
L’abondance est une illusion, le Moyen-Orient reste la ligne de fracture

Depuis près de quatre ans, les marchés mondiaux de l’énergie donnent l’impression d’un calme impressionnant. Les prix du pétrole ont diminué de plus de moitié depuis leur pic de 2022 à 130 $.
Les prix du gaz naturel se sont normalisés après le choc provoqué par la guerre en Ukraine.
Les énergies renouvelables occupent le devant de la scène médiatique, nourrissant l’idée que les énergies fossiles sont progressivement reléguées au rang de vestiges du passé.
À première vue, le monde semble largement approvisionné en énergie.
Mais sous cette apparente tranquillité se cache une réalité bien plus instable — façonnée par un sous-investissement chronique, l’épuisement physique des gisements, une forte concentration géopolitique de l’offre et une remontée silencieuse de la demande structurelle.
Le système énergétique mondial n’est pas résilient. Il est aujourd’hui en équilibre précaire.
L’illusion de la surabondance
Autour de 60 dollars le baril, les prix du pétrole suggèrent l’abondance. L’Agence internationale de l’énergie a anticipé une croissance de l’offre mondiale de 3,1 millions de barils par jour en 2025, largement supérieure à celle de la consommation. Le consensus des analystes prolonge cette lecture, renforçant l’idée que la rareté énergétique appartient désormais au passé.
Mais ces niveaux de prix bas ont un coût à long terme.
Lorsque le pétrole s’échange en dessous du coût marginal de production, l’investissement ralentit. Pas de manière brutale ni immédiate, mais de façon persistante. À terme, cette dynamique affaiblit la capacité du système à absorber les chocs.
Aux États-Unis, le pétrole de schiste — principal moteur de la croissance de l’offre mondiale de pétrole durant la dernière décennie — montre déjà des signes d’essoufflement. Il a pourtant été l’élément clé du basculement américain, du statut de premier importateur mondial à celui de pays autosuffisant, puis exportateur net.
Aujourd’hui, le schiste représente environ les deux tiers de la production américaine, porté par les avancées technologiques du forage horizontal et de la fracturation hydraulique, avec le bassin permien comme principal gisement.
Cependant, lorsque le baril évolue en dessous du coût marginal des nouvelles capacités — estimé autour de 70 dollars le baril par Enverus Intelligence Research, et avec un seuil de rentabilité global proche de 62,5 dollars selon Rystad Energy — l’investissement se contracte inévitablement.
L’activité de forage a déjà commencé à reculer. Or les puits de schiste connaissent des taux de déclin rapides, pouvant atteindre 50 % dès la première année. Le maintien de la production exige donc de nouveaux forages en continu. La faiblesse actuelle de l’investissement se traduira donc mécaniquement par une baisse de la production à venir.
À l’échelle globale, les champs pétroliers conventionnels voient leur rendement diminuer de 4 à 6 % par an. Le simple maintien de la production actuelle impose de remplacer plusieurs millions de barils par jour chaque année. Lorsque l’investissement fait défaut, les pénuries n’apparaissent pas immédiatement. Elles s’accumulent silencieusement.
C’est ainsi que les marchés énergétiques basculent d’un excédent apparent vers un déficit réel. Et lorsque ce basculement se produit, l’ajustement des prix est rarement progressif.
Gaz naturel : la faille logistique
Le système énergétique mondial repose sur une équation à quatre variables :
Le pétrole, socle du système, fournit près de 30 % de l’énergie mondiale
Les renouvelables apportent une production intermittente
Le nucléaire assure une base, mais à un rythme lent
Le gaz naturel fournit la flexibilité, la réactivité et la fiabilité
Le gaz naturel est devenu central dans les systèmes électriques modernes. Il compense les limites des renouvelables et garantit la stabilité des réseaux.
Sa demande est particulièrement sensible aux conditions climatiques — non par spéculation, mais parce que le chauffage et la climatisation sont incompressibles. Les hivers rigoureux en Europe, en Amérique du Nord ou en Asie du Nord-Est tendent immédiatement les équilibres. Les étés caniculaires produisent le même effet par la demande électrique. Le gaz joue alors un rôle d’ajustement crucial.
Or, la production gazière n’échappe pas au déclin. Les faibles prix observés ces deux dernières années ont entraîné une réduction des forages dans les bassins de gaz sec, une réallocation du capital vers les zones plus riches en pétrole et un report d’investissements dans les infrastructures.
Contrairement au pétrole, la contrainte principale du gaz n’est pas tant la production que la distribution : pipelines, terminaux de liquéfaction, flottes de méthaniers, capacités de stockage et infrastructures portuaires spécialisées.
La montée en puissance du gaz naturel liquéfié (GNL) a mondialisé le marché. L’Europe, après avoir réduit sa dépendance au gaz russe acheminé par pipeline, repose désormais largement sur le GNL. La demande asiatique continue de croître. Les États-Unis sont devenus le premier exportateur mondial, reliant étroitement leur marché domestique aux dynamiques mondiales.
Dès lors, les perturbations potentielles ne sont plus locales. Elles deviennent systémiques.
La demande énergétique repart, discrètement
Alors que l’attention du public reste focalisée sur la baisse attendue de la demande d’énergies fossiles liée aux véhicules électriques et à la croissance spectaculaire de l’énergie solaire, une nouvelle demande d’énergie apparaît : l’intelligence artificielle.
La révolution de l’IA ne se limite pas aux semi-conducteurs et aux capacités de stockage des données. Elle est fondamentalement consommatrice d’énergie.
À l’horizon 2030, la consommation électrique des centres de données pourrait atteindre entre 950 et 1 600 térawattheures, principalement du fait des charges computationnelles liées à l’IA. À titre de comparaison, la production totale d’électricité des États-Unis s’élevait à environ 4 400 térawattheures en 2024.
L’IA devrait à elle seule accroître la demande électrique américaine de plus de 20 % en cinq ans.
Cette énergie devra être produite.
Les centrales nucléaires nécessitent des délais de construction très longs. Le solaire, malgré sa croissance rapide, ne représente encore qu’environ 5 % de la production électrique mondiale et n’atteindra 20 % qu’à l’horizon 2050. Les infrastructures gazières sont complexes et longues à mettre en place. Le pétrole demeure donc, à court terme, la source d’énergie la plus disponible et la moins chère.
Il en résulte un paradoxe : à mesure que la transition énergétique s’accélère, la demande devient plus rigide, et non plus flexible.
La concentration de l’offre marginale : la véritable ligne de fracture
Les États-Unis sont à la fois le premier consommateur et le premier producteur mondial de pétrole. Ils sont largement autosuffisants.
La Chine, en revanche, est le deuxième consommateur mondial, avec environ 16 millions de barils par jour, mais aussi le premier importateur de pétrole. Elle dépend d’un ensemble diversifié de fournisseurs : pays du Golfe, Russie, Iran, Venezuela, et plus marginalement certains producteurs asiatiques comme l’Indonésie, le Brunei ou le Myanmar.
Jusqu’à récemment, la Chine importait environ 400 000 barils par jour depuis le Venezuela, soit près de 4 % de sa consommation — un flux interrompu brutalement le 3 janvier 2026.
En 2025, l’Iran figurait comme son deuxième fournisseur, avec 1,61 million de barils par jour, soit près de 20 % des importations chinoises.
La principale vulnérabilité du système énergétique mondial ne réside pas dans la demande, mais dans la concentration de l’offre marginale.
En dehors des États-Unis, les capacités de production excédentaires sont extrêmement concentrées. Fin 2025, les capacités de réserve de l’OPEP+ s’élevaient à environ 4 millions de barils par jour, soit 4 % de la consommation mondiale. En apparence, ce chiffre est rassurant. En réalité, il ne l’est pas.
L’Arabie saoudite contrôle environ 2,4 millions de barils par jour
Les Émirats arabes unis environ 850 000
L’Irak environ 320 000
À eux trois, ces pays concentrent près de 70 % des capacités marginales disponibles. La plupart des autres producteurs fonctionnent déjà à plein régime.
Cette configuration transforme la capacité excédentaire d’amortisseur en point de rupture potentiel.
La concentration logistique : le risque géopolitique

Nulle part cette fragilité n’est plus manifeste qu’au Moyen-Orient.
Près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole et une part critique des exportations mondiales de GNL transitent par le détroit d’Ormuz, étroit corridor maritime entre l’Iran et Oman, sans alternative physique possible.
La moindre perturbation — même temporaire — révélerait immédiatement la faiblesse des marges de sécurité.
Alors que le régime iranien traverse la période de pressions internes et externes la plus intense depuis sa création en 1979, le risque d’escalade asymétrique ne peut être écarté. Parmi les scénarios les plus lourds de conséquences figure une tentative de perturbation du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz.
Un tel événement constituerait un véritable cygne noir pour les marchés énergétiques mondiaux, entraînant une revalorisation brutale du pétrole et du gaz naturel, en particulier en période de forte demande hivernale dans l’hémisphère Nord.
Un système valorisé pour le calme, pas pour le choc
Le narratif dominant repose sur une hypothèse de stabilité : offre maîtrisée, géopolitique contenue et transition énergétique fluide.
L’histoire invite à la prudence.
Les marchés de l’énergie ne se déséquilibrent pas progressivement. Ils cèdent à la marge — lorsque le sous-investissement contraint l’offre de long terme, lorsque de nouvelles technologies provoquent des hausses inattendues de la demande, et lorsque la concentration de la production et des flux logistiques rend le système vulnérable. Dans ces conditions, les chocs ont des effets disproportionnés.
Aujourd’hui, cette marge est dangereusement étroite.
L’attention portée par Donald Trump au pétrole vénézuélien — et potentiellement demain au pétrole iranien — peut également être analysée à travers le prisme de la dépendance stratégique de la Chine aux importations énergétiques.
Le monde n’est pas encore à court d’énergie.
Mais il manque cruellement de résilience.