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Politique

La Libye dans l’ordre international fragmenté (5/5)

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Une épaisse fumée noire s'élève d'une installation pétrolière située dans la région de Ras Lanouf, en janvier 2016, au nord de la Libye, après un incendie survenu suite à des attaques menées par des djihadistes du groupe État islamique (Daech) pour s'emparer de terminaux portuaires stratégiques. (Stringer/AFP)
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Par Michel Hajji Georgiou
Publié févr. 22, 2026 - 11:52

Depuis le printemps arabe de 2011, la Libye ne traverse pas une transition inachevée quelconque, mais s’est installée dans un état durable de dissolution politique. Loin d’ouvrir la voie à un processus de reconstruction, la disparition brutale du régime de Mouammar Kadhafi a au contraire déclenché une séquence longue de fragmentation, où la violence armée a progressivement remplacé l’État comme principe d’organisation du pouvoir, comme au Soudan. 

Cette série propose une lecture structurelle de la guerre libyenne comme système stabilisé et cohérent en soi, inséré dans des rivalités régionales et internationales, et désormais capable d’éliminer toute alternative politique qui ne s’inscrirait pas dans sa logique.


À partir du moment où la Libye a cessé d’être un État souverain effectif, elle est devenue rien de plus qu’un objet international. Pas un enjeu central, loin de là, mais un espace disponible, ouvert à des stratégies indirectes, des investissements opportunistes et des jeux d’influence à bas coût politique. La guerre libyenne ne se prolonge pas malgré l’ordre international, mais à cause de lui, ou, plus exactement, du fait de sa fragmentation croissante.

La première illusion à dissiper est celle d’une compétition frontale entre grandes puissances pour le contrôle de la Libye. Aucune d’entre elles ne cherche réellement à gouverner le pays, ni même à en stabiliser durablement les institutions. Ce qui se joue est plus diffus : l’exploitation d’un vide, la normalisation de l’exception, et l’acceptation d’un conflit « gérable » et « stable ».

La Russie s’inscrit pleinement dans cette logique : dans ce sens, son engagement en Libye n’est ni idéologique ni structurant au sens classique, mais pragmatique, modulaire, réversible. À travers des réseaux paramilitaires, des conseillers et des accords de sécurité implicites, Moscou s’assure des points d’appui, des leviers de nuisance et une capacité d’influence disproportionnée par rapport à son investissement réel. 

La Libye offre en effet à la Russie plusieurs avantages simultanés, puisqu’elle permet de projeter une présence en Méditerranée sans engagement officiel massif et fournit aussi un terrain d’entraînement et de test pour des dispositifs hybrides. Elle constitue enfin un espace où l’affaiblissement du cadre normatif occidental devient visible et exploitable. Chaque résolution bloquée, chaque cessez-le-feu sans effet, chaque processus politique avorté contribue à installer l’idée que l’ordre international libéral n’est plus capable d’imposer des contraintes hors de son périmètre immédiat. 

En fait, la stratégie russe n’a que faire d’une victoire stricto sensu. Elle vise la durabilité de l’instabilité, condition idéale pour une puissance qui cherche moins à administrer qu’à peser - comme ce fut plus ou moins le cas en Syrie. Une Libye pacifiée serait un espace normé, encadré, moins accessible. Une Libye fragmentée est, au contraire, un terrain de jeu flexible. Du pain béni pour Moscou. 

Le cas de la Chine

La Chine adopte de son côté une posture radicalement différente, mais tout aussi structurante. Pékin n’intervient ni militairement ni politiquement de manière visible, et se conforme à sa doctrine de non-ingérence, évitant les prises de position tranchées, tout en maintenant des canaux ouverts avec l’ensemble des acteurs. Mais il ne faut pas se tromper : cette apparente neutralité n’est pas une absence de stratégie. Elle reflète juste un calcul de long terme, dans la pure tradition du dragon chinois, attentif, patient et résilient. 

Du reste, pour la Chine, la Libye est un espace d’intérêt potentiel, sans être un théâtre de projection immédiate. Les ressources, les infrastructures et la position géographique comptent en effet davantage que la configuration politique actuelle. Aussi Pékin peut-il se permettre d’attendre, fidèle à lui-même. Tant que le conflit n’entrave pas ses intérêts essentiels, le statu quo lui est acceptable. La fragmentation, dans ce sens, ne constitue pas un problème pour lui, mais un état transitoire compatible avec une insertion économique future, lorsque les conditions seront réunies. 

Ce positionnement a un effet indirect majeur, dans la mesure où il neutralise toute dynamique de contrainte internationale. En l’absence d’un consensus entre puissances capables d’imposer des coûts réels, les déclarations, les sanctions symboliques et les processus onusiens perdent leur capacité de dissuasion - comme sur l’ensemble des territoires transformés en abcès de fixation. Ici, comme partout dans la configuration actuelle du monde, le droit international patauge en dehors des grands principes. 

L’Iran se frotte les mains 

Sans être un acteur central du dossier libyen, l’Iran, pour sa part, a bénéficié jusqu’à présent, comme au Soudan, de cette configuration, puisque chaque conflit périphérique durable contribue à la dispersion de l’attention occidentale, à l’érosion des capacités de pression, et à la banalisation de l’enlisement. Car la Libye, comme d’autres théâtres, participe à un environnement international où la multiplication des crises rend chacune d’elles plus difficile à traiter de manière décisive. 

L’Iran n’a pas besoin d’être présent pour tirer profit de cette dynamique: il lui suffit en effet que l’ordre international soit occupé ailleurs, fragmenté et incapable de hiérarchiser ses priorités. La Libye devient ainsi un conflit-satellite, dont l’existence même participe à un brouillage stratégique global. « Créer leurs plusieurs Vietnam », disait Guevara. Téhéran n’a même pas besoin de le faire. Le régime des mollahs regarde et se frotte les mains.

Un Occident désuni et hésitant 

Face à cela, l’Occident apparaît désuni, hésitant, structurellement affaibli. Les États-Unis oscillent entre désengagement et gestion minimale. Après l’intervention de 2011, aucun investissement politique à la hauteur de ses conséquences n’a de ce fait été consenti. La Libye est ainsi devenue un dossier secondaire, géré par intermittence et sans vision de long terme. Les priorités se sont déplacées. L’Ukraine, le Moyen-Orient, Israël et le nucléaire iranien, l’Indo-Pacifique et l’Amérique latine relèguent désormais la Libye à l’arrière-plan. 

L’Europe, quant à elle, n’a jamais parlé d’une seule voix. Les divergences chroniques et habituelles entre États membres, les intérêts énergétiques, ou encore les préoccupations migratoires ont empêché l’émergence d’une stratégie cohérente. La stabilisation de la Libye est régulièrement invoquée, mais rarement pensée comme un projet politique exigeant. Le « malheur européen », avec sa diplomatie à différentes vitesses, dans toute sa splendeur… 

Cette combinaison de retrait occidental et d’engagement opportuniste des puissances non occidentales n’est pas sans produire un effet cumulatif : la Libye devient un angle mort stratégique, trop instable pour être intégrée, mais aussi encore suffisamment gérable pour être traitée comme une urgence absolue. Dans ce contexte, les processus diplomatiques se succèdent, mais sans jamais modifier les paramètres fondamentaux : les conférences internationales se montrent friandes en communiqués, sans plus, et les cessez-le-feu se succèdent comme des pauses tactiques, sans horizons de solution durable. Quant aux gouvernements d’unité, ce sont des arrangements temporaires, dépourvus de leviers coercitifs… et donc idéaux pour gérer la continuité du conflit, puisque personne n’a intérêt à y mettre un terme. 

Il est manifeste que la Libye ne souffre pas d’un excès d’ingérences contradictoires, mais d’une convergence tacite globale vers l’acceptation de l’instabilité. Chaque acteur y trouve, à court ou moyen terme, un intérêt suffisant pour éviter une remise à plat radicale. La Libye saigne, oui, mais avec la bénédiction, sinon une certaine satisfaction sadique, des uns et des autres. 

Seif al-Islam : l’assassinat qui clôt le champ du possible

L’assassinat de Seif al-Islam Kadhafi, le 3 février 2026, marque toutefois une certaine rupture silencieuse, mais déterminante, dans le conflit sanglant. Jusqu’à sa mort, Seif al-Islam occupait une position paradoxale: politiquement neutralisé, juridiquement contesté, militairement sans appareil propre, mais symboliquement disponible. Sa simple existence entretenait l’hypothèse, aussi fragile fût-elle, d’un troisième chemin : ni la reconduction du système milicien, ni la restauration autoritaire adossée aux équilibres régionaux, mais une forme de continuité réinterprétée, capable de capter une mémoire sociale encore vive.

Cette option n’était pas majoritaire, et sans doute pas viable, mais elle existait quand-même comme variable latente dans le « système » libyen, et obligeait les acteurs armés, les parrains régionaux et les puissances extérieures à composer avec une incertitude supplémentaire : celle d’un retour du politique par le détour du passé. Le fils entretenait le spectre d’un retour à « l’ordre » du père. L’élimination de Seif al-Islam referme cette brèche. Dans ce contexte, c’est plus qu’un homme qui a été assassiné. C’est l’illusion de l’éternel retour à « l’âge d’or mythique » entretenu par toutes les dynasties dictatoriales. 

Mais, au-delà, ce meurtre dit aussi quelque chose de fondamental sur la Libye contemporaine, dans la mesure où il confirme que le champ politique n’y est plus simplement contraint par la violence, mais se trouve délimité par elle. Toute figure susceptible d’introduire une recomposition symbolique échappant aux équilibres armés existants devient, par définition, incompatible avec le « système ». Seif al-Islam ne menaçait en effet directement aucun camp militairement. La menace qu’il constituait était bien plus profonde : il introduisait une dissonance et une possibilité de rupture, même régressive, dans un ordre fondé sur la fragmentation contrôlée.

Sa disparition ne provoque pas pour autant de basculement immédiat et ne redistribue pas les cartes du pouvoir. Elle produit cependant quelque chose de plus durable. En l‘occurrence une confirmation que la Libye post-2011 ne peut plus se penser comme un espace de transition ouvert. Il s’agit d’un terrain verrouillé où seules les configurations adossées à la force, aux alliances régionales et aux intérêts extérieurs sont tolérées. Avec la liquidation de Seif al-Islam, le passé n’est plus mobilisable comme ressource politique, et l’avenir n’est plus négociable en dehors des rapports de force armés.

Dans ce sens, son assassinat agit comme un révélateur final, puisqu’il confirme que la guerre libyenne n’est pas seulement un conflit prolongé, mais elle est un système stabilisé, capable d’éliminer toute alternative qui ne s’inscrirait pas dans sa logique. 

C’est là que se referme le cycle maudit entamé en 2011. À défaut d’ouvrir la voie au bourgeonnement tant attendu du printemps, la chute de Mouammar Kadhafi a inauguré une ère où la souveraineté elle-même s’est avérée impossible avec la disparition du Léviathan - et, ironie du sort, la confirmation ultime de cette réalité réside dans l’élimination de son fils. 

Plutôt que de s’acheminer vers la reconstruction et la démocratie, la Libye est devenue un territoire administré par défaut et maintenu dans une forme d’équilibre conflictuel mais convenu. Pourtant, la paix n’y est pas impossible. Elle est, plus cyniquement, incompatible avec les rationalités actuellement à l’œuvre, victime du cynisme froid de la realpolitik. Tant que nul n’y a intérêt, la Libye ne restera rien de plus qu’un laboratoire brutal supplémentaire de la conflictualité contemporaine ? 

Et les Libyens, dans tout cela ? « Les Libyens ? Eh bien, tant pis pour eux! »


Lire sur le même thème : 

  • 2011 ou la Libye dans l’ère post-étatique (1/5)

  • Le conflit libyen : une « milicianisation » à outrance du politique (2/5)

  • « Deux Libye » et une souveraineté introuvable (3/5)

  •  La Libye, abcès de fixation régional (4/5)




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