Logotipo da Levant Time
Voltar ao artigo
Mille plateaux

Quand les dieux se font la guerre

Israël-Iran, deux eschatologies en collision

Imagem de notícia
Retrato do autor
Por Michel Hajji Georgiou
Publicado mars 12, 2026 - 07:06

« En chaque génération, ils se dressent pour nous anéantir,

et le Saint Béni soit-Il nous sauve de leurs mains. »

— Haggadah de la Pâque

 

Le conflit qui oppose actuellement Israël à l'Iran et à ses proxys dépasse largement le cadre militaire et géopolitique dans lequel d’aucuns s'obstinent à le circonscrire. La sémiologie déployée par les deux parties — les noms donnés aux opérations, les expressions choisies pour les annoncer ou y répondre — révèle une bataille à caractère éminemment religieux et métaphysique, où chaque acte militaire prétend s'inscrire dans l'ordre de l'accomplissement scripturaire. Là où, généralement, il est d’usage que les noms d’opérations militaires obéissent plus à une logique de propagande visant à impressionner l’ennemi, l’ornementation rhétorique ici joue un rôle totalement différent, se trouvant au cœur même du dispositif guerrier. Elle en constitue l’essence, aidant à comprendre pourquoi ce conflit se joue à un autre niveau que le temps proprement diachronique, historique. 

Au moins quatre expressions ont concentré cette logique depuis que les combats ont repris leur intensité : Al-Aasf al-Ma'koul, le nom donné par le Hezbollah mercredi à ses lancements de missiles ; Al-Saa Saaein, le message diffusé en arabe par l'armée israélienne en guise de réplique ; et, avant cela, Rising Lion et Roaring Lion — le Lion se dressant, le Lion rugissant —, noms des deux opération israéliennes contre l'Iran en 2025 et 2026.

Chacune de ces expressions convoque une mémoire scripturaire si précise, et si consciemment choisie, qu’il paraît difficile de les lire comme de simples étiquettes militaires.

 

«Al-Aasf al-Ma’koul»

En désignant le nom Al-Aasf al-Ma'koul pour qualifier ses opérations, le Hezbollah puise dans la sourate 105 du Coran — la sourate de l'Éléphant —, qui relate le sort d'Abraha, roi chrétien du Yémen, dont l'armée avait marché sur La Mecque pour en détruire la Kaaba. La punition divine fut totale et d'une brutalité presque esthétique dans sa radicalité: les soldats furent réduits à l'état de «feuilles dévorées», de résidus secs que le vent disperse sans que rien en reste, sans même la dignité d'un cadavre à pleurer. La référence est claire et nette, destinée à revigorer le public du Hezbollah. Le parti islamiste joue clairement, ici, sur le registre de la mémoire collective instinctive et immédiate, en mettant en exergue un caractère punitif vengeur face à la rudesse de l’offensive israélienne.  

  

Ce qui mérite d'être relevé, au-delà de la notoriété de la référence, c'est la précision de l'analogie qu'elle construit. Car Abraha n'était pas un ennemi quelconque. C'était un chrétien allié de Byzance, qui se croyait porteur d'une mission civilisatrice et dont l'armée disposait d'éléphants — symbole de puissance technologique pour l'époque. Sa défaite illustre dans le Coran que la force matérielle, si impressionnante soit-elle, ne prévaut pas contre la volonté divine. Le parallèle avec Israël — État technologiquement avancé, soutenu par les États-Unis dans sa guerre contre l’Iran — est construit pour être lu sans effort, comme une évidence, dans les milieux où ce discours circule.

 

«Al-Saa Saaein»

La réplique israélienne est éloquente. En diffusant en arabe le message Al-Saa Saaein — «le double de la mesure» —, l'armée israélienne choisit une expression arabe classique qui résonne simultanément dans plusieurs registres: celui de la langue arabe elle-même, où l'expression désigne le principe de la riposte proportionnelle ou doublée ; et le registre biblique, où la séah hébraïque — cousine linguistique et sémantique du saa arabe — traverse les Écritures comme unité de mesure des céréales mais aussi, et surtout, comme métaphore de la rétribution divine. Deux punitions pour une. 

 

Cette racine biblique mérite qu'on s'y attarde. Isaïe proclame que Jérusalem a reçu le double de ses péchés (40:2). Jérémie annonce que Dieu rendra le double aux nations ennemies (16:18). L'Apocalypse de Jean reprend la même structure: «Rendez-lui le double selon ses œuvres» (18:6). Et derrière tous ces textes se profile le principe talmudique de middah keneged middah — «mesure pour mesure» —, fondement de la pensée juridique et théologique juive, selon lequel la justice fonctionne en retournant exactement ce qui a été infligé, voire en le doublant. En répondant en arabe à ses adversaires dans ce registre scripturaire partagé, l'armée israélienne dit en fait : nous connaissons vos textes, nous connaissons leurs équivalents dans les nôtres, et c'est dans cette profondeur commune que nous vous répondons…

 

La guerre métaphysique et eschatologique dans toute sa splendeur, doublée d’une violence mimétique archétypale, répondant parfaitement au modèle défini par René Girard.

 

La manœuvre ne cherche pas à sortir du cadre proposé par l'adversaire mais à l'occuper depuis l'intérieur et à en retourner la logique — ce qui est, s’accorderaient les experts, dans une guerre de signes, la forme la plus efficace de la contre-attaque.

 

«Rising Lion», «Roaring Lion»

 

Déjà, le nom donné à l'opération contre le programme nucléaire iranien du 13 juin 2025— Rising Lion, le Lion se dressant — trouvait son origine scripturaire directe dans l'oracle de Balaam, au livre des Nombres (24:8-9). 

La scène constitue en elle-même un dispositif narratif d'une cohérence remarquable: Balaam était un devin étranger convoqué par Balak, roi de Moab, pour maudire Israël. Trois fois il s'y était essayé, trois fois sa bouche, malgré lui et contre sa volonté, avait prononcé une bénédiction. C'est dans cette troisième bénédiction forcée que se trouve le verset: «Il ploie les genoux, il se couche comme un lion, comme une lionne : qui le fera lever?» 

Ce dispositif narratif accomplit quelque chose de théologiquement singulier : il fait attester l'invincibilité d'Israël par la bouche même de l'ennemi qui voulait le maudire. Loin d’être proclamée par ceux qui la détiennent, la puissance s'impose à ceux qui espéraient la nier. Mieux encore, grâce à eux.

  

Nommer une opération militaire d'après ce verset, c'est, partant, convoquer cet archétype précis: nous étions couchés, nous nous levons, et c'est à nos ennemis eux-mêmes de reconnaître que nul ne peut nous en empêcher.

  

C’est Benjamin Netanyahu qui a déclaré avoir personnellement choisi le nom de l'opération en référence à cette prophétie. Le fait que ce soit le chef du gouvernement qui assume publiquement de lire son action dans le registre de l'accomplissement biblique en dit long sur la portée prophétique qu’il souhaite donner à la guerre – sans doute pour la légitimer religieusement – mais aussi sur le moment que traverse Israël et sur la façon dont ses dirigeants conçoivent, ou du moins présentent, leur rapport à l'histoire.

  

Il faut ajouter à cela une couche de lecture peu mise en évidence : le lion devant un soleil levant était l'emblème de l'Iran impérial, celui des drapeaux persans d'avant 1979. En nommant ainsi son opération, Israël fait d’une pierre deux coups. Il s’adresse ainsi à ses propres ressortissants avec une référence biblique — et envoie aussi aux Iraniens un message qui convoque leur propre mémoire nationale, en l’occurrence celle de la Perse royale que la République islamique a effacée. C'est dire, en creux, que le lion se dresse non contre l'Iran mais contre le régime des mollahs, et que quelque chose de la Perse ancienne est peut-être de ce côté-ci de la frontière.  

La guerre sémiotique atteint ici sont paroxysme. Effarant. 

L'inclusion textuelle avec la bénédiction de Jacob à son fils Juda dans la Genèse (49:9) — «Juda est un lionceau [...] il se couche, il se ramasse comme un lion : qui le fera lever?» — crée une continuité prophétique qui embrasse toute la Torah : le lion de Juda, c'est la lignée royale, c'est Jérusalem dont les armoiries portent encore le lion passant, c'est dans la tradition chrétienne le «Lion de la tribu de Juda» de l'Apocalypse (5:5), celui qui se lève après avoir semblé vaincu. Cette symbolique active la notion d'une puissance en réserve qui choisit son moment — le lion couché n'est pas un lion faible, c'est un lion qui attend, prêt à bondir sur sa proie en temps opportun. 

 

Il n’est guère étonnant, dans ce cadre, que la nouvelle offensive israélienne soit intitulée Roaring Lion – Le Lion rugissant. Roaring Lion — en hébreu Sha’agat Ha’Ari, est donc le second du même type au sein d’une séquence délibérée. Il s’agit là d’une progression narrative empruntée directement à la symbolique léonine biblique. Le lion couché de Balaam se lève, puis rugit avant de frapper. Le rugissement, dans les prophètes, n’est pas une métaphore de la colère : c’est le signe avant-coureur de l’acte divin lui-même. Amos 3:8: «Le lion a rugi, qui ne tremblera pas? » Joël 4:16: «Le Seigneur rugira depuis Sion.» 

Netanyahu a construit une séquence en deux actes scripturaires. Le point commun ? L’expédition punitive, vindicative. Et le millénarisme.

 

Pourim et la délivrance du peuple juif 

 

La dimension temporelle de ces événements mérite aussi une attention toute particulière. Les échanges de missiles et de messages se déroulent dans les jours qui suivent immédiatement Pourim, célébré cette année les 2 et 3 mars 2026. La coïncidence mériterait à elle seule qu’on s’y arrête, tant elle concentre dans un espace de quelques jours la totalité du paradoxe perse-israélien.

 

Pourim commémore en effet la délivrance du peuple juif d’un projet d’extermination ourdi par Haman, ministre du roi perse Assuérus — un projet visant à «détruire, tuer et anéantir tous les Juifs, jeunes et vieux, femmes et enfants, en un seul jour», selon les termes mêmes du Livre d’Esther. L’histoire se déroule à Shushan, l’actuelle Suse, en Iran. Ce n’est donc pas à une vague réminiscence orientale que renvoie la fête, mais à rien moins qu’une menace d’annihilation venue de la Perse elle-même et déjouée par la ruse d’une femme et retournée contre son instigateur. Haman est pendu à la potence qu’il avait préparée pour Mardochée. La structure narrative est celle du renversement parfait — et c’est précisément pour cette raison que Pourim s’appelle la fête des lots: Haman avait tiré au sort la date du massacre, et c’est ce sort lui-même qui s’est retourné contre lui.

  

Que les hostilités reprennent avec une intensité nouvelle dans la semaine qui suit cette fête — dont le récit met en scène, depuis vingt-cinq siècles, la survie juive face à une menace persane — n’est peut-être pas le fruit d’un calcul délibéré. Mais dans un conflit où les deux parties ont démontré une maîtrise aussi fine de la sémiologie religieuse, l’hypothèse du hasard est la moins convaincante. Et quand bien même ce serait un hasard, il reste que ceux qui lisent ces événements depuis l’intérieur des traditions concernées ne manqueront pas de l’interpréter comme un signe — ce qui, dans le domaine des guerres eschatologiques, revient exactement au même.

  

Ce que le calendrier ajoute au tableau, c’est une profondeur que les analyses géopolitiques ordinaires ont dû mal à saisir. À savoir que la confrontation dépasse le conflit entre deux États ou deux idéologies et oppose deux mémoires blessées, dont les dates de commémoration se superposent avec une précision tragique. La Perse qui fut l’empire de Haman est aujourd’hui l’empire de Khamenei — et Pourim, qui célébrait une victoire ancienne sur un ennemi ancien, se retrouve à célébrer, dans ce nouveau contexte, quelque chose qui n’est pas encore résolu.

L’ombre de l’Armageddon 

 

Ce qui distingue ainsi ce conflit des guerres ordinaires — et c'est peut-être sa caractéristique la plus inquiétante pour quiconque espère encore une résolution politique —, c'est que ses protagonistes principaux ne raisonnent pas en termes de victoire tactique ou de rapport de forces négociable, mais en termes de finalité historique et d'accomplissement eschatologique. La théocratie de Khamenei est architecturée autour de la doctrine du Mahdi, le douzième imam caché dont le retour mettra fin à l'histoire. Selon les lectures anthropologiques de cette tradition, ce retour est conditionné par un grand chaos préalable, si bien que la destruction d'Israël va au-delà du simple objectif politique, dans la mesure où elle est présentée comme une condition théologique de l'accomplissement eschatologique, un investissement dans une fin des temps dont les promoteurs espèrent accélérer l'avènement.

 

Dans le judaïsme national-religieux, et plus encore dans les courants de l'évangélisme américain qui constituent une base de soutien décisive à Israël, les événements actuels sont souvent lus à travers le prisme d'Ézéchiel 38-39 — la prophétie de Gog et Magog, coalition des nations du Nord et de l'Est qui se dresse contre Israël rassemblé dans sa terre, et dont la défaite manifeste la gloire divine devant toutes les nations.

Ce que cette collision de deux eschatologies rend si périlleux, c'est ce qu'Hannah Arendt aurait sans doute reconnu comme la tentation fondamentale du penseur politique devenu prophète: sortir du domaine de l'action humaine — irréversible certes, mais imprévisible et plurielle, toujours ouverte à l'inattendu — pour entrer dans celui de la nécessité, où tout est déjà écrit et où le rôle de l'acteur est simplement de s'y conformer. Une guerre vécue comme l'accomplissement d'un destin écrit ne connaît ni limite ni compromis, parce que s'arrêter avant le terme prophétique serait trahir la prophétie elle-même. C'est sans doute, dans une autre langue et avec d'autres références, ce que Pascal avait aperçu en son temps: l'homme qui croit agir au nom de Dieu est capable des extrémités que l'homme simplement égoïste n'atteindrait jamais, parce que l'égoïste, lui, a encore quelque chose à perdre.

 

Le Moyen-Orient se trouve actuellement face à deux eschatologies agissant comme deux forces lancées l'une vers l'autre dans une optique d’annihilation totale. La maîtrise des textes sacrés n'a pas été mise au service de la paix, qui est elle aussi présente dans ces mêmes textes, mais au service de la guerre. Les mêmes Nombres qui contiennent l'oracle du lion contiennent aussi des prescriptions sur la miséricorde. Le même Coran qui évoque la paille dévorée est traversé de versets sur la réconciliation. Le choix des textes est donc aussi un choix sur ce qu'on veut que ces textes soient — et ce choix-là appartient entièrement aux hommes qui le font.

L'oracle de Balaam est peut-être, dans cette perspective, l'image la plus juste de la situation. Balaam était venu pour maudire et il a béni — parce que quelque chose dans la réalité qu'il avait sous les yeux résistait à la malédiction qu'on lui commandait de prononcer. Mais l'oracle contient aussi une question que personne ne pose jamais assez sérieusement : «Qui fera lever le lion?» — question rhétorique dans le texte, qui signifie que nul ne le peut, mais qui dans la réalité du conflit actuel désigne précisément ce que les belligérants sont en train de faire, chacun à sa façon: provoquer le lion adverse, l'obliger à se lever, et se retrouver alors dans la situation de celui qui a déclenché un mouvement qu'il ne contrôle plus.

Ce qui n’est pas sans évoquer un autre symbole religieux, l’Armageddon, la fin des temps, commun aux deux traditions en lutte, qui y voient le signe du retour, qui du Démiurge, qui du Mahdi. Malheureusement pour ceux qui assistent, impuissants, et sous le déluge de feu, à cette lutte épique hors du temps entre deux délires millénaristes. 

 


Bibliographie

 

 

AMIR-MOEZZI, Mohammad Ali, Le guide divin dans le shî’isme originel (Verdier, 1992). 

AMIR-MOEZZI, Mohammad Ali, La religion discrète (Vrin, 2006). 

ARENDT, Hannah, La condition de l’homme moderne (Calmann-Lévy, 1961). 

ARENDT, Hannah, Les origines du totalitarisme (Seuil, 1972).

BARTHES, Roland, Mythologies (Seuil, 1957). 

CAMERON, Averil & CONRAD, Lawrence (éd.), The Byzantine and Early Islamic Near East (Darwin Press, 1992). 

CORBIN, Henry, En Islam iranien (4 vol., Gallimard, 1971-1972). 

FILIU, Jean-Pierre, L’Apocalypse dans l’islam (Fayard, 2008).

HOROWITZ, Elliott, Reckless Rites: Purim and the Legacy of Jewish Violence (Princeton University Press, 2006). 

KHOSROKHAVAR, Farhad, Quand Al-Qaïda parle (Grasset, 2006). 

KHOSROKHAVAR Farhad, L’Islamisme et la mortLe martyre révolutionnaire en Iran. (L’Harmattan, 1995). 

NEHER, André, L’essence du prophétisme (PUF, 1955). 

SCHOLEM, Gershom, Le messianisme juif (Calmann-Lévy, 1974). 

         

 

 

Artigos relacionados
Ver tudo
Vídeos relacionados
Ver tudo
Podcasts relacionados
Ver tudo