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Économie

La Réserve fédérale américaine va-t-elle perdre son indépendance?
Par
Jacques Mechelany
Publié
janv. 29, 2026 - 16:39

Depuis plus de sept décennies, la Réserve fédérale des États-Unis (Fed) est l’un des piliers de l’architecture économique américaine. Gardienne de la monnaie de réserve mondiale, elle est l’institution sur laquelle les marchés comptent pour maintenir la stabilité financière et la crédibilité monétaire du pays. Elle a exercé le rôle de prêteur en dernier ressort tout en poursuivant un double mandat : contenir l’inflation d’un côté, soutenir la croissance économique de l’autre. Pendant la majeure partie de cette période, la politique monétaire américaine a été confiée à des responsables indépendants, formellement isolés des pressions des pouvoirs exécutif et législatif. Cette indépendance, toutefois, n’a jamais été garantie par la Constitution. Elle reposait sur un équilibre institutionnel soigneusement construit, que les marchés ont progressivement fini par considérer comme acquis. Cet équilibre est aujourd’hui mis à l’épreuve. Pourquoi l’indépendance d’une banque centrale vaut plus que les taux d’intérêt Les marchés se concentrent généralement sur ce que font les banques centrales – relever ou baisser les taux – plutôt que sur les raisons pour lesquelles leurs décisions sont crédibles. Or, la politique monétaire ne fonctionne que si elle inspire confiance. Cette crédibilité permet à une banque centrale d’influencer les anticipations à long terme par des actions à court terme. Elle repose sur un principe simple, mais fondamental : la banque centrale doit pouvoir agir contre les impératifs politiques immédiats. Aux États-Unis, ce principe est protégé depuis l’accord Trésor-Fed de 1951 et renforcé par des dispositions légales stipulant que les gouverneurs de la Fed ne peuvent être révoqués que « pour motif valable ». Dans les faits, la Fed s’est imposée comme une forteresse technocratique, non parce qu’elle était intouchable, mais parce que s’y attaquer impliquait un coût politique et juridique élevé. Cette distinction est essentielle, puisque les marchés ne se contentent pas de jauger les décisions de politique monétaire, ils évaluent aussi la crédibilité de l’institution qui les prend. Cette crédibilité est désormais menacée. La reprise en main politique de la Fed, une priorité présidentielle Depuis son retour à la Maison-Blanche pour un second mandat, Donald Trump ne cache pas son souhait de voir la Fed adopter une politique plus accommodante : des taux d’intérêt plus bas pour alléger le fardeau d’une économie fortement endettée et une politique monétaire davantage alignée sur les priorités de l’exécutif. Les tensions avec Jerome Powell (président du Conseil des gouverneurs de la Fed) étaient attendues et devaient être vives. Jusqu’à une période récente, les marchés les percevaient comme de simples gesticulations politiques. Le mois de janvier 2026 a tout changé. Le ministère de la Justice a ouvert une enquête pénale visant Jerome Powell, tandis que la Cour suprême a accepté d’examiner une affaire susceptible de redéfinir, voire de supprimer, les protections légales dont bénéficient les gouverneurs de la Fed face à une révocation présidentielle. L’enquête visant Jerome Powell – officiellement liée à des travaux immobiliers, mais largement interprétée comme une manœuvre politique – constitue une escalade sans précédent. Jamais un président de la Fed en exercice n’avait été exposé à un risque pénal en lien avec ses décisions de politique monétaire. Le message est clair : une politique restrictive peut désormais entraîner des conséquences juridiques personnelles. Il ne s’agit plus d’une pression sur un individu, mais d’un avertissement adressé à tous les présidents et gouverneurs actuels et futurs de la Fed. Parallèlement, dans l’affaire Trump c. Cook, la Cour suprême est appelée à revisiter la doctrine juridique qui établit l’indépendance de la Fed. Une décision autorisant la révocation discrétionnaire des gouverneurs modifierait profondément le fonctionnement de la Fed, non par choix idéologique, mais par un simple jeu d’incitations. Un banquier central pleinement conscient que le désaccord politique peut mettre fin à sa carrière agira différemment. Non par faiblesse, mais par logique institutionnelle. Le risque de succession : la nomination d’un président accommodant Un troisième risque entre désormais en compte : la succession. Le mandat de Jerome Powell à la tête de la Fed arrive à échéance à la mi-mai 2026, et la recherche très médiatisée de son successeur est devenue en elle-même un signal pour les marchés. En matière monétaire, les personnes font la politique. Le nom de Rick Rieder, directeur des investissements pour la dette mondiale chez BlackRock, revient régulièrement lorsqu’il est question d’un virage plus accommodant et favorable aux marchés. Il est reconnu pour son pragmatisme, sa connaissance approfondie des marchés et sa sensibilité à l’idée d’une baisse rapide et anticipée des taux d’intérêt. La nomination d’un président plus accommodant n’est pas, en soi, une mauvaise nouvelle pour la Fed. Rick Rieder a géré près de 2.400 milliards de dollars de stratégies obligataires mondiales. Il serait probablement le président de la Fed le plus expérimenté sur les marchés financiers. Sa connaissance des mécanismes de la dette et des rouages de la finance est largement reconnue. Ses positions en matière de politique monétaire semblent être globalement alignées sur la ligne souhaitée par Trump en faveur de taux plus bas. Ses déclarations passées laissent entendre qu’il pourrait plaider pour un assouplissement anticipé de la politique monétaire et pour mobiliser le bilan de la Fed en vue d’objectifs ciblés, comme le fait de réorienter les réinvestissements vers des titres adossés à des crédits immobiliers plutôt que vers des bons du Trésor, afin de soutenir l’accès à la propriété. Néanmoins, ces mêmes qualités qui pourraient rassurer les marchés comportent aussi des risques. Un président doté d’une forte sensibilité aux fluctuations du marché pourrait trop souvent réagir à la volatilité des prix des actifs, suscitant des inquiétudes quant à une politique monétaire trop réactive. De même, un recours ciblé au bilan pour influencer certains secteurs pourrait brouiller la frontière entre politique monétaire et politique budgétaire. C’est précisément cette frontière que l’indépendance de la banque centrale vise à protéger. La confirmation par le Sénat constituerait également un obstacle majeur. Les démocrates pourraient s’inquiéter d’éventuels conflits d’intérêts avec BlackRock et pointer du doigt son manque d’expérience dans la fonction publique. Des marchés calmes… peut-être trop Pour l’heure, les marchés financiers restent étonnamment calmes. La volatilité des obligations est faible. Les marchés boursiers continuent de refléter les anticipations d’un assouplissement ordonné. Le taux de change du dollar reste stable comme si l’architecture institutionnelle de la Fed restait intacte. Cette sérénité est trompeuse. Le risque lié à la crédibilité reste largement sous-évalué. Il pourrait ne pas survivre à l’épreuve des faits. Le danger ne se limite pas au simple retour de l’inflation, même si la hausse des prix de l’énergie et des matières premières en laisse déjà entrevoir les premiers signes. Le risque plus profond réside dans le fait que le mécanisme qui ancre les anticipations inflationnistes, à savoir l’indépendance perçue de la banque centrale, commence à se fragiliser. Quand cela se produit, l’ajustement est rarement progressif. L’extrémité courte de la courbe des taux peut chuter sous l’effet des promesses d’assouplissement, tandis que l’extrémité longue s’élève, les investisseurs exigeant une prime plus élevée pour détenir des actifs libellés en dollars dans un contexte où la politique monétaire n’est plus protégée de l’influence politique. La dépréciation structurelle du dollar, déjà perceptible dans la flambée des prix de l’or et de l’argent, pourrait s’accélérer. La baisse récente de 5% de l’indice du dollar en seulement deux semaines pourrait n’en être qu’un signal précurseur. Dans le même temps, les rendements des obligations américaines à long terme se contractent de plus en plus autour du niveau critique de 4,90 %. Une rupture franche à la hausse ouvrirait la voie à une réévaluation rapide vers 6%-6,5%, un mouvement susceptible de provoquer de puissants remous sur les marchés obligataires mondiaux, les marchés boursiers et les marchés des changes. Conclusion La Fed et son futur président peuvent abaisser les taux à court terme, tout en provoquant une réévaluation du dollar et du marché obligataire, si les investisseurs estiment que l’institution a perdu son bouclier. Le principal risque auquel sont confrontés aujourd’hui les marchés n’est ni l’inflation en elle-même, ni la politique monétaire. C’est l’érosion du mécanisme qui, depuis plus de soixante-quinze ans, ancre les anticipations inflationnistes : la crédibilité d’une banque centrale indépendante. Une fois remise en cause, cette crédibilité se reconstruit difficilement.

ZEE Liban-Chypre : entre acquis juridiques et pertes maritimes
Par
Nayla Assaf
Publié
janv. 14, 2026 - 18:54

L’accord de délimitation de la zone économique exclusive (ZEE) entre le Liban et Chypre, signé le 26 novembre 2025 et entériné par le décret n°2108 du 16 décembre 2025, marque une étape majeure dans la politique maritime libanaise. Présenté officiellement comme un moyen de garantir l’exploitation des ressources maritimes, cet accord suscite toutefois de profondes réserves sur les plans juridique et stratégique. Le général Khalil Gemayel, expert en délimitation des frontières maritimes, estime que cet accord, malgré certains avantages, demeure largement défavorable au Liban. Il met certes fin à un différend ancien, mais à quel prix ? Selon lui, l’un des principaux acquis réside dans la résolution du litige maritime qui opposait le Liban et Chypre depuis près de deux décennies. Cette clarification juridique met un terme à une zone grise qui entravait toute planification énergétique. Il souligne également que l’accord a permis de prolonger officiellement la frontière maritime libanaise avec Chypre du point n°1 au point n°23, désormais un point de jonction maritime entre le Liban, Chypre et Israël. Toutefois, ce prolongement a été opéré selon la méthode de la ligne médiane (Median Line Method), une approche qui, selon le général Gemayel, favorise clairement Chypre. Il considère que la résolution du différend, malgré son importance apparente, s’est faite au détriment des intérêts libanais. Un accord inéquitable Le général Gemayel considère l’accord comme inéquitable pour le Liban en raison de la méthodologie adoptée. Il explique que la délimitation repose sur une ligne médiane tracée entre une île, Chypre, et un État côtier continental, le Liban. Or, la jurisprudence maritime internationale privilégie une méthodologie en trois étapes : le traçage d’une ligne médiane provisoire, la prise en compte des circonstances pertinentes, puis la conduite d’un test final de proportionnalité (Proportionality Test). Il déplore que cette approche n’ait pas été appliquée, du fait de l’absence de test de proportionnalité entre les longueurs des côtes opposées. Dans ce contexte, le général Gemayel précise que la côte libanaise concernée s’étend sur environ 188 kilomètres, contre 103 kilomètres pour la côte chypriote correspondante. Ce ratio de 1,82 en faveur du Liban, contre 1 pour Chypre, aurait dû conduire à une délimitation plus équilibrée. Selon son analyse, le non-respect de ce principe a entraîné la perte d’environ 2.600 kilomètres carrés de la zone économique exclusive libanaise au profit de Chypre. Il ajoute que l’accord de 2025 reprend essentiellement la même méthodologie de tracé que celle adoptée dans l’accord signé en 2007 entre les deux pays. Ce texte, qui n’avait pas été ratifié ni appliqué en raison de ses déséquilibres, était resté gelé pendant près de 18 ans. Une contradiction institutionnelle Le général Gemayel met l’accent sur une contradiction institutionnelle. Il rappelle qu’en 2022, une commission ministérielle libanaise conjointe avait été constituée afin d’examiner la question des frontières maritimes avec Chypre. Cette commission avait recommandé l’adoption de la méthodologie en trois étapes et la prise en compte de la proportionnalité entre les côtes, reconnaissant explicitement que la ligne médiane était préjudiciable au Liban. Pourtant, en 2025, une nouvelle commission ministérielle, composée des mêmes ministères, a annulé les recommandations précédentes et validé la délimitation fondée sur la ligne médiane. Il s’agit précisément de la méthode que le Liban avait longtemps rejeté et qui avait conduit au gel de l’accord de 2007. De l’accord juridique aux enjeux de souveraineté Au-delà de l’analyse technique du général Gemayel, cet accord illustre une problématique récurrente des négociations internationales : la recherche d’une solution rapide et claire peut se faire au détriment des principes techniques et des intérêts stratégiques à long terme. L’acquis fondamental de l’accord – la clarification juridique des frontières maritimes et la fin du différend historique avec Chypre – est indéniable et offre une stabilité juridique susceptible d’encourager l’investissement dans les zones maritimes. Cependant, la méthodologie retenue traduit une mise à l’écart des standards techniques internationalement reconnus, notamment le test de proportionnalité finale. Le recours à la ligne médiane sans ajustement tenant compte de la longueur des côtes traduit un compromis politique, probablement motivé par la volonté de conclure rapidement un accord après 18 années d’impasse. Ce choix laisse le Liban confronté à une perte tangible de surfaces maritimes exploitables. Ce choix stratégique, bien qu’il assure des frontières claires, affaiblit les perspectives économiques futures, en particulier en matière de ressources gazières et pétrolières. Enfin, l’écart entre les recommandations de la commission de 2022 et l’approbation finale de 2025 met en évidence un problème persistant de gouvernance au Liban : la continuité de l’approche technique et institutionnelle est parfois sacrifiée au profit de décisions politiques conjoncturelles. Le résultat est un accord qui apporte une clarté frontalière, mais qui soulève des interrogations légitimes quant à la protection des intérêts nationaux et à la capacité du pays à adopter une stratégie maritime cohérente et durable.

Un nouveau cycle énergétique se prépare: le choc serait brutal
Par
Jacques Mechelany
Publié
janv. 12, 2026 - 12:24

Depuis près de quatre ans, les marchés mondiaux de l’énergie donnent l’impression d’un calme impressionnant. Les prix du pétrole ont diminué de plus de moitié depuis leur pic de 2022 à 130 $. Les prix du gaz naturel se sont normalisés après le choc provoqué par la guerre en Ukraine. Les énergies renouvelables occupent le devant de la scène médiatique, nourrissant l’idée que les énergies fossiles sont progressivement reléguées au rang de vestiges du passé. À première vue, le monde semble largement approvisionné en énergie. Mais sous cette apparente tranquillité se cache une réalité bien plus instable — façonnée par un sous-investissement chronique, l’épuisement physique des gisements, une forte concentration géopolitique de l’offre et une remontée silencieuse de la demande structurelle. Le système énergétique mondial n’est pas résilient. Il est aujourd’hui en équilibre précaire. L’illusion de la surabondance Autour de 60 dollars le baril, les prix du pétrole suggèrent l’abondance. L’Agence internationale de l’énergie a anticipé une croissance de l’offre mondiale de 3,1 millions de barils par jour en 2025, largement supérieure à celle de la consommation. Le consensus des analystes prolonge cette lecture, renforçant l’idée que la rareté énergétique appartient désormais au passé. Mais ces niveaux de prix bas ont un coût à long terme. Lorsque le pétrole s’échange en dessous du coût marginal de production, l’investissement ralentit. Pas de manière brutale ni immédiate, mais de façon persistante. À terme, cette dynamique affaiblit la capacité du système à absorber les chocs. Aux États-Unis, le pétrole de schiste — principal moteur de la croissance de l’offre mondiale de pétrole durant la dernière décennie — montre déjà des signes d’essoufflement. Il a pourtant été l’élément clé du basculement américain, du statut de premier importateur mondial à celui de pays autosuffisant, puis exportateur net. Aujourd’hui, le schiste représente environ les deux tiers de la production américaine, porté par les avancées technologiques du forage horizontal et de la fracturation hydraulique, avec le bassin permien comme principal gisement. Cependant, lorsque le baril évolue en dessous du coût marginal des nouvelles capacités — estimé autour de 70 dollars le baril par Enverus Intelligence Research, et avec un seuil de rentabilité global proche de 62,5 dollars selon Rystad Energy — l’investissement se contracte inévitablement. L’activité de forage a déjà commencé à reculer. Or les puits de schiste connaissent des taux de déclin rapides, pouvant atteindre 50 % dès la première année. Le maintien de la production exige donc de nouveaux forages en continu. La faiblesse actuelle de l’investissement se traduira donc mécaniquement par une baisse de la production à venir. À l’échelle globale, les champs pétroliers conventionnels voient leur rendement diminuer de 4 à 6 % par an. Le simple maintien de la production actuelle impose de remplacer plusieurs millions de barils par jour chaque année. Lorsque l’investissement fait défaut, les pénuries n’apparaissent pas immédiatement. Elles s’accumulent silencieusement. C’est ainsi que les marchés énergétiques basculent d’un excédent apparent vers un déficit réel. Et lorsque ce basculement se produit, l’ajustement des prix est rarement progressif. Gaz naturel : la faille logistique Le système énergétique mondial repose sur une équation à quatre variables : Le pétrole, socle du système, fournit près de 30 % de l’énergie mondiale Les renouvelables apportent une production intermittente Le nucléaire assure une base, mais à un rythme lent Le gaz naturel fournit la flexibilité, la réactivité et la fiabilité Le gaz naturel est devenu central dans les systèmes électriques modernes. Il compense les limites des renouvelables et garantit la stabilité des réseaux. Sa demande est particulièrement sensible aux conditions climatiques — non par spéculation, mais parce que le chauffage et la climatisation sont incompressibles. Les hivers rigoureux en Europe, en Amérique du Nord ou en Asie du Nord-Est tendent immédiatement les équilibres. Les étés caniculaires produisent le même effet par la demande électrique. Le gaz joue alors un rôle d’ajustement crucial. Or, la production gazière n’échappe pas au déclin. Les faibles prix observés ces deux dernières années ont entraîné une réduction des forages dans les bassins de gaz sec, une réallocation du capital vers les zones plus riches en pétrole et un report d’investissements dans les infrastructures. Contrairement au pétrole, la contrainte principale du gaz n’est pas tant la production que la distribution : pipelines, terminaux de liquéfaction, flottes de méthaniers, capacités de stockage et infrastructures portuaires spécialisées. La montée en puissance du gaz naturel liquéfié (GNL) a mondialisé le marché. L’Europe, après avoir réduit sa dépendance au gaz russe acheminé par pipeline, repose désormais largement sur le GNL. La demande asiatique continue de croître. Les États-Unis sont devenus le premier exportateur mondial, reliant étroitement leur marché domestique aux dynamiques mondiales. Dès lors, les perturbations potentielles ne sont plus locales. Elles deviennent systémiques. La demande énergétique repart, discrètement Alors que l’attention du public reste focalisée sur la baisse attendue de la demande d’énergies fossiles liée aux véhicules électriques et à la croissance spectaculaire de l’énergie solaire, une nouvelle demande d’énergie apparaît : l’intelligence artificielle. La révolution de l’IA ne se limite pas aux semi-conducteurs et aux capacités de stockage des données. Elle est fondamentalement consommatrice d’énergie. À l’horizon 2030, la consommation électrique des centres de données pourrait atteindre entre 950 et 1 600 térawattheures, principalement du fait des charges computationnelles liées à l’IA. À titre de comparaison, la production totale d’électricité des États-Unis s’élevait à environ 4 400 térawattheures en 2024. L’IA devrait à elle seule accroître la demande électrique américaine de plus de 20 % en cinq ans. Cette énergie devra être produite. Les centrales nucléaires nécessitent des délais de construction très longs. Le solaire, malgré sa croissance rapide, ne représente encore qu’environ 5 % de la production électrique mondiale et n’atteindra 20 % qu’à l’horizon 2050. Les infrastructures gazières sont complexes et longues à mettre en place. Le pétrole demeure donc, à court terme, la source d’énergie la plus disponible et la moins chère. Il en résulte un paradoxe : à mesure que la transition énergétique s’accélère, la demande devient plus rigide, et non plus flexible. La concentration de l’offre marginale : la véritable ligne de fracture Les États-Unis sont à la fois le premier consommateur et le premier producteur mondial de pétrole. Ils sont largement autosuffisants. La Chine, en revanche, est le deuxième consommateur mondial, avec environ 16 millions de barils par jour, mais aussi le premier importateur de pétrole. Elle dépend d’un ensemble diversifié de fournisseurs : pays du Golfe, Russie, Iran, Venezuela, et plus marginalement certains producteurs asiatiques comme l’Indonésie, le Brunei ou le Myanmar. Jusqu’à récemment, la Chine importait environ 400 000 barils par jour depuis le Venezuela, soit près de 4 % de sa consommation — un flux interrompu brutalement le 3 janvier 2026. En 2025, l’Iran figurait comme son deuxième fournisseur, avec 1,61 million de barils par jour, soit près de 20 % des importations chinoises. La principale vulnérabilité du système énergétique mondial ne réside pas dans la demande, mais dans la concentration de l’offre marginale. En dehors des États-Unis, les capacités de production excédentaires sont extrêmement concentrées. Fin 2025, les capacités de réserve de l’OPEP+ s’élevaient à environ 4 millions de barils par jour, soit 4 % de la consommation mondiale. En apparence, ce chiffre est rassurant. En réalité, il ne l’est pas. L’Arabie saoudite contrôle environ 2,4 millions de barils par jour Les Émirats arabes unis environ 850 000 L’Irak environ 320 000 À eux trois, ces pays concentrent près de 70 % des capacités marginales disponibles. La plupart des autres producteurs fonctionnent déjà à plein régime. Cette configuration transforme la capacité excédentaire d’amortisseur en point de rupture potentiel. La concentration logistique : le risque géopolitique Nulle part cette fragilité n’est plus manifeste qu’au Moyen-Orient. Près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole et une part critique des exportations mondiales de GNL transitent par le détroit d’Ormuz, étroit corridor maritime entre l’Iran et Oman, sans alternative physique possible. La moindre perturbation — même temporaire — révélerait immédiatement la faiblesse des marges de sécurité. Alors que le régime iranien traverse la période de pressions internes et externes la plus intense depuis sa création en 1979, le risque d’escalade asymétrique ne peut être écarté. Parmi les scénarios les plus lourds de conséquences figure une tentative de perturbation du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Un tel événement constituerait un véritable cygne noir pour les marchés énergétiques mondiaux, entraînant une revalorisation brutale du pétrole et du gaz naturel, en particulier en période de forte demande hivernale dans l’hémisphère Nord. Un système valorisé pour le calme, pas pour le choc Le narratif dominant repose sur une hypothèse de stabilité : offre maîtrisée, géopolitique contenue et transition énergétique fluide. L’histoire invite à la prudence. Les marchés de l’énergie ne se déséquilibrent pas progressivement. Ils cèdent à la marge — lorsque le sous-investissement contraint l’offre de long terme, lorsque de nouvelles technologies provoquent des hausses inattendues de la demande, et lorsque la concentration de la production et des flux logistiques rend le système vulnérable. Dans ces conditions, les chocs ont des effets disproportionnés. Aujourd’hui, cette marge est dangereusement étroite. L’attention portée par Donald Trump au pétrole vénézuélien — et potentiellement demain au pétrole iranien — peut également être analysée à travers le prisme de la dépendance stratégique de la Chine aux importations énergétiques. Le monde n’est pas encore à court d’énergie. Mais il manque cruellement de résilience.

Gap Law: comment s’appliquera le plafond de 100.000 dollars aux déposants ?

Le 26 décembre 2025, le Conseil des ministres a adopté la Gap Law », un texte destiné à encadrer juridiquement la répartition des pertes financières du pays, estimées à environ 70 milliards de dollars, en prévision de son examen prochain par le Parlement. Le projet a été approuvé par 13 voix contre 9. La loi introduit une classification des déposants en fonction du volume de leurs avoirs et prévoit un mécanisme de garantie pour les dépôts allant jusqu’à 100.000 dollars, sous la forme de remboursements échelonnés sur une période de quatre ans. Pour les montants dépassant ce plafond, le cadre législatif prévoit la conversion des dépôts en instruments financiers à long terme émis par la Banque du Liban, structurés sous forme de titres adossés à des actifs. Dans ce contexte, les ordres professionnels ont annoncé la tenue d’une réunion lundi afin d’exprimer leur position concernant les mesures prévues par la loi, notamment celles touchant les caisses coopératives et les fonds de retraite. L’avocat d’affaires et arbitre international, Ezzeddine Akram Baassiri, a dans ce cadre répondu à une série de questions précises et techniques que Levant Time lui a posées. Q- Comment le plafond de garantie de 100.000 dollars s’applique-t-il aux comptes joints ? R- La loi traite explicitement le cas des comptes joints à l’article 8, alinéa IV, qui dispose ce qui suit : « IV – Aux fins de l’application des dispositions du présent article, est considérée comme un seul dépôt la totalité des comptes personnels du déposant ainsi que sa part dans ses comptes joints auprès de l’ensemble des banques opérant au Liban. Est considéré comme un compte unique tout compte de succession et tout compte joint, peu importe le nombre de ses titulaires. Les comptes joints sont répartis entre leurs titulaires conformément aux conditions de la convention signé entre eux et la banque concernée ; à défaut, ils sont répartis à parts égales entre les titulaires du compte joint. Si le titulaire des comptes joints ne détient pas de compte personnel auprès de la banque, l’ensemble de ses parts dans les différents comptes joints est considéré comme un seul dépôt. La Banque du Liban détermine les modalités d’application de cette disposition ». Le texte précise ainsi les modalités de répartition du solde d’un compte joint. Celle-ci s’effectue : conformément aux conditions prévues dans la convention d’ouverture de compte signée avec la banque ; et, en l’absence de détermination des parts de chacun, à parts égales entre les titulaires du compte. Sur la base de ces dispositions, plusieurs conséquences juridiques directes en découlent. Tout d’abord, le compte joint ne bénéficie pas d’un plafond de garantie distinct ou indépendant. Ensuite, la valeur du compte joint est répartie entre les cotitulaires, soit selon les conditions prévues dans la convention d’ouverture de compte, soit à parts égales en l’absence d’une telle convention, et ce aux fins du calcul du montant du dépôt de chacun. Enfin, la part revenant à chaque cotitulaire est ajoutée à ses comptes individuels ainsi qu’à ses parts dans d’autres comptes joints. En conséquence, le plafond de garantie de 100.000 dollars est calculé sur la base de la situation globale de chaque déposant, après prise en compte de l’ensemble de ses dépôts, qu’ils soient individuels ou issus de comptes joints. Q- Le plafond de garantie de 100.000 dollars s’applique-t-il par banque ou par déposant ? R- La question de l’application du plafond de garantie lorsque qu’un même déposant détient des comptes auprès de plusieurs banques est citée par le projet de loi, qui retient le principe de l’agrégation des dépôts à l’échelle de l’ensemble du système bancaire. A cet égard, l’article 8, alinéa IV, dispose explicitement que : « Est considérée comme un seul dépôt la totalité des comptes personnels du déposant (…) auprès de l’ensemble des banques opérant au Liban ». Sur la base de cette disposition, la loi établit des conséquences précises. Le plafond de garantie de 100.000 dollars ne s’applique pas par banque; il est calculé par déposant unique, indépendamment du nombre de banques auprès desquelles ce déposant détient des comptes. Q- Les sociétés commerciales et les institutions privées sont-elles soumises aux mêmes règles que les personnes physiques en matière de plafonnement et de traitement des dépôts ? R- Le projet de loi inclut les personnes morales dans la définition des déposants. L’article 2 précise en effet que sont considérés comme déposants : « Les déposants : les personnes physiques ou morales titulaires de comptes de dépôts et de certificats de dépôt, conformément à la définition légale du dépôt et des comptes bancaires prévue par les lois en vigueur et applicables de manière générale, dont les règles sont principalement fixées par le Code des obligations et des contrats et par le Code de commerce terrestre, notamment son article 307 ». Le texte ne prévoit, par ailleurs, aucun régime spécifique ou dérogatoire en faveur des sociétés commerciales ou des institutions privées. Le chapitre IV de la loi, consacré au remboursement des dépôts, ne contient en effet ni exception ni dispositif particulier applicable aux personnes morales. Sur cette base, plusieurs conséquences directes sont clairement établies. D’une part, les sociétés commerciales et les institutions privées sont soumises au plafond de garantie de 100.000 dollars. D’autre part, leurs dépôts sont classés selon les mêmes catégories que celles applicables aux personnes physiques, à savoir les petits, moyens, grands et très grands dépôts. Enfin, les mécanismes de remboursement prévus à l’article 8 de la loi leur sont appliqués dans les mêmes conditions. Q- Quel est le sort des comptes libellés en livres libanaises et quel taux de change leur sera appliqué dans le cadre du plafond de 100.000 dollars ? R- Sur le plan juridique, le projet de loi inclut les comptes libellés en livres libanaises dans son champ d’application. L’article 3 du projet de loi précise en effet que : « La présente loi s’applique au Trésor public, à la Banque du Liban et aux banques opérant au Liban et inscrites sur la liste des banques. Elle s’applique également à tous les comptes constitués auprès de la Banque du Liban et des banques précitées, qu’ils aient été ouverts avant ou après le 17/10/2019 ». Dans le même esprit, l’article 8, paragraphe 4, prévoit ce qui suit : « Est considéré comme un dépôt unique l’ensemble des comptes personnels du déposant ainsi que sa part dans les comptes joints auprès de toutes les banques opérant au Liban ». Le texte ne procède à aucune distinction entre les comptes libellés en devises étrangères et ceux libellés en livres libanaises. Il en résulte que, par principe, les comptes en livres libanaises sont inclus dans le champ d’application de la loi. Toutefois, le chapitre IV de la loi — et plus particulièrement l’article 8 et les dispositions qui le suivent —, qui organise le mécanisme de remboursement des dépôts, se limite exclusivement au remboursement des dépôts libellés en dollars américains. Il ne traite pas explicitement des dépôts en livres libanaises et ne prévoit ni mécanisme spécifique ni modalité directe de remboursement ou de réévaluation de ces comptes dans le contexte de l’effondrement financier. En conséquence, en l’absence de toute disposition expresse ou de mécanisme clairement défini dans le texte, les comptes libellés en livres libanaises demeurent juridiquement non encadrés quant à leurs modalités de remboursement. Il n’est pas possible de déterminer avec certitude le taux de change qui sera retenu pour leur réévaluation, ni de savoir si elles seront prises en compte dans le plafond de 100.000 dollars, ni selon quelles modalités elles pourraient être comptabilisées en cas d’inclusion. Q- Caisses coopératives et fonds de retraite : que prévoit réellement la GAP Law et quelles difficultés pose-t-elle ? R- Le projet de loi GAP ne prévoit, en réalité, aucune disposition spécifique traitant de ces structures, ni des mutuelles. En l’absence de régime particulier, ces entités sont traitées conformément aux règles générales prévues par le texte. Ainsi, en vertu de l’article 2 de la loi, les ordres professionnels, les caisses coopératives, les fonds de retraite et les mutuelles sont considérés comme des personnes morales. Leurs dépôts sont, en outre, assimilés à un dépôt unique au sens du paragraphe 4 de l’article 8 de la loi. À ce titre, ils relèvent pleinement du mécanisme de remboursement prévu par l’article 8. Concrètement, ce mécanisme comporte deux volets. D’une part, ces entités bénéficient d’un plafond de remboursement fixé à 100 000 dollars américains. D’autre part, le solde restant de leurs dépôts est converti en certificats financiers adossés à des actifs, émis par la Banque du Liban, conformément aux dispositions de l’article 8 de la loi. A travers cet article, Levant Time a cherché à éclairer plusieurs zones d’ombre entourant la GAP Law. D’autres volets suivront afin d’aborder des questions supplémentaires et de fournir des réponses juridiques et techniques claires aux nombreuses interrogations que suscite ce texte auprès du public.

“Zone économique Trump”: rêve de paix et hantise du complot
Par
Nayla Assaf
Publié
déc. 31, 2025 - 15:58

La proposition de créer une zone économique au Liban-Sud, évoquée en août 2025 par l’envoyé américain Tom Barrack, a créé une onde de choc. La théorie derrière le projet d’une “Zone économique Trump” suppose qu’une pareille zone attirerait les investissements étrangers, financerait la reconstruction, garantissant ainsi une sécurité durable. Cependant, plusieurs voix se sont élevés pour mettre en garde contre le danger d’une atteinte à la souveraineté de l'État libanais à travers la création d’un “protectorat” israélo-américain dans la zone frontalière. Le projet d’une “Zone économique Trump” s’inscrit dans une démarche adoptée par l’actuel président américain afin de régler les conflits par le développement économique et le commerce. Cette approche est l’un des fondements de la pensée libérale en relations internationales. En effet, la théorie du « doux commerce » repose sur l’idée que les échanges économiques entre États constituent un facteur de stabilité politique et de paix. En tissant des liens commerciaux durables, les pays deviennent interdépendants, ce qui réduit l’incitation à recourir à la guerre. Cette théorie a été popularisée au XVIIIᵉ siècle par Montesquieu, « Le commerce adoucit et polit les mœurs barbares », écrivait-il, soulignant que les échanges économiques transforment les rapports de force en relations de coopération. Trump a proposé cette idée pour Gaza, à travers “la Riviera Trump”, ainsi qu’en Ukraine, à travers la transformation du Donbass en une zone franche qui profiterait aux Russes autant qu’aux Ukrainiens. Logique conditionnelle Selon Phillip Smyth, expert américain du Moyen-Orient ayant travaillé au Washington Institute et à l’Atlantic Council, la zone économique dépasse le simple cadre politique et repose sur une logique conditionnelle assumée. Smyth souligne que sa mise en place exige un haut niveau d’organisation, de planification et de coordination sur le terrain, conditions indispensables pour réduire les risques et attirer des investisseurs crédibles. Pour lui, cette exigence constitue un facteur de sérieux et de viabilité et non un frein au développement. Barrack a indiqué en août 2025 que l’Arabie Saoudite et le Qatar sont prêts à investir plusieurs milliards de dollars dans la zone économique, une déclaration qui n’a pas été commentée par les intéressés. Une chose est sûre: ces investissements restent conditionnés à certaines garanties sécuritaires, notamment le désarmement du Hezbollah. Certaines sources évoquent même des investissements potentiels allant jusqu’à 10 milliards de dollars pour des infrastructures, des zones industrielles et des projets créateurs d’emplois. Toutefois, ces montants restent à confirmer par des engagements officiels. Selon Smyth, des chiffres n’existent pas jusqu’à présent. Ces indications montrent un intérêt réel pour soutenir le développement économique du sud du Liban et offrir des opportunités d’emploi aux populations locales. Rompre avec la logique de l’aide ponctuelle Le sud du Liban, doté d’une base économique formelle limitée, pourrait bénéficier d’effets multiplicateurs importants : création d’emplois, développement d’infrastructures, stimulation des échanges commerciaux et réduction de la dépendance à l’aide extérieure. La zone économique pourrait ainsi amorcer une dynamique de reconstruction durable et restaurer progressivement la confiance économique dans cette région fragilisée, affirme Smyth. Elle vise à transformer une région longtemps marquée par les conflits armés en un espace structuré, capable d’attirer des capitaux régionaux et internationaux. Cette initiative cherche à rompre avec la logique de l’aide ponctuelle pour privilégier une reconstruction fondée sur des investissements à long terme. L’objectif de cette zone est d’intégrer davantage le sud du Liban dans les dynamiques économiques régionales et de réduire l’emprise des logiques politiques qui ont longtemps dominé l’agenda local. Pour le Liban, l’enjeu est clair : saisir cette opportunité pour engager une reconstruction structurée et durable, ou laisser les blocages internes, accentués par l’opposition du Hezbollah, priver le sud du pays d’une perspective de développement susceptible, à terme, de redessiner son avenir économique et sécuritaire. Un état d’indigence économique La profondeur de la crise libanaise confère une résonance particulière à ce projet. Depuis 2019, le PIB du Liban s’est contracté d’environ 40 %, selon la Banque mondiale. Cette chute s’ajoute à une dépréciation de la livre libanaise supérieure à 98 % par rapport au dollar, entraînant une hyperinflation et une perte massive du pouvoir d’achat. En 2022, 44 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté, soit près de 2,6 millions de personnes sur une population d’environ 5,8 millions. Le chômage global était estimé à 11,5 %, mais il dépasse 23,6 % chez les jeunes de 15 à 24 ans, affectant particulièrement le sud du pays. Ce cumul de pertes financières, de destruction d’infrastructures et de retrait de l’investissement public a durement frappé cette région, soulignant l’urgence de perspectives économiques structurantes. Test politique Selon Smyth, l’opposition du Hezbollah pourrait empêcher la concrétisation du projet. Ce blocage pèse directement sur l’attractivité économique de la région en augmentant le coût du risque pour les investisseurs potentiels. La zone serait censée modifier cette équation, en introduisant des intérêts économiques concrets capables de transformer la stabilité en un avantage partagé plutôt qu’en une contrainte imposée de l’extérieur. L’absence d’un mandat libanais clairement affirmé est à la fois une faiblesse structurelle et un révélateur des limites de l’Etat. Smyth note que le projet agit comme un test politique pour les autorités libanaises. Une implication plus active de l’Etat pourrait transformer cette initiative extérieure en projet national, renforcer la gouvernance économique et réaffirmer l’autorité institutionnelle dans une région largement dominée par des logiques parallèles. L’opposition du Hezbollah demeure donc l’obstacle principal. Sa présence armée et son poids politique rendent difficile la sécurisation de la zone et dissuadent les investissements étrangers. La condition posée par les investisseurs du Golfe — réduire l’influence militaire du Hezbollah — souligne à quel point le succès du projet dépendra de l’évolution du rapport de force local et de la volonté de la milice pro-iranienne de s’adapter à une dynamique économique qui pourrait, à terme, réduire son influence sur le sud du pays. Craintes De l’autre côté de la frontière, Israël tire avantage de la création de cette zone. En transformant la région frontalière en un pôle économique, le projet pourrait réduire les tensions et la présence militaire du Hezbollah et créer des opportunités de coopération indirecte. Même si le comité du mécanisme de surveillance du cessez-le-feu n’a pas encore examiné le projet en profondeur, ces consultations initiales suggèrent que l’approche économique pourrait ouvrir de nouveaux canaux de dialogue entre Beyrouth et Tel Aviv. Plusieurs voix critiques pointent la volonté supposée d’Israël d’instaurer une zone tampon sécuritaire, démilitarisée et vidée de ses habitants, sur un modèle comparable à celui qu’il chercherait à mettre en place le long de ses frontières syrienne et palestinienne. Des informations, non confirmées officiellement, évoquent ainsi la création de larges périmètres sécurisés. Au Liban, ces perspectives alimentent la crainte d’un transfert démographique indirect, dans lequel les populations locales seraient progressivement évincées au profit d’une activité économique pilotée depuis l’extérieur. Selon ces mêmes sources, l’inquiétude centrale réside dans le risque que ce dispositif institutionnalise un déplacement forcé durable, alors que l’exode se poursuit depuis octobre 2023, en l’absence de toute stratégie clairement définie pour le retour des déplacés et la reconstruction des villages détruits. Pour le moment, le projet de Trump se réduit à une simple déclaration, officielle certes, mais vague et temporaire. L’importance accordée aux déclarations de Barrack reflète la situation de détresse économique du pays et, par le fait même, évoque la traditionnelle attente des Libanais d’une aide venue de l’extérieur.

Les activités d’Al-Qard Al-Hassan face au droit libanais
Par
Nayla Assaf
Publié
déc. 28, 2025 - 17:05

Al-Qard Al-Hassan est présentée comme une association à vocation sociale. Elle s’est toutefois inscrite progressivement dans un paysage financier parallèle, à mesure que la crise déclenchée à l’automne 2019 s’aggravait. L’effondrement du secteur bancaire et la perte de confiance des déposants ont créé un vide institutionnel que l’association a su exploiter. Cette dynamique, si elle répond à un besoin réel dans un contexte de défaillance généralisée, ne dissipe en rien les nombreuses interrogations juridiques qu’elle soulève. Elle met en évidence les limites du cadre légal libanais et les risques systémiques qui pèsent tant sur les déposants que sur l’économie nationale. Rappelons dans ce cadre qu’Al-Qard Al-Hassan a été créée dans le contexte de l’invasion israélienne de 1982. En 1987, elle obtient un avis d’enregistrement auprès du ministère de l’Intérieur sous le numéro 218 A.D. A l’origine, sa vocation était strictement sociale et solidaire. Elle demeure juridiquement soumise à la loi ottomane sur les associations de 1909, qui limite les activités aux organismes à but non lucratif et interdit toute opération financière excédant l’objet déclaré. Or l’octroi régulier de crédits et la gestion de garanties en or dépassent clairement ce cadre, créant une contradiction structurelle entre le statut légal de l’entité et la réalité de ses activités. Prêts garantis par de l’or : un modèle juridique complexe L’association accorde principalement des prêts en dollars garantis par des dépôts en or dont la valeur est estimée à l’avance, assortie d’une marge couvrant les risques. Depuis 2020, des distributeurs automatiques permettent des retraits en livres libanaises ou en devises étrangères. Ces pratiques échappent aux règles prudentielles applicables aux banques et soulèvent des questions relatives à la législation sur le change et aux restrictions encadrant la circulation des devises hors supervision officielle. Le Code de la monnaie et du crédit de 1963 encadre strictement l’activité bancaire. Les articles 70 et 71 réservent la réception de fonds, l’octroi de crédits et la gestion des moyens de paiement aux établissements agréés par la Banque du Liban. Les articles 2 et 4 définissent la monnaie légale et les modalités de règlement. En collectant des fonds et en octroyant des prêts, Al-Qard Al-Hassan exerce de facto des fonctions bancaires sans agrément, en violation directe du cadre légal en vigueur. Cette situation a conduit la Banque du Liban à publier la circulaire n°170 en 2021, interdisant explicitement aux établissements financiers et banques opérant au Liban toute interaction directe ou indirecte avec Al-Qard Al-Hassan, notamment l’ouverture de comptes, l’exécution de transferts, la fourniture de services de paiement ou toute opération assimilée. Par cette circulaire, la Banque centrale reconnaît de facto l’existence d’un acteur financier parallèle présentant des risques systémiques, tout en ne lui conférant aucun statut bancaire officiel. Cette démarche traduit une approche prudente mais juridiquement ambivalente : l’institution est jugée suffisamment active pour justifier une mesure spécifique, mais reste hors du champ de supervision et de régulation. Pour l'annuler complètement, le ministère de l'Intérieur doit retirer la licence d'Al-Qard Al-Hassan par application de la loi de parallélisme des formes L’émergence de l’entité « Joud » s’inscrit directement dans cette zone grise créée par la circulaire 170. En fragmentant juridiquement les structures et en multipliant les dénominations, cette reconfiguration complique l’application pratique de la circulaire et renforce les risques pour les déposants. Une activité échappant à toute supervision institutionnelle La Banque du Liban détient une compétence exclusive en matière de régulation monétaire et financière. L’article 13 du Code de la monnaie et du crédit lui confère ce pouvoir, tandis que les articles 174 à 178 organisent les mécanismes de contrôle et de sanction. Ces dispositifs ne s’appliquent pas à Al-Qard Al-Hassan ni à « Joud », qui échappent également aux circulaires et directives de la Banque centrale relatives aux crédits et aux opérations en devises. Cette absence de supervision expose les déposants à des risques significatifs et fragilise l’ordre monétaire national. Dans ce contexte de vide réglementaire, l’évolution récente d’Al-Qard Al-Hassan accentue les interrogations juridiques. Après la guerre dite de « soutien », l’association a opté pour une reconfiguration de sa façade juridique afin de se prémunir contre toute tentative de mise sous contrôle ou de reddition des comptes. Cette stratégie s’est matérialisée par l’adoption d’une nouvelle dénomination, « Joud », permettant la poursuite des mêmes activités financières sous une entité distincte, en dehors de toute supervision bancaire effective et sous un régime de contraintes juridiques potentiellement atténué. « Joud » est le fruit d’une réflexion interne menée par des employés d’Al-Qard Al-Hassan à partir du 7 avril 2025. Le choix de ce nom, à connotation arabo-islamique, s’inscrit dans une logique de continuité symbolique tout en opérant une rupture formelle sur le plan juridique. L’entité a été enregistrée au registre du commerce de Baabda sous le numéro 2078233, avec une première implantation dans la banlieue sud de Beyrouth, puis au registre du commerce de Nabatiyé sous le numéro 6007003 en tant que second établissement, au mois de novembre. Cette restructuration ne modifie ni la nature des activités exercées ni les risques encourus par les utilisateurs, mais elle tend à fragmenter la responsabilité juridique et à compliquer toute action judiciaire visant l’entité initiale. Le changement de dénomination apparaît ainsi comme une mesure de protection préventive, anticipant d’éventuelles poursuites contre Al-Qard Al-Hassan tout en maintenant opérationnel un dispositif financier parallèle. Par ailleurs, les comptes bancaires de cette nouvelle entité seraient ouverts auprès de la banque Saderat Iran au Liban. Exigences du Code de la monnaie et du crédit Le Code de la monnaie et du crédit impose aux institutions financières des obligations strictes. Les articles 121 et 125 exigent notamment une forme de société anonyme et un capital minimum, tandis que les articles 178 et 181 prévoient une autorisation préalable et une supervision continue par la Banque du Liban. Al-Qard Al-Hassan, tout comme sa déclinaison sous l’appellation « Joud », ne satisfait à aucune de ces exigences, rendant leur statut juridique fondamentalement incompatible avec l’activité exercée. L’absence d’agrément exclut ces entités du champ d’application de la loi n° 318/2001, modifiée par la loi n° 44/2015, relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Les obligations de vigilance, d’identification des clients et de déclaration des opérations suspectes, placées sous la supervision de la Commission spéciale d’investigation, ne s’y appliquent pas, créant un vide réglementaire préoccupant. Un constat clair et technique En guise de conclusion à caractère juridique, le constat est sans appel : le monopole bancaire n’est pas respecté ; la supervision de la Banque du Liban fait défaut ; le statut associatif est inadapté ; les obligations de transparence et de lutte contre le blanchiment ne s’appliquent pas ; la protection des déposants est inexistante. Cette analyse, strictement juridique et technique, indépendante de toute lecture politique, illustre la manière dont un acteur financier parallèle peut se développer dans un contexte institutionnel fragile et souligne l’urgence de renforcer le cadre légal afin de protéger l’épargne et préserver la stabilité du système financier libanais.

La liquidité, le carburant qui a alimenté les marchés en 2025 (3/3)
Par
Jacques Mechelany
Publié
déc. 28, 2025 - 12:36

Si l’intelligence artificielle a fourni le carburant narratif de la performance extraordinaire des marchés en 2025, la liquidité en a fourni l’oxygène. Et si l’attention s’est largement portée sur les politiques des banques centrales occidentales, la source la plus persistante — et finalement la plus déstabilisante — de liquidité mondiale est venue d’ailleurs : du Japon. Pendant des décennies, le Japon a été perçu comme une anomalie — une économie enfermée dans la déflation, opérant selon sa propre logique monétaire et largement déconnectée des cycles mondiaux. En 2025, cette perception s’est révélée dangereusement dépassée. Le Japon n’est pas resté simplement accommodant ; il est devenu l’un des principaux facilitateurs de la prise de risque mondiale. Pendant des années, la Banque du Japon a accumulé des milliers de milliards de dollars d’obligations et d’actions à son bilan tout en maintenant des taux d’intérêt proches de zéro. Les taux ultra-bas japonais et un yen en dépréciation constante ont ravivé et amplifié le carry trade mondial. Les capitaux empruntés à faible coût en yen ont afflué vers des actifs à rendement plus élevé dans le monde entier — actions, crédit, marchés privés et investissements spéculatifs — renforçant l’appétit pour le risque bien au-delà des frontières japonaises. De fait, le Japon a exporté de la liquidité vers le système financier mondial à un moment où d’autres banques centrales tentaient, prudemment et de manière incohérente, de la retirer. Le carry trade en yen est devenu l’un des vecteurs les plus puissants de la hausse des prix des actifs en 2025, alimentant simultanément des valorisations boursières plus élevées et un levier accru dans l’ensemble du système financier. Mais le Japon est entré en 2025 contraint par ses propres réalités structurelles. Avec une dette publique dépassant 235 % du PIB, un système financier dépendant de taux ultra-bas et un marché obligataire domestique fragile, le retour de l’inflation et la perspective d’une croissance économique durable ont imposé un changement stratégique. En septembre 2025, la Banque du Japon a formalisé sa décision de cesser ses achats d’actifs et est devenue vendeuse nette d’obligations et d’actions. En décembre, elle a de nouveau relevé ses taux d’intérêt, propulsant les rendements des obligations à très longue maturité à des niveaux records. Les implications ont été immédiates et mondiales : le carry trade en yen s’est trouvé en grave danger — et, par extension, les actifs risqués dans le monde entier. Alors que la liquidité continuait de gonfler les marchés financiers, l’économie réelle envoyait un signal très différent. Les matières premières — expression la plus tangible de l’offre, de la rareté et des tensions géopolitiques — ont bondi sur l’ensemble du spectre. L’énergie, les métaux industriels et les ressources stratégiques ont tous fortement progressé, reflétant des années de sous-investissement, la fragmentation des chaînes d’approvisionnement et les coûts croissants de la démondialisation. Cette hausse des matières premières n’est pas une exubérance cyclique ; c’est une tension structurelle. Contrairement aux actifs financiers, les matières premières répondent à des contraintes physiques. Elles intègrent la géologie, la géopolitique, l’intensité énergétique et le temps. Le monde est entré en 2025 avec des stocks épuisés, des chaînes d’approvisionnement fragmentées et une concurrence stratégique accrue pour les ressources — des métaux critiques à l’alimentation et à l’énergie. Dans cet environnement, une liquidité persistante est entrée en collision avec une offre limitée. L’implication est cruciale : le risque inflationniste n’a pas disparu — il augmente. Pourtant, tout au long de 2025, les marchés ont largement intégré un retour à la désinflation et à l’assouplissement des politiques, alors même que les coûts des intrants, les prix des matières premières et les pressions sur les ressources stratégiques augmentaient. Cette contradiction — un assouplissement des conditions financières face à des contraintes croissantes dans l’économie réelle — est intrinsèquement instable. Elle place les banques centrales dans une position impossible : tolérer l’inflation ou risquer de déstabiliser des marchés devenus dépendants de la liquidité. Les marchés obligataires pourraient bien imposer ce choix en 2026. Le rôle du Japon amplifie ce risque. Un nouvel affaiblissement du yen renforcerait l’inflation via la hausse des prix des importations et des matières premières. À l’inverse, toute appréciation significative risquerait de provoquer un dénouement brutal des carry trades, déstabilisant les prix des actifs mondiaux. Les deux scénarios comportent des conséquences que les marchés n’ont pas encore pleinement intégrées. L’intelligence artificielle et la liquidité ont soutenu le rallye de 2025. Les matières premières en interrogent désormais la soutenabilité. La sphère crypto — expression la plus pure de l’excès spéculatif — a déjà amorcé un retournement, le Bitcoin ayant chuté de plus de 35 % par rapport à son pic d’octobre. L’histoire offre peu d’exemples où une distorsion monétaire prolongée, un levier croissant et un durcissement des contraintes physiques se résolvent sans volatilité. La trajectoire extraordinaire des marchés financiers en 2025 pourrait finalement révéler moins la naissance d’une nouvelle ère disruptive que l’optimisme excessif qui caractérise les bulles d’investissement.

L’IA : la révolution technologique qui a porté les marchés en 2025 (2/3)
Par
Jacques Mechelany
Publié
déc. 27, 2025 - 10:31

Aucune force n’a façonné la trajectoire des marchés financiers en 2025 de manière aussi décisive que l’intelligence artificielle. L’IA est devenue le récit dominant permettant aux investisseurs de justifier des valorisations élevées, une concentration extrême et une prise de risque croissante. Elle a offert une vision de l’avenir suffisamment puissante pour neutraliser les inquiétudes liées au ralentissement de la croissance, à l’endettement croissant et à la fragmentation géopolitique. Fondamentalement, l’IA constitue une véritable révolution technologique — un saut de productivité comparable à l’électrification ou à Internet — et elle transforme déjà des secteurs entiers. Mais les marchés financiers ne valorisent pas les bénéfices sociétaux de long terme ; ils valorisent des réalités microéconomiques : flux de trésorerie des entreprises, intensité capitalistique et soutenabilité. C’est à ce niveau qu’un décalage croissant est apparu. En 2025, l’écosystème de l’IA était bien davantage défini par les dépenses d’investissement que par les profits. L’entraînement de modèles à grande échelle, la construction de centres de données, la sécurisation de puces avancées et l’alimentation d’infrastructures très énergivores ont exigé des investissements d’une ampleur rarement observée hors de l’industrie lourde ou des programmes d’infrastructures nationales. Il en a résulté une explosion sans précédent des dépenses en capital chez les hyperscalers et les fournisseurs de plateformes d’IA. L’ascension fulgurante de NVIDIA — colonne vertébrale matérielle incontestée du boom de l’IA — vers une valorisation proche de 5 000 milliards de dollars reflétait non seulement un leadership technologique, mais aussi une course mondiale à l’investissement. Entreprises et gouvernements se sont empressés de sécuriser des capacités de calcul, engageant souvent des capitaux bien avant que la demande finale ne soit démontrée. Pour beaucoup, ces investissements relevaient moins de rendements immédiats que de positionnement stratégique : acheter aujourd’hui pour ne pas être laissé pour compte demain. À mesure que l’année avançait, les marchés ont commencé à s’interroger sur la soutenabilité de ce cycle d’investissement — et, plus encore, sur la nature circulaire de son financement. Ce qui est resté largement ignoré, en revanche, c’est la question de la rentabilité finale. Les valorisations intégraient de plus en plus un avenir de croissance hyper-soutenue, sans réel souci du rendement du capital investi ni du risque de saturation. Les premières données suggèrent désormais que seule une faible fraction des projets liés à l’IA atteindra une rentabilité significative, faisant planer la perspective que près de 1 500 milliards de dollars d’investissements prévus puissent finalement être dépréciés. Le profil financier du secteur illustrait clairement ce déséquilibre. OpenAI, largement perçue comme l’avant-garde technologique de la révolution de l’IA, devrait générer environ 19 milliards de dollars de revenus tout en enregistrant près de 13 milliards de dollars de pertes — une illustration frappante du retard de la monétisation par rapport à l’investissement. En ce sens, l’IA en 2025 a davantage fonctionné comme un système de croyance que comme un moteur de croissance traditionnel. Elle a permis aux investisseurs de rationaliser des valorisations extrêmes et une concentration historique. À la fin de l’année, seulement dix actions fortement surévaluées représentaient environ 45 % de la capitalisation du Nasdaq-100 et 34 % de celle du S&P 500 — une configuration précaire si les attentes de croissance venaient à ne pas se matérialiser.

Les marchés financiers en 2025: Une année qui défie la gravité économique (1/3)
Par
Jacques Mechelany
Publié
déc. 25, 2025 - 16:42

Alors que le Père Noël s’apprête à descendre comme chaque année dans les cheminées du monde entier et que 2025 touche à sa fin, les marchés financiers mondiaux offrent un tableau qui aurait semblé invraisemblable — voire carrément impossible — au début de l’année. La plupart des grands indices boursiers terminent l’année à des niveaux records, ou proches de leurs plus hauts historiques, marquant une troisième année consécutive de performances exceptionnelles. Aux États-Unis, l’indice de référence S&P 500 affiche une hausse d’environ 17 % au moment de la rédaction, après des gains de 23 % en 2024 et de 24 % en 2023. Cela représente une progression cumulée d’environ 77 % sur trois ans — et une envolée extraordinaire de plus de 1 000 % depuis le début du marché haussier structurel de mars 2009. Les marchés européens, malgré une croissance stagnante, une instabilité politique et des tensions géopolitiques croissantes, ont suivi la même trajectoire. En Allemagne, l’indice DAX est en hausse de 22 % depuis le début de l’année 2025. Le FTSE 100 britannique a progressé de près de 30 %, signant l’une de ses meilleures performances annuelles jamais enregistrées. L’IBEX 35 espagnol affiche une hausse spectaculaire de 48 % cette année, défiant à la fois les contraintes budgétaires et l’incertitude politique. Au Japon, le Nikkei 225 continue de « flotter » à des sommets historiques, avec une progression de 26 % en 2025. Les actions chinoises ont également surpris à la hausse : les marchés domestiques progressent d’environ 17 %, tandis que les titres cotés à Hong Kong gagnent plus de 23 %. Même les marchés émergents — longtemps considérés comme les plus vulnérables à la hausse des taux d’intérêt et au resserrement de la liquidité mondiale — ont affiché un enthousiasme que peu anticipaient. Le KOSPI sud-coréen, par exemple, est en hausse stupéfiante de 71 % depuis le début de l’année. Dans le même temps, les actifs traditionnellement perçus comme des couvertures contre l’instabilité ont atteint des sommets historiques. L’or a franchi de manière décisive des niveaux autrefois jugés psychologiquement et structurellement infranchissables, enregistrant un gain remarquable de 71 % cette année. L’argent a fait encore mieux, avec une hausse d’environ 149 % depuis le début de l’année. Un large éventail de matières premières — de l’énergie aux métaux industriels — a également enregistré de fortes progressions, reflétant à la fois la ferveur spéculative et des tensions structurelles plus profondes. L’immobilier raconte une histoire similaire. Aux États-Unis, au Japon et dans une grande partie de l’Europe, les prix de l’immobilier atteignent des niveaux records, souvent bien supérieurs à leurs sommets d’avant 2007. Ces valorisations supposent un environnement de taux d’intérêt durablement bas et de liquidité abondante — une hypothèse de plus en plus en décalage avec la réalité. Dans de nombreuses grandes villes mondiales, les prix restent largement supérieurs à leurs niveaux d’avant la pandémie, malgré des coûts d’emprunt plus élevés, une accessibilité en baisse et un affaiblissement des bilans des ménages. En résumé, 2025 a été une année exceptionnelle pour les preneurs de risques, se terminant avec presque tout à des prix élevés — souvent extraordinairement élevés. Et pourtant, selon la plupart des critères économiques traditionnels, le contexte mondial n’a rien de rassurant. Le monde a traversé l’un des environnements géopolitiques les plus tendus depuis des décennies. La croissance a ralenti dans une grande partie du monde développé. Les niveaux de dette publique et privée ont atteint des sommets historiques. Les risques géopolitiques se sont multipliés au lieu de reculer — du Moyen-Orient à l’Europe de l’Est, de la rivalité stratégique entre grandes puissances au retour des tensions sur le continent américain. La politique monétaire, autrefois force stabilisatrice de l’ère post-2008, est désormais contrainte par les réalités politiques et les excès budgétaires. C’est là le paradoxe central de 2025 : une année durant laquelle les marchés financiers ont prospéré tandis que les fondations économiques, politiques et sociales sous-jacentes semblaient de plus en plus fragiles. Ce n’est pas une année marquée par des percées de productivité, une croissance généralisée des revenus ou une nouvelle expansion du commerce mondial. Elle a plutôt été façonnée par la liquidité, les récits et la concentration — une année durant laquelle le capital ne s’est pas dirigé vers la sécurité ou la valeur, mais vers les actifs semblant les plus déconnectés de la réalité. Tout ce qui n’aurait pas dû fonctionner a fonctionné La trajectoire extraordinaire des marchés financiers en 2025 n’est pas le fruit du hasard. Elle est le produit d’un optimisme collectif, de promesses technologiques et d’espoirs renouvelés de renaissance économique. À mesure que les signaux économiques s’affaiblissaient et que les risques géopolitiques s’intensifiaient, les marchés n’ont pas réévalué le risque de manière traditionnelle. Ils se sont projetés dans des récits — ceux, séduisants, de l’intelligence artificielle, de la robotique humanoïde et de technologies transformatrices encore largement non éprouvées à grande échelle. Parallèlement, les investisseurs se sont ancrés dans la conviction que les banques centrales finiraient toujours par protéger les marchés contre des baisses significatives, en assouplissant les conditions monétaires dès que des tensions apparaîtraient. Cette combinaison puissante de conviction narrative et de réassurance politique a permis à la prise de risque de prospérer, même lorsque les fondamentaux se détérioraient. La prudence a progressivement cédé la place à la spéculation, les marchés devenant moins attentifs à la réalité économique et davantage dépendants des anticipations et des croyances. Jamais dans l’histoire la participation des investisseurs particuliers n’a été aussi élevée, jamais la concentration sur un petit nombre de titres n’a été aussi forte, jamais l’effet de levier n’a été aussi important, jamais les valorisations n’ont été aussi élevées, et jamais l’écart entre les « nantis » et les « démunis » n’a été aussi extrême. L’histoire suggère que de tels moments signalent une transition — de l’expansion à la fragilité, de l’enthousiasme à la vulnérabilité.

Al-Qard Al-Hassan aurait amorcé une phase de «post liquidation»
Par
Nayla Assaf
Publié
déc. 23, 2025 - 17:52

Sous l’effet des sanctions américaines, des restrictions imposées par la Banque du Liban et des pertes subies lors de la dernière guerre avec Israël, le Hezbollah a cherché à reconfigurer son principal bras financier, Al-Qard Al-Hassan. Ce « repositionnement », présenté comme « légal », vise à préserver son emprise sur l’économie parallèle et sa base sociale. Fondée en 1982, l’association Qard Al-Hassan opère en dehors du cadre légal bancaire. Les fonds iraniens ont initialement contribué au capital de l’association. Ils ont été complétés par des capitaux libanais, notamment d’entrepreneurs en Afrique, sur plusieurs années. Selon le département du Trésor américain, qui a inscrit Qard Al-Hassan en 2007 sur la liste des entités sanctionnées puis qui a renforcé ces sanctions en 2021, cette association gère des volumes financiers comparables à ceux d’une banque de taille moyenne, tout en échappant à toute supervision officielle. Les autorités américaines estiment que le réseau dessert plusieurs centaines de milliers de bénéficiaires à travers tout le Liban, s’appuyant sur des actifs tangibles importants, notamment des dépôts en or utilisés comme garanties, sans contrôle de la part des autorités financières libanaises. Depuis l’effondrement du système bancaire en 2019, Al-Qard Al-Hassan s’est imposée comme un substitut à un secteur qualifié de « profondément insolvable » par les institutions internationales, renforçant ainsi la dépendance économique de la base sociale du Hezbollah et consolidant son pouvoir financier et politique hors de toute structure étatique. Une légitimité symbolique La politique de restrictions sévères imposée depuis 2019 par la Banque du Liban – limitations sur les retraits, contrôle des transferts à l’étranger et encadrement des opérations de change – a créé un environnement propice à l’essor de structures financières non régulées. Dans ce contexte, Al-Qard Al-Hassan est apparue pour certains comme une alternative à l’Etat et au secteur bancaire, en raison de leur faillite. Le principe du Qard Al-Hassan, basé sur le prêt sans intérêt, confère à cette association une forte légitimité symbolique au sein de la communauté chiite. Le Hezbollah s’appuie sur cette référence pour présenter l’association comme une œuvre sociale. Selon le politologue Ali Hamadé, cette symbolique est également stratégique pour l’influence politique du parti : elle a permis de pénétrer des couches sociales au-delà de la communauté chiite, étendant ainsi son emprise économique et sociale. Mais en réalité, Al-Qard Al-Hassan fonctionne comme un réseau bancaire parallèle, manipulant d’importantes liquidités hors de tout contrôle étatique et en dehors de la supervision officielle de la Banque du Liban ou de la Commission de contrôle des banques. Ali Hamadé relève dans ce cadre que l’association a amorcé une phase dite de « post-liquidation », redistribuant certaines activités à d’autres entités affiliées au Hezbollah, notamment dans le secteur de l’or. Les opérations d’achat, de vente et de mise en gage de l’or sont désormais réalisées via Joud, une société commerciale disposant d’un numéro fiscal et d’une licence, dont le directeur général de la famille Karnib est sanctionné par les Etats-Unis. Les activités à caractère bancaire sont transférées progressivement vers d’autres structures légales, les opérations étant présentées comme de simples ventes de marchandises, contournant ainsi la surveillance financière. La fermeture serait inévitable Ali Hamadé souligne en outre que le timing de la fermeture ou du contrôle d’Al-Qard Al-Hassan relève de la présidence de la République et non du ministère de l’Intérieur. Cette responsabilité explique la prudence dans l’examen du dossier, dans le but notamment d’éviter des perturbations financières au niveau des déposants et de gérer l’impact symbolique d’un tel acte sur la communauté chiite et au-delà. Face à la pression internationale et américaine, la fermeture de l’association semble désormais inévitable, même si d’autres structures continuent de reprendre certaines de ses activités. Cette possible fermeture a été démentie par l’association qui affirme qu’elle « continue d’opérer sous son nom habituel, dans toutes ses agences au Liban ». Elle précise que les opérations d’achat et de vente d’or, en espèces ou à tempérament, sont réalisées exclusivement via des sociétés commerciales légales. Cette clarification illustre la complexité du transfert progressif des fonctions d’Al-Qard Al-Hassan vers des entités comme Joud, permettant de distinguer légalement les opérations commerciales des activités quasi-bancaires.