

L’accord de délimitation de la zone économique exclusive (ZEE) entre le Liban et Chypre, signé le 26 novembre 2025 et entériné par le décret n°2108 du 16 décembre 2025, marque une étape majeure dans la politique maritime libanaise. Présenté officiellement comme un moyen de garantir l’exploitation des ressources maritimes, cet accord suscite toutefois de profondes réserves sur les plans juridique et stratégique.
Le général Khalil Gemayel, expert en délimitation des frontières maritimes, estime que cet accord, malgré certains avantages, demeure largement défavorable au Liban. Il met certes fin à un différend ancien, mais à quel prix ?
Selon lui, l’un des principaux acquis réside dans la résolution du litige maritime qui opposait le Liban et Chypre depuis près de deux décennies. Cette clarification juridique met un terme à une zone grise qui entravait toute planification énergétique. Il souligne également que l’accord a permis de prolonger officiellement la frontière maritime libanaise avec Chypre du point n°1 au point n°23, désormais un point de jonction maritime entre le Liban, Chypre et Israël. Toutefois, ce prolongement a été opéré selon la méthode de la ligne médiane (Median Line Method), une approche qui, selon le général Gemayel, favorise clairement Chypre. Il considère que la résolution du différend, malgré son importance apparente, s’est faite au détriment des intérêts libanais.
Un accord inéquitable
Le général Gemayel considère l’accord comme inéquitable pour le Liban en raison de la méthodologie adoptée. Il explique que la délimitation repose sur une ligne médiane tracée entre une île, Chypre, et un État côtier continental, le Liban. Or, la jurisprudence maritime internationale privilégie une méthodologie en trois étapes : le traçage d’une ligne médiane provisoire, la prise en compte des circonstances pertinentes, puis la conduite d’un test final de proportionnalité (Proportionality Test). Il déplore que cette approche n’ait pas été appliquée, du fait de l’absence de test de proportionnalité entre les longueurs des côtes opposées.
Dans ce contexte, le général Gemayel précise que la côte libanaise concernée s’étend sur environ 188 kilomètres, contre 103 kilomètres pour la côte chypriote correspondante. Ce ratio de 1,82 en faveur du Liban, contre 1 pour Chypre, aurait dû conduire à une délimitation plus équilibrée. Selon son analyse, le non-respect de ce principe a entraîné la perte d’environ 2.600 kilomètres carrés de la zone économique exclusive libanaise au profit de Chypre.
Il ajoute que l’accord de 2025 reprend essentiellement la même méthodologie de tracé que celle adoptée dans l’accord signé en 2007 entre les deux pays. Ce texte, qui n’avait pas été ratifié ni appliqué en raison de ses déséquilibres, était resté gelé pendant près de 18 ans.
Une contradiction institutionnelle
Le général Gemayel met l’accent sur une contradiction institutionnelle. Il rappelle qu’en 2022, une commission ministérielle libanaise conjointe avait été constituée afin d’examiner la question des frontières maritimes avec Chypre. Cette commission avait recommandé l’adoption de la méthodologie en trois étapes et la prise en compte de la proportionnalité entre les côtes, reconnaissant explicitement que la ligne médiane était préjudiciable au Liban. Pourtant, en 2025, une nouvelle commission ministérielle, composée des mêmes ministères, a annulé les recommandations précédentes et validé la délimitation fondée sur la ligne médiane. Il s’agit précisément de la méthode que le Liban avait longtemps rejeté et qui avait conduit au gel de l’accord de 2007.
De l’accord juridique aux enjeux de souveraineté
Au-delà de l’analyse technique du général Gemayel, cet accord illustre une problématique récurrente des négociations internationales : la recherche d’une solution rapide et claire peut se faire au détriment des principes techniques et des intérêts stratégiques à long terme. L’acquis fondamental de l’accord – la clarification juridique des frontières maritimes et la fin du différend historique avec Chypre – est indéniable et offre une stabilité juridique susceptible d’encourager l’investissement dans les zones maritimes.
Cependant, la méthodologie retenue traduit une mise à l’écart des standards techniques internationalement reconnus, notamment le test de proportionnalité finale. Le recours à la ligne médiane sans ajustement tenant compte de la longueur des côtes traduit un compromis politique, probablement motivé par la volonté de conclure rapidement un accord après 18 années d’impasse. Ce choix laisse le Liban confronté à une perte tangible de surfaces maritimes exploitables.
Ce choix stratégique, bien qu’il assure des frontières claires, affaiblit les perspectives économiques futures, en particulier en matière de ressources gazières et pétrolières. Enfin, l’écart entre les recommandations de la commission de 2022 et l’approbation finale de 2025 met en évidence un problème persistant de gouvernance au Liban : la continuité de l’approche technique et institutionnelle est parfois sacrifiée au profit de décisions politiques conjoncturelles. Le résultat est un accord qui apporte une clarté frontalière, mais qui soulève des interrogations légitimes quant à la protection des intérêts nationaux et à la capacité du pays à adopter une stratégie maritime cohérente et durable.