

La proposition de créer une zone économique au Liban-Sud, évoquée en août 2025 par l’envoyé américain Tom Barrack, a créé une onde de choc. La théorie derrière le projet d’une “Zone économique Trump” suppose qu’une pareille zone attirerait les investissements étrangers, financerait la reconstruction, garantissant ainsi une sécurité durable. Cependant, plusieurs voix se sont élevés pour mettre en garde contre le danger d’une atteinte à la souveraineté de l'État libanais à travers la création d’un “protectorat” israélo-américain dans la zone frontalière.
Le projet d’une “Zone économique Trump” s’inscrit dans une démarche adoptée par l’actuel président américain afin de régler les conflits par le développement économique et le commerce.
Cette approche est l’un des fondements de la pensée libérale en relations internationales. En effet, la théorie du « doux commerce » repose sur l’idée que les échanges économiques entre États constituent un facteur de stabilité politique et de paix. En tissant des liens commerciaux durables, les pays deviennent interdépendants, ce qui réduit l’incitation à recourir à la guerre. Cette théorie a été popularisée au XVIIIᵉ siècle par Montesquieu, « Le commerce adoucit et polit les mœurs barbares », écrivait-il, soulignant que les échanges économiques transforment les rapports de force en relations de coopération.
Trump a proposé cette idée pour Gaza, à travers “la Riviera Trump”, ainsi qu’en Ukraine, à travers la transformation du Donbass en une zone franche qui profiterait aux Russes autant qu’aux Ukrainiens.
Logique conditionnelle
Selon Phillip Smyth, expert américain du Moyen-Orient ayant travaillé au Washington Institute et à l’Atlantic Council, la zone économique dépasse le simple cadre politique et repose sur une logique conditionnelle assumée.
Smyth souligne que sa mise en place exige un haut niveau d’organisation, de planification et de coordination sur le terrain, conditions indispensables pour réduire les risques et attirer des investisseurs crédibles. Pour lui, cette exigence constitue un facteur de sérieux et de viabilité et non un frein au développement.
Barrack a indiqué en août 2025 que l’Arabie Saoudite et le Qatar sont prêts à investir plusieurs milliards de dollars dans la zone économique, une déclaration qui n’a pas été commentée par les intéressés. Une chose est sûre: ces investissements restent conditionnés à certaines garanties sécuritaires, notamment le désarmement du Hezbollah. Certaines sources évoquent même des investissements potentiels allant jusqu’à 10 milliards de dollars pour des infrastructures, des zones industrielles et des projets créateurs d’emplois. Toutefois, ces montants restent à confirmer par des engagements officiels. Selon Smyth, des chiffres n’existent pas jusqu’à présent. Ces indications montrent un intérêt réel pour soutenir le développement économique du sud du Liban et offrir des opportunités d’emploi aux populations locales.
Rompre avec la logique de l’aide ponctuelle
Le sud du Liban, doté d’une base économique formelle limitée, pourrait bénéficier d’effets multiplicateurs importants : création d’emplois, développement d’infrastructures, stimulation des échanges commerciaux et réduction de la dépendance à l’aide extérieure. La zone économique pourrait ainsi amorcer une dynamique de reconstruction durable et restaurer progressivement la confiance économique dans cette région fragilisée, affirme Smyth.
Elle vise à transformer une région longtemps marquée par les conflits armés en un espace structuré, capable d’attirer des capitaux régionaux et internationaux. Cette initiative cherche à rompre avec la logique de l’aide ponctuelle pour privilégier une reconstruction fondée sur des investissements à long terme.
L’objectif de cette zone est d’intégrer davantage le sud du Liban dans les dynamiques économiques régionales et de réduire l’emprise des logiques politiques qui ont longtemps dominé l’agenda local.
Pour le Liban, l’enjeu est clair : saisir cette opportunité pour engager une reconstruction structurée et durable, ou laisser les blocages internes, accentués par l’opposition du Hezbollah, priver le sud du pays d’une perspective de développement susceptible, à terme, de redessiner son avenir économique et sécuritaire.
Un état d’indigence économique
La profondeur de la crise libanaise confère une résonance particulière à ce projet. Depuis 2019, le PIB du Liban s’est contracté d’environ 40 %, selon la Banque mondiale. Cette chute s’ajoute à une dépréciation de la livre libanaise supérieure à 98 % par rapport au dollar, entraînant une hyperinflation et une perte massive du pouvoir d’achat. En 2022, 44 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté, soit près de 2,6 millions de personnes sur une population d’environ 5,8 millions. Le chômage global était estimé à 11,5 %, mais il dépasse 23,6 % chez les jeunes de 15 à 24 ans, affectant particulièrement le sud du pays. Ce cumul de pertes financières, de destruction d’infrastructures et de retrait de l’investissement public a durement frappé cette région, soulignant l’urgence de perspectives économiques structurantes.
Test politique
Selon Smyth, l’opposition du Hezbollah pourrait empêcher la concrétisation du projet. Ce blocage pèse directement sur l’attractivité économique de la région en augmentant le coût du risque pour les investisseurs potentiels. La zone serait censée modifier cette équation, en introduisant des intérêts économiques concrets capables de transformer la stabilité en un avantage partagé plutôt qu’en une contrainte imposée de l’extérieur.
L’absence d’un mandat libanais clairement affirmé est à la fois une faiblesse structurelle et un révélateur des limites de l’Etat. Smyth note que le projet agit comme un test politique pour les autorités libanaises. Une implication plus active de l’Etat pourrait transformer cette initiative extérieure en projet national, renforcer la gouvernance économique et réaffirmer l’autorité institutionnelle dans une région largement dominée par des logiques parallèles.
L’opposition du Hezbollah demeure donc l’obstacle principal. Sa présence armée et son poids politique rendent difficile la sécurisation de la zone et dissuadent les investissements étrangers. La condition posée par les investisseurs du Golfe — réduire l’influence militaire du Hezbollah — souligne à quel point le succès du projet dépendra de l’évolution du rapport de force local et de la volonté de la milice pro-iranienne de s’adapter à une dynamique économique qui pourrait, à terme, réduire son influence sur le sud du pays.
Craintes
De l’autre côté de la frontière, Israël tire avantage de la création de cette zone. En transformant la région frontalière en un pôle économique, le projet pourrait réduire les tensions et la présence militaire du Hezbollah et créer des opportunités de coopération indirecte. Même si le comité du mécanisme de surveillance du cessez-le-feu n’a pas encore examiné le projet en profondeur, ces consultations initiales suggèrent que l’approche économique pourrait ouvrir de nouveaux canaux de dialogue entre Beyrouth et Tel Aviv.
Plusieurs voix critiques pointent la volonté supposée d’Israël d’instaurer une zone tampon sécuritaire, démilitarisée et vidée de ses habitants, sur un modèle comparable à celui qu’il chercherait à mettre en place le long de ses frontières syrienne et palestinienne. Des informations, non confirmées officiellement, évoquent ainsi la création de larges périmètres sécurisés.
Au Liban, ces perspectives alimentent la crainte d’un transfert démographique indirect, dans lequel les populations locales seraient progressivement évincées au profit d’une activité économique pilotée depuis l’extérieur.
Selon ces mêmes sources, l’inquiétude centrale réside dans le risque que ce dispositif institutionnalise un déplacement forcé durable, alors que l’exode se poursuit depuis octobre 2023, en l’absence de toute stratégie clairement définie pour le retour des déplacés et la reconstruction des villages détruits.
Pour le moment, le projet de Trump se réduit à une simple déclaration, officielle certes, mais vague et temporaire. L’importance accordée aux déclarations de Barrack reflète la situation de détresse économique du pays et, par le fait même, évoque la traditionnelle attente des Libanais d’une aide venue de l’extérieur.