Logo Levant Time

Politique

Soutien à l’armée: aides, capacités et défis stratégiques (2/3)
Par
Nayla Assaf
Publié
févr. 12, 2026 - 14:53

Dans un contexte régional et interne particulièrement sensible, l’analyse de la situation des Forces armées libanaises (FAL, l’armée libanaise) impose d’aller au-delà du simple inventaire des aides et des équipements requis, le but étant d’aborder le problème des fondements politiques, doctrinaux et stratégiques de l’institution militaire. L’enjeu central n’est pas tant ce que l’armée possède que ce que l’État lui demande – ou refuse d’assumer – de faire. Depuis la fin des années 2000, l’armée libanaise bénéficie d’une aide internationale soutenue, en particulier de la part des États-Unis, du Royaume Uni, de la France et d’autres partenaires européens. Ce soutien s’est traduit non seulement par des livraisons d’équipements et des infrastructures nouvelles, mais surtout par l’introduction d’une logique structurée de développement des capacités. La mise en place d’une vision conjointe des capacités avec les États-Unis a marqué un tournant, en privilégiant l’optimisation des acquis existants plutôt que la création de capacités nouvelles. Cette approche, qui a donné naissance à un Capability Development Plan , repose sur une distinction fondamentale: le général (à la retraite) Maroun Hitti indique à ce propos qu’une Stratégie nationale militaire définit ce que l’armée devrait être en mesure de faire, en exécution d’un mandat défini par l’État, tandis qu’un Plan de développement capacitaire s’attache à rendre plus efficaces les capacités disponibles. Cette nuance explique à la fois les progrès accomplis et les limites persistantes, notamment dans des domaines structurants comme l’introduction de drones, de l’intelligence artificielle et surtout de la défense aérienne, inexistante. Une question volontairement éludée: aider l’armée, pour faire quoi ? Au cœur du débat sur ce plan émerge une question simple en apparence, mais politiquement explosive: quelle est, exactement, la mission assignée à l’armée libanaise? Depuis ses premiers pas, mais surtout depuis près de vingt ans, l’assistance internationale, surtout américaine, britannique et française, avec beaucoup d’autres pays amis qu’il serait long d’énumérer, a permis d’éviter à l’institution militaire divers déboires, mais elle n’a jamais été adossée à une véritable politique nationale de sécurité et de défense libanaise unanimement soutenue. Officiellement, les missions, tellement rabâchées, sont devenues connues: préserver la stabilité, lutter contre le terrorisme, contrôler et défendre les frontières, assurer la sécurité intérieure. Officieusement, l’ambiguïté reste la même, en raison de l’existence d’une force armée parallèle, le Hezbollah, bénéficiant d’une protection politique interne et durable. Dans ce contexte, renforcer l’armée sans clarifier son mandat revient à consolider une institution tout en neutralisant sa capacité d’action. Plus grave encore, avoir voulu subordonner l’armée au Hezbollah revient à la vider de son âme, de sa substance et à remettre en question sa vocation. Que de fois a-t-on entendu des discours vaniteux, pompeusement nommés «stratégiques», confinant l’armée à un rôle de police interne (contre l’opposition, évidemment), laissant la défense du territoire au Hezbollah… Depuis la déroute de ce dernier, une nouvelle mission vient d’être confiée à l’armée: assurer le monopole de la force à l’État, c’est-à-dire désarmer le Hezbollah. C’est surtout sur l’exécution de cette mission que la conférence qui se tiendra à Paris en mars 2026 devra se pencher, en anticipant la situation à laquelle l’armée serait confrontée au cas où le Hezbollah refuserait le désarmement. Le rôle du pouvoir législatif apparaît ici central. Le report systématique des débats sur la défense nationale, l’enlisement dans des commissions et l’invocation permanente d’un consensus introuvable relèvent moins de l’inertie que d’un choix politique délibéré. L’aide internationale risquerait alors de se transformer en un exercice d’équilibrisme: soutenir une institution perçue comme crédible tout en lui refusant la couverture politique indispensable au plein exercice de sa mission. C’est l’un des pièges qui guette l’armée dans le contexte de la prochaine conférence de soutien, prévue à Paris. La suspension d’un renforcement stratégique majeur Cette ambiguïté politique a eu des conséquences concrètes. L’initiative saoudienne portant sur un don de trois milliards de dollars, lancée en 2013, constituait une base solide pour la création de capacités, dont une navale et une défense aérienne portant sur les deux premiers dômes (canons et Manpads, d’altitude jusqu’à 6km) contre les drones. Cette aide saoudienne aurait constitué un saut qualitatif majeur pour la sécurité stratégique du Liban. La protection des centres de décision politiques, stratégiques et opérationnels était au cœur de cette capacité. On tremble d’inquiétude devant la vulnérabilité des centres de décisions de l’État, à tous les niveaux, face aux capacités dont jouissent les divers belligérants sur le théâtre libanais, à l’ombre de l’incapacité de l’armée à y faire face! L’interruption brutale du projet saoudien, due à la coléreuse irruption médiatique et politique de Hassan Nasrallah, a illustré la vulnérabilité de toute planification militaire, compte tenu des rapports de force politiques régionaux et internes. Elle a également laissé l’État et l’armée exposés à des menaces d’un type nouveau, tel que l’usage des drones, sans moyens de protection adaptés. La mutation de la guerre et le défi technologique Les conflits récents ont profondément transformé la nature de la guerre. Le Renseignement, la supériorité technologique et l’intégration des capacités par l’intelligence artificielle sont devenus déterminants. Les confrontations récentes dans la région montrent que les acteurs souffrant d’un déficit technologique structurel se trouvent durablement désavantagés. Cette mutation a rendu à la guerre ce qu’elle pourrait avoir de surprenant… Dans ce cadre, la question n’est pas seulement de savoir comment contenir des acteurs armés non étatiques, mais comment permettre à l’armée libanaise d’atteindre un niveau technologique et doctrinal lui assurant l’initiative et la crédibilité opérationnelle, tout en gardant présent à l’esprit un facteur important: le temps qui est nécessaire à la transformation des fonds en capacités. Ce facteur «temps» se mesure en années…Pour désarmer le Hezbollah aujourd’hui, il aurait fallu commencer à se préparer en 2015, et ne jamais compter sur Israël ou sur un quelconque autre pays pour le faire. Aujourd’hui, la question qui se pose donc est de savoir quelle armée nous désirons pour 2035… Capacités, ressources humaines et illusions stratégiques Réduire donc le débat à une liste d’équipements constituerait une grave erreur. Une armée se construit autour de capacités cohérentes, reposant sur des hommes, une doctrine claire, une chaîne de commandement fonctionnelle et un soutien politique continu et durable. Les efforts de développement capacitaire ont certes permis de maintenir et d’améliorer l’appareil existant, mais celui-ci demeure largement obsolète face aux mutations rapides de la guerre moderne. Le contrôle effectif des frontières, la surveillance de la zone économique exclusive ou le déploiement permanent de forces sur le terrain exigent des effectifs humains disponibles, formés, correctement rémunérés et soutenus dans la durée. Toute mission ambitieuse, comme le désarmement d’une organisation lourdement armée, suppose des ressources et une volonté politique à la hauteur des enjeux. Cela implique également un engagement budgétaire clair de l’État, notamment à travers l’allocation d’une part définie du produit intérieur brut qui devrait être investi dans la défense et la sécurité. Des missions stratégiques clairement identifiées Dans un environnement dominé par le Renseignement, cinq missions apparaissent structurantes pour l’avenir des FAL: la collecte et l’analyse de l’information; la défense et le contrôle des frontières; la capacité offensive intérieure avec une certitude constante de succès; la dissuasion; et l’interopérabilité avec les armées alliées. Ces missions stratégiques, bien exécutées, conditionnent la crédibilité, l’efficacité et la pérennité de l’institution militaire. Couverture politique et responsabilité de l’État Le nœud du problème demeure la responsabilité politique. L’État attend trop souvent de l’armée qu’elle exécute des missions pour lesquelles aucune décision claire et assumée n’a été prise. Une évolution progressive et positive est perceptible, marquée par une remise en question de certaines couvertures politiques implicites, mais la question du coût politique et sécuritaire de cette évolution reste entière. L’analyse des centres de gravité du Hezbollah – base populaire, profondeur stratégique, couverture politique interne, ressources financières et communication stratégique – montre que seule une décision étatique assumée, soutenue par une cohérence gouvernementale réelle et un effort de dialogue au sein de la communauté concernée, peut créer les conditions d’une action efficace de l’armée qui permettrait d’atteindre le résultat escompté et la suprématie de l’État. De l’équipement à la capacité opérationnelle durable La possession de matériel ne constitue pas en soi une capacité. À titre d’exemple, assurer une présence maritime permanente de 365 jours par an, en tout temps, suppose une organisation et une subdivision claire des aires maritimes nationales, des moyens navals, des effectifs humains spécialisés et technologiquement performants, un entraînement continu, une maintenance en condition opérationnelle soutenue et une infrastructure représentant un coût annuel significatif. La défense est coûteuse, mais vitale, et la priorisation devient alors indispensable: il s’agit de consolider pleinement les capacités existantes avant d’en acquérir de nouvelles. Le coût ne devrait pas alarmer les finances: son échelonnement sur plusieurs années serait possible, suite à l’attribution par une loi d’un pourcentage du PIB, qui devrait être investi dans ce domaine… On revient ainsi au rôle essentiel du pouvoir législatif. Efficacité militaire et cohérence politique L’examen des aides, des capacités et des défis de l’armée libanaise met ainsi en évidence une constante: l’efficacité militaire est indissociable de la cohérence politique. Sans mandat clair, sans couverture politique et financière assumée et sans stratégie nationale de défense et militaire, explicite, l’investissement matériel et humain reste largement stérile. Dans ce cadre, et selon le général Maroun Hitti, il convient d’évaluer positivement le travail de fond amorcé depuis déjà près de vingt ans et jusqu’aujourd’hui au sein de l’État-Major de l’armée, dont l’approche rigoureuse du développement capacitaire a contribué à préserver la cohérence professionnelle et opérationnelle de l’institution dans des conditions politiques et financières extrêmement contraignantes. Mais le temps joue contre ces mesures: la guerre se transforme plus rapidement que l’armée ne s’adapte; l’assistance internationale devrait en tenir compte. Aussi, ce salut de l’épée pour l’institution militaire n’enlève rien à la responsabilité première de l’État qui demeure seul en mesure non pas seulement de transformer ces efforts techniques en véritable Stratégie de défense nationale, mais aussi d’assumer la responsabilité de donner aux Forces armées libanaises des directives et des options stratégiques bien définies pour l’avenir proche.

Massacres en Iran: à Paris, la mobilisation ne faiblit pas
Par
LevantTime .
Publié
févr. 10, 2026 - 15:23

Paris, de Arthur Bassil Depuis le début du mois de janvier, la diaspora iranienne en Europe se mobilise pour stigmatiser la République islamique et les massacres perpétrés contre le peuple iranien. À Paris, ce rendez-vous se renouvelle tous les dimanches. Près de 15 heures, place de la Bastille, ce dimanche 8 février, journée ensoleillée à Paris. Environ cinq mille manifestants sont rassemblés autour du drapeau iranien orné du lion et du soleil pour stigmatiser les massacres perpétrés par la République islamique. En plus de ce symbole fort, les manifestants brandissent des images des victimes de ces massacres. Les 8 et 9 janvier 2026, soit il y a un mois jour pour jour, le régime de Khamenei commettait l’impensable : des milliers d’Iraniens étaient tués de sang-froid. Leur tort ? Avoir osé manifester contre la crise socio-économique, mais surtout contre l’oppression qui gangrène l’Iran depuis des décennies. Ce dimanche encore, les Iraniens de France n’étaient pas les seuls dans la rue à scander « fermez l’ambassade terroriste des mollahs » ou encore « République islamique, on n’en veut pas, on n’en veut pas ! ». Dans le cortège, on pouvait très bien apercevoir les drapeaux français, américain, kabyle et même le drapeau israélien, « le seul pays au monde qui met vraiment la pression pour une attaque contre le régime des mollahs », souligne Mona Jafarian, cofondatrice du collectif Femme Azadi , ayant appelé à participer à cette manifestation. L’activiste franco-iranienne, placée sous protection policière, se dit déçue par Donald Trump du fait de sa volonté de négocier avec la République islamique, mais elle estime que les conditions posées par les États-Unis « ne peuvent pas être honorées par Khamenei ». Fin du nucléaire, de l’armement balistique, de l’appui aux proxys terroristes dans la région… Autant de facteurs qui entraineraient la fin du régime iranien. Mona Jafarian estime que dans tous les cas, ces négociations aboutiront à une impasse et que la seule solution réside dans l’aide concrète qui devrait être accordée au peuple iranien afin de se défaire du guide suprême Ali Khamenei. Choisir entre le peuple iranien et les mollahs Également présent parmi les manifestants, Saeed Amini, fondateur de l’association Homa , interdit de séjour en Iran depuis 2017 en raison de ses activités politiques. Il ne comprend pas l’inertie des dirigeants de l’Union européenne qui persistent à ne pas prendre de mesures drastiques à l’encontre de la République islamique. Il se réjouit néanmoins de la mobilisation des peuples européens et du monde contre les mollahs. « Nous attendons de bonnes décisions de la part des États européens qui doivent choisir entre le peuple iranien et le régime des mollahs », déclare-t-il avant de les appeler à « se ranger du bon côté de l’Histoire ». Sur de nombreuses pancartes brandies par les manifestants figure le portrait de Reza Pahlavi. Il bénéficie d’un très large soutien parmi les manifestants. Fils du chah exilé en 1979, il se présente comme la relève face au régime. Pour Yaël, citoyenne française de confession juive présente à la manifestation et fondatrice du collectif de l’Atlas (collectif de juifs et de kabyles contre l’islamisme), « la démocratie doit tout au Moyen-Orient qui comprend des peuples éclairés, dont les peuples kabyle, israélien, libanais et iranien ». Elle estime que Reza Pahlavi est soutenu par le peuple iranien et que son programme politique est «hyperdémocratique» et de ce fait elle le soutient sans réserve. La manifestation prend fin vers 19 h, place des Pyramides, au pied de la statue de Jeanne d’Arc. Samuel Davoud, militant à la tête du cortège, appelle les manifestants à rejoindre une grande manifestation en soutien au peuple iranien prévue le samedi 14 février, en marge de la Conférence de Munich sur la Sécurité.

«Remaining»: raviver la mémoire des victimes des assassinats politiques depuis 2005

« Espérer, c'est démentir l'avenir », Emil Cioran Cette citation, photographiée par Édouard Elias, a été écrite par le journaliste Samir Kassir sur un morceau de papier deux semaines avant son assassinat en 2005. Elle fait partie des nombreux objets personnels qu’Elias a photographiés afin de conserver la mémoire des victimes d’assassinats politiques au Liban depuis cette date. Portraits et reliques, documentant ces assassinats, sont réunis dans le cadre de l’exposition photographique «Remaining» (Ce(ux) qui restent), organisée pour la cinquième commémoration de l’assassinat de l’activiste Lokman Slim. Inaugurée le 7 février, en présence d’une foule nombreuse et de plusieurs personnalités, dont notamment les députés Marwan Hamadé et Michel Moawad et l’ancien ministre May Chidiac, l’exposition se poursuit jusqu’au 3 mars à Union Marks, à l’usine Abroyan, à Bourj Hammoud, tous les jours, de 14h à 20h. Elle est le fruit d’une collaboration entre le photographe et photojournaliste Édouard Elias et la journaliste et cinéaste Katia Jarjoura, qui en a assuré la conception. Elle est produite par la Fondation Lokman Slim, avec le soutien de l’Institut français. Grâce à cette exposition, la mémoire reprend vie. Entre passé et présent «Remaining» raconte l’histoire de 21 victimes d’assassinat, dont des responsables politiques, des membres de forces de sécurité, des écrivains, des journalistes, ainsi que des témoins et des survivants de tentatives d’assassinat. Les photographies rassemblent des images de leurs proches, des objets qui leur étaient chers, ainsi que les lieux et les scènes des crimes. Le visiteur est plongé dans une atmosphère empreinte de nostalgie et d’empathie. Inspiration et hommage A l’origine du projet, un lien personnel, souligne Katia Jarjoura: «Cette exposition photographique rend hommage à Lokman Slim, un ami qui m’était très cher, mais aussi à plusieurs victimes d’assassinats politiques au Liban, de 2005 à aujourd’hui. Nous voulions que la voix de ces victimes continue de résonner, alors même qu’on a voulu les faire taire. L’objectif est donc de redonner vie, d’une certaine manière, à ces victimes, à leurs idées, à leur présence, et montrer qu’elles ne sont pas mortes en vain». Édouard Elias revient pour sa part, sur le choix du nom donné à l’exposition: «Après la mort de quelqu’un, un sentiment d’absence subsiste. Et comme la justice n’a pas été rendue, c’est comme si ces personnes demeuraient dans un entre-deux. Elles sont toujours présentes: on n’a pas réussi à effacer les souvenirs, à retirer le chapeau toujours accroché à la penderie ou la montre qui traîne sur une table de nuit. C’est cela qui était important pour moi: montrer que ces personnes sont toujours présentes». Katia Jarjoura ajoute: «Dans un pays où le système judiciaire est très faible et où la plupart des crimes restent impunis, nous croyons que l’art engagé peut rapporter une réponse à ce problème». Entre approche visuelle et humanité partagée «Remaining» est entièrement conçue en noir et blanc. «Deux couleurs qui évoquent l’absence, la mémoire et le caractère intemporel des personnes qui ne sont plus là», explique Édouard Elias. «Je voulais que le travail soit sobre, sans effets de couleur ni interventions stylistiques, afin de placer tout le monde sur un pied d’égalité». À travers des objets du quotidien et des lieux familiers, Édouard Elias invite les visiteurs à percevoir l’humanité de ces familles et à prendre conscience de la proximité qui les unit. Depuis son indépendance, en 1943, le Liban a connu plus de 200 assassinats politiques, dont l’immense majorité demeure impunie. La loi d’amnistie de 1991, adoptée à la fin de la fin de guerre de 1975, a favorisé une culture d’impunité qui continue d’influencer la vie politique du pays. Après le départ des forces syriennes du Liban, en 2005, plusieurs figures de l’opposition à l’axe syro-iranien ont été liquidées. L’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, en 2005, suivi de la création du Tribunal spécial pour le Liban (TSL), a cependant marqué un tournant. La procédure judiciaire engagée a mis au jour l’assassinat politique comme un outil d’influence syro-iranienne, sapant à la fois la souveraineté libanaise et l’État de droit. Qui était Lokman Slim ? Le 4 février 2021, Lokman Slim a été assassiné à Addoussiyé, dans le sud du Liban. Lokman Slim était un éditeur, un cinéaste et un militant politique libanais, reconnu pour son engagement sans concession en faveur des droits humains, des libertés civiles et de l’État de droit. Critique virulent du confessionnalisme, de la violence politique et de tout ce qui se pose en obstacle à l’édification d’un État de droit, il a cofondé avec son épouse, Monika Borgmann, le centre de documentation et de recherches, UMAM, une organisation dédiée à la préservation de la mémoire collective du Liban et à la promotion du débat public. «Remaining» est un appel urgent à la responsabilité et à la justice au Liban, afin que l’avenir cesse d’être redouté et puisse, enfin, être espéré.

2m 31s
Conférence internationale de soutien à l’armée libanaise: des enjeux multiples (1/3)

À l’approche de la date de la conférence internationale de soutien à l’armée libanaise, prévue pour mars 2026, à Paris, le Liban se trouve à un moment critique. Cette réunion, destinée à mobiliser la communauté internationale en faveur des forces régulières, intervient dans un contexte politique et régional extrêmement complexe. Chaque décision ou absence de décision de l’État libanais par rapport au monopole des armes notamment, aura un impact direct sur l’efficacité de l’aide internationale à la troupe et, plus largement, sur l’avenir même de l’armée et de la souveraineté nationale. La date retenue, le 5 mars 2026, reste toutefois conditionnelle. Selon le général Maroun Hitti, la conférence pourrait être reportée si une étape cruciale n’est pas franchie d’ici là par le Liban. Cette étape consiste soit en une décision politique unanime au sein du gouvernement libanais, incluant donc les ministres du Hezbollah et de Nabih Berri, pour que l’État reprenne en main le dossier des armes, et que le Hezbollah se soumette à son autorité, soit en un événement régional majeur. Celui-ci pourrait être un cataclysme ou un conflit armé qui contraindrait l’Iran à se conformer aux exigences de la communauté internationale, modifiant ainsi l’équilibre des forces dans la région. La conférence de Paris ne se limite pas ainsi à un simple rendez-vous technique ou diplomatique. Elle est intimement liée aux équilibres géopolitiques régionaux et à l’agenda stratégique des puissances extérieures. Le DDR comme objectif central Pour le général Hitti, les objectifs stratégiques de la conférence sont clairs: discuter d’un contrôle des frontières, qui est un sujet moins litigieux et avancer surtout sur le DDR (Désarmement, Démobilisation et Réintégration du Hezbollah). Il ne s’agit pas simplement d’une démarche militaire mais d’un enjeu politique et social majeur: Comment réintégrer un parti idéologique comme le Hezbollah dans la société libanaise pour qu’il cesse d’être aligné sur des intérêts étrangers et devienne un acteur pleinement national? Le général Hitti souligne que l’objectif n’est pas d’aider l’armée à faire la guerre à Israël ni de transformer le Liban en théâtre de confrontation, mais de réédifier l’État libanais, d’affirmer sa souveraineté et d’intégrer tous les acteurs dans un cadre national légitime. Défaite préalable Il insiste sur un point fondamental: une réintégration ne peut être réalisée qu’après une défaite tangible et incontestable. Comme il l’explique, à l’instar de ce qui s’est passé avec les nazis en Allemagne après 1945, aucune organisation idéologique armée ne peut être réintégrée dans une société qu’après avoir accepté sa défaite. Le général Hitti précise également qu’il faut faire une distinction entre le discours officiel vaniteux du Hezbollah et la réalité sur le terrain. Selon lui, le Hezb est en détresse même si cela n’apparaît pas dans sa communication publique. Cette dimension montre aussi que la conférence de Paris n’est pas un rendez-vous destiné à la distribution de ressources ou la planification de l’aide à l’armée, mais une étape stratégique visant à créer les conditions politiques et sociales nécessaires pour un réalignement national. Le facteur humain : un soldat mal payé L’armée libanaise joue un rôle fondamental dans ce contexte, d’où l’attention portée à son développement. Au centre de toute discussion sur les forces régulières, le général Hitti place l’homme sur le terrain. Les soldats libanais, souvent mal rémunérés, constituent pourtant le véritable pilier de toute opération envisagée. Il insiste sur la frustration salariale de ces derniers et juge absurde de demander à un homme ou à une femme sous-payé d’exécuter des tâches qui ne leur permettent pas de demeurer actifs et d’entretenir leurs familles. Pour le général Hitti, le facteur humain doit précéder toute réflexion sur le matériel ou les capacités techniques er militaires, dans la mesure où, selon lui, un soldat démotivé ou absent fragilise l’ensemble de l’institution. Le défi est donc double. Il s’agit de garantir un revenu décent aux militaires et un soutien structurel à la Troupe. Selon le général Hitti, la première question brûlante que les pays donateurs devraient se poser est celle de savoir s’il ne faut pas, en priorité, commencer d'assurer au soldat libanais une solde lui permettant de laisser sa famille, en ayant la tête tranquille parce qu’il l’a dotée des moyens de vivre honorablement. Ou encore, s’il est possible qu’il passe davantage de temps chez lui, au détriment de sa présence au travail et au risque d’une chute du degré de préparation opérationnelle, et que les chefs sur le terrain continuent de s’évertuer à pallier un perpétuel et cruel besoin en hommes qui leur fait défaut? Aide internationale: stabilisation ou véritable renforcement ? Depuis des années, l’armée bénéficie d’aides internationales diverses: formations, équipements, soutien logistique, voire une assistance salariale indirecte, notamment de la France, des États-Unis, du Royaume-Uni et d’autres partenaires, suite aux plans de développement capacitaire élaborés par la Troupe. Cependant, malgré ces soutiens, la balance des forces entre l’armée et le Hezbollah reste incertaine. Le général Hitti explique que l’armée libanaise est multiconfessionnelle et reflète la diversité d’une société libérale alors que le Hezbollah est monoconfessionnel, idéologiquement endoctriné et bénéficie d’une cohésion interne forte et d’une doctrine extra libanaise. Toutefois, ce qui peut être considéré comme une faiblesse apparente de l’armée peut se transformer en force potentiellement considérable à condition que l’État affirme son autorité et prenne à l’unanimité ses décisions, qui bénéficieront du soutien du Parlement. Selon le général Hitti, l’aide internationale restera dans ce contexte stratégiquement stérile tant que la question du monopole de la force et de l’autorité de l’État n’est pas tranchée. Les moyens fournis restent utiles et servent les missions opérationnelles mais ne deviendront efficaces que si l’État assume ses responsabilités en accordant un mandat clair à l’armée. Symbolisme ou actions concrètes? Le général Hitti souligne que les conférences internationales précédentes en faveur de l’armée, initiées par Paris et Rome et approuvées par Washington, ont été réellement efficaces tactiquement et opérationnellement, en attendant que l'État libanais reprenne en main les décisions stratégiques et politiques. La conférence de mars 2026 pourrait reproduire ce même schéma si elle n’influe pas sur les blocages politiques internes. Les donateurs apportent des moyens et des ressources, l’État libanais reste hésitant et ambigu dans ses directives, et les citoyens et les soldats, sceptiques, continueront à douter de l’efficacité réelle de toute conférence. Le général Hitti ajoute qu’aucune aide internationale, aussi généreuse soit-elle, ne peut pas remplacer le courage politique. Sans mandat clair, dit-il, et sans vision nationale (une politique nationale de sécurité et de défense), les forces régulières restent exposées et la souveraineté de l’État libanais demeurera un slogan vide de substance. Le général Hitti insiste également sur la nécessité d’une appropriation politique claire des missions de l’armée. L’État, relève-t-il, doit assumer ses décisions, même face aux pressions internes et aux risques que pose le Hezbollah. Cette condition est indispensable pour transformer les annonces de soutien en résultats concrets et mesurables et éviter que la conférence de mars 2026 devienne un autre rituel diplomatique. Un point de bascule La conférence de Paris apparaît plus que jamais comme un véritable point de bascule potentiel pour un Liban confronté à des enjeux politiques, sociaux et stratégiques. Sa réussite dépendra moins des moyens matériels promis par la communauté internationale que de la capacité de l’État libanais à affirmer son autorité, à exiger une reddition des acteurs armés soumis idéologiquement à une puissance externe, à unir ses instances politiques autour d’un même objectif et à clarifier le rôle de l’armée sur le territoire national, tout en la dotant des moyens de l’assumer. Sans réformes structurelles et sans reconnaissance de la valeur de ceux qui servent sur le terrain, même la conférence la mieux organisée risque de rester symbolique. En définitive, la conférence de Paris sera un test de maturité politique et institutionnelle pour l'État libanais. Elle mesurera la capacité du gouvernement à traduire ses engagements internationaux en actions concrètes sur le terrain, à stabiliser ses forces armées et à consolider sa souveraineté.

Guerre du Soudan: scénarios, faux règlements et impasses stratégiques (4/4)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
févr. 8, 2026 - 13:52

Focus analytique sur la guerre du Soudan qui, depuis 2023, s’est déjà traduite par des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés, avec un coût humain particulièrement écrasant au Darfour, où la violence de masse, les sièges et les déplacements forcés ont pris une dimension que nombre d’acteurs internationaux qualifient désormais de génocidaire. La guerre soudanaise donne régulièrement lieu à des annonces de médiation, de cessez-le-feu imminent, de « fenêtres diplomatiques ». À intervalles presque réguliers, un acteur international « redécouvre » ainsi le conflit, promet une initiative ou convoque des pourparlers. Ces séquences produisent essentiellement du bruit politique, et parfois une suspension temporaire des combats sur un axe précis, mais elles ne modifient jamais la structure du conflit. Mais la répétition du même schème ne constitue pas un échec accidentel de la diplomatie ; elle est le produit d’un malentendu plus profond sur la nature même de la guerre en cours. La première impasse tient à une lecture erronée du conflit comme affrontement classique entre deux pôles susceptibles d’être amenés à un compromis. Or ni les Forces armées soudanaises ni les RSF ne sont engagées dans une logique de négociation politique. Ce qu’elles cherchent à préserver, ce ne sont pas des parts de pouvoir dans un futur État, mais des capacités de nuisance autonomes, des réseaux, des territoires exploitables. Dans ce cadre, toute médiation visant un partage du pouvoir ou une transition institutionnelle apparaît hors-sol. Les cessez-le-feu proposés relèvent de la même illusion. Ils supposent que la guerre est devenue trop coûteuse pour les acteurs en présence. Or, paradoxalement, la prolongation du conflit reste rationnelle pour les deux camps. Pour l’armée, elle permet de conserver un statut de représentant officiel de l’État, d’obtenir un soutien international minimal et de contenir l’effondrement total de l’appareil militaire. Pour les RSF, elle garantit la poursuite des flux économiques, la consolidation de leur emprise territoriale à l’ouest et l’impossibilité pour un ordre centralisé de se reconstituer contre elles. Les développements relayés fin janvier mettent en avant une série de progrès militaires attribués aux Forces armées soudanaises, notamment au Sud-Kordofan. La levée de sièges anciens, la reprise de localités secondaires et la réouverture d’axes routiers y sont présentées comme les signes d’une dynamique nouvelle, voire d’un basculement progressif du rapport de force. Mais cette lecture mérite d’être replacée dans son contexte, car elle correspond moins à une transformation structurelle du conflit qu’à une séquence de communication stratégique destinée à plusieurs audiences distinctes : soutien interne à l’armée, mobilisation des parrains régionaux, et restauration d’une crédibilité militaire mise à mal par deux années de guerre d’usure. Sur le terrain, ces avancées restent coûteuses, localisées, et fragiles. Elles n’affectent ni l’emprise des RSF sur le Darfour, ni leur capacité de nuisance à distance, ni la fragmentation générale du pays. Elles confirment surtout un trait central de la guerre soudanaise : la dissociation croissante entre événements militaires visibles et dynamiques stratégiques profondes. En ce sens, la narration de la reconquête participe elle aussi de la guerre. Elle n’en annonce pas nécessairement la fin mais en devient un instrument supplémentaire. À cela s’ajoute une seconde impasse, plus structurelle encore : la marginalisation systématique des acteurs civils soudanais. Depuis 2019, ceux-ci ont été invoqués, célébrés, puis progressivement écartés de tous les processus réels de décision. Les initiatives diplomatiques continuent de se réclamer d’un « retour à la transition civile », mais sans jamais créer les conditions matérielles, sécuritaires et politiques de son émergence. Les civils servent de justification morale à des processus conçus ailleurs, entre parrains régionaux et acteurs armés… Cette marginalisation n’est pas seulement une injustice politique. Elle constitue un facteur actif de prolongation du conflit. En l’absence d’un pôle civil structuré et protégé, la guerre reste le seul langage audible, et toute tentative de recomposition politique interne est, partant, écrasée entre la violence des acteurs armés et l’indifférence stratégique de leurs soutiens extérieurs. Les scénarios de sortie de guerre évoqués dans les cercles diplomatiques oscillent alors entre deux extrêmes également problématiques. Le premier est celui d’une victoire militaire décisive de l’un des camps. Or ce scénario est peu crédible, dans la mesure où aucun acteur ne dispose des capacités nécessaires pour imposer une domination totale sur l’ensemble du territoire sans déclencher une nouvelle phase de fragmentation ou de guérillas locales. Une victoire de l’armée risquerait de réactiver des foyers de rébellion périphériques ; un triomphe des RSF institutionnaliserait une violence de masse sans État, difficilement stabilisable. Le second scénario est celui d’une partition formelle du pays. Et, là encore, les obstacles sont considérables. Une partition officielle supposerait une reconnaissance internationale, des frontières stabilisées, des arrangements économiques et sécuritaires durables. Or la fragmentation actuelle est fonctionnelle précisément parce qu’elle reste informelle. Elle permet aux acteurs de bénéficier des rentes de la guerre sans assumer les coûts politiques d’un nouvel ordre. Entre ces deux extrêmes s’installe donc un troisième scénario, non formulé mais de facto dominant : celui d’un conflit prolongé à basse intensité variable, ponctué de pics de violence extrême, et géré par des acteurs régionaux qui en contrôlent les paramètres sans chercher à le résoudre. Ce scénario n’est pas une dérive incontrôlée. Il est le triste produit d’un alignement d’intérêts. Les puissances régionales y trouvent ainsi un terrain d’influence, les grandes puissances internationales y voient un conflit périphérique gérable, et les acteurs armés locaux y trouvent des rentes et une autonomie stratégique. Quant aux populations civiles, elles en paient le prix. Comme toujours. Il faut alors poser la question que peu d’analyses osent formuler explicitement : quelles seraient les conditions d’une inflexion réelle ? Elles sont aujourd’hui peu probables, mais pas théoriquement impossibles. Elles impliqueraient, d’abord, une convergence minimale entre les parrains régionaux sur la nécessité de stabiliser la rive africaine de la mer Rouge comme espace de sécurité collective, en renonçant à la logique des zones d’influences. Mais cela va à l’encontre de la logique globale générée de facto par Donald Trump, Vladimir Poutine et Xi Jinping. Elles supposeraient, ensuite, une réactivation crédible du cadre international, capable de produire des coûts tangibles pour les acteurs armés, au-delà des déclarations et des sanctions symboliques. Elles exigeraient, enfin, un investissement massif et protégé dans la reconstruction d’un pôle civil soudanais comme acteur réel plutôt que comme simple décor de négociation. Or aucun de ces éléments n’est aujourd’hui réuni. La rivalité saoudo-émiratie demeure ; l’ordre international est plus que jamais fragmenté et les acteurs civils soudanais sont isolés, épuisés, dispersés. Dans ce contexte, la guerre se poursuit par cohérence stratégique. Il est triste de constater que le Soudan est devenu rien moins qu’un laboratoire brutal des formes contemporaines de conflictualité : des guerres longues, peu visibles, insérées dans des rivalités régionales, rendues possibles par un environnement international permissif. Et tant que la mer Rouge restera un espace de compétition plutôt que de coopération, tant que la stabilisation sera perçue comme plus coûteuse que l’instabilité, tant que la violence pourra être externalisée sans conséquences majeures, la guerre continuera. Inéluctablement, et pour longtemps encore. Car, une fois de plus, il ne s’agit pas d’un chaos spontané, mais d’un ordre profondément inhumain, mais profondément cynique pour ceux qui en tirent bénéfice. Lire aussi sur le même thème : Effondrement du Soudan: la guerre pour la guerre (1/4) Mer Rouge, Golfe et Corne de l’Afrique : la régionalisation du conflit soudanais (2/4) L’Iran et sa guerre indirecte au Soudan (3/4)

L’Iran et sa guerre indirecte au Soudan (3/4)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
févr. 6, 2026 - 20:30

Focus analytique sur la guerre du Soudan qui, depuis 2023, s’est déjà traduite par des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés, avec un coût humain particulièrement écrasant au Darfour, où la violence de masse, les sièges et les déplacements forcés ont pris une dimension que nombre d’acteurs internationaux qualifient désormais de génocidaire. Il paraît nécessaire d’analyser seul le rôle de l’Iran dans le conflit soudanais, quand bien même ce dernier ne se donne pas à voir sous la forme classique d’un parrain identifié, d’un soutien politique affiché ou d’une alliance assumée. Il est plus diffus, plus indirect, mais, à bien des égards, plus structurant. Téhéran n’est pas un acteur central du théâtre soudanais ; il en est une sorte d’amplificateur stratégique, inscrivant le conflit dans une architecture régionale plus large, dominée par la mer Rouge et les nouvelles formes de la guerre asymétrique. Depuis plusieurs années, la stratégie iranienne repose sur un principe constant : étendre la profondeur stratégique sans s’exposer frontalement. Cette logique a été éprouvée au Liban avec le Hezbollah, en Syrie par le biais du régime alaouite, en Irak via les milices chiites et au Yémen grâce aux ambitions houthies. Elle repose donc sur des réseaux, des relais locaux, des transferts de savoir-faire plus que sur des déploiements visibles. Le Soudan, longtemps périphérique dans la cartographie iranienne, retrouve progressivement une place fonctionnelle dans cet ensemble. Ce retour s’explique d’abord par la centralité croissante de la mer Rouge. Depuis le déclenchement de la guerre à Gaza et la montée en puissance des Houthis au Yémen, la mer Rouge est devenue un espace de confrontation indirecte entre l’axe iranien et les puissances occidentales, ainsi qu’un point de friction majeur avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Les attaques contre la navigation commerciale, les menaces sur les routes énergétiques, les frappes de drones et de missiles ont transformé cet espace maritime en prolongement direct des conflits du Moyen-Orient. Dans ce contexte, le Soudan apparaît comme un espace de profondeur, plutôt que comme un front. Son littoral, ses ports, ses zones grises sécuritaires offrent un arrière-plan utile, sans nécessiter une implication politique explicite. L’Iran n’a pas besoin de contrôler le Soudan, ni même d’y disposer d’un allié officiel. Il lui suffit que le pays demeure instable, fragmenté, incapable de sécuriser durablement ses côtes et ses infrastructures. Les indices d’un rapprochement tactique entre Téhéran et l’armée soudanaise se sont ainsi multipliés depuis 2024. Les accusations de livraisons de drones iraniens aux Forces armées soudanaises, bien que systématiquement démenties, s’inscrivent dans une logique déjà observée ailleurs, celle d’un transfert de capacités plutôt que de présence directe. Les drones, par leur coût limité, leur flexibilité et leur impact psychologique, constituent l’outil idéal de cette stratégie. Ils permettent en effet de compenser des faiblesses structurelles sans modifier l’équilibre politique interne. Mais il serait réducteur de lire l’implication iranienne comme un simple soutien militaire ponctuel à l’armée soudanaise. L’Iran ne cherche pas à sauver l’État soudanais. Il ne s’inscrit pas dans une logique de stabilisation. Ce qui l’intéresse, c’est la désorganisation contrôlée d’un espace maritime stratégique, qui contraint ses adversaires à disperser leurs moyens et à multiplier les théâtres d’attention. Une stratégie de subversion que l’on retrouve, du reste, comme une marque de fabrique de Téhéran un peu partout au Moyen-Orient. Dans cette perspective, la guerre soudanaise fonctionne ainsi comme un conflit de saturation. Elle n’est pas un objectif en soi, mais un élément d’un paysage conflictuel élargi, où chaque crise périphérique affaiblit la capacité de réponse globale des puissances occidentales et de leurs alliés régionaux. Le Soudan, à l’instar de la Somalie ou du Yémen, devient un espace où la conflictualité est tolérable précisément parce qu’elle est éloignée des centres de décision. Cette stratégie trouve un écho particulier dans la transformation contemporaine de la guerre. Les drones, les frappes à distance, les réseaux logistiques transfrontaliers permettent de mener des conflits à faible intensité politique mais à forte intensité humaine. Ainsi les attaques contre Port-Soudan et les frappes ciblées contre des infrastructures sensibles démontrent-elles que même les zones supposées sécurisées restent vulnérables. Et cette vulnérabilité est en soi un message stratégique… Pour l’Arabie saoudite, cette évolution est particulièrement préoccupante, dans la mesure où la sécurisation de la mer Rouge est un pilier de ses ambitions économiques, touristiques et géopolitiques. Toute instabilité prolongée sur la rive africaine affaiblit cette projection. L’Iran n’a pas besoin de défier directement Riyad ; il lui suffit de contribuer à un environnement où la stabilisation devient coûteuse, incertaine et politiquement risquée. Pour les Émirats arabes unis, la situation est plus ambivalente. Leur approche indirecte du Soudan, fondée sur des réseaux et des acteurs non étatiques, entre parfois en résonance avec la logique iranienne, sans pour autant relever d’une coordination. Il ne s’agit pas d’une alliance, mais d’une convergence objective de méthodes consistant à privilégier la flexibilité, éviter l’exposition directe et accepter l’instabilité comme paramètre durable. L’Iran profite également de l’affaiblissement du cadre normatif international. Dans un système où la qualification de génocide, les sanctions et les condamnations n’entraînent plus de rupture stratégique, les marges de manœuvre s’élargissent. La guerre soudanaise devient alors un exemple supplémentaire de cette normalisation de la violence extrême en périphérie, qui bénéficie objectivement aux acteurs cherchant à délégitimer l’ordre international libéral. Il faut enfin souligner un point essentiel : l’Iran n’a aucun intérêt à une victoire rapide de l’un ou l’autre camp soudanais. Une victoire nette de l’armée, soutenue par Riyad et Le Caire, renforcerait un axe hostile. Une domination totale des RSF, adossée à des réseaux émiratis, produirait une autre forme de consolidation régionale. L’intérêt iranien réside dans l’entre-deux, dans la prolongation d’un conflit qui empêche toute recomposition stable. Jouer sur les contradictions des autres assurent, par défaut, une victoire pour Téhéran. Ainsi, le rôle iranien dans la guerre soudanaise ne se mesure ni en kilomètres carrés conquis, ni en déclarations officielles. Il se lit dans la durée du conflit, dans sa capacité à s’inscrire dans un continuum régional de crises, dans la manière dont il contribue à transformer la mer Rouge en espace de tension permanente. Le Soudan, dans cette lecture, n’est ni un allié ni un ennemi. Rien qu’un vecteur ; un espace où la guerre, débarrassée de toute finalité politique, devient un instrument parmi d’autres de la rivalité stratégique globale… Le cynisme de la realpolitik poussé à l’extrême. Lire aussi sur le même thème : Effondrement du Soudan: la guerre pour la guerre (1/4) Mer Rouge, Golfe et Corne de l’Afrique : la régionalisation du conflit soudanais (2/4) Prochain article: Guerre du Soudan: scénarios, faux règlements et impasses stratégiques (4/4)

Le déclin séculaire des États-Unis a-t-il déjà commencé? (1/2)
Par
Jacques Mechelany
Publié
févr. 5, 2026 - 12:51

Avec la victoire alliée lors de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis d’Amérique se sont érigés en surpuissance présidant la destinée du monde occidental. L’énorme machine industrielle US a largement contribué à la victoire militaire sur les fascismes. Dans cette première partie, nous verrons comment les USA ont imposé leur modèle, non seulement par leur puissance militaire, mais également à travers un nouvel ordre économique, financier et institutionnel mondial. Dans une seconde partie, à paraître, nous détaillerons les risques encourus par l’Amérique actuellement. De nombreux économistes et commentateurs estiment que les États-Unis sont entrés dans les premières phases d’un déclin séculaire. Comme l’a montré l’économiste russe Nikolaï Kondratieff dans les années 1930, l’histoire mondiale se déploie à travers de longs cycles économiques et géopolitiques. Ces périodes, qui durent souvent entre 60 et 80 ans, sont généralement dominées par une puissance centrale et accompagnées de grandes révolutions technologiques ainsi que de transferts du leadership mondial. De la Chine autour de l’an 900, aux cités italiennes de la Renaissance, puis à l’Empire britannique sous le règne de la reine Élisabeth I, des cycles successifs de domination économique mondiale ont suivi ce schéma. L’ère du leadership mondial américain commence globalement après la Seconde Guerre mondiale. Or ce que nous observons aujourd’hui, tant sur le plan intérieur qu’international, pourrait constituer les premiers signes indiquant que ce leadership commence à se déliter et pourrait se défaire au cours de la décennie à venir. L’ascension de l’Amérique: de «marché émergent» à superpuissance Avant la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ne sont pas encore le centre incontesté du pouvoir mondial. À bien des égards, ils ressemblent encore à une économie émergente – portée par une nouvelle source d’énergie, le pétrole, et par des innovations transformatrices telles que l’automobile et le téléphone. C’est une terre d’opportunités, animée par un esprit entrepreneurial plus libre que celui de l’Empire britannique dominant et des démocraties européennes déjà matures. Le modèle américain combine un état d’esprit du «can-do», une expansion industrielle rapide, des taux de croissance élevés, un dynamisme spéculatif marqué et une culture de l’investissement fondée sur la prise de risque, typique des économies émergentes. Comme l’histoire le montre à maintes reprises, les excès propres aux marchés émergents portent souvent en eux les germes de leurs propres crises. Cette trajectoire culmine avec le krach de 1929, suivi de la Grande Dépression des années 1930. À cette époque, la concentration réelle du capital et le poids géopolitique demeurent encore largement européens. Le Royaume-Uni reste l’ancre de l’ordre mondial, et la livre sterling la monnaie du commerce et de la finance internationaux. La Seconde Guerre mondiale: le grand transfert de puissance La Seconde Guerre mondiale bouleverse tout. L’Europe est anéantie. L’Asie est dévastée. Des dizaines de millions de personnes périssent. Des nations entières, dont l’Allemagne et le Japon, sont ruinées physiquement, industriellement et institutionnellement. L’Empire britannique lui-même est gravement affaibli, et l’équilibre des puissances se déplace de manière irréversible. L’isolationnisme initial des États-Unis, combiné à leur capacité industrielle exceptionnelle et à leur protection géographique, leur permet de devenir l’arsenal du monde allié. Les États-Unis fournissent tout: du blé aux canons, des munitions aux navires et aux avions. Le point d’inflexion survient le 7 décembre 1941, lorsque le Japon attaque Pearl Harbor. Les États-Unis entrent alors en guerre, d’abord dans le Pacifique, puis en Europe. Les victoires alliées – le 8 mai 1945 en Europe et le 2 septembre 1945 en Asie – ne mettent pas seulement fin au conflit. Elles propulsent les États-Unis au rang de puissance mondiale dominante, succédant à un Empire britannique en déclin. L’ordre d’après-guerre: l’Amérique construit le système dont elle dépendra L'économiste britannique John Maynard Keynes s'adressant à la conférence de Bretton Woods, en juillet 1944, qui a fondé le système financier mondial avec la création du FMI et de la Banque mondiale. (Staff/FMI/AFP) À travers le plan Marshall en Europe et une décennie de supervision du Japon, Washington s’impose comme fournisseur de capitaux, architecte de la reconstruction et modèle de la modernité occidentale, du capitalisme et de la gouvernance publique. Mais l’acte le plus déterminant de l’Amérique ne consiste pas seulement à reconstruire les économies. Elle construit les règles du nouvel ordre mondial. Les États-Unis bâtissent un ordre international fondé sur le multilatéralisme, l’État de droit et une architecture institutionnelle conçue pour promouvoir la paix, la sécurité et la coopération économique. Washington joue un rôle central dans la création des institutions qui définissent le monde d’après-guerre: l’Organisation des Nations unies; la Banque mondiale et le Fonds monétaire international; l’OTAN; ainsi que des cadres régionaux tels que l’Organisation des États américains. Avec le temps, cette architecture s’élargit à des organismes comme l’Organisation mondiale de la santé, l’Unicef, le G7 et le G20. Cette architecture n’est pas un symbole moral. Elle constitue une infrastructure stratégique et devient l’ossature même de la puissance américaine. La chute du communisme consacre le rôle mondial des États-Unis L’effondrement des économies communistes planifiées renforce encore la domination américaine. L’ouverture de la Chine en 1978 et la chute du bloc soviétique en 1989 semblent confirmer le triomphe du modèle américain. Francis Fukuyama formule cette conviction dans La Fin de l’histoire et le dernier homme , en présentant cette organisation politique et économique comme la forme finale de l’évolution humaine. Pendant un temps, la suprématie américaine paraît sans limite. Cette domination est souvent attribuée à la supériorité de son système démocratique. La réalité est moins rassurante. Les États-Unis ne l’ont pas emporté principalement grâce à leur modèle de gouvernance démocratique. Ils ont prévalu en raison de l’efficacité supérieure de leur écosystème capitaliste, de la productivité de leur secteur privé et du modèle de gouvernance des entreprises fondé sur les parties prenantes, développé en Europe occidentale dès 1602 avec la Compagnie néerlandaise des Indes orientales – un système qui n’est, dans son fonctionnement réel, pas démocratique. L’efficacité économique américaine a permis la victoire lors de la Seconde Guerre mondiale. À l’inverse, l’inefficacité structurelle des économies planifiées a condamné l’idéologie communiste bien avant l’effondrement de sa légitimité politique. Le président US Ronald Reagan et le leader soviétique Mikhail Gorbachev lors d’une réunion en 1985. (Ann Ronan Picture Library/Photo12 via AFP) La démocratie, en tant que système politique, se révèle structurellement inefficace lorsqu’il s’agit de planification à long terme, de réformes structurelles et d’arbitrages stratégiques, que ce soit aux États-Unis, en Europe ou dans de nombreux pays en développement. Les exemples abondent: l’abandon du nucléaire par l’Allemagne; l’échec répété de la France et du Royaume-Uni à réformer leurs systèmes de retraites et de santé; ou encore le retard américain en matière d’infrastructures. Mais l’argument le plus frappant est ailleurs: l’ascension spectaculaire de pays comme la Chine et les Émirats arabes unis au cours des cinquante dernières années est presque entièrement attribuable à leur capacité à fonctionner non comme des démocraties, mais comme des entités stratégiques gérées comme des entreprises. Ils ont adopté la gouvernance privée occidentale fondée sur les parties prenantes comme modèle de gouvernance publique. – En Chine, la population constitue le «client», tandis que le Parti communiste agit comme l’«actionnaire» de l’entreprise nationale. Pour rester au pouvoir, cet actionnaire doit satisfaire ses clients, comme une entreprise privée doit satisfaire les siens pour prospérer, croître et demeurer rentable. – Aux Émirats arabes unis, les nationaux et les résidents sont les clients, et les familles dirigeantes émiriennes jouent le rôle de propriétaires stratégiques du système. Dans les deux cas, le pouvoir décisionnel ultime ne réside pas chez les clients ou les électeurs dans une relation de type consumériste. Il se situe entre les mains de décideurs hautement qualifiés, capables de définir une vision et de la mettre en œuvre sans être paralysés par des groupes de pression permanents ou des marchandages politiques improductifs, sous le contrôle de leurs actionnaires. Les avancées spectaculaires de la Chine dans les domaines de la technologie, des infrastructures, des communications, de la recherche, des minerais critiques, de l’énergie solaire, des véhicules électriques ou du rail à grande vitesse tiennent directement à la capacité de l’État à fixer des priorités industrielles et à financer, à grande échelle, des objectifs nationaux de long terme. De même, l’ascension des Émirats arabes unis en tant que plateforme mondiale – où capitaux, entrepreneurs et talents viennent vivre, investir et bâtir – résulte de politiques proactives visant à créer un environnement stable, sûr et fiscalement attractif pour des entrepreneurs, des investisseurs fortunés, des travailleurs qualifiés et des chercheurs issus de plus de 200 pays. La démocratie élit parfois ses propres fossoyeurs Une autre faille, plus sombre, traverse les systèmes démocratiques. La démocratie peut engendrer l’autoritarisme – non par la force, mais par le consentement. Elle permet à des démagogues d’accéder au pouvoir par le biais des élections, souvent en attisant la peur, l’identité et le ressentiment. Une fois en fonction, ils détournent les institutions et affaiblissent les contre-pouvoirs jusqu’à transformer la démocratie en simple théâtre procédural. De Hitler à Mussolini, de Franco à Erdoğan et Poutine, l’histoire est sans équivoque. Une question inconfortable se pose alors: les États-Unis s’approchent-ils d’un tel moment? Les signes se multiplient suggérant que la démocratie américaine traverse peut-être aujourd’hui l’épreuve la plus rude depuis sa fondation en 1776. Quand l’Amérique se retourne contre l’ordre qu’elle a bâti La puissance américaine n’a jamais été uniquement militaire ou économique. Elle a été, avant tout, institutionnelle. Les États-Unis ont inscrit leur force dans un ordre mondial qu’ils ont construit à travers des règles, des alliances, des traités et une crédibilité largement partagée. Cet ordre soutient le dollar, les marchés financiers américains et le leadership mondial des États-Unis. Mais dès lors que Washington commence à considérer cet ordre comme optionnel – ou pire, comme un obstacle à démanteler – il cesse d’affaiblir ses rivaux. Il s’affaiblit lui-même. La doctrine «Make America Great Again» incarne cette inflexion: tarifs douaniers unilatéraux, retraits de dizaines d’accords internationaux, restrictions sévères à l’immigration. Ces politiques redessinent non seulement l’Amérique, mais l’ordre international dans son ensemble. C’est ici que se situe la ligne de fracture centrale de la géopolitique contemporaine. Le regain de discussions autour de revendications américaines sur le Groenland en est emblématique. Le Groenland n’est pas un simple territoire arctique isolé: il est lié au Danemark, membre de l’OTAN, et donc intégré à l’architecture de l’alliance occidentale. La question n’est pas territoriale. Elle est celle de la crédibilité. Elle soulève une interrogation bien plus fondamentale: les États-Unis se sont-ils désormais placés au-dessus de l’ordre fondé sur des règles? Dès lors que cette perception se diffuse, les conséquences ne se limitent pas à l’Arctique. Elles résonnent sur chaque frontière contestée, chaque traité fragile, chaque engagement d’alliance et chaque régime monétaire. Cela signifie pour la Russie que les sphères d’influence redeviennent légitimes. Cela signifie pour la Chine que la coercition devient une expression naturelle de la puissance, et que si Washington s’autorise à user de coercition envers ses propres alliés au sujet du Groenland, il perd l’autorité morale de refuser à Pékin la même logique vis-à-vis de Taïwan. Cela signifie pour les puissances intermédiaires que la souveraineté juridique devient relative – plus une commodité qu’un principe, comme l’ont montré récemment les événements au Venezuela. Et, plus lourd de conséquences encore, cela signifie pour les alliés des États-Unis que leur sécurité, leurs économies et leurs échanges reposent, in fine, non sur le droit, mais sur la seule volonté de Washington. Davos 2026: le tournant stratégique Loin de s’aligner sur les tactiques de négociation de Donald Trump, les dirigeants mondiaux ont fini par reconnaître qu’ils ne pouvaient plus considérer les États-Unis comme un partenaire fiable économiquement, militairement et technologiquement. Et la réaction a été immédiate. Le 27 janvier 2026, l’Union européenne et l’Inde ont signé l’accord de libre-échange UE–Inde, réunissant deux milliards de personnes au sein d’un ensemble commercial représentant environ un quart du PIB mondial. Les dirigeants canadiens, australiens et européens se tournent vers la Chine pour sécuriser l’accès au plus grand marché de consommation du monde, tandis que les pays européens repensent leur architecture militaire afin de réduire leur dépendance à l’égard des États-Unis et de l’OTAN. C’est ainsi que les ordres internationaux s’effondrent : par une érosion constante et cumulative de leur légitimité – lorsque la capacité d’imposition subsiste, mais que le socle moral s’évapore. La domination américaine n’a jamais été indestructible. Elle était conditionnée à un actif fondamental que ni les dépenses militaires ni les déficits budgétaires ne peuvent produire : la crédibilité. Et la crédibilité, une fois brisée, ne se reconstruit pas à coups de slogans. Nous avons peut-être atteint le point de non-retour… Prochain article: Le déclin séculaire US a-t-il déjà commencé? (2/2) La fragilité de l’économie, un danger réel

Libye: le Fezzan, une ligne de front oubliée
Par
Rayyan Al-Basseer
Publié
févr. 4, 2026 - 21:27

Tandis que les diplomates débattent de l'avenir politique de la Libye dans des salles de conférence climatisées, la fragilité persistante de la vaste région méridionale du pays fait peser des risques considérables non seulement sur la Libye elle-même, mais aussi sur les États voisins, notamment ceux du Sahel africain. La région du Fezzan, qui couvre un tiers du territoire libyen, est devenue un véritable gouffre de gouvernance où l'autorité de l'État s'est effondrée, les groupes armés prolifèrent et les réseaux criminels transnationaux opèrent en toute impunité. Les chiffres dressent un tableau catastrophique. Au Fezzan, 67 % des ménages ont besoin d'une aide humanitaire, soit le taux le plus élevé de Libye. Près de la moitié d'entre eux ont recours à des stratégies de survie extrêmes, vendant leurs biens productifs ou renonçant aux soins médicaux. Le chômage des jeunes atteint 52 % dans certaines zones, créant une génération sans espoir de stabilité. Les coupures d'électricité chroniques durent jusqu'à 20 heures par jour. Le taux de mortalité maternelle explose, 73 % des établissements de santé fonctionnant partiellement, ce qui contraint les femmes à accoucher à domicile ou à parcourir jusqu'à 150 km pour obtenir des soins de base. Mais, il ne s'agit pas que de statistiques : c'est le quotidien de 600 000 personnes dont la souffrance est systématiquement ignorée. Les communautés toubou et touareg sont victimes d'une discrimination profondément enracinée, privées de citoyenneté et de papiers d'identité, ce qui les exclut de la vie politique et des opportunités économiques. La région qui produit jusqu'à 30 % du pétrole libyen ne reçoit qu'une infime partie des investissements, alimentant un ressentiment que les groupes armés exploitent sans scrupules. Considérer le Fezzan comme un problème lointain serait une erreur d'appréciation catastrophique. Cette région est essentielle à la survie de la Libye et constitue un maillon crucial d'un réseau de crises s'étendant de la Méditerranée à la Corne de l'Afrique. Les gisements de Sharara et d'El-Feel, à eux seuls, contribuent de manière significative au budget national. Perturber les aquifères de la Grande Rivière Artificielle sous le désert du Sud, c'est priver Tripoli et Benghazi d'eau et d'électricité. L'enjeu est crucial. Au-delà des frontières libyennes, le Fezzan est devenu une véritable autoroute pour toutes les menaces imaginables. Les armes qui transitent par ses 2 700 km de frontières poreuses alimentent des conflits qui font des milliers de morts au Sahel. Des réseaux de contrebande de carburant brassent des milliards qui servent à financer les groupes djihadistes au Niger et au Mali. La guerre qui ravage le Soudan a transformé le sud-est de la Libye en un corridor de mobilisation pour les mercenaires, dont les combattants et les armes affluent vers les conflits en Éthiopie et en Somalie. Pour l'Europe, la région du Fezzan constitue un carrefour et un point de transit essentiels pour les migrations irrégulières. La dynamique migratoire au Fezzan est façonnée par une interaction complexe de facteurs locaux, régionaux et internationaux. Si son rôle est central, il doit être appréhendé dans le contexte plus large des routes et des influences migratoires. Le Fezzan demeure notamment le principal point d'entrée des réseaux de trafic d'êtres humains qui contribuent aux crises humanitaires le long des routes migratoires méditerranéennes. Du point de vue de l'Union africaine, le Fezzan représente le point de convergence de l'instabilité sahélienne et de la fragilité nord-africaine, ce qui risque de déclencher une crise susceptible de surpasser les conflits régionaux actuels. La bonne nouvelle est que la stabilisation est possible. La mauvaise est qu'elle exige d'abandonner les approches qui ont échoué et d'adopter des solutions globales et pilotées localement. Tout d'abord, la gouvernance doit être rétablie par des mesures législatives concrètes. La Libye a besoin d'une loi sur le développement du Sud établissant une Autorité de stabilisation du Fezzan dotée de budgets réels et de mandats clairs. Les conseils locaux doivent bénéficier d'une autonomie financière et de garanties constitutionnelles de représentation, notamment des sièges parlementaires et des postes ministériels réservés à la région. Les communautés toubou et touareg doivent enfin obtenir la citoyenneté et les documents qui leur ont été systématiquement refusés. Deuxièmement, la réforme du secteur de la sécurité est urgente. Un programme progressif de désarmement et de réintégration doit offrir aux membres des groupes armés de véritables alternatives : formation professionnelle, opportunités économiques et un avenir digne. La sécurité des frontières exige un nombre suffisant de gardes recrutés localement et équipés de technologies modernes, et non des points de contrôle corrompus qui facilitent le trafic même qu'ils sont censés endiguer. Plus important encore, la Libye a besoin d'accords frontaliers tripartites avec le Niger et le Tchad pour des patrouilles conjointes et le partage de renseignements. Troisièmement, la revitalisation économique doit démanteler l'économie de guerre. Une loi sur le partage des revenus tirés des ressources naturelles devrait garantir que 20 à 25 % des recettes pétrolières du Sud soient réinvesties localement selon des formules transparentes. Des zones franches à Sabha et à Koufra peuvent formaliser le commerce transfrontalier, supprimant ainsi les incitations à la contrebande. Les investissements dans les infrastructures – routes, centrales solaires, agro-industrie – doivent créer 5 000 emplois immédiatement, avec un soutien ciblé aux femmes et aux communautés minoritaires. Quatrièmement, les services de base doivent être rétablis pour restaurer la confiance dans l'État. Des projets à impact rapide peuvent réhabiliter les routes, moderniser les systèmes d'approvisionnement en eau et garantir que 25 % des budgets nationaux de santé soient alloués aux établissements du sud. Chaque jour de retard alimente le cycle de violence et de prédation. Les combattants étrangers renforcent leur emprise. Les réseaux criminels étendent leurs activités. Les jeunes perdent espoir et rejoignent les milices. La communauté internationale est confrontée à un choix stratégique crucial : investir dans une stabilisation globale par le biais d’un engagement politique – plutôt que par une aide financière, compte tenu du statut de pays à revenu élevé de la Libye – ou risquer le coût exponentiellement plus élevé d’un futur effondrement de l’État. L’inaction favorise l’exploitation des vides de pouvoir par les acteurs criminels, ce qui peut engendrer des crises humanitaires, des interventions militaires et une prolifération des conflits régionaux. Il est donc impératif que l’Union européenne, l’Union africaine, les États-Unis et les Nations unies fassent du Fezzan une priorité de sécurité collective exigeant une action coordonnée, et non plus une préoccupation périphérique. Les partenaires internationaux doivent aligner leurs efforts sur les cadres mis en place par la Libye, en apportant leur expertise technique et leur soutien diplomatique aux réformes difficiles. Cette transition nécessite de passer d’interventions ponctuelles à des programmes de développement globaux ciblant les causes structurelles profondes de la fragilité. Bien que les défis auxquels le Fezzan est confronté soient considérables, ils ne sont pas insurmontables. Avec une volonté politique soutenue et un engagement en faveur d'une gouvernance inclusive, la région peut se transformer d'un fardeau pour la sécurité en un pilier d'une Libye stable et prospère. Cependant, cette transformation impose l'abandon des illusions de solutions miracles ou des solutions centrées sur la force militaire. Une stabilité durable repose sur un travail rigoureux de construction d'institutions légitimes et de promotion des opportunités économiques. Historiquement, les habitants du Fezzan ont subi l'exploitation des ressources et une violence systémique, tout en restant exclus des processus décisionnels qui déterminent leur avenir. En définitive, les enjeux de cet engagement dépassent les frontières de la région ; le redressement de l'État libyen, la sécurité en Méditerranée et la stabilité du Sahel sont intrinsèquement liés à la trajectoire du Fezzan.

Mer Rouge, Golfe et Corne de l’Afrique : la régionalisation du conflit soudanais (2/4)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
févr. 3, 2026 - 12:58

Focus analytique sur la guerre du Soudan qui, depuis 2023, s’est déjà traduite par des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés, avec un coût humain particulièrement écrasant au Darfour, où la violence de masse, les sièges et les déplacements forcés ont pris une dimension que nombre d’acteurs internationaux qualifient désormais de génocidaire. Analyser la guerre soudanaise selon les paramètres d’une guerre confinée à l’espace territorial national relèverait de l’aberration, tant la géographie du pays s’impose comme un facteur structurant. État riverain de la mer Rouge, adossé à la Corne de l’Afrique et situé à proximité immédiate de la péninsule Arabique, le Soudan occupe une position stratégique qui le rend particulièrement vulnérable aux projections de puissance régionales. Depuis une décennie, la mer Rouge est redevenue un espace de compétition active. Routes commerciales, sécurité maritime, contrôle des flux migratoires, ports, bases militaires et logistiques s’y superposent. Le conflit du Yémen, à titre d’exemple, en est l’une des expressions les plus manifestes. La crise du Soudan aussi. Dans cet espace étroit mais décisif, la rivalité croissante entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, longtemps masquée par une rhétorique de coordination stratégique, s’est progressivement cristallisée. Le Soudan est l’un des théâtres où cette rivalité prend une forme particulièrement brutale. Les Émirats ont privilégié une approche indirecte, fondée sur des réseaux, des acteurs armés non étatiques, des circuits économiques parallèles et des hubs logistiques. Les accusations répétées de soutien aux RSF, qu’Abou Dhabi nie officiellement, s’inscrivent dans cette logique. Le commerce de l’or soudanais, les routes passant par le Tchad et la Libye orientale, l’accès aux marchés et aux infrastructures du Golfe forment un ensemble cohérent qui permet aux RSF de maintenir leur effort de guerre malgré les sanctions et la condamnation internationale. Cette approche ne vise pas nécessairement la victoire militaire des RSF, mais leur capacité à durer, à rester un acteur incontournable et à empêcher toute stabilisation qui ne passerait pas par leurs réseaux. La guerre devient, partant, un levier d’influence et un moyen de peser sur l’architecture régionale sans s’exposer frontalement. À l’inverse, Riyad privilégie une logique plus classique de stabilisation étatique. Le soutien à l’armée soudanaise, souvent coordonné avec l’Égypte, vise à contenir l’effondrement d’un État riverain de la mer Rouge, à sécuriser les voies maritimes, à limiter les flux migratoires incontrôlés, et à empêcher qu’un espace de chaos durable ne s’installe face aux côtes saoudiennes — car Le Caire soutien aussi le FAS dans le but de maintenir au sud un verrou étatique face aux dynamiques de fragmentation armée et aux ingérences concurrentes — notamment émiraties et iraniennes — susceptibles de remettre en cause la sécurité du Nil et l’équilibre stratégique régional. Un abcès de fixation régional Mais si cette approche est moins flexible et plus institutionnelle, elle est aussi plus coûteuse politiquement. La divergence entre ces deux doctrines alimente ainsi directement l’enlisement du conflit. Chaque camp soudanais devient le relais local d’une rationalité régionale distincte, sans que l’un ou l’autre des parrains n’ait intérêt à une victoire nette susceptible de reconfigurer l’équilibre général. Le conflit soudanais devient alors un dossier de gestion, non un problème à résoudre. Une sorte d’abcès de fixation régional. À cette rivalité régionale s’ajoute une couche plus discrète mais décisive : celle de la Russie et de la Chine. Certes, ni Moscou ni Pékin ne jouent un rôle de parrain direct du conflit soudanais. Leur influence s’exerce ailleurs, dans l’arrière- plan du système international, en créant les conditions d’un enlisement durable. La Russie adopte une posture opportuniste. Sans s’engager frontalement, elle bénéficie d’un affaiblissement du cadre normatif international. Chaque blocage au Conseil de sécurité, chaque sanction édulcorée, chaque débat juridique sans traduction opérationnelle contribue à installer le précédent d’un ordre international incapable de produire des effets contraignants. La Chine, de son côté, privilégie une approche silencieuse et économique. Le Soudan demeure pour Pékin un espace d’intérêt à long terme, tant pour ses ressources que pour sa position sur les routes maritimes reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Fidèle à sa doctrine de non-ingérence, la Chine évite toute condamnation politique forte et s’accommode d’un statu quo conflictuel tant que ses intérêts essentiels ne sont pas directement menacés. Ce positionnement russo-chinois neutralise toute perspective de contrainte internationale réelle. Les qualifications juridiques, y compris celle de génocide reconnue par les États-Unis, restent ainsi sans traduction opérationnelle. Le droit international existe, mais il ne produit plus de rupture stratégique. Bienvenue dans le désordre mondial du XXIᵉ siècle. Lire aussi sur le même thème : Effondrement du Soudan: la guerre pour la guerre (1/4) Prochain article - L’Iran et sa guerre indirecte au Soudan (3/4)

Lokman Slim, quand la parole défie les armes
Par
Jad Akhawi
Publié
févr. 2, 2026 - 18:51

Lokman Slim n’était pas un opposant au sens conventionnel du terme, ni un militant partisan en quête de pouvoir ou de position. Il était, dans le vif de son expérience, un intellectuel qui avait choisi de payer pleinement le prix de ses positions et de confronter le système d’oppression, non pas de l’extérieur, mais de l’intérieur de son environnement social, à travers ses récits et sa rhétorique. Son assassinat est ainsi apparu, dès le premier instant, comme un assassinat symbolique avant de constituer un crime classique, et comme un message politique avant d’être une liquidation personnelle. Lokman Slim est né dans un milieu chiite dont il ne s’est jamais détaché. Il a cependant refusé que celui-ci se transforme en une prison idéologique ou une identité réductrice. Très tôt, il a compris que le véritable danger pour une communauté ne provient pas tant de l’extérieur que du fait d’étouffer le droit à la critique et transformer cette collectivité en un groupe fermé gouverné par la peur et par une allégeance imposée sous la contrainte. Aussi, son conflit avec le Hezbollah ne relevait-il pas d’un simple désaccord politique, mais d’un affrontement existentiel entre ceux qui conçoivent la politique comme un espace ouvert au débat et à la reddition de comptes, et ceux qui la perçoivent comme une doctrine fermée, préservée par les armes. Lokman Slim a fondé, avec sa sœur Racha, les éditions Dar al-Jadid, et avec son épouse Monika Borgman, l’association UMAM pour la documentation et la recherche, plaçant ainsi la mémoire au cœur de son combat. Il avait compris très tôt que l’aliénation ne s’exerce pas uniquement par la force militaire, mais aussi par le contrôle des récits, la neutralisation des faits non conformes et la réécriture de l’histoire de manière à servir un présent autoritaire. C’est la raison pour laquelle il a œuvré à documenter les divers épisodes de la guerre civile, les violations et les assassinats, non pas pour exhumer le passé, mais pour protéger l’avenir en empêchant une réédition des mêmes violences sous des appellations nouvelles, notamment celle de la réconciliation avec la mémoire. Lokman Slim faisait figure d’exception dans un paysage culturel libanais habitué à la tergiversation. Il ne se cachait pas derrière un discours conventionnel et n’allait pas dans le sens de l’opinion dominante, ni ne recherchait des compromis fondés sur la sémantique. Il affirmait clairement que les armes hors du contrôle de l’État constituaient une catastrophe nationale, que le fait de lier le destin du Liban à un projet régional mené par l’Iran relève du suicide politique, et que le fait de transformer la communauté chiite en une communauté ayant pour vocation la « résistance » bafouait le droit de ses membres à la différence. De telles positions, dans un milieu régi par la logique des accusations de trahison et d’hérésie politique, ont fait de lui une cible permanente de menaces et de diffamation, avant de conduire à son assassinat. Dans ce contexte, son engagement dans l’action politique structurée n’était ni un luxe ni une rupture avec son rôle culturel. Il découlait plutôt de sa compréhension des limites de la parole et de la nécessité de l’inscrire dans un cadre collectif capable de la protéger et de la transformer en actions concrètes. C’est ainsi qu’il avait fondé la Coalition des démocrates libanais, dans une tentative de mettre sur pied une opposition démocratique souverainiste trans-confessionnelle qui rejette à la fois la logique des armes et celle du clientélisme, et qui associe le concept de l’État à celui de la justice et de la reddition des comptes, plutôt qu’un partage confessionnel du pouvoir. Après son assassinat, la coalition n’est pas devenue un simple souvenir symbolique, mais a entamé, depuis que j’ai assumé sa présidence, une phase difficile de consolidation de son action politique. Des efforts ont ainsi été déployés pour transformer ce choix politique en une action organisée, plutôt que de la limiter à un simple slogan moral. En tant que président, j’ai cherché à transformer l’héritage intellectuel de Lokman Slim en un programme politique clair : un discours souverainiste et démocratique, inflexible sur la question des armes, qui rejette le populisme et qui aborde l’effondrement du Liban dans une perspective de reconstruire l’État plutôt que de gérer le désastre. L’assassinat de Lokman Slim n’a pas marqué la fin d’un processus, mais un moment de vérité. Il a mis en lumière l’ampleur de la violence inhérente au système informel qui gouverne le Liban, ainsi que la fragilité de l’État et son incapacité à protéger ses citoyens, dans toute leur diversité. Il a également révélé que la tentative de faire taire une voix ne fait pas disparaître l’idée qu’elle porte, mais place ceux qui la défendent devant la responsabilité d’en assurer la continuité par d’autres moyens, cette fois-ci politiques et organisationnels, comme la coalition a tenté de le faire après l’assassinat. Dans son combat, Lokman Slim n’a jamais été une voix élitiste et isolée. Il cherchait constamment à combler le fossé entre la pensée et la politique, la culture et la société. Il ne s’adressait pas à l’Occident en quête de légitimité, pas plus qu’il n’adoptait un ton condescendant envers son propre milieu. Au contraire, il le confrontait de l’intérieur de son environnement social, affirmant son droit à être plus qu’un simple réceptacle humain pour les projets des autres. C’est ce qui rendait son combat plus douloureux pour ses adversaires, car il les dépouillait de leur prétention à une représentation exclusive et exposait la fragilité de leur discours dès lors qu’il est confronté à des arguments plutôt qu’à des slogans. Aujourd’hui, des années après son assassinat, Lokman Slim ne saurait être réduit à la seule image d’une victime ou d’un martyr. Sa véritable valeur réside dans le modèle qu’il a incarné : celui de l’intellectuel intransigeant, qui a refusé de dissocier l’éthique de la politique et de rester passif face à l’effondrement de son pays. Il nous a laissé un lourd héritage, non seulement à travers ses livres et ses archives, mais aussi par la question qui demeure tout entière : un État peut-il se construire sous la menace d’armes qu’il ne contrôle pas ? Le pluralisme peut-il être préservé dans un climat de peur ? Et la mémoire peut-elle constituer une forme de résistance ? Lokman Slim n'a peut-être pas remporté la victoire de son vivant, mais son combat a rendu la défaite plus difficile et le silence impossible. Il a ouvert une brèche dans le récit du pouvoir. Une brèche que toutes les tentatives de déni ne sauraient guérir. Cela, en soi, constitue une forme de victoire.