent être flexibles et malléables s’édifient à partir de l’homme et pour l’homme comme valeur absolue. Les lois sont édictées non pas en vue de sa soumission, mais pour son épanouissement individuel et collectif. La recherche d’une solution authentique ne peut plus placer les tracés de frontières et les textes des Constitutions au centre de sa mission. Car leur sacralisation tend à marginaliser l’homme, ses besoins réels, ses affinités et son appartenance. La politique libanaise actuelle tend à oublier que les nations et les Constitutions sont élaborées pour le bien-être de la personne humaine que Votre Sainteté est venue écouter dans sa douleur. La recherche de toute solution pour l’avenir du Liban ne devrait plus perdre de vue cette réalité. Le but ultime demeure l’homme qui est, comme le rappelle la doctrine sociale de l’Église , « conçu comme être autonome, relationnel, ouvert à la Transcendance ».

Baptisé pays-message, le Liban attend la communion de la paix
By
Ali Khalifé
Published
déc. 1, 2025 - 10:15

Le pape Léon XIV a choisi de se rendre au Liban, baptisé pays-message par son prédécesseur, saint Jean-Paul II, pour son premier déplacement apostolique en dehors de l’Italie. Avec pour thème « Heureux les artisans de paix », cette visite s’infiltre comme un rayon de lumière dans l’histoire d’un Liban meurtri par les guerres. « Heureux les artisans de la paix » : six mots qui donnent le ton. Ils impriment l’empreinte souhaitée sur la trame des événements en cours et de l’histoire qui se forge, mais aussi sur le programme de cette visite. Celui-ci est, comme on le sait, riche en rencontres officielles et œcuméniques, sans oublier la messe solennelle qui sera célébrée sur le front maritime de Beyrouth. Mais le Liban a-t-il réellement besoin d’une communion de paix ? Le Liban est une société certes composée, mais riche grâce à sa diversité et son pluriconfessionnalisme. Pour cette raison, le contrat social, en harmonie avec le modèle libanais et garant de l’unité nationale, repose sur un principe clé : la neutralité, consacrée par le droit international. Une condition indispensable pour éviter les polarisations qui déchirent la société libanaise. Dans son sens positif, la neutralité n’est pas synonyme de repli sur soi. Au contraire, elle commande une participation au règlement des questions régionales et internationales, mais loin des alignements politiques et des partis pris. Elle permet, à titre d’exemple, de mettre en œuvre des politiques économiques indépendantes et de renforcer une diplomatie préventive, ce qui aura pour effet de dissocier les composantes communautaires, religieuses des axes régionaux et internationaux. Le cas du Hezbollah est ainsi en totale contradiction avec la structure et les spécificités de la société libanaise. Cette formation a monopolisé la « résistance », une résistance islamique qu’elle a liée à l’Iran et à l’exportation de la révolution de la République islamique. Elle a arraché les chiites libanais à leur milieu et à leur pays, les rendant dépendants de l’influence transfrontalière de Wilayat al-Faqih. Le Hezbollah a entraîné les chiites et les Libanais dans une guerre permanente, sans perspectives et sans objectif. Résister pour résister ! S’armer pour protéger les armes ! Israël s’est retiré du Liban en 2000, mais l’arsenal du Hezbollah est resté un symbole de la subordination à l’influence iranienne et à son agenda. Le groupe a combattu en Syrie et au Yémen. Il a menacé la sécurité arabe, notamment celle de l’Arabie saoudite, du Koweït et de l’Égypte. Au final, sa politique a eu pour effet de plonger le Liban dans un isolement meurtrier. Après la libération, il a été responsable d’un retour de l’occupation et après la reconstruction, d’un retour des destructions au sud du pays, dans la Békaa, comme à Beyrouth et sa banlieue sud. Des changements majeurs sont toutefois survenus dans le paysage géopolitique régional suite à l’opération militaire du Hamas « Déluge d’al-Aqsa », contre Israël. La riposte de Tel Aviv a entraîné un affaiblissement du rôle des proxys de l’Iran et, avec la chute du régime de Bachar al-Assad, de l’influence du régime de Wilayat al-Faqih, qui s’étendait jusqu’à la côte syrienne, la défaite militaire du Hezbollah qui avait ouvert le front sud pour soutenir le Hamas, dans le cadre du projet iranien dit de l’« unité des fronts ». Autant d’événements qui ont conduit au moment de vérité. Et cette vérité est que, pour l’ensemble de la société libanaise, les malheurs du Hezbollah, constituent autant d’opportunités pour l’État censé récupérer ce qu’il avait perdu à cause de cette formation. Le rétablissement du rôle de l’État dans les domaines de la défense, de la sécurité, de l’économie et du développement social répond cependant à des conditions que dictent le projet de neutralité du Liban et la paix avec tous ses voisins. La visite du souverain pontife intervient ainsi à un moment charnière pour poser un acte de paix, issue des valeurs chrétiennes dans leurs manifestations les plus nobles et humanistes, au bénéfice de chaque individu, à l’orée d’une nouvelle phase, et dans un contexte régional et international favorable au Liban, ce pays-message. Il faut préciser que la paix espérée ne constitue aucun danger pour l’identité libanaise ni pour la sécurité nationale. Bien au contraire, son instauration réduit les atteintes au droit et aux normes juridiques. Dans un pays multiconfessionnel comme le Liban, l’identité commune sur laquelle repose l’unité du peuple est une identité composée, fondée non pas sur une culture unique ou dominante, mais sur un dialogue interculturel continu et sur la volonté de vivre ensemble. Cette volonté suffit à faire émerger cette identité. Le vivre-ensemble ne signifie pas le fait d’imposer son mode de vie à une autre communauté, ni chercher à modeler les individus selon un modèle unique. La paix favorise en outre le développement d’une diplomatie de sécurité nationale. Celle-ci permet de consolider les institutions sécuritaires légitimes, à savoir l’armée, les forces de sécurité et la police. Aussi, les milices et le système parallèle de sécurité ne pourront plus cohabiter avec l’État et court-circuiter son droit exclusif de monopoliser les armes. La stratégie de sécurité nationale ne se limite cependant pas au rôle et à la fonction des armes : ce n’est pas par les armes seulement que l’on protègera le Liban. Le Liban, pays-message, n’est pas Sparte, et les communautés qui le composent, y compris celle chiite, ne sont pas formées uniquement de soldats, de combattants et de martyrs ! La paix, fondée sur des considérations de sécurité nationale, commande un développement de l’économie comme élément essentiel d’un système de sécurité global, pour garantir la stabilité intérieure, la paix civile et l’unité nationale, grâce à un développement équitable. Le système politique devra renforcer le concept de citoyenneté, au lieu de pratiquer le blocage ou de se soulever contre ce même système, sous prétexte d’une domination confessionnelle. La diplomatie de sécurité nationale implique, de son côté, une consolidation de l’ensemble des relations internationales du Liban et non seulement de celles qu’il entretient avec ses voisins. Elle commande un rétablissement des liens coupés avec son environnement et le monde, à travers une politique qui protège l’intérêt national supérieur du pays. Comment la paix peut-elle renforcer automatiquement les mécanismes de l’État de droit et l’indépendance de la justice ? En ce temps de paix tant souhaitée, le transfert et le stockage des armes ne sont plus nécessaires, tout comme les prétextes avancés pour maintenir la mobilisation idéologique et l’économie parallèle, sources de sanctions. La survie du Liban, pays-message, est tributaire du projet de neutralité du pays et de l’adoption du choix de la paix. Bienvenue donc au souverain pontife et « heureux soient les artisans de la paix ». Que le Parlement libanais adopte la neutralité du Liban et l’inscrive dans le préambule de la Constitution et qu’on s’active pour que ce principe soit reconnu à l’échelle internationale. Que le Liban s’engage dans des négociations de paix avec Israël, au service de l’intérêt national, de la sécurité du pays, et… de sa vocation, qui donne sens à son existence.

Léon XIV et l’exception libanaise
By
Youssef Mouawad
Published
nov. 29, 2025 - 14:14

Objet d’inquiétude et même source d’agacement pour le pouvoir romain, que ces catholiques d’Orient ! S’ils avaient disparu de la scène du Levant, les relations diplomatiques entre Rome et les pays musulmans du contour méditerranéen auraient été autrement plus sereines. Mais les choses ne pouvaient être aisées pour la diplomatie vaticane, quand celle-ci avait pour casse-tête permanent la communauté maronite. Très tôt, cette dernière s’était affirmée politiquement comme entité autonome adossée à un massif montagneux, et très vite elle revendiqua son particularisme. Ce qui la distingua des autres confessions chrétiennes de Syrie et d’Irak qui s’étaient pliées à la règle de la majorité et n’avaient nourri en leurs seins que de paisibles individus et de dociles citoyens. Nulle génuflexion Sujet d’inquiétude et d’agacement mais également sujet de fierté ! Écoutons ce qu’écrivait le pape Pie IV en septembre 1562 au patriarche maronite Musa Saadeh al-Akkari : « Nous te félicitons, toi tout comme ta nation, du fond du cœur, en rendant grâce à la miséricorde divine qui s’est réservé dans ces régions éloignées tant de milliers d’hommes qui « n’ont pas ployé le genou devant Baal » (1). Et ce passage d’un bulle pontificale rédigée il y a quelques cinq cents ans, reste plus que jamais d’actualité : ni les Maronites, ni leur patriarche ne se sont prosternés devant le Baal de Damas, qu’il ait été Hafez père ou Bachar fils (2). Mais cette récalcitrance a coûté cher à ces catholiques orientaux ; ils durent encaisser des années durant les coups de boutoir de l’armée d’occupation syrienne et de ses services de renseignement. Combien de temps encore les chrétiens libanais, toutes confessions confondues, pourront-ils préserver leur projet d’indépendance nationale et de libéralisme culturel, eux qui bien avant leurs compatriotes musulmans s’étaient mis à « l’école de l’Occident » ? La peau de chagrin Si c’est en sa qualité de pasteur que le pape Léon XIV rend visite à ses ouailles de Turquie et du Liban, autant alors lui rappeler qu’à la veille de la Première Guerre mondiale 20% des populations de l’Asie Mineure et du Bilad as-Sham étaient chrétiens. Aujourd’hui, on n’en compte plus que 100 000 en République turque , soit moins de 0.5 % de la population. En Syrie, les « sectateurs de Jésus », ces qawm ‘ Issa, qui faisaient deux millions de personnes avant la guerre civile, ne font plus que 500.000 âmes. Et en Irak, ils atteignent à peine le chiffre de 300.000, alors qu’ils faisaient un million et demi d’individus avant l’invasion américaine (3). Quant au Liban, eh bien, on a arrêté de les compter depuis la proclamation de Hariri ! À qui la couronne obsidionale ? Chrétiens d’Orient, vous vivez l’état de siège dans ce qui n’est plus que l’arrière-cour du christianisme. Qui pourrait encore ceindre la couronne obsidionale et d’où viendrait la délivrance quand en Turquie, vous avez mordu la poussière, et qu’en Syrie comme en Irak vous vous êtes laissé grignoter ? En 1994, Jean-Pierre Valognes se posait la question suivante : « Y aura-t-il encore des chrétiens en Orient au troisième millénaire ? », avant de poursuivre : « Sans le point d’appui qu’était le Liban, où ils marchaient la tête haute, ils ne pourront que se modeler sur les valeurs dominantes et cesser pour survivre de s’assumer comme chrétiens » (4). Marcher la tête haute, c’est préserver sa dignité d’homme et c’est s’émanciper de toute servitude religieuse ou politique. Et quoi qu’en pensent certains diplomates de la Curie romaine, férus de dialogues interreligieux et de restrictions mentales, ce n’est pas ployer le genou devant le Baal, fût-il de Damas ou de Téhéran ! I Rois 19, 18. Je dois cette citation vétérotestamentaire à madame Mireille Issa, professeur à l’USEK, Bullarium Maronitarum. Bullaire Maronite , Paris, Librairie Orientaliste Paul Geuthner, 2019, pp. 102-107. Si l’on excepte quelques individus et certaines très courtes périodes d’alliances contre nature. Les chiffres avancés ci-dessus, quoique approximatifs, donnent une idée du déclin inéluctable. Jean-Pierre Valognes, Vie et mort des chrétiens d’Orient , Fayard, 1994.

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