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Mille plateaux

Wilayat el-faqih: Khamenei ou la mort d'une fiction théologique

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Ali Khamenei emporte sans doute avec lui un système qu'il avait taillé à sa mesure. (Photo YUJI YOSHIKATA / Yomiuri / The Yomiuri Shimbun via AFP)
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Par Michel Hajji Georgiou
Publié mars 1, 2026 - 13:33

Le 28 février 2026, des frappes américano-israéliennes ont tué le Guide suprême de la République islamique d'Iran, Ali Khamenei, 86 ans, dans son bureau de Téhéran. L'Iran a déclaré quarante jours de deuil national, Netanyahu et Trump ont ouvertement crié victoire, tandis que le monde arabe, lui, pourtant divisé sur la figure du dictateur, subissait les foudres des Pasdaran. Certaines rues de Téhéran ont, quant à elles, éclaté en feux d'artifice. Il convient de s’arrêter sur ce paradoxe pour comprendre ce qui, bien au-delà d'un homme, vient sans doute de pousser son dernier râle avec lui.

 

Il est particulièrement tentant de traiter la mort de Khamenei comme un acte de guerre — un de plus dans cette spirale où les États-Unis et Israël ont décidé de jouer, simultanément, le rôle du chirurgien-gendarme et de l'incendiaire. Mais réduire l'événement à sa dimension militaire serait commettre une erreur d'optique grave, celle précisément que commettent les stratèges qui confondent la décapitation d'un régime avec la résolution des contradictions qui l'habitent. D’autant que Tel-Aviv a annoncé, dès le début de l’opération militaire, que l’objectif était la chute du régime des mollahs.

Car Khamenei n'était pas seulement un chef d'État. Il était, ou prétendait être, le wali el-faqih — le Gardien jurisconsulte de la foi —, c'est-à-dire la clé de voûte d'une construction théologico-politique unique dans l'histoire de l'islam chiite. Et c'est cette construction, bien plus que son locataire, qui mérite d'être passée au crible de l'événement.

La question qui mérite d’être posée dès à présent, ici, n'est pas tant de savoir qui lui succédera. Elle est bien plus vertigineuse : était-il seulement possible de lui succéder? Khamenei était-il, indépendamment des bombes qui l'ont tué, le dernier wali el-faqih — le dernier représentant viable d'un concept qui portait en lui, depuis 1989, les germes de sa propre dissolution?

La longue généalogie d'une idée persane

Pour comprendre la fragilité structurelle de la wilayat el-faqih, il faut remonter bien avant Khomeiny. Plus précisément à l'empire séfévide du XVIe siècle, et à cette idée proprement persane d'une autorité royale teintée de divinité.

Le chiisme duodécimain, dans sa version arabe et najafite, n'a jamais prévu de gouvernement islamique administré par les hommes. La logique en est limpide, presque tragiquement cohérente: seul l'imam Mahdi, infaillible car nommé par Dieu, peut instaurer un gouvernement juste. En son absence — et il est occulté depuis le IXe siècle —, tout État est par définition usurpateur. On le tolère, on y participe, on le réforme, mais on ne l'absolutise pas. Durant la période de l'occultation, même le khoms — la dîme religieuse —, même la prière du vendredi, étaient en principe interdits car réservés à la seule autorité de l'imam Mahdi. Le jihad était proscrit, la violence au nom du commandement du bien et de l'interdiction du mal ne relevait pas des prérogatives du faqih. C'est la marja'yya najafite dans toute sa rigueur : une séparation nette entre l'État usurpateur toléré et la référence religieuse qui guide les consciences sans prétendre gouverner les corps.

C'est une autre logique, séfévide et persane, qui va fissurer cet édifice. Les Séfévides — famille soufie d'origine turkmène, proche des Kazelbache et des Bektachis — ont adopté le chiisme duodécimain au XVIe siècle pour se distinguer des Ottomans sunnites et hanafites et asseoir leur empire. Le grand shah Ismaël affirmait avoir rencontré le Mahdi dans une caverne et avoir reçu son épée et son cheval — signes de pouvoir terrestre et de jihad. Il se posait ainsi en dépositaire des pouvoirs du Mahdi, en instaurant ce que la jurisprudence chiite allait appeler la niyaba royale — la «députation spéciale» du Mahdi confiée au sultan. Pour consolider cette prétention, il fit venir les ulémas de Jabal Amel libanais, cherchant leur légitimité. Ceux-ci refusèrent de valider l'idée que le shah était le remplaçant du Mahdi — mais les Séfévides imposèrent quand même leur gouvernement chiite en le parant d'une aura divine.

Les Séfévides ont introduit dans le chiisme une série de pratiques qui n'y existaient pas: les rituels sanglants de l'Achoura — importés à Jabal Amel seulement en 1912 par des réfugiés iraniens à Nabatiyé —, la vénération d'Abu-Lou'lou'a, le Perse qui assassina le calife Omar, ou encore la légende historiquement fausse selon laquelle l'imam Hussein se serait marié avec Shahrabano, fille du dernier shah perse, afin de fondre la lignée sacrée des Imams et la royauté persane dans une même sacralité dynastique. C'est Ali Chariati qui a le mieux théorisé cette distinction dans son essai fondamental sur le chiisme alaouite et le chiisme séfévide.

C'est aussi durant cette période séfévide que commencent les premiers débats sur la wilayat el-faqih — sur la nature et l'étendue du pouvoir du jurisconsulte dans la période d'occultation. Mais même les ulémas de l'époque limitent ce pouvoir. Un seul faqih de toute cette longue période ose aller plus loin: Ahmed Mahdi Naraqi, à la fin du XVIIIe siècle, à la charnière des empires séfévide et kadjarite. C'est lui — et non Khomeiny — qui théorise pour la première fois qu'un faqih peut instaurer un gouvernement islamique et que sa wilayat peut être absolue. Il le fait en s'appuyant sur deux hadiths de l'imam el-Sadek et de l'imam Mahdi qui, pourtant, ne portent pas du tout cette idée. Une déduction audacieuse sur un fondement textuel fragile — c'est le péché originel du concept.

Khomeiny et la contamination sunnite

Exilé à Najaf en 1964, Khomeiny donne en 1969 un cycle de cours qui deviendra, publié en 1979, son livre fondateur : al-houkouma el-islamiya, «le gouvernement islamique» — autrement dit, wilayat el-faqih. Mais il faut comprendre dans quel bain intellectuel ce texte baigne pour en saisir la vraie nature.

Les écrits de Sayyed Qotob et du Pakistanais Mawdoudi circulaient et étaient ardemment débattus à Najaf. Leur concept central — la hakimiyya, le pouvoir revient à Dieu, donc ceux qui Le représentent doivent gouverner — avait profondément marqué la jeune intelligentsia islamiste. Pour Qotob, c'était une avant-garde islamique des Frères musulmans qui devait s'emparer du pouvoir. Khomeiny, qui était chiite, a opéré la même translation en substitutant le faqih à l'avant-garde islamiste : dans la succession du Prophète, les Imams étaient les plus légitimes ; après eux, par conséquent, les fouqaha qui en sont les héritiers. La wilayat el-faqih khomeiniste n'est donc pas seulement une idée persane — c'est aussi une idée sunnite radicale habillée en chiisme.

En fait, tous les faqih musulmans chiites contemporains — Mohsen el-Hakim, el-Khoï, Sistani, Moussa Sadr, Mohammad Mahdi Shamseddine — étaient contre la wilayat el-faqih, comme le souligne l’un des grands spécialistes du chiisme, Saoud el-Maoula. Ils avaient introduit la notion de wilayat al-oumma: pendant la période d'attente du retour du Mahdi, le pouvoir devrait revenir au peuple par le biais d'élections démocratiques. Dans la wilayat el-faqih, le mandat vient de l'imam Mahdi. Dans la wilayat al-oumma, il vient des électeurs. Le premier est tyrannique, le second pluraliste. C'est l'abîme entre deux conceptions de la légitimité.

Et Khomeiny lui-même n'ignorait pas que son projet fracturait la tradition. Entre 1975 et 1978, un grand conflit l'opposa à Moussa Sadr — le premier en exil à Najaf, le second au Liban, incarnant chacun une vision irréductible. Rafsandjani dut se rendre au Liban en 1975 en mission de conciliation. Le différend portait précisément sur la marjaïya: Moussa Sadr soutenait el-Hakim, puis el-Khoï, comme référence des chiites — il refusait de reconnaître celle de Khomeiny. Il refusait, de fait, et le marja’a et la wilayat. Sadr disparut en Libye en août 1978, un an avant l’arrivée de Khomeiny au pouvoir en novembre 1979.

Un coup d'État dans la révolution, puis un autre dans le coup d'État

 

En 1979, la révolution islamique iranienne est d'abord un moment de pluralité. À côté de Khomeiny, il y a le mouvement de libération islamique démocratique de Mahdi Bazerkan et Ibrahim Yazdi, le Front national de Banisadr, Ali Chariati, l'ayatollah Taliqani — autant de visions d'un islam politique qui refusent l'absolutisme clérical. La première Constitution de la République islamique ne mentionnait pas la wilayat el-faqih. Ce fut ensuite, entre 1979 et 1981, que Khomeiny fit un coup d'État dans sa propre révolution: Bazerkan fut écarté, Banisadr renversé, les démocrates islamiques marginalisés. Les Moudjahidines du peuple, qui avaient combattu le shah, furent pourchassés. La wilayat el-faqih entra dans la Constitution par la force des faits accomplis.

Il faut ici rappeler les origines du Hezbollah, car elles éclairent d'une lumière crue la nature du projet. Le parti al-Da'wa, venu d'Irak, avait pris dès 1975 la décision d'infiltrer Amal — le mouvement de Moussa Sadr — pour le retourner de l'intérieur. Cette tactique d'entrisme, explicitement définie, était le plan. Tous les fondateurs du Hezbollah — Sobhi Toufeyli, Naïm Kassem, Abbas Moussawi, Hassan Nasrallah, Ibrahim Amin el-Sayyed, Ali Kourani — étaient membres d'al-Da'wa insérés dans Amal. La scène est saisissante: lors du congrès fondateur d'Amal en 1975, quand le pacte fut lu mentionnant que le mouvement « se base sur l'Islam », Naïm Kassem se leva et demanda à Moussa Sadr: «De quel Islam vous parlez?». Moussa Sadr lui répondit: «L'Islam selon la conception de Moussa Sadr, et non pas selon la conception du parti al-Da'wa, ya cheikh Naïm.» En d’autres termes, la guerre était déclarée. La destruction de l'option chiite libaniste a commencé non pas en 1979, mais en 1975. On comprend mieux la disparition de Sadr dans ce contexte.

Puis vint 1989, et le second coup d'État — cette fois dans la Révolution islamique elle-même. Le successeur désigné de Khomeiny était le Grand Ayatollah Montazari, qui tenait à Qom des cours remettant en cause la wilayat el-faqih absolutiste — défendant à la place une wilayat al-oumma, un retour au peuple. Khamenei, Rafsandjani et Ahmed Khomeiny formèrent une alliance pour l'évincer. Mehdi Hachémi, proche de Montazari et responsable des Pasdarans pour les mouvements de libération, dont le Hezbollah, fut exécuté en 1986. Pas un mot dans les publications du Hezbollah. Khamenei — simple hojatolislam, bien en dessous du marja'a —, fut promu par décret politique au rang d'ayatollah, puis élu wali el-faqih. La Constitution fut modifiée pour lui octroyer des pouvoirs que Khomeiny lui-même ne s'était pas arrogés: chef suprême de l'armée, instance ultime de toutes les institutions. En 1989, la wilayat el-faqih n'était plus une théologie, mais une monarchie républicaine habillée en langage coranique...

Khamenei avait d'ailleurs lui-même reconnu son imposture à voix haute en 1989, déclarant: « Selon la Constitution, je ne suis pas qualifié pour ce poste, et du point de vue religieux, beaucoup d'entre vous n'accepteront pas mes paroles comme celles d'un leader.» Il devint le titulaire permanent de la fonction après que les amendements constitutionnels eurent réduit les qualifications religieuses requises. Cette phrase-confession est peut-être la formulation la plus honnête — et la plus dévastatrice — que l'on puisse donner du concept.

Rafsandjani, la porte refermée

Il faut dire un mot de Rafsandjani, mort en 2017 d'une crise cardiaque dans des circonstances qui ont toujours alimenté les rumeurs à Téhéran. Cet homme, que l'on surnommait l'Âqâ — le Notable —, était le pragmatique par excellence, l'artisan de l'alliance de 1989 qui avait propulsé Khamenei au pouvoir. Mais dans les dernières années de sa vie, il avait rompu avec l'establishment durci autour du Guide, se rapprochant des réformateurs. Dans les cercles de l'opposition intérieure, on murmurait qu'il se positionnait en possible recours, en figure de transition acceptable par les factions contradictoires du régime. Sa mort a refermé cette porte. Et la question qui demeurait en suspens — un wali el-faqih de rechange était-il concevable de l'intérieur du système ? — n'a jamais reçu de réponse.

L'impasse de la succession

La Constitution iranienne prévoit qu'en cas de vacance du pouvoir suprême, un conseil tripartite — le président de la République, le chef du pouvoir judiciaire et un membre du Conseil des gardiens — assure l'intérim, tandis que l'Assemblée des experts, composée de 88 clercs, désigne un nouveau Guide. Mais les frappes du 28 février ont décimé ce dispositif: le commandant des Gardiens de la Révolution Pakpour, le ministre de la Défense Nasirzadeh, le conseiller Shamkhani et le chef d'état-major Bagheri ont tous été tués. L'intérim revient de facto à Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, seul grand survivant de la chaîne de commandement, qui a juré sur X que l'Iran livrerait aux États-Unis et à Israël «une leçon inoubliable».

Larijani est, selon des avis concordants, un homme politique compétent et un vrai stratège, mais pas un faqih. Il n'a ni l'autorité religieuse, ni la stature de marja'a, ni la légitimité théologique que requiert, même dans sa version la plus édulcorée, la fonction de Guide suprême. Un Larijani wali el-faqih serait une aberration avouée — le masque tombé sur le vide théologique que le système dissimule depuis 1989.

L'autre nom qui circule est celui de Mojtaba Khamenei, fils cadet du Guide — clerc de rang intermédiaire, homme de l'ombre du CGRI, derrière les portes du pouvoir depuis 27 ans. Sa nomination représenterait ce que l'idéologie révolutionnaire chiite a toujours prétendu récuser : un transfert dynastique du pouvoir, une monarchie théocratique héréditaire — exactement ce que la révolution de 1979 prétendait abolir. Les renseignements israéliens indiquent qu'il a survécu aux frappes, mais son sort n'est pas confirmé. La fille de Ali Khamenei, son gendre et sa petite-fille ont en revanche été tués, selon les agences iraniennes.

Parmi les candidats intérieurs au régime, trois noms ont été sélectionnés par l'Assemblée des experts dans le secret avant les frappes. Leurs identités restent officiellement confidentielles. Deux noms circulent cependant dans les analyses: Mohammad Arafi, vice-président de l'Assemblée des experts, directeur du système des séminaires, confident de Khamenei — technocrate religieux parlant arabe et anglais, mais sans poids politique ni lien avec le CGRI ; et Mohammad Mirbagheri, représentant l'aile la plus conservatrice de l'establishment clérical, profil bas, sans assise populaire. On cite également Sadiq Larijani — frère d'Ali, ancien chef du pouvoir judiciaire —, ainsi que Hassan Khomeini, 53 ans, petit-fils du fondateur, qui a remplacé Khamenei lors d'une cérémonie révolutionnaire importante en février 2026 — signal que sa candidature n'est pas close dans les cercles cléricaux, option de compromis qui conserverait la fiction révolutionnaire tout en lui offrant un visage de réconciliation. Aucun de ces hommes ne possède la stature d'un marja'a au sens plein. Aucun ne saurait convaincre le monde chiite au-delà des frontières iraniennes.

Et il y a le scénario que peu de chancelleries veulent nommer clairement: le passage de facto du pouvoir aux Gardiens de la Révolution. Comme le formule le chercheur Behnam Ben Taleblu, le partenaire réel de Khamenei au pouvoir n'était pas le clergé, mais l'appareil sécuritaire. Le CGRI est une hydre, et couper une tête n'épuise donc pas l'institution. La vraie question est de savoir quelle faction des Gardiens est la plus cohérente et la plus organisée pour prendre les commandes. Ce scénario — une République islamique sans faqih, gouvernée de fait par ses prétoriens — serait, partant, la liquidation terminale du concept.

Les opposants intérieurs : entre lucidité et impuissance 

Il convient de dire un mot des figures qui, depuis l'intérieur du système, avaient depuis longtemps rompu avec la wilayat el-faqih absolutiste.

Mir-Hossein Moussavi, 84 ans, l'homme du Mouvement vert de 2009, est sous résidence surveillée depuis 2011. Il avait publié, juste avant les frappes, un appel fulgurant depuis sa réclusion: «La partie est terminée.» Il réclamait un référendum pour une nouvelle Constitution et appelait les forces de sécurité à déposer les armes. Sa position rejoint très précisément celle de Montazari — à savoir que la gouvernance doit revenir au peuple, pas au jurisconsulte.

Mehdi Karroubi, l'autre figure du Mouvement vert, a eu sa résidence surveillée levée il y a moins d'un an après quinze ans de réclusion. Il a déclaré que le régime a «perdu toute base morale pour continuer à gouverner sans le consentement du peuple», désignant Khamenei comme responsable d'un «projet nucléaire coûteux et futile». Où est Karroubi aujourd'hui ? Nul ne le sait.

Hassan Rohani, qui a été président de 2013 à 2021, avait, lui, réuni ses anciens ministres juste avant les frappes pour appeler à des réformes fondamentales — certains le disaient en train de se positionner pour une transition interne. Il avait démenti ces rumeurs, les qualifiant d'«opérations psychologiques américano-israéliennes». Ironie de l'histoire: les bombes ont rendu la question caduque avant même qu'il eût pu y répondre honnêtement. Mostafa Tajzadeh, ancien conseiller de Khatami, est en prison et réclame explicitement une transition démocratique. Il bénéficie d’une certaine légitimité auprès des dissidents et des fonctionnaires de rang intermédiaire.

Ce que tous ces hommes partagent, c'est une rupture effective avec la wilayat el-faqih absolutiste. Mais ils partagent aussi une faiblesse commune: aux yeux des jeunes Iraniens qui sont morts dans les rues en janvier, ils restent des insiders compromis par des décennies de loyauté partielle au système. Ils peuvent témoigner, mais il ne peuvent rien incarner. On ne fait pas du neuf avec du vieux. Pas au prix extravagant que les Iraniens sont en train de payer en tout cas.

Les alternatives : entre nostalgie monarchique et utopie républicaine

 

La mort de Khamenei a provoqué en quelques heures un déferlement de déclarations révélant toutes les fractures d'une opposition profondément divisée.

Reza Pahlavi, fils du Shah déposé en 1979, exilé à Washington depuis des décennies, a publié un op-ed dans le Washington Post dans la nuit de samedi à dimanche, se positionnant comme chef de transition. Il a déclaré que la République islamique «a en fait atteint sa fin», que toute tentative de nommer un successeur à Khamenei «est condamnée à l'échec», et il a présenté son Iran Prosperity Project comme une feuille de route pour la transition. C'est certes un homme cultivé et diplomate qui a su élargir sa base au-delà du cercle monarchiste strict. Mais… il reste le fils de son père — et la mémoire de la SAVAK n'a pas disparu. La nostalgie monarchique a ses militants ; elle a aussi ses plafonds, que les foules de Los Angeles brandissant le drapeau impérial ne sauraient effacer…

Maryam Rajavi, présidente du Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI), a répondu sèchement en affirmant que les Iraniens «rejettent à la fois le Shah et les mollahs». Son plan en dix points prévoit la séparation de la religion et de l'État, l'égalité des genres, ou encore un Iran non nucléaire. Mais le problème avec les Moudjahidines est structurel et insurmontable à court terme: ils ont soutenu l'Irak contre l'Iran pendant la guerre de 1980-88, et cette trahison reste irrémissible pour des millions d'Iraniens, y compris parmi les plus farouches adversaires du régime. Il est vrai que leur réseau est réel et leurs ressources financières en Occident considérables, mais leur légitimité populaire à l'intérieur du pays est quasi nulle.

Entre ces deux pôles, il y a la masse silencieuse de technocrates, d'universitaires, d'économistes — deux cents d'entre eux ont signé avant les frappes un appel à un «changement de paradigme de gouvernance». Pas de visage, pas de chef. Une réalité sans incarnation. Alors, qui? Mystère. Il faut espérer qu’il viendra du peuple, et que Washington ne sera pas tenté de refaire l’expérience désastreuse de Hamid Karzai en Afghanistan, ou, pire encore, celle d’Ahmad Chalabi en Irak.

Le Hezbollah orphelin d'une théologie

Il y a dix-neuf ans, l’écrivain Mohammad Hussein Chamseddine, disparu, ironie du sort, quelques heures à peine avant l’assassinat de Khamenei, écrivait — avec une prescience qui force aujourd'hui l'admiration — que «les chiites libanais sont en majorité contre l'autorité générale du faqih». Il décrivait le Hezbollah comme une organisation qui «n'a jamais tenté de développer une vision libanaise de lui-même», condamné à demeurer le bras armé d'une vision khomeyniste du Liban, au service d'une dualité État-Résistance que la mort de Nasrallah avait déjà fragilisée.

La mort de Khamenei pose au Hezbollah une question existentielle qu'aucune bombe ne pouvait formuler aussi cruellement: à qui obéit désormais le wali amr al-muslimin que Nasrallah invoquait comme fondement de son autorité ? Le Hezbollah est né d'une décision politique de 1982, d'une infiltration méthodique d'al-Da'wa dans les rangs d'Amal — son ADN théologique est donc indexé à la validité de la wilayat el-faqih. Que devient une organisation dont le concept fondateur vient d'être orphelin? La réponse, à court terme, est prévisible: la résistance aux frappes sera brandie comme démonstration de vitalité. Mais la question de fond est posée, et elle ne se dissoudra pas dans la fumée des missiles. Les milices arabes nées de l’exportation de la révolution sont toutes orphelines, et leur crise identitaire pourrait bel et bien les pousser, par désespoir et décompensation, au martyre collectif. `

Une fiction disparue avant la bombe

La vraie question, en définitive, n'est pas militaire. C’est celle de savoir si une République islamique peut survivre sans wali el-faqih ? Le concept a traversé quinze siècles — de la niyaba royale séfévide au décrochage intellectuel de Naraqi, de la contamination par Qotb et Mawdoudi à la double révolution dans la révolution opérée par Khomeiny puis par Khamenei. À chaque étape, il a survécu en se trahissant lui-même: en réduisant ses exigences théologiques, en évinçant ses critiques et en substituant le décret politique à la légitimité religieuse.

Khamenei avait lui-même admis en 1989 ne pas être qualifié pour la fonction. Il était devenu le titulaire permanent de la plus haute charge théologique de l'islam chiite en faisant modifier la Constitution pour que ses propres insuffisances ne constituent plus un obstacle légal. C'est ce que l'on pourrait appeler l'aveu constitutif : le dernier wali el-faqih a régné en abaissant le seuil d'entrée pour lui-même, garantissant par là qu'aucun successeur ne pourrait jamais occuper le poste avec une légitimité supérieure à la sienne — c'est-à-dire que personne ne pourrait l'occuper legitimement du tout.

Le missile du 28 février n'a fait en réalité que formaliser ce que la théologie avait déjà prononcé.

Reste la question des décombres — humains, géopolitiques, confessionnels. Reste aussi le peuple iranien, qui fête dans les rues avec un courage exemplaire, malgré l’ampleur de la répression qu’il vient de subir, et qui tremble peut-être aussi, sachant que les révolutions qui suivent les décapitations ne sont pas toujours les révolutions dont on rêvait. Reste aussi l’Irak, le Yémen, et surtout le Liban, suspendus à des équilibres que la mort d'un homme à Téhéran vient de rendre encore plus précaires qu'ils n'étaient. Avec des escadrons de la mort qui, s’il s’avère que leur sort est scellé – et il l’est sans aucun doute – n’hésiteront sans doute pas à faire chuter avec eux l’ensemble du temple.

Et reste enfin cette phrase de Montazari, l'homme que Khamenei avait contribué à évincer en 1989, et qui ne cessa jusqu'à sa mort en 2009 de répéter que la wilayat el-faqih absolu était une hérésie politique. Il avait raison. Il avait simplement tort de croire que les régimes meurent de leurs contradictions avant de mourir de leurs bombes. Il aura fallu, comble du cynisme, Netanyahu et Trump, deux césars qui se croient eux-mêmes investis par Dieu, pour enterrer – littéralement – la wilayat el-faqih avec celui qui érigea cette théologie pontificale en instrument de domination et de répression des peuples de la région… 

Robespierre disait qu’«un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure», avec cet humour noir propre aux despotes.

L’histoire n’a cesse de lui donner raison.

 

 

 

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