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Économie

Le super cycle des matières premières: la nouvelle ruée vers l'or
Par
Jacques Mechelany
Publié
déc. 18, 2025 - 02:27

Depuis près de deux ans, les investisseurs observent la progression spectaculaire des cours de l’or et de l’argent, parfois avec incrédulité. Depuis décembre 2023, le cours de l’or a plus que doublé, passant d’environ 2 000 dollars l’once à près de 4 300 dollars, tandis que l’argent a flambé de 26 à 63 dollars, avec une accélération marquée au cours du second semestre 2025. Si les niveaux actuels se maintiennent jusqu’à la fin de l’année, les deux métaux devraient enregistrer leur meilleure performance annuelle depuis 1979, au tout début du précédent grand cycle des métaux précieux. L’or et l’argent ne sont d’ailleurs pas les seuls concernés. Le platine et le palladium ont également fortement progressé, le cuivre affiche une hausse proche de 50 %, et un large éventail de minerais stratégiques connaît une année exceptionnelle. Alors que les investisseurs particuliers se ruent sur ces marchés par crainte de « rater le coche », et que des flux massifs se dirigent vers les fonds indiciels adossés à l’or et à l’argent, deux questions s’imposent naturellement : Qu’est-ce qui explique ces hausses spectaculaires ? Ce cycle est-il fondamentalement différent de ceux qui l’ont précédé ? Tout observateur des matières premières ayant traversé plusieurs cycles affirmera avoir déjà vu ce scénario. Des chocs stagflationnistes des années 1970 au supercycle porté par la Chine dans les années 2000, et qui culmina en 2011, les matières premières ont longtemps obéi à une mécanique bien connue : la demande s’accélère, l’offre réagit avec retard, les prix s’emballent, puis le cycle se retourne. Dans cette lecture, les matières premières demeurent fondamentalement dépendantes du contexte macroéconomique et des lois classiques de l’offre et de la demande. Le cycle 2024–2025 échappe à ce schéma. Ce qui distingue la phase actuelle est la convergence simultanée de forces structurelles qui n’avaient encore jamais opéré ensemble à une telle échelle. Ces forces ne sont pas conjoncturelles. Elles sont politiques, financières et systémiques, et elles redéfinissent en profondeur les fondements mêmes des marchés des matières premières. Dé-dollarisation et dégradation des finances publiques américaines Le premier pilier de cette nouvelle architecture est à la fois monétaire et géopolitique. Le pivot stratégique des États-Unis, récusant la mondialisation pour privilégier une logique protectionniste, a profondément modifié la perception mondiale du leadership Américain. Une approche désormais plus transactionnelle — et parfois ouvertement conflictuelle — des relations internationales a fragilisé des alliances de longue date et incité de nombreux États à reconsidérer leur dépendance aux États-Unis, tant comme pilier géopolitique que comme contrepartie financière. Parallèlement, la persistance de déficits budgétaires élevés et l’envolée de la dette publique ont ravivé les interrogations sur la soutenabilité à long terme des finances américaines. Pour de nombreuses banques centrales, l’association d’une instabilité géopolitique croissante et d’une dégradation budgétaire soulève des doutes inédits quant à la solidité des bons du Trésor américain et au rôle du dollar comme actif de réserve incontesté. La réaction a été sans ambiguïté : une diversification accélérée hors du dollar, au profit de l’or. Selon le World Gold Council, les banques centrales ont acheté plus de 1 000 tonnes d’or en 2023, 1 044 tonnes en 2024, et devraient atteindre 750 à 900 tonnes en 2025, des niveaux très supérieurs à la moyenne annuelle de 400 à 500 tonnes par an observée avant 2022. Il ne s’agit pas d’achats tactiques. Il s’agit d’une recomposition structurelle des bilans souverains. Cette dynamique constitue le premier socle d’un cycle des matières premières désormais porté non plus uniquement par la croissance économique, mais par une érosion de la confiance dans l’architecture financière qui a structuré l’économie mondiale au cours des quarante dernières années. La militarisation des chaînes d’approvisionnement Pendant des décennies, la mondialisation reposait sur une hypothèse simple : l’interdépendance économique réduisait les risques de conflit et améliorait l’efficacité globale. Les chaînes d’approvisionnement étaient optimisées pour le coût et l’échelle, non pour la résilience ou la souveraineté. Cette hypothèse ne tient plus. À la suite des guerres commerciales, des sanctions, des interdictions d’exportation et du gel d’avoirs souverains, les États ont tiré une conclusion lucide : le contrôle des ressources physiques est un levier de puissance. Les matières premières — en particulier les métaux essentiels à l’énergie, à la technologie et à la défense — ont ainsi basculé du champ de l’économie de marché vers celui de la sécurité nationale. La Chine a été la plus explicite dans cette stratégie, utilisant les contrôles à l’exportation sur les minerais critiques et les technologies de transformation pour convertir sa domination industrielle en levier géopolitique. Ces mesures ne visent pas à maximiser les recettes à court terme, mais à préserver une marge de manœuvre stratégique. La conséquence est majeure : le prix n’est plus l’unique mécanisme d’équilibrage des marchés. Même lorsque l’offre existe, l’accès n’est plus garanti. Les marchés mondiaux, autrefois intégrés, se fragmentent désormais en blocs régionaux et politiques. Dans ce contexte, la rareté ne se lit pas toujours dans les stocks visibles, mais dans la capacité — ou non — d’acheter, au moment voulu et aux conditions souhaitées. Les mécanismes d’arbitrage qui assuraient autrefois l’unification des marchés mondiaux se grippent. Les limites physiques de la substitution Lors des cycles précédents, la hausse des prix favorisait les substitutions, les gains d’efficacité et l’optimisation des matériaux, ce qui finissait par contenir les tensions. Aujourd’hui, dans de nombreux métaux critiques, ces marges de manœuvre s’amenuisent. Dans le solaire photovoltaïque, les charges en argent atteignent déjà des limites physiques, et les nouvelles technologies à haut rendement augmentent même l’intensité en argent par panneau. Dans les catalyseurs automobiles, la substitution entre platine et palladium est largement arrivée à maturité et se heurte à des contraintes chimiques et réglementaires. Dans les batteries, les intensités matérielles se rapprochent de seuils théoriques minimaux, laissant peu de place à de nouvelles réductions sans compromis de performance. Parallèlement, l’offre minière perd en élasticité. Les teneurs des gisements diminuent, les délais d’obtention des permis s’allongent sur plusieurs décennies, et les contraintes environnementales freinent l’expansion rapide des capacités. Il en résulte un système dans lequel la demande peut croître plus vite que l’offre ne peut s’ajuster, quel que soit le niveau des prix. Il ne s’agit pas d’un goulet d’étranglement temporaire, mais d’un plafond structurel. La combinaison de ces trois forces — réalignement monétaire, fragmentation géopolitique et contraintes physiques — dessine une nouvelle architecture des marchés des matières premières. Dans un monde où les chaînes d’approvisionnement sont instrumentalisées, où les monnaies sont remises en question et où la substitution atteint ses limites, les matières premières ne se comportent plus comme de simples actifs cycliques. Elles deviennent des actifs stratégiques. Les règles du jeu ont changé. Ce supercycle — ciblé, inégal et profondément politique — est d’une nature radicalement différente. Quid du futur ? L’or, métal d’investissement par excellence L’or occupe une place singulière parmi les matières premières. Sa demande est avant tout financière, qu’elle émane des banques centrales ou des portefeuilles d’investissement. Contrairement aux métaux industriels, l’or ne dépend pas de la croissance économique pour justifier son rôle. Il dépend de la confiance — ou plus précisément, de sa disparition. La demande d’investissement est, par nature, potentiellement illimitée, tandis que l’offre reste structurellement contrainte. Dans ce contexte, fixer des objectifs de prix précis relève davantage de l’illusion que de l’analyse, d’autant plus que l’appétit des investisseurs particuliers chinois ajoute une dimension supplémentaire à la demande mondiale. L’histoire, toutefois, offre un référentiel comparatif. Entre 2001 et 2011, l’or est passé d’environ 250 dollars l’once à 1 921 dollars, soit une hausse de 768 %. Dans les années 1970, il a progressé de 100 dollars à 873 dollars en moins de quatre ans, soit un appréciation de +873 %. Dans le cycle actuel, l’or est passé d’un point bas proche de 1 046 dollars en 2015 à environ 4 300 dollars aujourd’hui, une hausse de l’ordre de 411 %. Un mouvement considérable, mais certainement pas exceptionnel au regard des précédents historiques. La question centrale n’est donc pas de savoir si l’or est allé trop loin, mais si les forces structurelles qui soutiennent la demande sont épuisées. Les déséquilibres budgétaires persistent, la fragmentation géopolitique s’accentue, et la crédibilité des monnaies fiduciaires est mise à l’épreuve comme rarement auparavant. Même si les marchés financiers restent par naturenotoirement imprévisibles, l’ensemble de ces éléments suggère que le cycle haussier de l’or est loin d’être achevé. L’argent, un « or » industriel Si l’or constitue l’ancre du système, l’argent en est l’accélérateur. Alliant demande monétaire et usages industriels, l’argent est structurellement plus volatil — et historiquement plus explosif — en phase avancée de cycle. Son offre est particulièrement contrainte : environ 70 % de la production mondiale provient de sous-produits d’autres métaux, ce qui limite fortement sa capacité d’ajustement aux signaux de prix. Par ailleurs, l’argent est au cœur de l’électrification, du solaire et de l’électronique avancée — des secteurs activement soutenus par les politiques publiques. Le marché physique affiche ainsi un déficit depuis quatre années consécutives. Lorsque la demande financière et la demande industrielle progressent simultanément, l’argent ne s’ajuste pas graduellement. Il décale brutalement. Dans les années 1970, son cours est passé de 1,50 dollar l’once à près de 50 dollars, soit une hausse de plus de 3 000 %. Entre 2001 et 2011, il a bondi de 4 à près de 50 dollars, enregistrant une performance supérieure à 1 100 %, largement supérieure à celle de l’or. Dans le cycle actuel, l’argent est passé de 13,60 dollars en 2016 à 63 dollars environ aujourd’hui, soit une hausse proche de 460 %. À l’aune de l’histoire, la phase actuelle semble plutôt précoce que tardive. Conclusion Un changement de régime structurel, pas de cycle économique Le marché des métaux en 2025 n’est plus cyclique. Il est devenu structurel. Pendant quarante ans, les investisseurs ont raisonné sur la base d’un commerce ouvert, d’une offre élastique, d’arbitrages efficaces et de substitutions technologiques. Ces quatre hypothèses s’effondrent aujourd’hui — simultanément. La géographie prime désormais sur la géologie. La politique l’emporte sur les niveaux de prix. La disponibilité physique prévaut sur les contrats papier.

L’Europe prise entre le marteau chinois et l’enclume américaine
Par
Jacques Mechelany
Publié
déc. 15, 2025 - 11:00

Le 7 décembre 2025, Emmanuel Macron a fait ce qu’aucun dirigeant européen n’avait osé faire ouvertement depuis trois décennies de relations soigneusement calibrées avec Pékin : il a parlé sans détour. Quelques heures après son retour de sa quatrième visite officielle en Chine, le président français déclarait dans un entretien accordé aux Échos que la relation commerciale entre l’Europe et la Chine était devenue « insoutenable ». La Chine, avertissait-il, est en train de « tuer ses propres clients ». L’industrie européenne, ajoutait-il, fait désormais face à une question de « vie ou de mort ». Ce n’était pas le langage de la diplomatie mais celui d’une alerte stratégique. Pendant trente ans, l’Europe a calibré sa relation avec la Chine dans des euphémismes soigneusement choisis : partenariat stratégique, commerce mutuellement bénéfique, coopération gagnant-gagnant. Les propos d’Emmanuel Macron marquent une rupture. Ils reconnaissent ouvertement ce que les données montrent depuis longtemps mais que le discours politique refusait d’admettre : l’Europe est devenue la variable d’ajustement d’un système économique mondial de plus en plus façonné par la surcapacité industrielle chinoise et le protectionnisme américain. Les chiffres expliquent l’état d’urgence. En 2024, l’Union européenne a enregistré un déficit commercial de 305 milliards d’euros avec la Chine, important pour 519 milliards d’euros de biens et n’exportant que pour 213 milliards. Ce déficit dépasse désormais le PIB de plusieurs États membres. Plus significatif encore, il s’accélère. De 197 milliards d’euros en 2019, il devrait approcher les 320 milliards en 2025. Il ne s’agit plus d’un déséquilibre conjoncturel, mais d’un basculement structurel. Cette accélération s’est intensifiée en 2025 lorsque les États-Unis ont fortement restreint l’accès des produits chinois à leur marché par le biais de droits de douane et de sanctions. Les exportations chinoises n’ont pas disparu : elles ont été redirigées. L’Europe a absorbé le choc. Chaque conteneur ne pouvant plus être écoulé de manière rentable aux États-Unis a cherché une porte d’entrée dans les ports européens. Avec son marché ouvert et son autorité politique fragmentée, l’Europe est devenue la voie de moindre résistance dans l’affrontement sino-américain en cours. Une asymétrie profonde Les flux commerciaux ne reflètent qu’une partie du problème. Les investissements directs étrangers révèlent une asymétrie plus profonde. Les entreprises européennes détiennent plus de 230 milliards d’euros d’investissements directs en Chine. Les entreprises chinoises en détiennent moins du tiers en Europe. Mais la nature de ces investissements diffère fondamentalement. Le capital européen renforce la capacité productive chinoise et alimente sa machine exportatrice. Le capital chinois, en revanche, s’ancre directement dans les secteurs stratégiques européens, acquérant technologies, marques et accès durable aux marchés. Nulle part la vulnérabilité européenne n’est plus visible que dans le secteur des batteries pour véhicules électriques. La Chine contrôle environ 80 % de la production mondiale de cellules de batteries et domine presque tous les goulets d’étranglement en amont — du raffinage du graphite au traitement du lithium et du cobalt. Cette domination n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte de plusieurs décennies de politiques industrielles dirigées par l’État. L’Europe, à l’inverse, s’est reposée sur les forces du marché et sur des initiatives fragmentées. La faillite de Northvolt, le leader européen de batteries pour véhicules électriques, malgré un soutien public massif, a mis en lumière l’ampleur de l’écart de compétitivité. Face aux preuves croissantes de surcapacités subventionnées, la Commission européenne a imposé des droits de douane sur les véhicules électriques chinois à la fin de l’année 2024. Mais les exemptions, les failles réglementaires et l’adaptation rapide des industriels chinois en ont limité l’efficacité. La production s’est déplacée. L’assemblage s’est relocalisé en Europe. La pénétration du marché s’est poursuivie. L’Europe a traité un problème politique sans résoudre le problème stratégique. Un déséquilibre structurel de pouvoir La question la plus profonde est structurelle. L’exposition européenne à la Chine est inégale et très diverse, ce qui engendre une paralysie politique. Le modèle industriel allemand demeure fortement dépendant de la demande chinoise. La Hongrie s’est positionnée comme une plateforme industrielle chinoise au sein de l’Union européenne. La France, moins exposée, dispose d’une plus grande marge de manœuvre politique pour plaider en faveur de mesures de protection. Ces intérêts divergents rendent extrêmement difficile l’élaboration d’une réponse européenne unifiée. La Chine comprend parfaitement cette contrainte. La division garantit l’inaction. Ce que l’intervention d’Emmanuel Macron a révélé n’est pas simplement un différend commercial, mais un déséquilibre structurel de pouvoir et de gouvernance politique. La faiblesse de la construction politique européenne — une union de 27 nations dotée de pouvoirs centralisés limités — place l’Europe entre deux « pôles »: d’un côté, la gouvernance industrielle centralisée et disciplinée de la Chine ; de l’autre, l’approche de plus en plus protectionniste et fondée sur le rapport de force des États-Unis sous Donald Trump. La Chine a consacré des décennies à bâtir des politiques industrielles puissantes, investissant des milliers de milliards de yuans dans des secteurs initialement déficitaires mais qui lui ont finalement permis d’accéder à une position dominante : automobile, batteries pour véhicules électriques, panneaux solaires, raffinage des terres rares, composants électroniques et semi-conducteurs d’entrée de gamme. L’Europe, en revanche, a compté sur les entreprises privées pour développer ses capacités industrielles, tout en confiant la vision stratégique à des institutions européennes dépourvues de véritables pouvoirs d’exécution. Les États-Unis se sont appuyés sur l’entrepreneuriat et des marchés de capitaux agiles pour dominer des secteurs très rentables comme l’énergie et la technologie, au prix d’une vulnérabilité accrue dans les industries traditionnelles et certains secteurs stratégiques tels que les terres rares. Donald Trump recourt aujourd’hui à une interprétation extensive des pouvoirs présidentiels — droits de douane, sanctions, relocalisations forcées — pour corriger des déséquilibres que les marchés n’ont pas su résorber seuls. L’Europe se retrouve désormais prise entre le marteau Chinois et l’enclume Américaine, avec des outils politiques limités pour élaborer une réponse coordonnée. Ses marges de manœuvre se réduisent. La confrontation comporte des risques de représailles. L’inaction entraîne un déclin industriel irréversible. Ce qui n’est plus possible, en revanche, c’est le déni. En réalité, le déséquilibre commercial entre l’Europe et la Chine n’est que la partie émergée d’un iceberg bien plus vaste. Il révèle la faiblesse stratégique de la construction européenne — une faiblesse qui permet à deux superpuissances de façonner un monde bipolaire selon leurs propres règles, tandis que le poids économique de l’Europe ne parvient pas à se traduire en puissance politique équivalente. La question n’est plus de savoir si l’Europe a compris l’enjeu. Elle est de savoir si l’Europe saura saisir l’urgence créée par la montée des tensions géopolitiques et l’accélération de la démondialisation pour renforcer sa gouvernance — avant que sa capacité d’action ne se réduise à néant.

La Syrie, entre défis et opportunités : promesses d’investissements massifs (3/4)

Depuis la chute du régime de Bachar al-Assad, la Syrie est entrée dans une nouvelle ère, porteuse de nombreuses opportunités. La formation d’un gouvernement, la présence d’Ahmad el-Chareh à la tête de l’État et, surtout, l’annonce par Donald Trump de la levée des sanctions américaines contre le pays ont donné le coup d’envoi à la reconstruction. Depuis, dons, investissements et capitaux affluent en Syrie. Bénéficiant à plusieurs secteurs, ces fonds sont susceptibles de contribuer au développement économique du pays. Le secteur énergétique, priorité du gouvernement Avec une production d’électricité de seulement quelques heures par jour, il est impératif pour le nouveau gouvernement syrien de réhabiliter son réseau énergétique. La Syrie a signé à cet effet un accord avec UCC Holding, un consortium qatari spécialisé dans l’énergie. D’une valeur de 7 milliards de dollars, il vise à construire de nouvelles centrales électriques, fonctionnant notamment au gaz naturel et à l’énergie photovoltaïque. Ces nouvelles centrales devraient produire à elles seules près de 5.000 mégawatts, soit près de la moitié de la consommation d’électricité de la Syrie avant la guerre. De plus, lors du sommet syro-saoudien de juillet 2025, Riyad avait prévu d’allouer 150 millions de dollars aux projets énergétiques. Parallèlement, des entreprises américaines, telles que Baker Hughes, Hunt Energy et Argent LNG, prévoient de moderniser les infrastructures gazières et pétrolières syriennes afin d’améliorer l’extraction et le raffinage des hydrocarbures, renforçant ainsi l’indépendance énergétique du pays et pavant la voie à d’éventuelles exportations d’hydrocarbures. Les infrastructures, colonne vertébrale des flux commerciaux Grâce à sa position géographique, la Syrie est appelée à devenir un carrefour commercial majeur dans la région. La réhabilitation et la modernisation des infrastructures terrestres, maritimes et aériennes sont essentielles pour faciliter la circulation des individus et des marchandises. Le pays a signé à cet effet un accord de 800 millions de dollars avec DP World, poids lourd émirati de la gestion et la logistique portuaire, afin de développer le port de Tartous. Lattaquié n’est pas en reste, le gouvernement syrien ayant signé un accord de 262 millions de dollars avec CMA CGM pour en moderniser le port. En ce qui concerne l’aéroport de Damas, c’est le Qatar qui s’engage à le moderniser pour la coquette somme de 4 milliards de dollars. Toujours dans le domaine du transport, un accord de 2 milliards de dollars a été signé pour développer un métro reliant l’est à l’ouest de la capitale syrienne. L’immobilier où tout est à reconstruire Sur un tout autre plan, le forum syro-saoudien de juillet dernier a alloué près de 3 milliards de dollars aux secteurs de la construction et de l’immobilier. L’Arabie saoudite, en partenariat avec Khashoggi Holding et Radiant Structures, prévoit la construction d’une usine capable de produire plus de 6.000 tonnes de ciment par jour, soit l’équivalent de la quantité nécessaire pour édifier une tour résidentielle de 15 étages. Un partenariat a, d’autre part, été signé avec la société italienne Ubako pour un montant de 2 milliards de dollars, pour la construction d’un complexe de plusieurs dizaines de tours résidentielles. Baptisé les Damascus Towers, celui-ci devrait rivaliser avec les gratte-ciels de New York et de Dubaï. Dans un pays ravagé par des années de guerre, la Syrie fait face à une réelle pénurie de logements, d’autant plus que le retour des réfugiés entraînera une augmentation de la demande. Ce qui pose un réel défi d’aménagement des espaces. Le gouvernement devra donc suivre un plan rigoureux d’urbanisme tenant compte non seulement de la construction de logements, mais aussi du développement d’infrastructures et de services publics, ainsi que de la création d’espaces où il sera agréable de vivre. Prochain article : Modernisation numérique et bancaire (4/4)

La Syrie, entre défis et opportunités : sécurité, reconstruction et réintégration (2/4)

Dans notre précédent article, nous avons exploré les différents atouts économiques de la Syrie. Grâce à la richesse de son sol et à son emplacement géographique, Damas présente un potentiel économique majeur, mais inexploité. De plus, la chute du régime de Bachar al-Assad, en décembre 2024, et l’ascension d’Ahmad el-Chareh à la tête du pouvoir, la levée des sanctions américaines et européennes, ainsi que la tenue, en juillet 2025, d’un sommet syro-saoudien ont enclenché une dynamique de reconstruction, ainsi qu’une réintégration dans le giron arabe et le commerce international. Sauf que tout n’est pas rose dans la Syrie post-Bachar al-Assad, et de nombreux défis restent à relever. La sécurité Le premier défi du nouveau pouvoir reste, encore et toujours, la sécurité. Après plus de 13 ans de guerre civile au cours de laquelle des factions communautaires et ethniques se sont livré une guerre sans merci, le pays est toujours en proie à des troubles sécuritaires à caractère sectaire, notamment sur le littoral et à Soueida. À cela s’ajoutent les nombreux accrochages à la frontière libanaise avec des groupes inféodés au Hezbollah libanais, ainsi que les bombardements israéliens. Le gouvernement consolide, pas à pas, son pouvoir et s’efforce de rétablir l’ordre et la sécurité sur l’ensemble du territoire. Le chemin est encore long et le gouvernement devra poursuivre ses efforts pour pérenniser la sécurité du pays, sans quoi de nombreux investisseurs verront leurs ardeurs refroidies. Tout est à reconstruire Le FMI estime que près de 50% des logements syriens ont été détruits ou ont un besoin drastique de rénovation. De plus, près de la moitié de la population se trouve en dehors du pays. Avec le retour des déplacés, la demande de logement ne fera qu’augmenter. Parallèlement, une bonne partie de l’infrastructure du pays a été détruite, notamment les usines, les hôpitaux, les stations de pompage d’eau, les centrales électriques, les puits, les raffineries d’hydrocarbures, etc. Autant d’installations essentielles à l’effort de reconstruction. Les investissements des pays du Golfe visent à pallier ce manque d’infrastructures et à aider à remettre le pays sur pied. Mais plusieurs années sont nécessaires avant que ces nouveaux moyens de production soient opérationnels. Dans l’attente, l’effort de reconstruction devrait générer près de 200.000 emplois selon la Banque mondiale et verrait plusieurs milliards de dollars affluer dans le pays, renforçant ainsi les réserves en devises de la banque centrale syrienne. Des défis économiques structurels majeurs Après plus de 13 ans de guerre civile, l’économie syrienne est en lambeaux. Le PIB est passé de près de 60 milliards de dollars en 2010 à un peu plus de 20 milliards en 2022. En 2018, l’ONU a reclassifié la Syrie de pays en voie de développement (comme l’Inde, le Mexique ou l’Indonésie) à pays à faible revenu (tels que l’Afghanistan, le Burkina Faso ou encore l’Angola). Toujours selon l’ONU, près de 90% de la population vit sous le seuil de pauvreté, avec moins de deux dollars par jour. La livre syrienne a perdu près de 99% de sa valeur. En effet, en 2010 le dollar US valait 47 livres contre près de 22.000 livres à l’automne 2024. Depuis la chute du régime de Bachar al-Assad, sa valeur est repassée à près de 11.000 livres. Cependant, la banque centrale ne possède que 200 millions de réserves en devises étrangères et il lui serait très difficile de faire face à un nouveau choc monétaire. D’un autre côté, la banque centrale syrienne détiendrait près de 26 tonnes d’or, soit près de 3 milliards de dollars (chiffre évalué sur la base du prix de l’once d’or à 3.700 USD). Cet or pourrait être mis en gage, permettant ainsi de libérer des lignes de crédit vitales pour le pays. Notons dans ce cadre que le gouvernement syrien doit près de 23 milliards de dollars à différents créanciers, représentant près de 115% du PIB. La majeure partie est due à l’Iran (17 milliards) et à la Russie (1,2 milliard). Le service de cette dette accapare près de 30% du budget de l’État, somme qui aurait pu être allouée à la reconstruction ou aux services publics. Le régime actuel envisage de ne pas rembourser sa dette envers l’Iran et la Russie, jugée par le gouvernement de « dette odieuse », c’est-à-dire une dette contractée sans le consentement ou sans le bénéfice du peuple. Cependant, bien que cette dette ait été contractée par le régime Assad pour l’achat d’armes et de carburants pour combattre sa propre population, le droit international ne prévoit pas un schéma d’application pour le traitement des dettes odieuses des États. Un défaut de paiement sur tout ou une partie de la dette va à l’encontre du principe de la « succession d’États » en droit international. Un nouveau gouvernement hérite de tous les avoirs et droits, mais également de toutes les obligations d’un gouvernement précédent. Nécessité d’un cadre institutionnel robuste La réforme des institutions publiques, la lutte contre la corruption et l’amélioration de la gouvernance et de la transparence sont indispensables pour restaurer la confiance des citoyens et des investisseurs. Sans un État de droit fiable, toutes les initiatives économiques risquent d’être compromises. Le renforcement des institutions judiciaires, administratives et économiques est une condition sine qua non pour inscrire la Syrie dans une trajectoire de croissance durable. D’autre part, il est essentiel d’introduire des réformes visant la privatisation de l’économie. En effet, le régime de Bachar al-Assad contrôlait une majeure partie des moyens de production et détenait un contrôle direct sur l’économie. Il est donc essentiel de privatiser les secteurs clés et de permettre à un plus grand nombre d’entreprises de se disputer le marché, faisant ainsi jouer la concurrence et poussant ces entreprises à innover. Réintégration sociale et gestion des flux migratoires Des millions de Syriens se sont déplacés à l’intérieur du pays ou se sont réfugiés à l’étranger. Leur retour est un enjeu social et économique, mais doit être accompagné de programmes d’intégration. Faute de quoi, cela mènerait à des fractures sociales, des tensions communautaires et à une précarité prolongée, qui freinerait dangereusement la dynamique de développement et de reconstruction. Les défis qui attendent la Syrie sont nombreux et complexes, mais ils ne sont pas insurmontables. La sécurité, la reconstruction des infrastructures, la stabilité économique, la réintégration sociale et les réformes institutionnelles doivent être abordées de manière coordonnée pour créer un cadre stable et attractif. En relevant ces défis, la Syrie pourrait instaurer une paix durable et ainsi profiter de son formidable potentiel économique pour le plus grand bien du peuple syrien et de toute la région.

La Syrie, entre défis et opportunités: un nouveau souffle (1/4)
Par
Sergio Safadi
Publié
déc. 5, 2025 - 14:59

Le 8 décembre 2024 tombait le régime de Bachar al-Assad en Syrie. Au terme de plus de cinquante ans de dictature sanguinaire et treize années de guerre civile ayant fait plus de 600000 morts et déplacé plus du quart de la population, un vent nouveau souffle sur la Syrie, apportant avec lui son lot d’optimisme. Comme dans chaque pays en ruine après une guerre civile, en Syrie, tout est à reconstruire. Du fait de son emplacement géographique, sa richesse en ressources naturelles et l’appui des pays du Golfe, la nouvelle Syrie d’Ahmad el-Chareh présente de nombreuses opportunités. Mais dans le même temps, le pays doit faire face à de nombreux défis, notamment en matière de sécurité et de stabilité sociopolitique. La richesse du sol L’un des atouts majeurs de la Syrie réside dans la richesse de son sol. Le pays possède des réserves importantes d’hydrocarbures. On estime les réserves de pétrole à environ 2,5 milliards de barils, soit l’équivalent de la consommation sur cinq ans d’un pays comme le Royaume-Uni. De plus, la Syrie détiendrait environ 700 milliards de mètres cubes de gaz naturel dans ses eaux territoriales. Ce qui la placerait au troisième rang parmi les pays producteurs de gaz en Méditerranée orientale, derrière l’Égypte (2130 milliards de mètres cubes) et Israël (1090 milliards de mètres cubes). Ces chiffres ne sont toutefois pas définitifs. Des explorations supplémentaires et des analyses plus poussées sont nécessaires pour les confirmer. La Syrie possède également d’importants gisements de minéraux, tels que le fer, le calcaire ou le marbre, mais aussi et surtout des réserves considérables de phosphate. Avant le début de la guerre civile, le pays figurait au cinquième rang mondial des exportateurs de ce minéral. Un emplacement géographique stratégique Un autre atout du pays est son emplacement géographique. En effet, les ports de Tartous et Lattaquié sur la rive orientale de la Méditerranée possèdent le potentiel nécessaire pour s’imposer comme des plateformes régionales du commerce mondial. Par ailleurs, la Syrie, située à un carrefour entre l’Asie, l’Afrique, les pays arabes et l’Europe, pourrait, grâce à sa réhabilitation et sa réintégration dans le commerce international, compléter des axes commerciaux majeurs. La Syrie se placerait ainsi au centre du circuit commercial reliant les pays du Golfe, la Jordanie, la Syrie, la Turquie et l’Europe. Cette route paverait ainsi la voie à l’alimentation de l’Europe en hydrocarbures, offrant de ce fait une alternative au gaz russe. Elle permettrait également aux marchandises de transiter par voie terrestre, le transport routier étant une option plus économique que le fret aérien et plus rapide que le fret maritime. Ce nouvel axe permettrait, d’autre part, de contourner le détroit d’Ormuz, en proie à des tensions géopolitiques entre l’Iran et ses voisins, ainsi que le Golfe d’Aden, au sud du Yémen, où les navires transitant sont régulièrement la cible d’attaques des Houthis et de pirates somaliens. Ce faisant, le pays deviendrait le chaînon manquant d’une nouvelle route commerciale reliant l’Inde, l’Arabie saoudite et l’Europe. Dans ce cadre, une éventuelle normalisation avec Israël permettrait d’établir une nouvelle route commerciale entre la Turquie, la Syrie, Israël, l’Égypte et l’Afrique, créant ainsi de nouvelles opportunités économiques et commerciales pour les pays concernés. Une agriculture diversifiée et résiliente Bien que près des deux tiers des terres syriennes soient arides, le pays possède de nombreuses régions fertiles propices à l’agriculture. Parmi elles, les régions d’Alep et de Barada (près de Damas) ainsi que la côte syrienne, notamment Tartous et Lattaquié, qui bénéficient d’un climat méditerranéen, idéal pour la culture des oliviers, des agrumes et de divers légumes. Dans le nord-est du pays, la « Jazira » syrienne et la vallée de l’Euphrate, toutes deux irriguées par le fleuve éponyme, permettent une production significative de céréales (blé et orge). Le pays produit également des cultures industrielles, telles que le coton ou le tabac. Avant la guerre, l’agriculture représentait une part importante du PIB syrien (environ 15%) et les exportations agricoles étaient évaluées à plus de 400 millions de dollars par an. Une réhabilitation des terres agricoles et une modernisation des infrastructures permettraient d’augmenter considérablement les rendements et les revenus agricoles. Aussi, et surtout, la réintégration de la Syrie dans le giron arabe lui ouvrirait de nouveaux marchés pour l’exportation. Une industrie polyvalente Au-delà de la richesse de son sol, la Syrie ne se contente pas d’extraire des ressources naturelles. Elle les transforme également. L’industrie représente une part importante du PIB du pays. Les raffineries d’hydrocarbures et les usines agroalimentaires emploient une grande partie de la population. Une part importante de la production est destinée à l’exportation. De plus, l’industrie syrienne est un acteur non négligeable dans la production de matériaux de construction, tels que le ciment, ainsi que des textiles et des pièces mécaniques. Dans un tout autre domaine, la Syrie était, avant la guerre, un important centre de production pharmaceutique, couvrant 85% des besoins de la population locale en médicaments. En modernisant ses infrastructures et en signant des partenariats avec de grands groupes pharmaceutiques, la Syrie pourrait devenir un acteur régional, voire mondial, dans la production de médicaments. En conclusion, grâce à la richesse de son sol et à son emplacement géographique, la Syrie présente de nombreux atouts. Avec l’amélioration de la situation sécuritaire, le retour des ressortissants qualifiés et des forces ouvrières, la levée des sanctions, et les investissements de nombreux pays, notamment ceux du Golfe, la Syrie pourrait rapidement devenir un acteur économique régional de premier plan.

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