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Économie

Et si le Liban était en paix?
Par
Jacques Mechelany
Publié
août 4, 2026 - 13:12

Au moment où ces lignes sont écrites, le Liban est de nouveau en guerre. Depuis le 2 mars 2026, les échanges de tirs entre Israël et le Hezbollah ont repris à grande échelle, prolongeant un cycle de violence entamé en octobre 2023 et qui n’a jamais vraiment cessé malgré le cessez-le-feu de novembre 2024. Cette guerre a coûté la vie à plus de 4.000 personnes, déplacé plus d’un million de Libanais – plus d’un cinquième de la population – et détruit des villes, des villages et des maisons entières, parfois vieilles de plusieurs siècles et irremplaçables. Le Fonds monétaire international table désormais sur une contraction du PIB libanais comprise entre 12% et 16% pour 2026, essentiellement due à l’effondrement du tourisme et à la paralysie de l’activité économique dans les zones frontalières. Tout cela, pour quoi? Pour qui? Dans quel but? C’est dans ce contexte que la question mérite d’être posée frontalement: et si, au lieu de cela, le Liban vivait sa première décennie de paix durable depuis la guerre civile? Cet exercice n’est pas une utopie gratuite. Il s’appuie sur des chiffres réels, des plans déjà rédigés et des financements déjà promis, mais jamais décaissés faute de stabilité. Le Liban n’a pas besoin d’inventer sa reconstruction: il l’a déjà chiffrée, sur le papier, à plusieurs reprises. Ce qui lui manque, c’est le temps calme nécessaire pour l’exécuter. Le point de départ: une économie sous respirateur Il faut mesurer l’ampleur des dégâts avant d’imaginer la sortie. La Banque mondiale a classé l’effondrement financier libanais post-2019 parmi les trois crises économiques les plus sévères qu’un pays ait connues depuis le milieu du XIXe siècle. La dette publique, dont le service est suspendu depuis le défaut de 2020, avoisine 150% du PIB. L’économie s’est contractée de 0,7% en 2023 puis de 7,5% en 2024, avant un rebond fragile de l’ordre de 3,5% à 4% en 2025, porté par un début de stabilisation macroéconomique et un retour partiel des touristes. La guerre de mars 2026 a stoppé net cette dynamique. Mais le chiffre le plus révélateur ne concerne pas l’État: il concerne les ménages. La crise bancaire de 2019 a produit un phénomène sans véritable équivalent dans l’histoire économique récente d’un pays en temps de paix: la destruction quasi intégrale de l’épargne privée d’une classe moyenne entière. Entre 86 et 93 milliards de dollars de dépôts, répartis sur environ 1,26 million de comptes, restent aujourd’hui gelés dans les banques libanaises – certaines estimations dépassant même les 100 milliards. Ce ne sont pas des avoirs de grande fortune: ce sont les économies d’une vie, celles de familles qui avaient fait le choix, pendant des décennies, de faire confiance au système bancaire libanais plutôt qu’à l’immobilier ou au cash. La livre libanaise a, dans le même temps, perdu plus de 98% de sa valeur face au dollar depuis 2019, effaçant de fait le pouvoir d’achat de tous ceux qui n’avaient pas pu convertir leurs économies à temps. La conséquence sociale de cette double destruction – dépôts gelés et monnaie effondrée – est vertigineuse. Le PIB par habitant est passé d’environ 8.000 dollars en 2018 à moins de 3.000 dollars fin 2021. Le taux de pauvreté, qui se situait entre 30 et 35% en 2019, a bondi pour atteindre 85 à 90% de la population à la fin de l’année 2021, selon certaines estimations, avant de refluer partiellement. La Banque mondiale, de son côté, a mesuré une pauvreté multipliée par près de quatre en une décennie dans les zones étudiées, passant de 12% en 2012 à 44% en 2022, avec plus de 70% de la population touchée par une forme de pauvreté multidimensionnelle. La classe moyenne libanaise, autrefois l’une des plus développées de la région, représenterait aujourd’hui moins de 20% de la population. La Banque mondiale elle-même n’a pas hésité à qualifier cet épisode de «dépression délibérée», estimant que l’absence de réponse politique à la crise relevait moins de l’incompétence que du choix conscient de préserver les intérêts d’une élite financière au détriment de l’épargne populaire – une lecture rarissime pour une institution multilatérale, et qui en dit long sur le caractère inédit de l’effondrement libanais. Un Liban en paix ne peut pas effacer cette perte: les dépôts gelés depuis 2019 ne referont pas surface par magie avec un accord de paix militaire. Mais la paix est la condition sans laquelle même la loi de résolution bancaire la plus ambitieuse restera lettre morte, faute de croissance, de confiance et de financement extérieur pour amortir le choc. C’est tout l’enjeu du chapitre bancaire de cet exercice, plus loin dans cet article. Le coût du seul conflit d’octobre 2023 à décembre 2024 a été chiffré par la Banque mondiale à 14 milliards de dollars, dont 6,8 milliards de dégâts physiques directs et 7,2 milliards de pertes économiques liées à la baisse de productivité et aux revenus non perçus. Les besoins de reconstruction et de relèvement ont été évalués à 11 milliards de dollars dans un rapport publié en mars 2025, dont 3 à 5 milliards à financer par la puissance publique et 6 à 8 milliards par le secteur privé, principalement pour le logement, les entreprises, l’industrie manufacturière et le tourisme. C’est cette même enveloppe qui, dans un scénario de paix consolidée, cesserait d’être une facture de guerre pour devenir un plan d’investissement. Des investissements étrangers enfin décaissés Le Liban a une particularité rare: ses financements internationaux existent déjà, en grande partie. La conférence Cedre de Paris, en 2018, avait permis de réunir plus de 11 milliards de dollars de prêts et de dons, dont une ligne de crédit d’un milliard de dollars renouvelée par l’Arabie saoudite, 1,35 milliard de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, et 500 millions du Fonds koweïtien pour le développement. Ces engagements étaient conditionnés à des réformes de gouvernance, de marchés publics et du secteur électrique. Ils n’ont quasiment jamais été décaissés: ni les réformes, ni l’argent n’ont suivi. Dans un Liban en paix, doté d’un gouvernement stable, du retour de l’État de droit et d’un accord validé avec le FMI, ce blocage saute. La Banque mondiale a déjà posé la première pierre avec le programme LEAP (Lebanon Emergency Assistance Project), un cadre évolutif d’un milliard de dollars dont les 250 premiers millions ont été approuvés en juin 2025. Une paix durable transformerait ce mécanisme d’urgence en un véritable plan Marshall régional, réactivant à la fois les «pledges» de Cedre, l’appétit des fonds souverains du Golfe pour des actifs libanais décotés, et le retour de la diaspora, dont les transferts de fonds ont toujours représenté l’un des piliers les plus stables de l’économie libanaise, même au plus fort de la crise. Infrastructure: sortir de l’ère du générateur privé L’électricité reste le symbole le plus visible de la défaillance de l’État libanais. Un plan de réforme en sept points, porté par le ministre de l’Énergie et de l’Eau Joe Saddi, prévoit la construction de deux centrales de 825 mégawatts chacune pour un coût de 2 milliards de dollars, la restructuration d’Électricité du Liban en simple opérateur de transport, et l’ouverture de la production et de la distribution à des acteurs privés. Une Autorité de régulation de l’électricité a été nommée en septembre 2025, vingt-trois ans après le vote de la loi qui la prévoyait. Le Liban sollicite désormais activement les capitaux du Golfe pour financer des projets solaires à grande échelle. Dans un scénario de paix, cette réforme cesse d’être un vœu pieux financé au compte-gouttes pour devenir bancable: les bailleurs internationaux, la Banque mondiale et les investisseurs privés du Golfe n’attendent qu’un signal de stabilité pour s’engager sur les montants nécessaires à une alimentation électrique de 24 heures sur 24 – un objectif fixé depuis des années mais toujours repoussé. Le même raisonnement s’applique au port de Beyrouth, dont la reconstruction après l’explosion de 2020 reste inachevée, ainsi qu’au réseau routier et aux infrastructures d’eau et d’assainissement, incluses dans l’enveloppe de reconstruction chiffrée par la Banque mondiale. Immobilier: la fin de l’économie du cash Le marché immobilier libanais donne déjà un aperçu de ce qu’une stabilité politique peut produire, même partielle et fragile. Les prix ont progressé d’environ 10% au premier trimestre 2025, portés par l’élection présidentielle, la désignation d’un Premier ministre et la formation d’un gouvernement, avant de se stabiliser. Les appartements de standing s’approchent désormais de leurs niveaux d’avant-crise en dollars frais, tandis que les biens de milieu de gamme restent 20 à 30% en dessous des prix de 2019. Achrafieh et les municipalités du Metn font figure de valeurs refuges pour la préservation du capital. Ce marché fonctionne aujourd’hui presque intégralement au comptant, en l’absence de tout système de crédit hypothécaire fiable – une anomalie qui, paradoxalement, l’a protégé de la crise bancaire mais qui bride aussi sa profondeur. Un Liban en paix, doté d’un secteur bancaire restructuré et capable de réémettre du crédit, verrait revenir à la fois les prêts immobiliers, les promoteurs internationaux et une diaspora prête à investir dans la pierre plutôt que de se contenter d’envoyer des transferts de subsistance. La reconstruction des zones détruites au Liban-Sud, dans la Békaa et la banlieue sud de Beyrouth constituerait, à elle seule, un marché de plusieurs milliards de dollars. Tourisme: le secteur le plus sensible à la paix Aucun secteur n’illustre mieux la corrélation directe entre paix et prospérité. Le Liban a enregistré près de 3,46 millions d’arrivées de visiteurs en 2023, un chiffre tombé à 2,8 millions en 2024. Le rebond de 2025, porté par un espoir de stabilisation, a lui-même été freiné par une saison touristique plus faible que prévu en raison des tensions persistantes. Selon la Banque mondiale, c’est justement l’effondrement anticipé du tourisme qui explique l’essentiel de la contraction du PIB attendue en 2026. Des prévisions antérieures à la guerre actuelle tablaient sur 2,3 millions d’arrivées et environ 3,3 milliards de dollars de recettes touristiques à l’horizon 2026 – des chiffres qui paraissent aujourd’hui optimistes au vu du contexte, mais qui redeviendraient plausibles, voire dépassables, dans un Liban stabilisé. Le pays conserve en effet des atouts structurels intacts: une diaspora de plusieurs millions de personnes qui constitue naturellement son premier marché touristique, un littoral et une montagne à moins de deux heures de vol de plusieurs capitales du Golfe, une gastronomie et une vie nocturne qui ont résisté à toutes les crises. Son patrimoine culturel et historique est unique: peu de pays superposent, sur un territoire aussi restreint, des strates phéniciennes, romaines, croisées, ottomanes et modernes. Cette profondeur, à elle seule, pourrait attirer plusieurs millions de visiteurs supplémentaires chaque année en provenance d’Europe, des États-Unis et d’Asie, dès lors que le Liban serait de nouveau perçu comme un pays paisible et fiable. La paix ne créerait pas une industrie touristique libanaise: elle libérerait une industrie qui existe déjà mais qui tourne au ralenti. Éducation et santé: arrêter l’hémorragie de compétences Le secteur de la santé illustre le coût social le plus dur de la double crise économique et sécuritaire. Les dépenses publiques de santé ont chuté de 40% entre 2018 et 2022. Depuis 2020, environ 5.000 infirmiers et 3.000 médecins ont quitté le pays, et le conflit récent a entraîné la fermeture de plus d’une centaine de cliniques et de centres de soins primaires dans les zones frontalières. L’enseignement supérieur a subi une érosion comparable, avec des universités confrontées à des problèmes d’accès et de financement de la recherche, même si des institutions comme l’Université américaine de Beyrouth ou la Lebanese American University ont mieux résisté que la moyenne. Le Liban a longtemps vécu de l’exportation de son capital humain formé localement – médecins, ingénieurs, universitaires – vers le Golfe, l’Europe et l’Amérique du Nord. Dans un scénario de paix, cette dynamique pourrait s’inverser partiellement: la reconstruction du système hospitalier, financée par le volet «infrastructures» du plan de relèvement de la Banque mondiale, et la stabilisation des salaires en dollars suffiraient à ralentir l’émigration des soignants et à redonner aux universités libanaises leur rôle historique de pôle régional de formation, un secteur qui générait autrefois des revenus significatifs via les étudiants étrangers, notamment du Golfe et d’Afrique francophone. Industrie: relocaliser une base manufacturière étroite L’industrie manufacturière libanaise, déjà modeste avant 2019, a subi de plein fouet la dévaluation de la livre, l’explosion du port de Beyrouth et l’accès limité au crédit en devises. Elle fait explicitement partie des secteurs ciblés par le financement privé prévu dans le plan de reconstruction de la Banque mondiale, aux côtés du logement et du tourisme. Un Liban stabilisé, avec un système bancaire capable à nouveau d’ouvrir des lettres de crédit fiables pour l’import-export, permettrait aux industriels libanais – agroalimentaire, pharmaceutique, textile, matériaux de construction – de retrouver un accès normal aux intrants importés et aux marchés d’exportation régionaux, en particulier vers la Syrie, le Golfe et l’Afrique de l’Ouest, trois débouchés historiques du savoir-faire industriel libanais. Agriculture: un secteur sous-exploité qui pourrait doubler ses exportations L’agriculture reste un angle mort de l’économie libanaise malgré son poids social: elle emploie environ 11% de la population active, ce qui en fait le troisième employeur du pays, pour une contribution au PIB estimée entre 1,2% et 4,5% selon les méthodes de calcul. Les exportations agricoles, dominées par les fruits, les légumes et le café-épices, plafonnaient autour de 193 millions de dollars avant la crise, avec une croissance annuelle modeste. Depuis 2019, les agriculteurs paient l’essentiel de leurs intrants – semences, engrais, carburant – en cash et en devises, ce qui a fragilisé toute la chaîne de production. Un Liban en paix bénéficierait d’un double effet: la réouverture des routes d’exportation terrestres vers la Syrie et le Golfe, aujourd’hui compliquées par l’instabilité régionale, et l’accès à un crédit agricole en devises pour financer la modernisation des exploitations. La montée en gamme vers des standards internationaux, notamment pour l’huile d’olive, le vin et les produits transformés, offre un potentiel de croissance des exportations que le secteur n’a jamais pu exploiter faute de stabilité et de financement. Système bancaire: la condition de tout le reste Rien de ce qui précède n’est possible sans la résolution de la crise bancaire, qui reste le nœud central de l’économie libanaise. Le Parlement a voté en juillet 2025 une loi de résolution bancaire, publiée au Journal officiel en août 2025, censée organiser la restructuration ou la liquidation des banques non viables. Une loi complémentaire sur la répartition des pertes – la «gap law» – reste en cours de rédaction, et les organisations de défense des déposants critiquent son incapacité à garantir un remboursement clair. Le secret bancaire a par ailleurs été considérablement restreint en avril 2025 sous la pression du FMI. La stratégie actuelle prévoit un remboursement progressif, en priorité pour les petits déposants, des dépôts inférieurs à 100.000 dollars – soit environ 20 milliards de dollars à mobiliser sur plusieurs années, sans source de financement clairement identifiée à ce stade. Dans un scénario de paix, un accord FMI pleinement mis en œuvre débloquerait mécaniquement les financements internationaux nécessaires pour combler ce trou et restaurer la confiance dans les banques libanaises. C’est la condition sine qua non de tout le reste: sans un secteur bancaire fonctionnel capable de financer le crédit immobilier, le commerce extérieur et l’investissement industriel, chacun des secteurs décrits plus haut restera plafonné, quelle que soit la qualité de la paix politique obtenue. Ce que révèle vraiment cet exercice Cette projection n’est pas une prévision au sens statistique du terme: elle ne prétend pas savoir combien de milliards de dollars afflueraient précisément, ni en combien de trimestres. Elle dit autre chose, plus simple et plus dérangeante: le Liban n’attend pas des plans, des financements ou des réformes qui restent à inventer. Il attend trois choses qu’aucune conférence de donateurs ne peut lui offrir: la paix, l’État de droit et le temps. Le temps de laisser une loi bancaire produire ses effets, une centrale électrique se construire, une saison touristique se dérouler sans interruption, une génération d’étudiants et de soignants rester au pays plutôt que de partir. À chaque cycle de violence depuis 2023, c’est ce temps qui a été confisqué. La question n’est donc pas de savoir si le Liban a un plan de paix économique. Il en a plusieurs, chiffrés, documentés, déjà négociés avec ses partenaires internationaux. La seule véritable variable qui manque encore à l’équation, c’est la paix elle-même. Les Libanais ne devraient-ils pas, enfin, pouvoir mettre en balance les dividendes de la paix et le prix de la guerre? Sources: Fonds monétaire international, Banque mondiale (Lebanon Economic Monitor, Rapid Damage and Needs Assessment 2025), Trading Economics, Credit Libanais Economic Research, IDAL (Investment Development Authority of Lebanon), Tahrir Institute for Middle East Policy, Carnegie Endowment for International Peace, Arab Reform Initiative.

SpaceX: naissance de la première superpuissance corporative?
Par
Jacques Mechelany
Publié
juin 23, 2026 - 13:25

Le 12 juin 2026, les marchés financiers du monde entier ont assisté à un moment historique en temps réel. Quelques heures seulement après son introduction en bourse, SpaceX franchissait le seuil symbolique des 2.000 milliards de dollars de capitalisation boursière, devenant la plus importante introduction en bourse jamais réalisée. Son fondateur, Elon Musk, devenait quant à lui le premier individu de l’histoire humaine à voir sa fortune personnelle dépasser le billion de dollars. Sans surprise, Wall Street s’est immédiatement divisée en deux camps. Pour les uns, cette valorisation représente l’ultime manifestation des excès spéculatifs de notre époque: un marché grisé par la technologie, l’intelligence artificielle et des récits de croissance sans limite. Pour les autres, elle reflète simplement la valeur logique d’une entreprise qui a révolutionné l’accès à l’espace, domine désormais les communications satellitaires et pourrait, à terme, redéfinir l’avenir de l’humanité au-delà de notre planète. Mais les deux camps se trompent peut-être de question. L’importance réelle de l’introduction en bourse de SpaceX ne réside pas dans le fait de savoir si l’entreprise vaut ou non 2.000 milliards de dollars. Elle réside dans le fait que les investisseurs ne valorisent peut-être plus une entreprise. Ils valorisent peut-être une nouvelle forme de puissance supranationale. L’entreprise supranationale Tout au long de l’histoire moderne, les entreprises ont évolué au sein de structures créées et protégées par les États. Les gouvernements contrôlaient les territoires, entretenaient les armées, construisaient les routes, rendaient la justice et émettaient la monnaie. Les acteurs économiques et les entreprises réalisaient leurs profits à l’intérieur de ces cadres institutionnels. Elon Musk et les autres capitaines de la High-Tech fait désormais partie des délégations officielles lors des déplacements du président Trump, comme sur cette photo datée du 14 mai 2026, lors du sommet sino-US à Pékin. (AFP) SpaceX brouille aujourd’hui ces frontières. L’entreprise possède et exploite l’infrastructure de lancement la plus avancée au monde. Grâce à Starlink, elle contrôle le plus vaste réseau de communications satellitaires jamais déployé. Elle est devenue indispensable aux forces armées et aux services de renseignement américains. Elle développe simultanément des capacités couvrant les télécommunications, la défense, l’intelligence artificielle, la logistique et l’exploration spatiale. Historiquement, la capacité de projeter sa puissance au-delà des frontières nationales appartenait presque exclusivement aux États. Mais c’était avant l’ère numérique. Aujourd’hui, SpaceX projette ses capacités au-delà même de la planète Terre. Il ne s’agit plus seulement d’un accomplissement technologique. Il s’agit d’un accomplissement géopolitique. Chaque époque produit son géant L’histoire voit parfois émerger des entreprises qui transcendent leur vocation commerciale initiale pour devenir les infrastructures structurantes de leur époque. Dès 1602, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales a financé et facilité la première grande ère du commerce mondial. La Compagnie britannique des Indes orientales est devenue l’un des principaux instruments de l’expansion impériale britannique. Les chemins de fer ont transformé le commerce et la géographie du XIXe siècle. Standard Oil a alimenté l’ère industrielle. IBM a construit l’ère de l’information. Microsoft a fourni le système d’exploitation de la révolution numérique. Apple a transformé le smartphone en objet central de la vie moderne. Toutes ces organisations sont devenues davantage que de simples entreprises. Elles sont devenues les plateformes sur lesquelles se sont bâtis des systèmes économiques entiers. SpaceX semble aujourd’hui suivre une trajectoire similaire. Mais à la différence de ses prédécesseurs, l’entreprise opère simultanément dans plusieurs domaines stratégiques: le transport, les communications, la défense, les infrastructures de données et l’espace. Aucune entreprise auparavant n’avait tenté d’intégrer autant de systèmes critiques sous un même toit. La nouvelle frontière de la compétition entre grandes puissances L’ascension de SpaceX ne peut être dissociée de la rivalité géopolitique plus large qui façonne le XXIe siècle. Depuis trois décennies, la mondialisation a déplacé une grande partie de la production industrielle vers l’Asie, et plus particulièrement vers la Chine. Pékin a progressivement établi des positions dominantes dans les secteurs manufacturiers, les minerais stratégiques, les batteries, les technologies solaires et les chaînes d’approvisionnement industrielles. Les États-Unis se sont retrouvés de moins en moins capables de rivaliser sur les critères industriels traditionnels. Ils ont cependant conservé un avantage décisif: l’innovation technologique. La concentration du capital-risque, de la culture entrepreneuriale, des talents technologiques et des marchés financiers au sein de la Silicon Valley demeure sans équivalent dans le monde. SpaceX en constitue sans doute l’expression la plus pure. Alors que la Chine maîtrise l’échelle industrielle, l’Amérique continue de dominer la création d’écosystèmes technologiques entièrement nouveaux. L’importance de SpaceX dépasse donc largement le rendement de ses actionnaires. L’entreprise représente une tentative d’établir une position dominante dans le prochain domaine stratégique avant même que les règles du jeu n’aient été écrites. La course à l’espace ressemble de plus en plus à la course à la maîtrise des océans qui a façonné les siècles précédents. La fusion entre pouvoir corporatif et pouvoir d’État L’un des aspects les plus remarquables de SpaceX réside dans l’effacement progressif de la frontière entre autorité publique et entreprise privée. L’entreprise est simultanément un fournisseur commercial de lancements spatiaux, un prestataire de défense, un réseau mondial de communications, un actif stratégique de renseignement et une composante essentielle de la planification militaire occidentale. L’importance géopolitique de Starlink est apparue de manière éclatante lors du conflit en Ukraine et s’est depuis étendue à de nombreuses régions présentant un intérêt stratégique majeur. Peu d’entreprises dans l’histoire ont exercé une influence aussi directe sur les résultats militaires et politiques. Bien entendu, SpaceX évolue dans un monde radicalement nouveau. Mais l’accumulation de capacités stratégiques entre les mains d’une seule entité privée soulève des questions auxquelles les gouvernements commencent à peine à réfléchir. Jusqu’où doit s’étendre le pouvoir d’une entreprise? Et que se passe-t-il lorsque les gouvernements deviennent dépendants de celle-ci? Une valorisation de 2.000 milliards de dollars peut-elle être justifiée? Le débat sur la valorisation de SpaceX est loin d’être terminé. Les modèles traditionnels de valorisation peinent à appréhender les technologies de rupture. Comment valoriser une entreprise dont les ambitions englobent simultanément les infrastructures mondiales de communication, la production industrielle en orbite, la logistique lunaire, l’intégration de l’intelligence artificielle, le transport interplanétaire et l’exploitation des ressources des astéroïdes? La réalité est que les modèles d’actualisation des flux de trésorerie deviennent de moins en moins fiables lorsqu’ils sont appliqués à des marchés qui n’existent pas encore. Cela ne signifie pas que la valorisation soit irrationnelle. Cela ne signifie pas non plus qu’elle soit justifiée. Cela signifie simplement que les investisseurs tentent d’actualiser un futur profondément hypothétique. Un avertissement de l’histoire financière Le moment choisi pour l’introduction en bourse de SpaceX mérite une attention particulière. Elle intervient après l’une des périodes les plus extraordinaires de spéculation technologique de l’histoire moderne. Les valorisations liées à la technologie et à l’intelligence artificielle ont explosé. Les valeurs technologiques dominent les indices mondiaux. La participation des investisseurs particuliers atteint des sommets. L’effet de levier se situe à des niveaux extrêmes. Les récits séduisants ont remplacé les fondamentaux économiques et financiers. Historiquement, de tels environnements ont souvent accompagné les grands tournants financiers. Toutes les bulles d’investissement ont été alimentées par de véritables innovations. Toutes se sont terminées par des réajustements douloureux. L’histoire nous enseigne que les technologies révolutionnaires et les excès spéculatifs ne sont pas des phénomènes opposés. Ils ont au contraire tendance à apparaître ensemble. L’intelligence artificielle et les communications spatiales transformeront probablement le monde. Mais les investisseurs qui ont acheté les grandes révolutions technologiques au sommet de l’enthousiasme spéculatif ont souvent découvert que même les meilleures idées peuvent devenir de mauvais investissements lorsqu’elles sont acquises à des prix irréalistes. Le véritable message de l’introduction en bourse de SpaceX Au final, l’importance de l’introduction en bourse de SpaceX a peut-être peu à voir avec son cours de bourse. Ou avec la fortune personnelle d’Elon Musk. Sa véritable signification réside dans ce qu’elle révèle de l’évolution des relations entre les États, la technologie et le capital. Pendant des siècles, les entreprises ont évolué dans des cadres établis par les gouvernements. Aujourd’hui, les gouvernements semblent de plus en plus dépendre des entreprises pour atteindre leurs objectifs stratégiques. Alors que la mondialisation entre dans une nouvelle phase caractérisée par la rivalité technologique, la fragmentation des chaînes d’approvisionnement et le retour de la compétition géopolitique, des entités comme SpaceX deviennent des acteurs à part entière de la scène internationale. Cette évolution renforcera-t-elle l’ordre mondial ou contribuera-t-elle à son affaiblissement? Nul ne le sait. Ce qui est certain, en revanche, c’est que nous assistons à l’émergence d’un monde dans lequel le pouvoir économique, le pouvoir technologique et le pouvoir géopolitique tendent à se concentrer entre les mêmes mains. Le marché continuera sans doute à débattre de la question de savoir si SpaceX vaut réellement 2.000 milliards de dollars. Mais la question la plus troublante est peut-être ailleurs: qui gouvernera le futur lorsque les bâtisseurs du futur deviendront plus puissants que les gouvernements censés les encadrer?

L’accord maritime Liban-Israël à l’épreuve de la guerre régionale

Les déclarations israéliennes évoquant une possible remise en cause de l’accord de délimitation de la frontière maritime avec le Liban relancent les interrogations sur la solidité de ce compromis, présenté depuis sa conclusion en 2022 comme étant un mécanisme de stabilisation entre Beyrouth et Tel Aviv. Malgré la guerre dévastatrice dans laquelle le Hezbollah a entraîné le Liban, l’accord en question tient bon. Mais dans un contexte régional en pleine mutation, notamment la crise énergétique née du bras-de-fer irano-américain au sujet du détroit d’Ormuz, la question de sa pérennité peut se poser. Pour Laury Haytayan, experte en gouvernance des hydrocarbures au Moyen-Orient et directrice MENA au Natural Resource Governance Institute (NRGI), «les menaces israéliennes relèvent davantage de la pression politique que d’une stratégie de rupture effective». Elle juge «peu probable que l’accord maritime soit abrogé», même si le Liban est actuellement engagé dans des négociations directes de paix avec Israël et que d’autres initiatives similaires sont prévues, dans le cadre des accords d’Abraham, entre les pays arabes et l’État hébreu, avec le même soutien américain. Une telle perspective serait d’ailleurs «incohérente» avec l’ouverture des négociations directes, d’autant que Washington a joué un rôle déterminant dans la conclusion de l’accord de 2022, fruit d’une médiation de deux ans. Laury Haytayan rappelle que «les négociations ont débuté en 2020 sous l’administration Trump avant de se poursuivre sous la présidence du démocrate Joe Biden, qui avait nommé Amos Hochstein comme médiateur». Ce dernier avait mené une intense médiation ayant abouti, en octobre 2022, à un accord conclu sous le gouvernement israélien de Yair Lapid. Benjamin Netanyahu, qui était alors dans l’opposition, avait affirmé qu’il reviendrait sur cet accord s’il revenait au pouvoir. Réélu quelques semaines plus tard, en octobre-novembre 2022, il avait finalement choisi de le maintenir. Des lectures divergentes L’accord continue néanmoins de faire l’objet d’interprétations différentes, quant à son équilibre juridique et politique, aussi bien au Liban qu’en Israël. Laury Haytayan rappelle que «le Liban disposait de solides arguments juridiques lui permettant de revendiquer une zone maritime plus large, en s’appuyant sur le droit international et les mécanismes des Nations unies, selon lesquels la Zone exclusive économique (ZEE) libanaise est délimitée par la ligne 29». Cette ligne, soutenue par plusieurs experts et notamment les négociateurs militaires libanais aux pourparlers avec Israël, étendait davantage la ZEE revendiquée par le Liban. Elle part de Ras Naqoura et donne au Liban le droit à une superficie supplémentaire de 1.430 km². Un découpage consigné en 2011, dans un rapport du Bureau hydrographique britannique, sur base d’une argumentation juridique détaillée. Toutefois, cette revendication n’a jamais été officiellement déposée par l’État libanais auprès des Nations unies. Et lorsque le pouvoir politique, représenté notamment par le président de la Chambre, Nabih Berry, (qui avait mené les négociations en l’absence d’un président et d’un gouvernement au Liban) avait pris en charge les pourparlers à la place de l’armée, le Liban avait fini par adopter, pour sa frontière maritime, la ligne 23 qui part également de Ras Naqoura mais qui lui a fait perdre 860 km², ainsi que le champ gazier de Karish. C’est donc cette ligne que le Liban a enregistrée auprès de l’ONU et qui a servi de base à l’accord de 2022. L’experte rappelle que «les négociateurs libanais avaient estimé à l’époque qu’il s’agit du meilleur compromis possible». Une explication qui reste contestée jusqu’à nos jours au Liban. En face, Israël avait également considéré avoir consenti à des concessions importantes. Deux lectures différentes continuent donc de coexister, sans convergence sur l’interprétation de l’équilibre final de l’accord. Une dynamique potentielle de paix Dans l’hypothèse d’un accord de paix entre le Liban et Israël, Laury Haytayan privilégie une logique de continuité plutôt qu’une révision du cadre existant. Selon elle, un éventuel accord de paix entre Beyrouth et Tel Aviv «ne modifierait pas nécessairement l’accord maritime déjà conclu», qui pourrait au contraire servir de base à de futures coopérations énergétiques. Le maintien de l’accord depuis plusieurs années donne une impression de stabilité, même si celle-ci semble fragile. «Si Israël venait à le remettre en cause, le Liban pourrait réactiver certaines revendications juridiques, notamment autour de la ligne 29, en s’appuyant sur le droit international et les Nations unies», avance-t-elle. Laury Haytayan évoque la possibilité de projets impliquant des entreprises internationales déjà actives dans la région et donne notamment l’exemple de la société italienne, Eni. «Eni a un plan, celui de développer des projets d’exploitation de gaz à Chypre via des infrastructures situées en Égypte afin de réduire les coûts», explique-t-elle. De tels modèles régionaux pourraient, à terme, inspirer des coopérations énergétiques futures en fonction de la nature des accords politiques. Cependant, Mme Haytayan souligne que «les dynamiques internes au Liban restent fragmentées, et que les trajectoires dépendront autant des choix souverains que des pressions internationales». Elle rappelle que «les bénéfices économiques attendus pour le Liban ne se sont pas encore matérialisés, notamment en raison des effets de la guerre de 2023» et que la question énergétique reste liée à des objectifs de développement. Laury Haytayan insiste dans ce contexte sur la nécessité, pour le Liban, «de définir une stratégie claire de développement de ses ressources en pétrole et en gaz, en particulier dans le sud du pays», dans une logique qui dépasse l’exploitation énergétique pour inclure la stabilisation et le développement régional. Entre logiques sécuritaires, économiques et institutionnelles Mais les priorités des différents acteurs impliqués dans le dossier divergent. Selon elle, «les États-Unis privilégient l’économique, Israël met l’accent sur la sécurité, tandis que le Liban doit tenter de combiner les deux dimensions». Aussi, elle insiste sur le fait que «les négociations (de paix) doivent être menées strictement par l’État libanais dans un cadre institutionnel clair». Pour elle, il est impératif que le Hezbollah ne soit pas indirectement impliqué dans les pourparlers, comme cela avait été le cas lors des discussions qui avaient abouti à l’accord de 2022, «vu les concessions qu’il a consenties sur Karish». Une partie de ce champ gazier se trouve dans la zone de 1430 km2 limitée par la ligne 29 que les experts militaires revendiquaient avant que le pouvoir politique n’y renonce. Un secteur énergétique encore en structuration Le Liban accueille aujourd’hui plusieurs entreprises internationales engagées dans des contrats d’exploration offshore, parmi lesquelles TotalEnergies, QatarEnergy et Eni. Cependant, les résultats restent limités et aucune avancée majeure n’a encore été enregistrée en matière de découvertes commercialement exploitables, notamment dans le bloc 9 du champ de Cana situé au nord de la ligne 23. Laury Haytayan observe que «ces acteurs internationaux s’inscrivent dans des stratégies globales, dans lesquelles le Liban ne constitue pas toujours une priorité immédiate». Dans ce contexte, la diversification des partenariats énergétiques apparaît comme un enjeu central pour le Liban. Laury Haytayan souligne notamment que «l’enjeu principal reste l’attraction des entreprises américaines», un objectif que les négociations directes en cours entre Tel Aviv et Beyrouth pourraient contribuer à faciliter. Le détroit d’Ormuz Les tensions régionales impliquant Iran et le détroit d’Ormuz ajoutent une dimension géostratégique supplémentaire aux dynamiques énergétiques régionales. Ce passage maritime demeure essentiel pour les exportations de gaz de plusieurs pays de la région, notamment du Golfe, et toute perturbation pourrait encourager la recherche de routes alternatives. Dans ce contexte, «certains acteurs, dont QatarEnergy déjà présente au Liban, pourraient être amenés à ajuster leurs stratégies d’investissement», précise Laury Haytayan. L’experte insiste sur «la nécessité d’une coordination institutionnelle au Liban, notamment entre les ministères de l’Énergie, de l’Économie et la présidence de la République, afin de structurer une vision énergétique cohérente». Selon elle, «la stratégie nationale doit être clarifiée pour positionner le pays dans les dynamiques régionales». Mme Haytayan fait remarquer à ce niveau que «le discours doit être avant tout économique», en particulier vis-à-vis des investisseurs internationaux, notamment américains, dans un contexte où la crédibilité institutionnelle et la visibilité stratégique demeurent des éléments déterminants pour attirer les investissements dans le secteur énergétique libanais.

La tempête parfaite
Par
Jacques Mechelany
Publié
mars 22, 2026 - 19:36

Les grandes crises économiques n’arrivent presque jamais sans avertissement. Bien avant que les marchés ne s’effondrent ou que les économies ne se contractent, les signaux d’alerte s’accumulent discrètement sous la surface : les excès financiers se développent, les tensions géopolitiques s’intensifient, les ruptures technologiques s’accélèrent et l’architecture de l’économie mondiale devient de plus en plus fragile. Depuis plusieurs années, nombre de ces signaux sont visibles à travers le monde. Les marchés actions ont atteint des niveaux de valorisation historiquement élevés. La dette publique a atteint des niveaux sans précédent. L’intelligence artificielle transforme les industries à une vitesse vertigineuse. Et les tensions géopolitiques commencent à perturber certaines des artères les plus vitales du commerce et de l’énergie mondiaux. Pris isolément, chacun de ces développements serait gérable. Mais aujourd’hui, ils se produisent simultanément . À travers les marchés financiers, la géopolitique, la technologie et les chaînes d’approvisionnement mondiales, une série de forces structurelles puissantes commencent à converger. Ensemble, elles commencent à former ce qui pourrait de plus en plus ressembler à une tempête parfaite pour l’économie mondiale . Des marchés financiers fragiles Les marchés financiers modernes sont profondément différents de ceux des décennies précédentes. L’expansion rapide de la gestion passive, la prolifération des plateformes de trading en ligne et la domination du trading algorithmique ont profondément transformé la dynamique des marchés. Lorsque des milliers de milliards de dollars se dirigent automatiquement vers des indices mondiaux plutôt que vers des entreprises individuelles, la découverte des prix s’affaiblit. Le capital n’est plus alloué principalement en fonction des fondamentaux des entreprises, mais de plus en plus selon la composition des indices et les flux de momentum. Cela a créé de puissantes boucles de rétroaction. Les plus grandes entreprises attirent les plus importants flux de capitaux, ce qui pousse leurs valorisations à la hausse. Des valorisations plus élevées augmentent leur poids dans les indices mondiaux, attirant encore davantage de capitaux. Le résultat est une concentration extraordinaire du risque au sein d’un petit groupe de multinationales technologiques qui dominent désormais la performance des marchés actions mondiaux. L’histoire montre que de telles concentrations se terminent rarement de manière progressive. Lorsque le sentiment du marché change, l’ajustement est souvent brutal. Il se transforme en réévaluation violente des prix des actifs . Le boom des investissements dans l’intelligence artificielle L’accélération récente des marchés actions mondiaux est étroitement liée à l’extraordinaire explosion des investissements dans les infrastructures liées à l’intelligence artificielle. À travers le monde, les entreprises technologiques et les gouvernements ont lancé des programmes massifs de dépenses pour construire des centres de données, des capacités de fabrication de semi-conducteurs, des infrastructures énergétiques et des clusters de calcul haute performance. L’ampleur de ce cycle d’investissement technologique est sans précédent. Pourtant, l’histoire suggère que les grandes vagues d’innovations technologiques contiennent souvent les germes de leur propre correction. L’expansion ferroviaire au XIXe siècle, les infrastructures de télécommunications lors de la bulle Internet de la fin des années 1990, ou plus récemment les investissements dans les énergies renouvelables ont tous suivi des trajectoires similaires : investissements rapides, concurrence intense et, finalement, surcapacités . Les premiers signes apparaissent aujourd’hui que le cycle d’investissement actuel dans l’IA pourrait approcher d’un point d’inflexion similaire. Lorsque ces cycles se retournent, des marchés qui avaient été valorisés sur l’hypothèse d’une croissance ininterrompue peuvent s’ajuster rapidement. Une économie mondiale dépendante des prix des actifs Au cours des deux dernières décennies, l’économie mondiale est devenue de plus en plus dépendante de la hausse des prix des actifs financiers. Dans de nombreuses économies avancées, la consommation des ménages et la confiance des entreprises sont fortement influencées par la richesse perçue créée par la hausse des marchés boursiers et des prix de l’immobilier. Cette dynamique, souvent appelée effet de richesse , est devenue un moteur central de l’activité économique. Cependant, ce mécanisme fonctionne dans les deux sens. Lorsque les prix des actifs chutent fortement, la confiance se détériore et les dépenses se contractent. Dans une économie mondiale hautement interconnectée, de tels chocs peuvent se propager rapidement au-delà des frontières. L’intelligence artificielle et l’avenir du travail Dans le même temps, l’intelligence artificielle qui a alimenté l’optimisme des marchés financiers commence à transformer les marchés du travail à l’échelle mondiale. Contrairement aux vagues précédentes d’automatisation, les technologies d’IA sont de plus en plus capables d’accomplir des tâches traditionnellement associées aux professions qualifiées du tertiaire : analyse, programmation, recherche, traduction ou création de contenu. Si l’innovation technologique finit généralement par créer de nouvelles formes d’emploi, la période de transition peut être profondément déstabilisante. Des secteurs entiers du marché du travail pourraient être perturbés simultanément. Le paradoxe du moment technologique actuel est donc frappant : des investissements massifs dans les infrastructures d’intelligence artificielle coexistent avec des inquiétudes croissantes concernant l’avenir de l’emploi . La montée de la dette et la fragilité budgétaire Une autre vulnérabilité structurelle réside dans l’accumulation rapide de la dette publique dans de nombreuses grandes économies. Au cours des années qui ont suivi la crise financière mondiale et la pandémie de COVID-19, les gouvernements ont largement utilisé les dépenses publiques pour soutenir la croissance. En conséquence, les niveaux de dette souveraine ont atteint des sommets historiques dans de nombreuses économies avancées. Dans le même temps, la hausse des taux d’intérêt augmente le coût du service de cette dette. Pour des gouvernements déjà confrontés à des déficits importants, l’augmentation des coûts d’emprunt peut fortement restreindre leur marge de manœuvre budgétaire. Cette dynamique crée un équilibre de plus en plus délicat entre la nécessité de maintenir la stabilité économique et celle de préserver la crédibilité financière. La guerre et le système énergétique mondial Les tensions géopolitiques ajoutent une nouvelle couche d’incertitude. Le conflit qui se déroule actuellement au Moyen-Orient a des implications bien au-delà de la région. Le Golfe demeure l’un des nœuds les plus critiques du système énergétique mondial. Les perturbations des infrastructures énergétiques, des routes maritimes ou des capacités de raffinage peuvent rapidement affecter l’approvisionnement mondial. L’importance stratégique du détroit d’Ormuz illustre cette vulnérabilité. Environ un cinquième des expéditions mondiales de pétrole transitent par ce corridor maritime étroit. Toute perturbation prolongée pourrait avoir des conséquences immédiates pour les marchés énergétiques mondiaux. Et parce que les prix de l’énergie influencent les transports, l’agriculture et l’industrie, les effets économiques s’étendraient bien au-delà du seul secteur pétrolier. Le retour de l’inflation Après plusieurs années de ralentissement de l’inflation dans une grande partie du monde, de nouvelles pressions commencent à émerger. Les perturbations énergétiques, les tensions géopolitiques, la fragmentation des réseaux commerciaux mondiaux et les transformations structurelles du marché du travail pointent toutes vers la possibilité d’un retour des pressions inflationnistes. Cela crée un défi complexe pour les banques centrales. Si l’inflation accélère alors que la croissance économique ralentit, les autorités monétaires pourraient être confrontées à la combinaison difficile de l’inflation et de la stagnation — un scénario rappelant les épisodes de stagflation des années 1970. La dette privée et les risques financiers cachés Au-delà des marchés publics, une autre vulnérabilité s’est développée dans le secteur en pleine expansion du crédit privé. Au cours de la dernière décennie, l’activité de prêt s’est progressivement déplacée des banques traditionnelles vers des fonds de dette privée et des prêteurs alternatifs. Ce marché est devenu un écosystème de plusieurs milliers de milliards de dollars finançant des entreprises souvent fortement endettées. Tant que les conditions économiques restent favorables, ces risques demeurent largement invisibles. Mais lorsque les conditions financières se resserrent, les premiers signes de détresse révèlent souvent des faiblesses structurelles plus profondes. Dans les marchés financiers, un vieil adage affirme que les cafards n’apparaissent jamais seuls . Les premiers défauts dans le crédit privé pourraient ainsi signaler des tensions plus larges dans les secteurs fortement endettés de l’économie. Immobilier et fragilité bancaire Un autre sujet d’inquiétude concerne les marchés de l’immobilier commercial. Dans de nombreux pays, la combinaison de la hausse des taux d’intérêt, de l’évolution des modes de travail et de la baisse des valorisations immobilières exerce une pression croissante sur les promoteurs et les prêteurs. Les banques fortement exposées à l’immobilier commercial pourraient voir les risques pesant sur leurs bilans augmenter si les conditions de refinancement se détériorent. Parce que les institutions financières restent au cœur du fonctionnement de l’économie mondiale, les tensions dans le secteur immobilier peuvent rapidement se propager à l’ensemble du système financier. L’illusion de liquidité Le risque le plus sous-estimé du système financier moderne est peut-être l’hypothèse largement répandue selon laquelle la liquidité sera toujours disponible. Pendant des années, les investisseurs se sont habitués à des marchés où les actifs semblent pouvoir être achetés ou vendus instantanément. Pourtant, une grande partie de cette liquidité est conditionnelle. De nombreux véhicules d’investissement promettent une liquidité à court terme tout en détenant des actifs sous-jacents qui se négocient rarement : prêts d’entreprises, actifs immobiliers ou instruments de dette complexes. Tant que les entrées de capitaux dépassent les sorties, le système fonctionne sans heurts. Mais lorsque les investisseurs cherchent simultanément à réduire leurs positions, la liquidité peut disparaître très rapidement. L’histoire montre que les crises financières sont souvent déclenchées non par l’insolvabilité seule, mais par une disparition soudaine de la liquidité . Lorsque la tempête éclate Les tempêtes économiques émergent rarement d’une cause unique. Elles se forment lorsque plusieurs vulnérabilités commencent à interagir et à se renforcer mutuellement jusqu’à ce que le système atteigne un point de bascule. Aujourd’hui, nombre de ces vulnérabilités sont déjà visibles. Les marchés financiers restent sous tension après des années de politiques monétaires exceptionnellement accommodantes. Les ruptures technologiques transforment simultanément les industries et les marchés du travail. Les niveaux de dette publique ont atteint des sommets historiques dans une grande partie du monde. Les tensions géopolitiques menacent des routes énergétiques et commerciales cruciales. Et sous la surface apparaissent des fragilités dans les marchés du crédit privé, l’immobilier et la structure de liquidité du système financier mondial. Pris isolément, ces facteurs pourraient être absorbés. Mais lorsqu’ils convergent, ils peuvent transformer l’instabilité en crise. L’économie mondiale est entrée dans une période de transition profonde — une période où révolution technologique, rivalités géopolitiques et fragilités financières se déploient simultanément. Les tempêtes ne se forment pas du jour au lendemain. Elles s’accumulent lentement, lorsque les systèmes de pression se rencontrent à l’horizon. Aujourd’hui, les nuages s’amoncellent au-dessus du paysage économique mondial. Et la question à laquelle sont confrontés décideurs, investisseurs et sociétés n’est plus de savoir si des turbulences s’annoncent. Elle est de savoir à quel point la tempête sera violente lorsqu’elle éclatera.

USA: La Cour suprême et les limites du pouvoir exécutif
Par
Jacques Mechelany
Publié
févr. 23, 2026 - 16:02

Le 2 avril 2025, debout dans la roseraie de la Maison-Blanche, le président Donald Trump proclama ce qu’il appela le « Liberation Day ». En signant le décret exécutif 14257 en vertu de l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), l’administration imposa de vastes « droits de douane » sur les importations étrangères. La justification était d’une ampleur inédite : le déficit commercial persistant des États-Unis — dépassant 1 200 milliards de dollars par an — fut déclaré situation d’urgence nationale. Des droits de douane généralisés furent appliqués à la quasi-totalité des partenaires commerciaux, certains taux atteignant 50 %. L’objectif était explicite : contraindre à des négociations bilatérales, obtenir des engagements d’investissement et accélérer la relocalisation industrielle sur le sol américain. Plusieurs grandes économies acceptèrent des plafonds tarifaires négociés en échange d’engagements d’investissement : • Le Japon accepta un plafond de 15 % accompagné de 550 milliards de dollars d’investissements dans les semi-conducteurs et l’intelligence artificielle. • La Corée du Sud s’engagea à hauteur de 350 milliards de dollars d’expansion industrielle. • L’Union européenne accepta un cadre à 15 % lié à des engagements en matière d’énergie et de semi-conducteurs. • L’Indonésie négocia 19 %. • L’Inde négocia 18 %. Pour la première fois dans l’histoire moderne, la politique tarifaire devint un instrument direct de levier géopolitique. L’hypothèse sous-jacente était claire : le pouvoir exécutif pouvait remodeler unilatéralement l’ordre économique international. Cette hypothèse prit fin le 20 février 2026. La Cour suprême recadre les limites Dans l’affaire Learning Resources, Inc. v. Trump, la Cour suprême des États-Unis, par six voix contre trois, jugea que le recours à l’IEEPA pour imposer des droits de douane généralisés excédait les limites constitutionnelles. La Cour estima que : • Les déficits commerciaux ne constituent pas le type d’urgence envisagé par l’IEEPA. • Le Congrès n’avait pas clairement délégué une autorité tarifaire d’une telle ampleur. • Les réinterprétations extensives de textes législatifs aux formulations larges afin de justifier des transformations économiques majeures violent l’architecture constitutionnelle. La décision ne supprima pas toute autorité tarifaire. En quelques heures, l’administration se tourna vers la Section 122 du Trade Act de 1974, imposant un droit de douane uniforme et temporaire de 10 %. Mais la Section 122 impose des contraintes strictes : une limite de 150 jours et un traitement non discriminatoire. L’architecture du levier de négociation ciblé par pays s’effondra instantanément. La conséquence budgétaire La portée économique de la décision dépasse largement la politique commerciale. Les droits de douane du « Liberation Day » avaient produit : • Un taux tarifaire effectif proche de 17 % — le plus élevé depuis les années 1940. • Des centaines de milliards de dollars de recettes annuelles projetées. • Des engagements d’investissement négociés dépassant 2 000 milliards de dollars. Surtout, ces recettes tarifaires avaient été intégrées au paquet budgétaire de réconciliation adopté en 2025. Le One Big Beautiful Bill Act, signé le 4 juillet 2025, prolongea d’importantes baisses d’impôts pour les entreprises et les hauts revenus. Le Congressional Budget Office estima que cette législation augmenterait les déficits primaires de 3 400 milliards de dollars sur la période 2025–2034, dépassant 4 000 milliards avec les intérêts. Les droits de douane étaient conçus comme le principal mécanisme de compensation budgétaire. Une étude récente de la Réserve fédérale estime qu’environ 96 % du fardeau tarifaire fut finalement supporté par les consommateurs américains. La décision de la Cour suprême supprime entre 1 500 et 2 400 milliards de dollars de recettes projetées sur la prochaine décennie. Il ne s’agit pas d’un ajustement marginal. Il s’agit d’un déficit budgétaire structurel. Les États-Unis font déjà face à : • Des déficits budgétaires proches de 7 % du PIB. • Des charges d’intérêts nettes approchant 1 000 milliards de dollars par an. • Une dette fédérale dépassant 120 % du PIB. L’arithmétique budgétaire n’est pas idéologique. Elle s’impose. Fragilité financière La décision intervient alors que l’économie américaine montre des signes visibles de ralentissement. Au quatrième trimestre 2025, la croissance annualisée ralentit à 1,4 %, contre 4,4 % au troisième trimestre. Pour l’ensemble de l’année 2025, la croissance s’établit à 2,2 %, en baisse par rapport à 2024. L’économie américaine repose principalement sur la consommation — et celle-ci est fortement sensible aux prix des actifs et aux taux d’intérêt. Les 10 % des ménages les plus aisés représentent désormais environ 49 % des dépenses de consommation, illustrant une économie de plus en plus « en K ». Les ménages à revenus moyens et modestes supportent des niveaux d’endettement records. La dette totale des ménages atteint 18 800 milliards de dollars, soit environ 65 % du PIB. Chaque hausse de 1 % des taux d’intérêt effectifs se traduit par environ 188 milliards de dollars de revenu disponible en moins. Si les déficits structurels s’aggravaient davantage, la pression haussière sur les taux longs pourrait s’intensifier. Un passage durable au-dessus de 5 % remettrait significativement en cause les valorisations actuelles des marchés actions et amplifierait les effets négatifs de richesse. Le risque réside dans l’interaction entre durcissement financier et vulnérabilité budgétaire. L’implication géopolitique L’annulation des droits de douane négociés pays par pays supprime un instrument central du levier américain. Ces accords n’ayant jamais été ratifiés par le Congrès, leur solidité juridique disparaît avec le cadre de l’IEEPA. Des droits de douane uniformes et temporaires de la section 122 ne permettent plus un pouvoir de négociation ciblé. Les engagements d’investissement du Japon, de l’Inde, de l’Europe et d’autres partenaires deviennent politiquement renégociables. La relocalisation industrielle passe de la contrainte à la négociation. Parallèlement, les dépendances stratégiques demeurent aiguës. La Chine continue de dominer le raffinage mondial des terres rares — un intrant essentiel pour les systèmes de défense et les technologies avancées. Le développement de capacités domestiques nécessite une décennie ou davantage, alors même que l’industrie militaire américaine dépend de manière cruciale de ces composants. Le levier commercial est juridiquement contraint précisément là où la dépendance industrielle reste non résolue. Signal institutionnel Le message constitutionnel plus large est significatif. La Cour a signalé un contrôle renforcé des délégations législatives larges au titre de la doctrine des « questions fondamentales ». Les futurs présidents, quelle que soit leur appartenance politique, feront face à des limites plus strictes concernant l’usage unilatéral des pouvoirs exécutifs. Les États-Unis conservent d’immenses atouts structurels. Mais leur capacité à instrumentaliser la politique commerciale sans alignement du Congrès est désormais limitée. La coercition cède la place à la négociation. Le multilatéralisme retrouve de la pertinence. Confiance et contrainte Pendant des décennies, la puissance américaine reposait sur un paradoxe: Les États-Unis pouvaient maintenir des déficits persistants parce que le capital mondial faisait confiance à leurs institutions. Les investisseurs étrangers détiennent environ 30 % des actifs américains en circulation : • 8 000 milliards de dollars de bons du Trésor • 17 000 milliards de dollars d’actions américaines • 6 000 milliards de dollars de dette d’entreprise Ce financement externe soutient à la fois les opérations budgétaires et les valorisations d’actifs — et constitue une vulnérabilité majeure. Les systèmes économiques ne se déstabilisent pas simplement parce que la dette augmente. Ils se déstabilisent lorsque leur soutenabilité est remise en question. La décision de la Cour suprême n’a pas créé la fragilité budgétaire structurelle. Elle l’a rendue visible. Le 20 février 2026 restera dans l’histoire non pas comme une décision tarifaire, mais comme le moment où deux limites structurelles apparurent simultanément : • Les limites constitutionnelles du pouvoir exécutif. • Les limites budgétaires de l’expansion des déficits. Les empires déclinent rarement brutalement. Ils s’affaiblissent lorsque les coûts d’emprunt augmentent et que le levier politique diminue. Le monde observe désormais les deux.

Les grandes lignes d’une possible politique maritime au Liban (2)
Par
Jean-Patrick Dayras
Publié
févr. 18, 2026 - 20:04

Quelle politique le Liban pourrait, ou devrait, suivre dans le domaine maritime dans le cadre de ses efforts de développement? Quel pourrait être sur ce plan l’apport de l’Union pour la Méditerranée (UpM), qui a pris le relai du Partenariat euro-méditerranéen de Barcelone? L’Union pour la Méditerranée s’est donné un cadre de nature «terrestre». Qu’il s’agisse de coopération politique et de sécurité dans le but de définir un espace commun de paix et de stabilité, de coopération économique et financière pour la construction d’une zone de prospérité partagée, ou de coopération culturelle et sociale pour favoriser la compréhension entre les cultures et les échanges entre les sociétés civiles, l’objectif est de créer une zone de prospérité partagée dans une zone de libre-échange euro-méditerranéenne (ZLEM). Tout cela unit la terre. Or la Méditerranée est une mer entourée de terres, non de terres séparées par une mer. Quels projets maritimes pourraient être intégrés dans ce processus? Trois critères seront déterminants à cet égard pour retenir les thèmes et les prioriser: – Le pays doit pouvoir passer à la phase de réalisation sans qu’il y ait un frein à la dynamique proposée. – Rechercher les secteurs d’activités proposant un grand nombre d’emplois et offrant une capacité de progression et d’évolution, donc de promotion sociale. – Prioriser les projets selon les besoins les plus pressants et favoriser le dialogue et une coopération avec des États partenaires. Missions et projets Au-delà des fonctions portuaires et commerciales, les responsabilités maritimes d’un État reposent sur un ensemble de capacités régaliennes et de sécurité: surveillance de l’espace maritime, protection de la zone économique exclusive (ZEE), lutte contre les trafics illicites, secours en mer et prévention de la pollution. Ces missions sont stratégiques pour la souveraineté nationale, la stabilité économique et la protection des populations. 1 - Protection de la ZEE: Le Liban dispose d’une zone économique exclusive d’environ 22.700 km². La délimitation maritime avec Israël (accord de 2022) et avec Chypre a permis de clarifier le cadre juridique, condition préalable à toute surveillance effective. La surveillance de la ZEE doit être effective et permanente. 2 - Surveillance et contrôle des espaces côtiers: Avec environ 225 km de côtes, le littoral libanais concentre des ports commerciaux et de pêche, des zones urbaines densément peuplées, des installations industrielles et énergétiques sensibles. La surveillance côtière est une question de sécurité et de protection civile. 3 - Lutte contre les trafics illicites par voie maritime: l’État se doit de lutter contre la contrebande de marchandises, le trafic de stupéfiants et d’armes, ainsi que l’immigration clandestine par mer. 4 - Secours maritime et sécurité de la navigation: le Liban dans sa zone de responsabilité assure les missions de recherche et de sauvetage en mer (SAR), principalement via la marine et la Défense civile.Cela nécessite une coordination entre marine, ports et services de secours. Il faudrait également disposer d’un centre SAR maritime pleinement opérationnel, aux standards internationaux. 5 - La pollution maritime est essentiellement d’origine terrestre: déversement d’eaux usées non traitées, décharges côtières, ruissellement urbain, pollutions industrielles, déversements accidentels d’hydrocarbures dans les ports. Le développement potentiel de l’exploitation gazière offshore rend indispensable le renforcement des plans d’urgence antipollution, l’amélioration de la prévention terrestre et une parfaite coordination entre acteurs civils et militaires. 6 - Formation aux métiers de la mer: Elle constitue un maillon critique des capacités maritimes nationales. Elle conditionne à la fois la sécurité de la navigation, l’efficacité des opérations portuaires et logistiques, la crédibilité de l’État dans ses missions régaliennes, le développement futur de l’économie bleue et des activités offshore. Source d’intégration intercommunautaire, elle est aussi source de création d’emplois. Schéma stratégique – Définir une architecture nationale de surveillance maritime (ZEE et littoral). – Renforcer les capacités de patrouille hauturière et de moyens aériens. – Créer un centre national de coordination SAR maritime aux standards internationaux. – Développer une capacité nationale de lutte antipollution structurée et pérenne. – Disposer d’un Institut des métiers de la mer, civil et militaire. – Inscrire la mer comme pilier central de la stratégie de souveraineté et de relance économique. Les priorités à définir Dans ce contexte global de politique maritime qui devrait être mise en place, l’État devrait définir de manière explicite et concrète certaines priorités. 1 – Mettre en place une gouvernance maritime nationale pour assurer une coordination permanente et efficace de l’ensemble des acteurs maritimes civils et militaires. 2 – Déployer une architecture nationale de surveillance maritime (ZEE et littoral) afin de garantir la souveraineté effective de l’État sur son espace maritime. 3 – Renforcer la lutte contre les trafics maritimes et la criminalité transnationale, réduire les pertes économiques et les risques sécuritaires liés aux trafics. 4 – Structurer une capacité nationale de recherche et de sauvetage en mer (SAR), protéger les vies humaines en mer et répondre aux obligations internationales du Liban. 5 – Développer une capacité nationale de lutte contre la pollution maritime, prévenir et gérer les pollutions, notamment dans la perspective du développement de l’offshore. 6 – Disposer d’un Institut libanais des métiers de la mer et disposer des compétences maritimes voulues. 7 – Intégrer la mer au cœur de la stratégie nationale de relance économique; transformer la mer en levier de développement durable. Un tel projet maritime – déjà amorcé partiellement au Liban – s’inscrit pleinement dans les priorités des partenaires internationaux: sécurité et stabilité régionales en Méditerranée orientale; lutte contre les trafics transnationaux et le crime organisé; protection des vies humaines en mer; protection de l’environnement marin. Conçu comme un programme de coopération civile–sécuritaire, conforme au droit international et aux engagements multilatéraux du Liban, il est fondé sur une approche associant gouvernance, capacités opérationnelles, formation, développement durable, création d’emplois et intégration des communautés. Une telle stratégie maritime libanaise devrait pouvoir se développer concomitamment avec une nécessaire réanimation de l’Union pour la Méditerranée… Lire sur le même thème: Un avenir maritime pour le Liban?

Un avenir maritime pour le Liban ? (1)
Par
Jean-Patrick Dayras
Publié
févr. 16, 2026 - 11:41

A la faveur des projets de coopération multilatérale initiés dans le cadre global de l’Union pour la Méditerranée, le Liban pourrait-il devenir ce qu’il mérite d’être, un Liban maritime ? La question exige une réflexion profonde et une vision exhaustive de la situation dans laquelle se débat le pays sur ce plan… « Pour les Français, la mer c’est ce qu’ils ont dans le dos quand ils regardent la plage » (Eric Tabarly). La France est un Etat maritime qu’elle méconnait. La traduction de cette spécificité en une réalité politique et budgétaire est faible. Remplacez France par Liban. C’est un État maritime - son histoire est là – qui n’a pas encore fait le choix politique et institutionnel nécessaire. Des projets maritimes fédérateurs rapprocheraient durablement toutes les communautés. Il en a les atouts. Le « bien commun » en serait « le » bénéficiaire. L’histoire du Liban maritime remonte aux Phéniciens (- 3.000 / - 500 avant J.C.), période du socle fondateur des cités portuaires (Byblos, Sidon, Tyr, Arwad), des activités commerciales avec l’Égypte, Chypre, la Grèce, l’Afrique du Nord, la péninsule Ibérique, de la navigation hauturière, de la construction navale. Le commerce du bois de cèdre, de la pourpre de Tyr, de la verrerie et de l’artisanat, participe à la richesse du pays, renforcée par un littoral libanais qui ouvre sur la Méditerranée occidentale. De - 500 av. J.C. jusqu’au 7 ème siècle, les activités maritimes se développent sous différentes dominations – Perse achéménide, Grecque, Romaine et Byzantine. Les Romains en particulier utilisèrent et développèrent les bases navales. Les capacités commerciales et logistiques qu’elles offraient permirent d’établir des connexions avec les routes commerciales de l’empire. C’est à cette période que le droit maritime est créé. Non souverain, certes, le Liban n’en est pas moins alors un pôle maritime. Du 7 ème au 15 ème siècle, longue période médiévale et islamique, les ports de Tripoli, Beyrouth, Sidon et Tyr ont une activité importante avec tout le bassin méditerranéen. Pendant les croisades, ils sont des enjeux stratégiques ; les fortifications côtières ont laissé des vestiges encore visibles. La compétition maritime entre les puissances musulmanes et chrétiennes fait du Liban une zone à la fois d’échanges et de confrontations militaires. Pendant la période ottomane du 15 ème siècle à l’orée du 20 ème siècle, les ports restent actifs malgré une perte d’importance. Seule Beyrouth se démarque et assure l’interface avec Damas, Alep et l’Europe du sud. Au 20ème siècle, Beyrouth se modernise et devient un hub régional. Le commerce maritime se développe. Reste que le Liban moderne n’a pas effectué sa mutation maritime. Le pays dépend fortement des approvisionnements par voie de mer pour l’essentiel de son commerce et de ses approvisionnements. Néanmoins, l’absence d’une marine marchande en propre, de capacités navales limitées, une surveillance des abords insuffisante ne lui permettent pas d’être à la hauteur de son passé maritime, de son potentiel, de ses besoins. Pourtant, que d’espoirs pourraient être satisfaits grâce à la mer. Les accords concernant le tracé des frontières maritimes et de la ZEE (Zone économique exclusive) avec Israël, puis avec Chypre ont été signés ; ils permettent d’envisager l’exploitation des ressources offshore en sécurité. Le Liban est un pays de la mer ; il est temps que cet Etat maritime devienne apte à exploiter son potentiel. Les enjeux maritimes du Liban Les enjeux de la vocation maritime du pays du Cèdre sont fonction de plusieurs paramètres qui ont été trop longtemps négligés par le pouvoir. La souveraineté et la sécurité maritimes, enjeux majeurs pour la surveillance des eaux territoriales, de la ZEE et des frontières maritimes, ainsi que pour la lutte contre les menaces militaires, les trafics et la pêche illégale, sont peu soutenues. Par ailleurs, le Liban a une dépendance maritime critique : 80 à 90 % des importations passent par la mer ; le port de Beyrouth, vital, est en position de faiblesse depuis août 2020 - reconstruction lente et gouvernance contestée ; le port de Tripoli, hub alternatif, est sous-exploité, trop proche de la Syrie ; Sidon et Tyr n’ont que des fonctions régionales limitées. Le défi est technique, institutionnel et politique. Sur le plan de la ressource offshore, l’espoir est réel mais à long terme. Le potentiel est incertain et dépend de compagnies étrangères, tandis que la sécurité des installations, l’attractivité pour les investisseurs, le cadre juridique et la stabilité politique doivent être définis et assurés. L’exploitation ne sera garantie que par des capacités maritimes fiables et crédibles. En outre, la prise en compte de l’environnement (lutte contre les pollutions), de moyens d’assurer la sauvegarde maritime (sauvetage en mer), auxquels s’ajoute la protection du littoral, sont incontournables. Force est de relever dans ce cadre que la gouvernance maritime est imparfaite : absence d’une stratégie nationale intégrée ; multiplicité des acteurs (marine libanaise, Autorités portuaires, ministères du Transport, de la Défense et de l’Environnement). Il apparait évident qu’une coordination stratégique entre ces acteurs est à parfaire. En résumé, le Liban pâtit d’une situation maritime quelque peu difficile : un littoral court et dense, une stratégie maritime fragmentée, une marine marchande très faible, une marine militaire limitée et défensive, pas d’industrie navale, pas d’influence régionale. Des possibilités existent Le Liban a une belle et riche histoire maritime, mais quelle est la stratégie suivie dans ce domaine ? Les négociations sur la ZEE ne permettent pas de répondre à une telle interrogation. Pourtant, le potentiel existe. Malte et Chypre sont deux pays maritimes ayant une étendue territoriale comparable à celle du Liban. Ils ont, malgré tout, un pavillon maritime développé, une régulation attractive et une stratégie maritime ambitieuse et effective. Ils apportent ainsi la preuve que même de petits pays peuvent être des acteurs maritimes importants. Un Liban maritime, un leurre ? Malgré une instabilité politique chronique, un faible investissement public, des troubles sécuritaires récurrents, les atouts qui permettraient au Liban de développer sa vocation maritime existent bel et bien : une position géographique exceptionnelle, un littoral historiquement structurant, un capital humain et une diaspora maritime potentielle. Dans un tel contexte, quelle devrait être la stratégie à élaborer pour donner une nouvelle vie à ce secteur vital ? Prochain article : Des projets maritimes au Liban, avec l’Union pour la Méditerranée ?

Krach du Bitcoin: la fin de la sphère crypto? (2/2)
Par
Jacques Mechelany
Publié
févr. 13, 2026 - 15:54

Dans une première partie, nous avons vu l’évolution du Bitcoin depuis sa genèse jusqu’à son effondrement actuel. Dans cette partie, nous détaillons les alternatives et le rôle des pouvoirs publics. Les stablecoins: de la commodité de détail au risque systémique Si le bitcoin est le navire amiral de la crypto, les stablecoins en sont le système sanguin. À l’origine, les stablecoins étaient conçus comme un outil pratique : permettre aux investisseurs de détail de naviguer entre les cryptomonnaies et le « dollar » sans quitter l’écosystème. Ils promettaient la stabilité dans un univers volatil. Mais les stablecoins ont évolué. Et aujourd’hui, ils constituent l’une des vulnérabilités systémiques les plus importantes - et les plus sous-estimées - de la finance numérique. Ils ne sont plus de simples instruments de détail. Ils servent désormais : • de couches de règlement centrales pour le trading crypto, • d’outils majeurs pour les flux transfrontaliers, • de supports de gestion de liquidité pour certains acteurs institutionnels, • et de détenteurs significatifs de réserves en instruments de dette publique à court terme. En pratique, ils sont devenus des instruments monétaires privés opérant à la lisière du système financier traditionnel - une forme de banque de l’ombre, peu ou mal régulée. Cette évolution révèle une contradiction fondamentale. La crypto promettait d’éliminer les intermédiaires et le risque de crédit. Les stablecoins les réintroduisent. Un stablecoin n’est « stable » que tant que : • ses réserves (généralement des bons du Trésor américain) sont réelles, liquides et correctement ségréguées, • sa gouvernance est solide, • ses mécanismes de remboursement fonctionnent sous stress, • la confiance perdure. Lorsque la confiance se fissure, un stablecoin peut subir l’équivalent d’une ruée bancaire - sans assurance des dépôts, sans prêteur en dernier ressort et avec une transparence souvent limitée en temps réel. Lorsque les stablecoins vacillent, le marché crypto ne se contente pas de baisser. Il peut devenir dysfonctionnel, car l’actif de règlement principal est lui-même fragilisé. C’est pourquoi les stablecoins ne sont pas un sujet périphérique. Ils constituent l’un des principaux facteurs de fragilité de l’écosystème. La prochaine crise systémique de la crypto pourrait ne pas être un simple krach du bitcoin, mais un choc sur les stablecoins se propageant à l’ensemble du marché. Le cas Strategy/MicroStrategy: quand la conviction devient levier Une autre ligne de fracture, moins visible mais potentiellement plus déstabilisante, réside dans l’endettement des entreprises exposées au bitcoin. Certaines sociétés, à l’image de Strategy Inc. (Nasdaq : MSTR), se sont transformées en véhicules de détention levierisée de bitcoin. Elles empruntent, émettent des actions, structurent des obligations convertibles et financent des acquisitions massives de bitcoins. En phase haussière, cela peut sembler visionnaire. En phase baissière, cela devient dangereux. Cette structure engendre plusieurs risques majeurs. Premièrement, une dépendance aux prix. Si le modèle repose sur la hausse continue du bitcoin pour financer de nouveaux achats ou maintenir une prime boursière, une baisse prolongée inverse l’ensemble de la dynamique. Deuxièmement, un risque de refinancement. La dette a un coût. Même avec des échéances étalées, un environnement de taux élevés ou une valorisation boursière déprimée peut rendre les levées de capitaux futures excessivement coûteuses, voire impossibles. Troisièmement, des effets de rétroaction sur le marché. Même en l’absence de liquidation forcée immédiate, une période prolongée de stress peut transformer un détenteur « solide » en vendeur latent. Le marché anticipe ce risque, ce qui détériore encore le sentiment. En résumé, ce qui est souvent présenté comme une conviction d’entreprise peut, sous stress, se comporter comme un levier systémique. À ce jour, Strategy Inc. détient environ 713 500 bitcoins, acquis à un coût moyen proche de 76 000 dollars par unité. Cela en fait l’un des plus grands détenteurs de bitcoins au monde, pour une valeur de marché d’environ 54 milliards de dollars. L’entreprise affiche aujourd’hui une perte latente d’environ 21 %, soit près de 11,4 milliards de dollars, tandis que sa capitalisation boursière avoisine 38 milliards de dollars. Le problème est que le levier transforme la volatilité en contagion. Le bitcoin peut survivre à la volatilité. L’écosystème crypto, lui, résiste mal au levier - en particulier lorsqu’il est empilé : levier de détail, levier des dérivés, structures d’arbitrage institutionnelles et ingénierie financière d’entreprise. Un krach cesse alors d’être une simple correction de prix. Il devient un désendettement mécanique. Les monnaies numériques: l’État ne perd pas la guerre monétaire, il la réorganise La promesse idéologique de la crypto était la liberté monétaire : une monnaie en dehors de l’État. Mais l’histoire se termine rarement là où les idéologues l’imaginent. L’État ne disparaît pas ; il s’adapte. Le véritable concurrent de long terme des cryptomonnaies décentralisées pourrait ne pas être la monnaie fiduciaire telle que nous la connaissons, mais la monnaie numérique d’État - plus rapide, plus efficace et bien plus contraignante. C’est ici que la Chine joue un rôle central - non pas parce qu’elle serait « anti-crypto » par principe moral, mais parce qu’elle agit avec cohérence stratégique. Pékin ne s’est pas contenté de réguler les cryptomonnaies. Il les a neutralisées: • en interdisant le trading et le minage, • en réprimant les plateformes d’échange, • tout en accélérant simultanément le développement d’alternatives étatiques. La Chine a également déployé : • des infrastructures de paiement instantané, • des systèmes financiers numériques intégrés, • et le yuan numérique (e-CNY). Le message est limpide : La monnaie est une infrastructure souveraine. Autoriser des systèmes monétaires privés parallèles susceptibles d’affaiblir les contrôles de capitaux, de réduire la surveillance ou d’éroder les outils de politique économique n’était jamais une option. L’approche chinoise révèle une vérité fondamentale : l’avenir peut être numérique, mais il ne sera pas nécessairement décentralisé. Or le récit crypto suppose souvent une trajectoire linéaire : du fiduciaire vers le décentralisé. La réalité mondiale pourrait être tout autre : une bifurcation entre monnaies numériques réglementées sous contrôle étatique et cryptomonnaies permissionless reléguées à la périphérie. À mesure que les États construisent leurs propres infrastructures numériques, la crypto perd l’un de ses avantages clés : l’efficacité transactionnelle. Si les systèmes publics offrent des règlements instantanés, des coûts faibles et une intégration généralisée, l’utilité de la crypto se réduit - ne laissant subsister que la spéculation et un usage idéologique de niche. Bâle et les banques: le plafond d’adoption dont on parle peu Une grande partie du rêve crypto - notamment dans ses projections institutionnelles les plus optimistes - repose sur l’idée que les banques et le système financier réglementé finiront par allouer massivement aux cryptomonnaies. Mais les règles prudentielles constituent un frein puissant à cette vision. Lorsque les régulateurs imposent des pondérations de risque très élevées, les banques ne peuvent accroître leur exposition sans immobiliser des quantités considérables de capital. Quelle que soit l’opinion personnelle d’un dirigeant bancaire, la réalité du bilan est mathématique. Le scénario souvent évoqué - « les banques achèteront du bitcoin et déclencheront un nouveau supercycle » - n’est donc pas une question de récit ou de sentiment. C’est une question d’architecture réglementaire. Et cette architecture demeure, dans de nombreuses juridictions, restrictive. En d’autres termes, les banques peuvent proposer des produits crypto à leurs clients. Mais une adoption massive sur bilan reste loin d’être acquise. C’est une autre raison pour laquelle le « mur de capitaux institutionnels » est fréquemment surestimé. Certaines institutions peuvent acheter ; beaucoup en sont structurellement empêchées. Concentration de la conservation: le risque du point de défaillance unique La promesse originelle de la crypto était la décentralisation. Mais l’institutionnalisation du secteur a souvent produit l’effet inverse : la concentration. Les ETF et produits réglementés nécessitent des dispositifs de conservation. Or cette fonction tend à se concentrer entre les mains d’un nombre restreint d’acteurs dominants. En période normale, cette concentration est efficace et peu coûteuse. En période de crise, elle devient une source majeure de fragilité systémique. Une architecture de conservation concentrée crée un « point de défaillance unique » - qu’il soit technique, juridique, réglementaire ou politique. Même si la probabilité d’un tel événement est faible, son impact potentiel est considérable. La finance traditionnelle a appris cette leçon à de multiples reprises. Plus un système repose sur des nœuds critiques centralisés, plus il devient vulnérable non pas aux chocs ordinaires, mais aux événements exceptionnels. Les marchés crypto demeurent extrêmement sensibles à ces risques de queue. La confiance n’est pas seulement économique ; elle est institutionnelle. Si la confiance dans les infrastructures de conservation ou de règlement se fissure, la contagion peut dépasser largement la seule évolution des prix. Qu’est-ce qui s’effondre réellement: la crypto ou les illusions qui l’entourent ? Il devient à ce stade essentiel de distinguer le bitcoin de la sphère crypto dans son ensemble. Le bitcoin est un protocole. Il continue de fonctionner indépendamment de son prix. Il est résistant à la censure, opérationnel et techniquement robuste. Son existence n’est pas obligatoirement menacée par un krach. La sphère crypto, en revanche - entendue comme l’écosystème des tokens, des plateformes levierisées, des stratégies de rendement, des gouvernances opaques et des architectures instables - est intrinsèquement plus fragile. Une grande partie de cet univers s’est construite à l’ère de l’argent gratuit et de l’excès spéculatif. De nombreux projets n’ont aucune viabilité économique hors des marchés haussiers. Beaucoup de cryptomonnaies secondaires ont perdu entre 70 % et 90 % de leur valeur ces derniers mois, y compris des « meme-coins » politiques très médiatisés tels que le « Trump Official Coin ». Le krach actuel n’est donc pas nécessairement la fin du bitcoin. Il pourrait marquer la fin d’une phase de maturation - une purge. Les illusions qui se dissipent sont multiples : • l’illusion d’un plancher institutionnel permanent, • l’illusion des stablecoins comme trésorerie sans risque, • l’illusion d’une décentralisation sans fragilité, • l’illusion d’un chemin direct entre ETF et adoption réelle, • l’illusion que la technologie puisse abolir l’économie. Le bitcoin reste sensible à la liquidité mondiale et de plus en plus corrélé aux régimes de risque. C’est pourquoi la période actuelle ressemble à bien plus qu’un simple « creux de marché ». Elle constitue une confrontation avec les réalités structurelles - et pourrait marquer la fin du rêve crypto tel qu’il avait été initialement conçu. La leçon chinoise : Pour la Chine, l’avenir de la monnaie sera peut-être numérique, mais restera souverain. L’interdiction des cryptomonnaies en Chine est souvent interprétée en Occident comme une dérive autoritaire. Mais qu’on l’approuve ou qu’on la critique, l’approche chinoise révèle une clarté stratégique que l’Occident a souvent négligée. La Chine considère la monnaie comme une infrastructure souveraine. Elle ne délègue pas cette souveraineté à des réseaux décentralisés. Alors que les communautés crypto célébraient la décentralisation comme inévitable, Pékin a construit une architecture concurrente : un écosystème de paiements numériques instantané, intégré et contrôlé. L’implication est profonde. Si les États déploient des monnaies numériques et des systèmes de paiement instantané à grande échelle, la crypto devra se justifier autrement que comme « l’avenir des paiements ». Elle pourrait devenir : • un actif spéculatif, • une réserve de valeur de niche, • une alternative idéologique, • ou un système parallèle pour ceux qui rejettent le contrôle étatique. Mais il ne s’agit pas de l’adoption de masse imaginée par les premiers enthousiastes. L’avenir pourrait être celui d’une monnaie numérique assortie d’un contrôle étatique renforcé - et non affaibli. Alors… est-ce la fin ? Le bitcoin a été déclaré mort plus de fois que n’importe quel actif financier moderne. À chaque fois, il est revenu - souvent plus fort. Proclamer « sa fin » serait donc prématuré. Mais réduire le krach actuel à un simple cycle serait tout aussi erroné. Ce qui distingue cet épisode des précédents tient à sa structure. Les cycles antérieurs étaient principalement alimentés par la spéculation de détail et par une adoption de niche portée par des investisseurs technophiles et idéologiquement engagés. Le cycle récent s’est développé dans un contexte de participation institutionnelle et d’adoption mondiale. En conséquence, l’effondrement actuel pourrait laisser des traces plus profondes et durables dans la psychologie des investisseurs - remettant en cause la perception des cryptomonnaies comme outil de diversification de portefeuille. Ce que nous observons ressemble davantage à une phase de maturation. La première ère crypto était celle de l’idéologie et de l’expérimentation. La phase post-2020 a été celle de l’abondance de liquidités, de l’excès spéculatif et de la financiarisation à levier. Le cycle entamé en 2023 s’est présenté comme celui de l’adoption de masse et de l’institutionnalisation. Cette phase touche désormais à sa fin. L’écosystème crypto est contraint de mûrir sous l’effet du resserrement de la liquidité, d’une régulation plus stricte, de l’essor des monnaies numériques d’État et de la prise de conscience que l’institutionnalisation n’a pas supprimé la nature spéculative de ces instruments. Ce qui pourrait disparaître, ce ne sont pas les cryptomonnaies elles-mêmes, mais la couche d’illusions qui les entourait : • l’illusion d’un filet de sécurité institutionnel permanent, • l’illusion des stablecoins comme liquidités sans risque, • l’illusion d’une décentralisation sans vulnérabilité, • l’illusion d’une adoption linéaire garantie par les ETF, • l’illusion que les actifs numériques puissent échapper à la macroéconomie, aux cycles de liquidité, au levier et à la souveraineté des États. Les cryptomonnaies entrent dans un monde plus dur - façonné par la fragmentation géopolitique, le resserrement financier et l’accélération des infrastructures numériques étatiques. Le bitcoin survivra peut-être - et probablement survivra. Savoir s’il atteindra de nouveaux sommets historiques reste une question ouverte. Mais la sphère crypto, telle qu’elle existe aujourd’hui, ne survivra pas. Pour les investisseurs, la leçon est simple et intemporelle : Dans la crypto comme dans tout système financier, ce qui ressemble à un plancher en période d’euphorie se révèle souvent être une trappe lorsque le cycle se retourne.

Krach du Bitcoin: la fin de la sphère crypto? (1/2)
Par
Jacques Mechelany
Publié
févr. 12, 2026 - 16:44

De son sommet historique à 126 000 dollars jusqu’à sa clôture récente autour de 69 000 dollars, le bitcoin - figure emblématique des cryptomonnaies - a perdu près de 45 % de sa valeur, effaçant environ 1100 milliards de dollars de richesse nominale pour les investisseurs. Le krach actuel du bitcoin n’est pas un simple épisode de volatilité supplémentaire. Il constitue un véritable test de résistance de l’architecture crypto dans son ensemble : la croyance selon laquelle les ETF auraient créé une demande institutionnelle permanente, l’hypothèse que les stablecoins seraient des équivalents de trésorerie sans risque, l’essor d’un endettement d’entreprise déguisé en conviction de long terme, et la réalité de plus en plus manifeste que les États - la Chine en tête, d’autres suivant inévitablement - entendent reprendre le contrôle de la monnaie numérique. Ce qui s’effondre aujourd’hui n’est peut-être pas la crypto elle-même, mais l’ensemble des illusions qui ont nourri sa phase la plus euphorique. Le bitcoin est né dans l’ombre de la crise financière de 2008, à une époque où la confiance dans les banques, les banques centrales et les élites politiques avait été profondément ébranlée. Sa promesse fondatrice était aussi radicale qu’élégante : un réseau monétaire décentralisé, gouverné par le code plutôt que par les institutions, capable de fonctionner sans autorité centrale. Une forme de monnaie échappant au contrôle des États. Un système ne nécessitant aucune autorisation. Avant d’aller plus loin, toutefois, deux réalités fondamentales concernant les « cryptomonnaies » doivent être clairement établies, car leur méconnaissance conduit presque inévitablement à des erreurs d’analyse. Premièrement, la plupart des cryptomonnaies sont, par construction, des lignes de code numérique à offre strictement limitée et à demande potentiellement illimitée. Cette asymétrie suffit à expliquer leur comportement de prix extrême. Lorsque le consensus des investisseurs devient haussier, les prix peuvent atteindre des niveaux vertigineux sans autre logique que le déséquilibre entre une offre fixe et une demande croissante. Lorsque le sentiment se retourne, le processus s’inverse avec la même violence. Les cycles de prix des cryptomonnaies ne sont donc pas des anomalies : ils sont structurels. Deuxièmement - et plus fondamentalement - les cryptomonnaies ne sont pas des monnaies au sens juridique, économique ou politique du terme. Les monnaies sont émises par des États souverains. Elles constituent, par nature, une créance sur la nation émettrice, garantie par son pouvoir fiscal, imposée par la loi et inscrite dans un monopole d’émission. Le droit de battre monnaie découle directement du monopole de l’État sur la fiscalité. La monnaie n’est donc pas seulement un instrument économique ; elle est une expression de la souveraineté. Les cryptomonnaies n’ont aucune de ces caractéristiques. Elles ne sont émises par aucun État. Elles ne constituent la dette d’aucune autorité souveraine ou institutionnelle. Elles ne sont adossées à aucun pouvoir fiscal capable de stabiliser la demande en période de crise. Ce sont des objets numériques - rares par conception, mais dépourvus de toute garantie souveraine. Cette distinction n’est pas philosophique ; elle est structurelle. Et elle devient cruciale lorsque la volatilité s’installe. Pendant de nombreuses années, le bitcoin et les crypto-actifs sont restés une expérience marginale. Une curiosité. Une sous-culture débattue avec une ferveur quasi théologique par des technologues et des pionniers, tandis que la finance traditionnelle les considérait au mieux comme des gadgets, au pire comme des escroqueries. Des figures emblématiques telles que Jamie Dimon ou Warren Buffett n’ont cessé d’alerter sur le fait que les cryptomonnaies finiraient mal pour les investisseurs. Puis est venu le tournant du monde post-2020. Des politiques monétaires ultra-accommodantes, des taux d’intérêt nuls ou quasi nuls et un déluge de liquidités mondiales ont fait aux cryptomonnaies ce qu’ils ont fait à de nombreuses autres classes d’actifs : ils ont transformé une idée en transaction, puis la transaction en industrie. Le bitcoin est devenu un étalon. Ethereum, un écosystème. Les tokens se sont multipliés. Les plateformes d’échange ont explosé. L’effet de levier s’est banalisé. Les produits dérivés ont prospéré. Le capital-risque s’est rué vers le « Web3 ». La spéculation de détail s’est mondialisée. Et avec elle est apparu le compagnon inévitable de toute manie spéculative : excès, fraude, effondrement et contagion. Aujourd’hui, nous assistons une nouvelle fois à un krach. À une nouvelle vague de liquidations forcées. À une nouvelle série de titres annonçant pour la centième fois la « mort du bitcoin ». Mais cette fois, quelque chose semble différent. Ce krach intervient après ce qui avait été présenté comme la plus grande légitimation institutionnelle de l’histoire des cryptomonnaies. L’adoption institutionnelle du bitcoin et la légalisation des ETF devaient créer un plancher structurel. La régulation des stablecoins devait assainir l’écosystème. Les trésoreries d’entreprise devaient valider le rôle stratégique de long terme du bitcoin. Et pourtant, les prix se sont effondrés. La question n’est donc plus simplement de savoir pourquoi le bitcoin baisse. La véritable interrogation est de savoir si la sphère crypto traverse une nouvelle correction cyclique - ou si elle entre dans une phase de remise en cause structurelle bien plus profonde. Le mythe de « l’or numérique » est de nouveau mis à l’épreuve Le récit le plus efficace du bitcoin est aussi son plus fragile : celui de l’or numérique. L’analogie est séduisante. Comme l’or, le bitcoin est rare - son offre est plafonnée par conception. Comme l’or, il n’est la dette d’aucun gouvernement. Comme l’or, il est censé protéger contre la dépréciation monétaire et les dérives politiques. En théorie, il devrait prospérer lorsque la confiance dans les monnaies fiduciaires s’érode. Dans la pratique, pourtant, le bitcoin s’est comporté bien davantage comme un actif à bêta élevé que comme une valeur refuge - évoluant souvent comme un proxy fortement levierisé de l’appétit global pour le risque. Lorsque les marchés sont calmes et que la liquidité abonde, le bitcoin s’envole. Lorsque les conditions financières se resserrent, que la volatilité augmente et que le système mondial se désendette, il chute - souvent violemment. Ce constat n’est pas idéologique ; il repose sur l’observation des prix. Or cette distinction est cruciale. Le concept d’« or numérique » n’est pas un simple slogan marketing: il constitue le socle des raisonnements d’allocation institutionnelle. Si le bitcoin est un actif de diversification, il a sa place aux côtés de l’or. S’il s’agit d’un actif risqué, il appartient à l’univers des actions technologiques et des paris spéculatifs. Les implications de portefeuille sont fondamentales. Le krach récent rappelle une réalité incontournable : le destin du bitcoin demeure profondément lié aux conditions de liquidité mondiale. Dans un monde où celle-ci se raréfie, c’est un handicap majeur. L’illusion de l’adoption institutionnelle: pourquoi le « plancher ETF » n’existe pas L’une des convictions les plus répandues de ces deux dernières années est la suivante: le bitcoin est désormais adopté par les institutions, il dispose donc d’un plancher. L’approbation et le lancement des ETF bitcoin au comptant ont été salués comme une étape historique. Accès grand public. Enveloppes réglementées. Légitimation par Wall Street. Un canal direct reliant les comptes de courtage, les conseillers financiers et les portefeuilles institutionnels à l’exposition bitcoin. Le récit était simple : les ETF apporteraient une demande permanente. Un « mur de capitaux ». Un soutien structurel sous le marché. Et pourtant, le krach a révélé une réalité largement ignorée ou mal comprise : tous les flux vers les ETF ne se valent pas. Une part significative des capitaux investis dans les ETF bitcoin n’y est pas entrée par conviction de long terme. Elle y est entrée parce qu’elle était rémunérée pour le faire. Autrement dit : par arbitrage. Lorsqu’une anomalie de prix apparaît - par exemple un écart profitable entre l’exposition au comptant via un ETF et le marché des contrats à terme - certains acteurs institutionnels l’exploitent mécaniquement. Les hedge funds et desks de trading n’ont pas besoin de croire ; ils ont besoin d’un spread. Lorsque celui-ci est attractif, ils déploient des capitaux. Lorsqu’il se resserre, ils se retirent. Ce n’est pas de l’adoption. C’est de la liquidité louée. Or la liquidité louée se comporte très différemment du capital de conviction. Le capital de conviction est stable ; il absorbe la volatilité ; il achète dans la peur. Le capital d’arbitrage est transactionnel ; il sort sans émotion ; il vend lorsque les équations changent. C’est pourquoi l’idée d’un « plancher institutionnel » peut s’avérer profondément trompeuse. La structure même des ETF peut donner l’illusion d’une demande de long terme, alors qu’une partie de cette demande est mécaniquement couverte ailleurs. Les mêmes institutions qui apparaissent comme acheteuses dans les statistiques de flux ETF peuvent simultanément être vendeuses sur les marchés à terme. L’exposition économique nette peut être quasi nulle. En termes simples : une partie des capitaux présentés comme institutionnels n’était pas un pari sur l’avenir du bitcoin. Lorsque les rendements disparaissent, ces stratégies se dénouent. Et lorsqu’elles se dénouent, elles génèrent une pression vendeuse bien réelle - car les ETF ne sont pas abstraits. Les rachats se transmettent au marché sous-jacent. Voilà pourquoi un krach peut survenir même à l’ère de « l’institutionnalisation ». Institutionnalisation ne signifie pas adoption. Elle peut, en partie, n’être qu’un arbitrage sophistiqué de liquidité. La leçon apprise - douloureusement - est que le fameux « mur de capitaux » n’était pas un mur, mais un contrat de location de liquidité. Le paradoxe des baisses de taux Pourquoi une Fed accommodante peut provoquer des ventes, et non des achats : La sagesse conventionnelle affirme que les baisses de taux sont favorables aux actifs risqués - et donc au bitcoin. Dans de nombreux régimes de marché, ce raisonnement tient. Des taux plus bas soutiennent la liquidité, affaiblissent le dollar et encouragent la prise de risque. Les partisans du bitcoin ont longtemps considéré un virage accommodant de la Réserve fédérale comme le signal du prochain rallye. Mais la structure actuelle du marché introduit un mécanisme contre-intuitif. Lorsque l’exposition institutionnelle repose largement sur des stratégies de spreads et de couvertures, l’effet de la politique monétaire peut s’inverser. Une modification des anticipations de taux peut comprimer certains écarts de rendement, réduire l’attractivité des stratégies de portage et inciter les gestionnaires du risque à déboucler leurs positions. Par ailleurs, une orientation accommodante intervient souvent dans un contexte de dégradation macroéconomique - ralentissement de la croissance, montée des risques de récession, tensions financières - ce qui réduit l’appétit spéculatif et déclenche des mouvements généralisés de désendettement. Ainsi, le même signal monétaire qui pourrait soutenir les actions dans un scénario d’« atterrissage en douceur » peut accélérer les ventes sur les cryptomonnaies s’il déclenche le démantèlement de structures institutionnelles fondées sur le rendement et le levier. C’est pourquoi le modèle simpliste « baisse des taux = envolée du bitcoin » devient de moins en moins pertinent. Le bitcoin n’est plus seulement un actif narratif ; il est devenu un actif structuré, intégré aux rouages modernes des marchés : ETF, contrats à terme, options, financement et positions levierisées. Dans un tel environnement, l’évolution des prix dépend moins de l’idéologie que de la mécanique. Prochain article : Krach du Bitcoin: la fin de la sphère crypto? (2/2) De la rébellion monétaire à la désillusion institutionnelle

Le déclin séculaire des États-Unis a-t-il déjà commencé? (2/2)
Par
Jacques Mechelany
Publié
févr. 7, 2026 - 12:55

Avec la victoire alliée lors de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis d’Amérique se sont érigés en surpuissance présidant la destinée du monde occidental. L’énorme machine industrielle US a largement contribué à la victoire militaire sur les fascismes. Dans la première partie, nous avons vu comment les USA ont imposé leur modèle, non seulement par leur puissance militaire, mais également à travers un nouvel ordre économique, financier et institutionnel mondial. Dans cette seconde partie, nous détaillerons les risques encourus par l’Amérique actuellement. La doctrine « Make America Great Again » marque une rupture dans la géopolitique contemporaine. La principale victime de cette rupture pourrait bien être les États-Unis eux-mêmes - non parce qu’ils manquent de puissance, mais parce qu’ils sont devenus structurellement fragiles. Les États-Unis peuvent se permettre de bousculer les règles à l’extérieur uniquement parce que le monde continue de les financer à l’intérieur : grâce au statut de réserve du dollar, à l’afflux continu de capitaux et à la conviction profondément ancrée que les actifs américains - actions et obligations - constituent l’endroit le plus sûr au monde pour préserver la richesse. Mais la crédibilité est le collatéral invisible de ce privilège. Lorsqu’elle se fissure, les conséquences économiques suivent. L’économie américaine est dangereusement exposée, car elle dépend de manière inhabituelle de ses marchés financiers. Nous sommes à un moment critique. À l’échelle macroéconomique, la croissance récente repose sur deux moteurs: des déficits budgétaires toujours plus importants ; la hausse continue des marchés d’actifs, principalement des actions. Deux économies, un même pays L’économie américaine aborde 2026 dans un état que les cadres d’analyse traditionnels peinent à interpréter. Le modèle GDPNow de la Réserve fédérale d’Atlanta — dont la précision s’est révélée remarquable au cours de la dernière décennie - anticipe une croissance annualisée de 4,2 % au quatrième trimestre 2025. La consommation demeure robuste. Les profits des entreprises sont proches de records historiques. Le taux de chômage s’établit à 4,4 %, en dessous du seuil généralement considéré comme le plein emploi. L'usine Tesla de Fremont, à San Rafael, en Californie, va cesser la production de ses véhicules électriques et reconvertir le site pour fabriquer le robot Optimus. (Justin Sullivan/Getty Images/AFP) Et pourtant… L’indice PMI manufacturier de l’Institute for Supply Management s’est établi à 47,9 en décembre, marquant un dixième mois consécutif de contraction. Une part croissante du PIB manufacturier recule mois après mois. Les nouvelles commandes ont diminué pendant quatre mois consécutifs. L’indice de confiance des consommateurs du Conference Board a baissé pendant cinq mois d’affilée - la plus longue série depuis 2008. Les indicateurs avancés se sont détériorés huit fois au cours des neuf derniers mois. Parallèlement, les tensions sur le crédit ne sont plus théoriques. Les taux de défaut sur les cartes de crédit ont atteint 3,0 %, un niveau élevé par rapport à la période pré-pandémique, tandis que l’encours de dette sur cartes de crédit a atteint un record de 1 233 milliards de dollars, à un taux d’intérêt moyen de 22,3 %. La lecture correcte est la suivante : les États-Unis fonctionnent simultanément avec deux économies distinctes, aux dynamiques radicalement différentes. La première économie : IA, technologie et capital illimité. Sept entreprises dominent la croissance, l’investissement et les indices boursiers. Leur performance boursière alimente la consommation par le biais de l’effet richesse. Les 10 % des ménages les plus fortunés détiennent environ 90 % des actions détenues directement et représentent près de la moitié de la consommation totale. Lorsque les actions des « Magnificent Seven » montent, la richesse augmente. Les dépenses augmentent. Le PIB augmente. Les bénéfices des entreprises augmentent. Et les actions montent de nouveau. Un SDF dans le métro de New York: la première économie mondiale souffre de fortes inégalités sociales. (Spencer Platt/Getty Images/AFP) Les ménages les plus riches consomment parce que leurs portefeuilles s’apprécient. Tous les autres se replient, car le crédit se resserre et les salaires ne suivent pas le coût de la vie. Cette boucle est auto-renforçante. Elle explique pourquoi le PIB peut apparaître solide alors que l’industrie se contracte et que la confiance des consommateurs s’érode. Mais cette boucle réflexive fonctionne dans les deux sens. La seconde économie : contraction du crédit et dépression silencieuse La seconde économie est l’économie réelle. Elle englobe l’industrie manufacturière, la construction, l’immobilier commercial, les banques régionales et les petites et moyennes entreprises qui dépendent de ces secteurs. Cette économie connaît une contraction du crédit qui ressemble de plus en plus à une dépression silencieuse. Les banques régionales dont l’exposition à l’immobilier commercial dépasse plusieurs fois leurs fonds propres ont, dans les faits, cessé de prêter. Des immeubles de bureaux valorisés cent millions de dollars en 2019 sont aujourd’hui restitués aux créanciers pour le montant de la dette restante. Et les 936 milliards de dollars de prêts immobiliers commerciaux arrivant à échéance en 2026 ne peuvent, de manière réaliste, être refinancés aux taux actuels. Concentration : un risque systémique La concentration sans précédent de la capitalisation boursière entre les mains d’un nombre très limité d’entreprises a créé une boucle réflexive — reliant directement la croissance économique américaine à la performance boursière de ces sociétés. Les « Magnificent Seven » représentent désormais 34,4 % de la capitalisation du S&P 500, tandis que les dix plus grandes entreprises en concentrent environ 40 % — soit plus de 50 % au-dessus de tout précédent historique moderne. La concentration crée un mécanisme de transmission que les modèles traditionnels peinent à saisir. Une baisse de 20 % des actions des « Magnificent Seven » détruirait environ 4 200 milliards de dollars de richesse et provoquerait une récession alimentée par l’effet richesse négatif. Et la concentration en amplifierait l’impact. Parce que l’économie américaine dépend désormais profondément des prix des actifs pour soutenir la consommation, la croissance et la stabilité politique, les États-Unis se sont placés dans une position extrêmement précaire : ils ont fait du marché boursier le pilier central de leur modèle économique — or le marché boursier repose sur la confiance. Sommes-nous proches du point de bascule? Marchés actions : les voyants sont au rouge Les signaux techniques deviennent sans ambiguïté baissiers. Que l’on observe le Nasdaq 100 ou le S&P 500 — deux indices désormais extrêmement dépendants d’un nombre très restreint de valeurs — la majorité de ces actions ont déjà atteint un sommet. Depuis quatre mois, le Nasdaq et le S&P 500 évoluent latéralement, incapables d’inscrire de nouveaux records historiques malgré des résultats spectaculaires. En termes de vagues d’Elliott, nous approchons de la configuration finale d’épuisement du super-cycle entamé en 1932 : la cinquième vague de la cinquième vague de la troisième vague du super-cycle américain. Cela signifie que nous sommes très proches d’entrer dans la quatrième vague du super-cycle américain — un marché baissier susceptible de durer une décennie ou davantage et de voir de nombreuses entreprises perdre entre 60 % et 80 % de leur valeur. Compte tenu des niveaux extrêmes de surévaluation, de concentration, d’indexation, de levier et de spéculation, le déploiement de ce marché baissier aurait des conséquences dramatiques pour l’économie américaine. Dette et fragilité budgétaire: un système incapable d’absorber un choc Sur les marchés obligataires, une décision de la Cour suprême pourrait à tout moment invalider la base juridique des droits de douane à l’importation de l’administration, effaçant potentiellement des centaines de milliards de dollars de recettes attendues. Un tel scénario ne supprimerait pas seulement un pilier budgétaire essentiel. Il pourrait également contraindre l’État à rembourser massivement des milliers d’entreprises affectées par ces droits de douane, tout en déclenchant une crise politique et administrative — et surtout en creusant le déficit de la première économie mondiale au pire moment. Avec une dette publique américaine atteignant 38 000 milliards de dollars, dont 33 % détenus par des investisseurs étrangers, une aggravation brutale du déficit budgétaire — déjà proche de 6 % du PIB — provoquerait des secousses sur l’ensemble des marchés obligataires mondiaux. Les rendements des obligations américaines évoluent déjà à des niveaux critiques, proches de 5 %. Un choc soudain, qu’il provienne d’une décision judiciaire ou d’un choc pétrolier, ferait bondir les taux longs à des niveaux bien plus élevés, accentuant la pression sur une économie lourdement endettée — des ménages aux banques, des entreprises à la Réserve fédérale elle-même. Conclusion: Un empire ne peut briser les règles sans se briser lui-même Le siècle américain ne s’est pas bâti uniquement sur la force, mais sur la crédibilité. L’ordre international était un instrument de puissance — et un mécanisme d’avantage économique. Le dollar, les marchés de capitaux et la confiance mondiale en ont été les dividendes. Lorsque les États-Unis passent du rôle de bâtisseur de règles à celui de transgresseur, le système se déstabilise. Et parce que l’économie américaine dépend désormais structurellement de la confiance financière, elle est aussi la plus exposée. L’Amérique a construit le système. L’Amérique en a le plus bénéficié. Et l’Amérique souffrira le plus si ce système se brise. Briser l’ordre international ne punira pas d’abord les rivaux de l’Amérique. Cela punira, très probablement, l’économie américaine.

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