

Sous l’effet des sanctions américaines, des restrictions imposées par la Banque du Liban et des pertes subies lors de la dernière guerre avec Israël, le Hezbollah a cherché à reconfigurer son principal bras financier, Al-Qard Al-Hassan. Ce « repositionnement », présenté comme « légal », vise à préserver son emprise sur l’économie parallèle et sa base sociale.
Fondée en 1982, l’association Qard Al-Hassan opère en dehors du cadre légal bancaire. Les fonds iraniens ont initialement contribué au capital de l’association. Ils ont été complétés par des capitaux libanais, notamment d’entrepreneurs en Afrique, sur plusieurs années.
Selon le département du Trésor américain, qui a inscrit Qard Al-Hassan en 2007 sur la liste des entités sanctionnées puis qui a renforcé ces sanctions en 2021, cette association gère des volumes financiers comparables à ceux d’une banque de taille moyenne, tout en échappant à toute supervision officielle.
Les autorités américaines estiment que le réseau dessert plusieurs centaines de milliers de bénéficiaires à travers tout le Liban, s’appuyant sur des actifs tangibles importants, notamment des dépôts en or utilisés comme garanties, sans contrôle de la part des autorités financières libanaises.
Depuis l’effondrement du système bancaire en 2019, Al-Qard Al-Hassan s’est imposée comme un substitut à un secteur qualifié de « profondément insolvable » par les institutions internationales, renforçant ainsi la dépendance économique de la base sociale du Hezbollah et consolidant son pouvoir financier et politique hors de toute structure étatique.
Une légitimité symbolique
La politique de restrictions sévères imposée depuis 2019 par la Banque du Liban – limitations sur les retraits, contrôle des transferts à l’étranger et encadrement des opérations de change – a créé un environnement propice à l’essor de structures financières non régulées. Dans ce contexte, Al-Qard Al-Hassan est apparue pour certains comme une alternative à l’Etat et au secteur bancaire, en raison de leur faillite.
Le principe du Qard Al-Hassan, basé sur le prêt sans intérêt, confère à cette association une forte légitimité symbolique au sein de la communauté chiite. Le Hezbollah s’appuie sur cette référence pour présenter l’association comme une œuvre sociale. Selon le politologue Ali Hamadé, cette symbolique est également stratégique pour l’influence politique du parti : elle a permis de pénétrer des couches sociales au-delà de la communauté chiite, étendant ainsi son emprise économique et sociale. Mais en réalité, Al-Qard Al-Hassan fonctionne comme un réseau bancaire parallèle, manipulant d’importantes liquidités hors de tout contrôle étatique et en dehors de la supervision officielle de la Banque du Liban ou de la Commission de contrôle des banques.
Ali Hamadé relève dans ce cadre que l’association a amorcé une phase dite de « post-liquidation », redistribuant certaines activités à d’autres entités affiliées au Hezbollah, notamment dans le secteur de l’or. Les opérations d’achat, de vente et de mise en gage de l’or sont désormais réalisées via Joud, une société commerciale disposant d’un numéro fiscal et d’une licence, dont le directeur général de la famille Karnib est sanctionné par les Etats-Unis.
Les activités à caractère bancaire sont transférées progressivement vers d’autres structures légales, les opérations étant présentées comme de simples ventes de marchandises, contournant ainsi la surveillance financière.
La fermeture serait inévitable
Ali Hamadé souligne en outre que le timing de la fermeture ou du contrôle d’Al-Qard Al-Hassan relève de la présidence de la République et non du ministère de l’Intérieur. Cette responsabilité explique la prudence dans l’examen du dossier, dans le but notamment d’éviter des perturbations financières au niveau des déposants et de gérer l’impact symbolique d’un tel acte sur la communauté chiite et au-delà.
Face à la pression internationale et américaine, la fermeture de l’association semble désormais inévitable, même si d’autres structures continuent de reprendre certaines de ses activités.
Cette possible fermeture a été démentie par l’association qui affirme qu’elle « continue d’opérer sous son nom habituel, dans toutes ses agences au Liban ». Elle précise que les opérations d’achat et de vente d’or, en espèces ou à tempérament, sont réalisées exclusivement via des sociétés commerciales légales. Cette clarification illustre la complexité du transfert progressif des fonctions d’Al-Qard Al-Hassan vers des entités comme Joud, permettant de distinguer légalement les opérations commerciales des activités quasi-bancaires.