
Au moment où ces lignes sont écrites, le Liban est de nouveau en guerre. Depuis le 2 mars 2026, les échanges de tirs entre Israël et le Hezbollah ont repris à grande échelle, prolongeant un cycle de violence entamé en octobre 2023 et qui n’a jamais vraiment cessé malgré le cessez-le-feu de novembre 2024. Cette guerre a coûté la vie à plus de 4.000 personnes, déplacé plus d’un million de Libanais – plus d’un cinquième de la population – et détruit des villes, des villages et des maisons entières, parfois vieilles de plusieurs siècles et irremplaçables. Le Fonds monétaire international table désormais sur une contraction du PIB libanais comprise entre 12% et 16% pour 2026, essentiellement due à l’effondrement du tourisme et à la paralysie de l’activité économique dans les zones frontalières. Tout cela, pour quoi? Pour qui? Dans quel but? C’est dans ce contexte que la question mérite d’être posée frontalement: et si, au lieu de cela, le Liban vivait sa première décennie de paix durable depuis la guerre civile? Cet exercice n’est pas une utopie gratuite. Il s’appuie sur des chiffres réels, des plans déjà rédigés et des financements déjà promis, mais jamais décaissés faute de stabilité. Le Liban n’a pas besoin d’inventer sa reconstruction: il l’a déjà chiffrée, sur le papier, à plusieurs reprises. Ce qui lui manque, c’est le temps calme nécessaire pour l’exécuter. Le point de départ: une économie sous respirateur Il faut mesurer l’ampleur des dégâts avant d’imaginer la sortie. La Banque mondiale a classé l’effondrement financier libanais post-2019 parmi les trois crises économiques les plus sévères qu’un pays ait connues depuis le milieu du XIXe siècle. La dette publique, dont le service est suspendu depuis le défaut de 2020, avoisine 150% du PIB. L’économie s’est contractée de 0,7% en 2023 puis de 7,5% en 2024, avant un rebond fragile de l’ordre de 3,5% à 4% en 2025, porté par un début de stabilisation macroéconomique et un retour partiel des touristes. La guerre de mars 2026 a stoppé net cette dynamique. Mais le chiffre le plus révélateur ne concerne pas l’État: il concerne les ménages. La crise bancaire de 2019 a produit un phénomène sans véritable équivalent dans l’histoire économique récente d’un pays en temps de paix: la destruction quasi intégrale de l’épargne privée d’une classe moyenne entière. Entre 86 et 93 milliards de dollars de dépôts, répartis sur environ 1,26 million de comptes, restent aujourd’hui gelés dans les banques libanaises – certaines estimations dépassant même les 100 milliards. Ce ne sont pas des avoirs de grande fortune: ce sont les économies d’une vie, celles de familles qui avaient fait le choix, pendant des décennies, de faire confiance au système bancaire libanais plutôt qu’à l’immobilier ou au cash. La livre libanaise a, dans le même temps, perdu plus de 98% de sa valeur face au dollar depuis 2019, effaçant de fait le pouvoir d’achat de tous ceux qui n’avaient pas pu convertir leurs économies à temps. La conséquence sociale de cette double destruction – dépôts gelés et monnaie effondrée – est vertigineuse. Le PIB par habitant est passé d’environ 8.000 dollars en 2018 à moins de 3.000 dollars fin 2021. Le taux de pauvreté, qui se situait entre 30 et 35% en 2019, a bondi pour atteindre 85 à 90% de la population à la fin de l’année 2021, selon certaines estimations, avant de refluer partiellement. La Banque mondiale, de son côté, a mesuré une pauvreté multipliée par près de quatre en une décennie dans les zones étudiées, passant de 12% en 2012 à 44% en 2022, avec plus de 70% de la population touchée par une forme de pauvreté multidimensionnelle. La classe moyenne libanaise, autrefois l’une des plus développées de la région, représenterait aujourd’hui moins de 20% de la population. La Banque mondiale elle-même n’a pas hésité à qualifier cet épisode de «dépression délibérée», estimant que l’absence de réponse politique à la crise relevait moins de l’incompétence que du choix conscient de préserver les intérêts d’une élite financière au détriment de l’épargne populaire – une lecture rarissime pour une institution multilatérale, et qui en dit long sur le caractère inédit de l’effondrement libanais. Un Liban en paix ne peut pas effacer cette perte: les dépôts gelés depuis 2019 ne referont pas surface par magie avec un accord de paix militaire. Mais la paix est la condition sans laquelle même la loi de résolution bancaire la plus ambitieuse restera lettre morte, faute de croissance, de confiance et de financement extérieur pour amortir le choc. C’est tout l’enjeu du chapitre bancaire de cet exercice, plus loin dans cet article. Le coût du seul conflit d’octobre 2023 à décembre 2024 a été chiffré par la Banque mondiale à 14 milliards de dollars, dont 6,8 milliards de dégâts physiques directs et 7,2 milliards de pertes économiques liées à la baisse de productivité et aux revenus non perçus. Les besoins de reconstruction et de relèvement ont été évalués à 11 milliards de dollars dans un rapport publié en mars 2025, dont 3 à 5 milliards à financer par la puissance publique et 6 à 8 milliards par le secteur privé, principalement pour le logement, les entreprises, l’industrie manufacturière et le tourisme. C’est cette même enveloppe qui, dans un scénario de paix consolidée, cesserait d’être une facture de guerre pour devenir un plan d’investissement. Des investissements étrangers enfin décaissés Le Liban a une particularité rare: ses financements internationaux existent déjà, en grande partie. La conférence Cedre de Paris, en 2018, avait permis de réunir plus de 11 milliards de dollars de prêts et de dons, dont une ligne de crédit d’un milliard de dollars renouvelée par l’Arabie saoudite, 1,35 milliard de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, et 500 millions du Fonds koweïtien pour le développement. Ces engagements étaient conditionnés à des réformes de gouvernance, de marchés publics et du secteur électrique. Ils n’ont quasiment jamais été décaissés: ni les réformes, ni l’argent n’ont suivi. Dans un Liban en paix, doté d’un gouvernement stable, du retour de l’État de droit et d’un accord validé avec le FMI, ce blocage saute. La Banque mondiale a déjà posé la première pierre avec le programme LEAP (Lebanon Emergency Assistance Project), un cadre évolutif d’un milliard de dollars dont les 250 premiers millions ont été approuvés en juin 2025. Une paix durable transformerait ce mécanisme d’urgence en un véritable plan Marshall régional, réactivant à la fois les «pledges» de Cedre, l’appétit des fonds souverains du Golfe pour des actifs libanais décotés, et le retour de la diaspora, dont les transferts de fonds ont toujours représenté l’un des piliers les plus stables de l’économie libanaise, même au plus fort de la crise. Infrastructure: sortir de l’ère du générateur privé L’électricité reste le symbole le plus visible de la défaillance de l’État libanais. Un plan de réforme en sept points, porté par le ministre de l’Énergie et de l’Eau Joe Saddi, prévoit la construction de deux centrales de 825 mégawatts chacune pour un coût de 2 milliards de dollars, la restructuration d’Électricité du Liban en simple opérateur de transport, et l’ouverture de la production et de la distribution à des acteurs privés. Une Autorité de régulation de l’électricité a été nommée en septembre 2025, vingt-trois ans après le vote de la loi qui la prévoyait. Le Liban sollicite désormais activement les capitaux du Golfe pour financer des projets solaires à grande échelle. Dans un scénario de paix, cette réforme cesse d’être un vœu pieux financé au compte-gouttes pour devenir bancable: les bailleurs internationaux, la Banque mondiale et les investisseurs privés du Golfe n’attendent qu’un signal de stabilité pour s’engager sur les montants nécessaires à une alimentation électrique de 24 heures sur 24 – un objectif fixé depuis des années mais toujours repoussé. Le même raisonnement s’applique au port de Beyrouth, dont la reconstruction après l’explosion de 2020 reste inachevée, ainsi qu’au réseau routier et aux infrastructures d’eau et d’assainissement, incluses dans l’enveloppe de reconstruction chiffrée par la Banque mondiale. Immobilier: la fin de l’économie du cash Le marché immobilier libanais donne déjà un aperçu de ce qu’une stabilité politique peut produire, même partielle et fragile. Les prix ont progressé d’environ 10% au premier trimestre 2025, portés par l’élection présidentielle, la désignation d’un Premier ministre et la formation d’un gouvernement, avant de se stabiliser. Les appartements de standing s’approchent désormais de leurs niveaux d’avant-crise en dollars frais, tandis que les biens de milieu de gamme restent 20 à 30% en dessous des prix de 2019. Achrafieh et les municipalités du Metn font figure de valeurs refuges pour la préservation du capital. Ce marché fonctionne aujourd’hui presque intégralement au comptant, en l’absence de tout système de crédit hypothécaire fiable – une anomalie qui, paradoxalement, l’a protégé de la crise bancaire mais qui bride aussi sa profondeur. Un Liban en paix, doté d’un secteur bancaire restructuré et capable de réémettre du crédit, verrait revenir à la fois les prêts immobiliers, les promoteurs internationaux et une diaspora prête à investir dans la pierre plutôt que de se contenter d’envoyer des transferts de subsistance. La reconstruction des zones détruites au Liban-Sud, dans la Békaa et la banlieue sud de Beyrouth constituerait, à elle seule, un marché de plusieurs milliards de dollars. Tourisme: le secteur le plus sensible à la paix Aucun secteur n’illustre mieux la corrélation directe entre paix et prospérité. Le Liban a enregistré près de 3,46 millions d’arrivées de visiteurs en 2023, un chiffre tombé à 2,8 millions en 2024. Le rebond de 2025, porté par un espoir de stabilisation, a lui-même été freiné par une saison touristique plus faible que prévu en raison des tensions persistantes. Selon la Banque mondiale, c’est justement l’effondrement anticipé du tourisme qui explique l’essentiel de la contraction du PIB attendue en 2026. Des prévisions antérieures à la guerre actuelle tablaient sur 2,3 millions d’arrivées et environ 3,3 milliards de dollars de recettes touristiques à l’horizon 2026 – des chiffres qui paraissent aujourd’hui optimistes au vu du contexte, mais qui redeviendraient plausibles, voire dépassables, dans un Liban stabilisé. Le pays conserve en effet des atouts structurels intacts: une diaspora de plusieurs millions de personnes qui constitue naturellement son premier marché touristique, un littoral et une montagne à moins de deux heures de vol de plusieurs capitales du Golfe, une gastronomie et une vie nocturne qui ont résisté à toutes les crises. Son patrimoine culturel et historique est unique: peu de pays superposent, sur un territoire aussi restreint, des strates phéniciennes, romaines, croisées, ottomanes et modernes. Cette profondeur, à elle seule, pourrait attirer plusieurs millions de visiteurs supplémentaires chaque année en provenance d’Europe, des États-Unis et d’Asie, dès lors que le Liban serait de nouveau perçu comme un pays paisible et fiable. La paix ne créerait pas une industrie touristique libanaise: elle libérerait une industrie qui existe déjà mais qui tourne au ralenti. Éducation et santé: arrêter l’hémorragie de compétences Le secteur de la santé illustre le coût social le plus dur de la double crise économique et sécuritaire. Les dépenses publiques de santé ont chuté de 40% entre 2018 et 2022. Depuis 2020, environ 5.000 infirmiers et 3.000 médecins ont quitté le pays, et le conflit récent a entraîné la fermeture de plus d’une centaine de cliniques et de centres de soins primaires dans les zones frontalières. L’enseignement supérieur a subi une érosion comparable, avec des universités confrontées à des problèmes d’accès et de financement de la recherche, même si des institutions comme l’Université américaine de Beyrouth ou la Lebanese American University ont mieux résisté que la moyenne. Le Liban a longtemps vécu de l’exportation de son capital humain formé localement – médecins, ingénieurs, universitaires – vers le Golfe, l’Europe et l’Amérique du Nord. Dans un scénario de paix, cette dynamique pourrait s’inverser partiellement: la reconstruction du système hospitalier, financée par le volet «infrastructures» du plan de relèvement de la Banque mondiale, et la stabilisation des salaires en dollars suffiraient à ralentir l’émigration des soignants et à redonner aux universités libanaises leur rôle historique de pôle régional de formation, un secteur qui générait autrefois des revenus significatifs via les étudiants étrangers, notamment du Golfe et d’Afrique francophone. Industrie: relocaliser une base manufacturière étroite L’industrie manufacturière libanaise, déjà modeste avant 2019, a subi de plein fouet la dévaluation de la livre, l’explosion du port de Beyrouth et l’accès limité au crédit en devises. Elle fait explicitement partie des secteurs ciblés par le financement privé prévu dans le plan de reconstruction de la Banque mondiale, aux côtés du logement et du tourisme. Un Liban stabilisé, avec un système bancaire capable à nouveau d’ouvrir des lettres de crédit fiables pour l’import-export, permettrait aux industriels libanais – agroalimentaire, pharmaceutique, textile, matériaux de construction – de retrouver un accès normal aux intrants importés et aux marchés d’exportation régionaux, en particulier vers la Syrie, le Golfe et l’Afrique de l’Ouest, trois débouchés historiques du savoir-faire industriel libanais. Agriculture: un secteur sous-exploité qui pourrait doubler ses exportations L’agriculture reste un angle mort de l’économie libanaise malgré son poids social: elle emploie environ 11% de la population active, ce qui en fait le troisième employeur du pays, pour une contribution au PIB estimée entre 1,2% et 4,5% selon les méthodes de calcul. Les exportations agricoles, dominées par les fruits, les légumes et le café-épices, plafonnaient autour de 193 millions de dollars avant la crise, avec une croissance annuelle modeste. Depuis 2019, les agriculteurs paient l’essentiel de leurs intrants – semences, engrais, carburant – en cash et en devises, ce qui a fragilisé toute la chaîne de production. Un Liban en paix bénéficierait d’un double effet: la réouverture des routes d’exportation terrestres vers la Syrie et le Golfe, aujourd’hui compliquées par l’instabilité régionale, et l’accès à un crédit agricole en devises pour financer la modernisation des exploitations. La montée en gamme vers des standards internationaux, notamment pour l’huile d’olive, le vin et les produits transformés, offre un potentiel de croissance des exportations que le secteur n’a jamais pu exploiter faute de stabilité et de financement. Système bancaire: la condition de tout le reste Rien de ce qui précède n’est possible sans la résolution de la crise bancaire, qui reste le nœud central de l’économie libanaise. Le Parlement a voté en juillet 2025 une loi de résolution bancaire, publiée au Journal officiel en août 2025, censée organiser la restructuration ou la liquidation des banques non viables. Une loi complémentaire sur la répartition des pertes – la «gap law» – reste en cours de rédaction, et les organisations de défense des déposants critiquent son incapacité à garantir un remboursement clair. Le secret bancaire a par ailleurs été considérablement restreint en avril 2025 sous la pression du FMI. La stratégie actuelle prévoit un remboursement progressif, en priorité pour les petits déposants, des dépôts inférieurs à 100.000 dollars – soit environ 20 milliards de dollars à mobiliser sur plusieurs années, sans source de financement clairement identifiée à ce stade. Dans un scénario de paix, un accord FMI pleinement mis en œuvre débloquerait mécaniquement les financements internationaux nécessaires pour combler ce trou et restaurer la confiance dans les banques libanaises. C’est la condition sine qua non de tout le reste: sans un secteur bancaire fonctionnel capable de financer le crédit immobilier, le commerce extérieur et l’investissement industriel, chacun des secteurs décrits plus haut restera plafonné, quelle que soit la qualité de la paix politique obtenue. Ce que révèle vraiment cet exercice Cette projection n’est pas une prévision au sens statistique du terme: elle ne prétend pas savoir combien de milliards de dollars afflueraient précisément, ni en combien de trimestres. Elle dit autre chose, plus simple et plus dérangeante: le Liban n’attend pas des plans, des financements ou des réformes qui restent à inventer. Il attend trois choses qu’aucune conférence de donateurs ne peut lui offrir: la paix, l’État de droit et le temps. Le temps de laisser une loi bancaire produire ses effets, une centrale électrique se construire, une saison touristique se dérouler sans interruption, une génération d’étudiants et de soignants rester au pays plutôt que de partir. À chaque cycle de violence depuis 2023, c’est ce temps qui a été confisqué. La question n’est donc pas de savoir si le Liban a un plan de paix économique. Il en a plusieurs, chiffrés, documentés, déjà négociés avec ses partenaires internationaux. La seule véritable variable qui manque encore à l’équation, c’est la paix elle-même. Les Libanais ne devraient-ils pas, enfin, pouvoir mettre en balance les dividendes de la paix et le prix de la guerre? Sources: Fonds monétaire international, Banque mondiale (Lebanon Economic Monitor, Rapid Damage and Needs Assessment 2025), Trading Economics, Credit Libanais Economic Research, IDAL (Investment Development Authority of Lebanon), Tahrir Institute for Middle East Policy, Carnegie Endowment for International Peace, Arab Reform Initiative.









