Logo Levant Time
Retour à l’article
Mille plateaux

La fin d’une utopie

Le Liban victime du délire eschatologique du Hezbollah

Image d'actualité
L'apocalypse. (AFP)
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié mars 7, 2026 - 01:52

Le conflit est le père de toutes choses, le roi de toutes choses.

 

Héraclite d’Éphèse

 

Depuis que le Hezbollah s’est mis en tête de venger l’assassinat de Ali Khamenei, nombre de Libanais semblent découvrir la dépendance du parti à l’égard de Téhéran et son penchant net et manifeste pour le suicide. Penser qu’une éventuelle «libanisation», qu’un assagissement quelconque du Hezbollah était réellement possible, c’était ignorer la nature même du parti : organisation paramilitaire émanant des – et donc directement commandée par – les Gardiens de la révolution et le wali el-faqih ; et, surtout, secte gnostique millénariste animée par une mystique de la violence. En d’autres termes, une organisation milicienne ésotérique, semblable aux Assassins ismaéliens du XI-XIIIe siècle, et dont l’univers tout entier s’effondre en ce moment… mais qui restera sans doute dans le déni de sa démise jusqu’à son dernier souffle.

 

C’est précisément par la destruction que tout commence et que tout finit. Le moteur de l’histoire version Hezbollah. De sa naissance, avec le double attentat de 1983, à ses assassinats de personnalités et ses expéditions miliciennes des années 2000 et 2010 au Liban et en Syrie, la violence, intrinsèque à son identité révolutionnaire millénariste et à son projet hégémonique, a présidé à l’ensemble de son parcours. Mais depuis l’opération maudite du 7 octobre 2023, l’histoire a pris comme un coup d’accélérateur tragique pour le Hezb, avec un effet boomerang en sus. Sa guerre de soutien à Gaza lui a coûté tout son directoire militaire, ainsi que l’assassinat de sa figure totémique, Hassan Nasrallah, le fragilisant comme jamais auparavant, au point de se retrouver face à une volonté locale et internationale proactive visant à le désarmer. Pourtant, il a continué à faire le bravache, mettant en sourdine les signes de son – impossible! – déclin.

 

Et voilà que le 28 février 2026, c’est l'Iran, le cœur vibrant du monde spirituel et politique pour le parti, qui se retrouve en ligne de mire. L’impensable se produit même d’emblée: Khamenei est tué — Khamenei, le wali el-faqih en personne, le Guide suprême, l'imam de substitution, la présence divine autorisée dans l'ordre politique du monde, celui que le Hezbollah érigeait en garant transcendant de sa propre existence… Et, avec lui, les cadres supérieurs des Pasdaran, la garde théologique et prétorienne de l’empire, bras armé et cerveau doctrinal de la révolution khomeyniste depuis quarante ans. 

Choc traumatique sans précédent.

 

Que fait le Hezbollah en réponse à la catastrophe? Il «choisit» (obédience iranienne oblige) précisément la fuite en avant et ouvre, comme en 2024, les hostilités, comme si chaque désastre appelait une mise plus haute, et si l'anéantissement n'était jamais qu'une nouvelle épreuve sur le chemin vers Malakût, ce monde intermédiaire…

 

Le Hezbollah expose ainsi, par idéologie et sens de la hiérarchie, l’ensemble de ses régions aux représailles israéliennes massives. Tel-Aviv enjoint aux Libanais d'évacuer complètement le Liban-Sud jusqu'au Litani, ainsi que certains villages de la Békaa-Ouest et, surtout la banlieue sud de Beyrouth — le bastion symbolique du chiisme militant dans l'hémisphère arabe. Le rouleau compresseur de destruction est une fois de plus en marche. Une deuxième invasion du Sud a commencé. Le foyer révolutionnaire est progressivement réduit à l’état de ruines.

 

Il y a dans ce fait quelque chose qui dépasse la simple défaite stratégique ou militaire, qui ressemble à la réfutation pourtant la plus irréfutable qu'un système de croyance puisse subir dans le temps des hommes. Et pourtant ce système tient, suffisamment pour reproduire encore le sacrifice et produire des martyrs au moment même où la cause pour laquelle ils meurent est objectivement réduite en poussière.

 

La raison de ce phénomène appartient plus au domaine de la sociologie du sacré, voire de la psychanalyse des institutions, que de la géopolitique: comment un mouvement peut-il survivre à la réfutation de son propre monde? Par quel mécanisme l'invulnérabilité persiste-t-elle face à l'évidence éclatante de la vulnérabilité? Et surtout cette invulnérabilité est-elle de l'ordre du calcul, de la propagande et de la manipulation consciente, ou bien sincère, profonde, et structurelle, parce qu’inscrite dans l'architecture même de la croyance?

 

La réponse est claire: le Hezbollah a cru, et croit encore, en plein milieu du désastre, à son invincibilité – alimentée, du reste, par la mégalomanie contagieuse de ses supérieurs en Iran. Et c'est précisément pour cela que la tragédie est aussi immense pour le Liban – et plus spécifiquement la communauté chiite –, qui paient le prix de ce délire de grandeur depuis plus de trois décennies.

 

Un temps qui ne connaît pas la défaite

 

Le suicide du Hezbollah était de tout temps inscrit dans ses gènes. Sa bataille politique n’a jamais été «matérielle», en ce sens. Elle a toujours visé quelque chose de plus profond, d'ordre conceptuel et imaginaire, au-delà des institutions et des structures de pouvoirs: les représentations mêmes du temps, de la justice et de la réalité. Ce que l'Iran et le Hezbollah ont toujours cherché à renverser, ce n’est pas tant le mulk al-siyassi, le domaine du pouvoir, même si c'en était l'enjeu apparent — que le temps lui-même: le temps chronologique, rationnel, historique, occidental, ce temps qui mesure les victoires et les défaites, qui date les événements et les inscrit dans une chaîne causale. Le temps héritier de Hegel et de la philosophie de l'histoire. Ce temps-là, le Hezbollah voulait le contrôler pour l'abolir, ou du moins le suspendre, et lui substituer un autre temps, celui de Malakût.

Mais qu’est donc Malakût? Il s’agit du monde intermédiaire dans la cosmologie islamique ésotérique, l'isthme entre le sensible et l'intelligible pur, le barzakh de l'âme et de l'événement — ce que Henry Corbin, suivant Sohravardi, appelait le zaman al-latif, le temps subtil, le temps entre les temps, hors du calendrier et hors de l'histoire. Le lieu véritable de tout Grand Événement. Pour Sohravardi, le théoricien de l'Ishraq, de la philosophie de l'illumination, l'aurore intérieure de l'Orient révèle la vanité de la réalité sensible occidentale, qu'il nomme «le piège, la fiction». C'est dans Malakût que l'imam caché, le Mahdi, demeure dans son Occultation, attendant le moment de sa réapparition. C'est là que le vrai événement a lieu, celui qui n'est pas mesurable par les historiens, celui que l'ennemi ne peut ni voir ni comprendre ni atteindre.

Or le Hezbollah vit dans ce temps-là. Pas métaphoriquement. Ontologiquement. Il n’a que faire des pertes et des gains mesurés en kilomètres ou en cadavres d'officiers supérieurs. Son calendrier à lui est eschatologique, et chaque événement y est relu à la lumière de Karbala, le martyre fondateur de 680 ap. J.-C. qui a transformé, une fois pour toutes dans la mémoire chiite, la défaite militaire la plus cuisante en victoire spirituelle absolue. Partant, dans l’espace mental du Hezbollah, rien n’est ce qu’il semble vraiment être. Perdre n'est pas vraiment perdre, mais accomplir ; mourir n'est pas mourir, mais témoigner ; et, surtout, être anéanti n'est pas être anéanti, mais être purifié en vue de la réapparition prochaine.

 

Voilà pourquoi la mort de Khamenei, la destruction de la banlieue sud et l'effondrement de l'axe de résistance ne constituent pas, dans la logique interne du Hezbollah, des arguments contre sa propre légitimité. Ils en constituent, au contraire, la confirmation la plus éclatante. L'imam n'est pas mort. Il est plus caché encore. Et il reviendra, au-delà de la violence, de la destruction et du chaos. Par ce truchement, même. C’est la promesse de l’éternel retour et de la victoire sur la vie matérielle par le martyre.

 

La gnose comme armure : ce que l'ennemi ne peut pas voir

 

Pour comprendre l'architecture psychique de cette invulnérabilité, il faut remonter aux sources avec Mohammad Ali Amir-Moezzi, dont les travaux sur le chiisme originel constituent sans doute l'excavation la plus rigoureuse jamais menée dans les strates fondatrices de cet islam ésotérique. Ce qu'il montre, à partir des textes sacrés fondamentaux rédigés entre le IXe et le Xe siècle, c'est que la figure de l'imam n'a pas été, dès l'origine, celle d'un guide politique ou même spirituel au sens ordinaire du terme. L'imam des premières communautés chiites est un maître de sagesse, nimbé de pouvoirs occultes et magiques, alpha et oméga de l'enseignement et manifestation terrestre du Dieu caché. La wilaya — la dévotion à cet imam — est le fondement indispensable de la foi chiite. Ainsi, une religion privée de wilaya est mutilée dans ce qu'elle a d'essentiel. Elle n'est plus qu'une coquille vide. Dès lors, l’on comprend mieux la rapidité avec laquelle l’Assemblée des experts iraniens cherche à remplacer Khamenei. La réalité, sans le wali el-faqih, est suspendue, rendue caduque.

Ce substrat gnostique — car c'en est un, nourri des courants ésotériques de l'Antiquité tardive circulant dans l'espace sassanide-mésopotamien, amalgame syncrétiste de docétisme, de manichéisme et d'hermétisme qui a irrigué l'islam chiite naissant —, ce substrat a une conséquence directe sur la construction de l'identité collective du mouvement. Le vrai croyant chiite possède un 'ilm bâtin, une science des réalités cachées, une connaissance intérieure à laquelle l'adversaire n'a pas accès. Il voit ce que l'autre ne voit pas. Il sait ce que l'autre ne sait pas. Il est, par définition, au-delà de l'histoire visible, dans cet espace entre les mondes où la vérité véritable — la vérité de Malakût — réside seule.

La doctrine de la wilayat el-faqih forgée par Khomeini est la transposition politique de cette gnose. En proclamant que le Guide suprême iranien est le représentant temporaire de l'imam caché — son lieutenant dans le monde sensible —, Khomeini ne faisait pas que légitimer une théocratie: il transférait sur une institution politique l'invulnérabilité ontologique propre à l'imam. S'attaquer au Hezbollah devient dès lors, par définition, une offense à la divinité — ce que Hassan Nasrallah répétait mot pour mot, refusant d'entendre la distinction que même les grandes autorités de référence chiites libanaises, telles que Mohammad Mahdi Chamseddine ou Mohammad Hassan el-Amine par exemple, avaient toujours maintenue entre une doctrine juridique discutable et un credo religieux intangible. Khomeini avait créé un univers mental dans lequel la politique et le sacré avaient fusionné jusqu'à l'indiscernabilité, et au sein duquel il était le démiurge absolu, maître du temporel et du spirituel.

Ce qui s'est produit en 2024, avec la neutralisation systématique des structures du Hezbollah par les renseignements israéliens — la percée des communications cryptées, l'explosion simultanée des bipeurs, l'élimination de Nasrallah dans un bunker que l'on croyait impénétrable —, peut se lire, à cette lumière, comme quelque chose de plus qu'une victoire tactique. C'est une violation gnostique d'une profondeur existentielle inouïe. Ce qui devait, par définition doctrinale, rester invisible — le réseau souterrain, les dépôts secrets, la chaîne de commandement, la connaissance cachée — a été vu. Symboliquement, l'ennemi a pénétré dans Malakût. L'armure ontologique a été percée. Et cette blessure-là est sans doute plus déchirante, pour un mouvement construit sur l'irréductibilité du bâtin que n'importe quelle perte militaire. C'est peut-être elle, plus que la perte territoriale ou humaine, qui explique la décision de mars 2026 suivant l’inconcevable disparition du guide: une fuite en avant eschatologique, dernier recours d'un système de croyance qui préfère sans hésiter l'anéantissement à la révision.

 

La martyropathie, la spirale qui dévore ses propres cendres

 

Le sociologue et anthropologue iranien Farhad Khosrokhavar, spécialiste de l’islamisme, a forgé, dans ses travaux sur la martyrologie islamique contemporaine, un concept dont la pertinence à la lecture de ces années semble presque cruelle tant elle est précise, et qui colle à merveille au Hezbollah et à son univers: la martyropathie. Le terme ne désigne pas uniquement la valorisation du martyre dans une culture ou une doctrine. La martyropathie, c’est une économie psychique et collective où la mort est le moteur premier, la structure organisatrice de l'action et de l'existence. Dans la martyropathie accomplie, le mouvement n'accepte plus d'être vaincu, parce qu'il a transformé la défaite en catégorie spirituelle positive. C'est l'échec du jihad, dit Khosrokhavar, qui assure la légitimité du martyre. La mort du martyr ne vient donc pas clore un combat perdu mais, au contraire, le fonde rétrospectivement comme saint, comme juste, comme nécessaire.

Le chiisme originel portait en lui un dolorisme quiétiste, une méditation mélancolique sur le deuil de Karbala, que rien n'invitait nécessairement à la mobilisation politique. C'est Khomeini — et avant lui Ali Shariati, l'idéologue de la révolution culturelle islamique — qui a opéré la transmutation décisive: convertir ce dolorisme en force de mobilisation, transformer la mémoire du martyre en programme d'action et faire de la mort volontaire non plus l'exception héroïque mais la norme structurante de la résistance. Le résultat est une spirale que Khosrokhavar décrit en termes qui empruntent autant à la psychanalyse qu'à la sociologie: plus les martyrs luttent contre l'ennemi, plus ils prouvent par cette lutte même la supériorité de cet ennemi, et plus il leur faut redoubler de sacrifices pour compenser cette preuve. La martyropathie s'auto-alimente. Elle est irréfutable par construction, parce qu'elle a intégré la défaite dans sa propre logique comme confirmation.

Il y a là quelque chose qui, vu de l'extérieur, ressemble à de la folie mais qui, vu de l'intérieur, possède une cohérence redoutable. Redoutable et – il faut le dire sans détours – cliniquement identifiable. Les psychanalystes reconnaissent dans les structures marquées par l'omnipotence défensive le recours à une toute-puissance fantasmée, rigide et compulsive, servant à conjurer une angoisse d'annihilation que le sujet — individuel ou collectif — ne peut pas tolérer consciemment. Le moi qui ne supporte pas la représentation de sa propre vulnérabilité produit une conviction compensatoire d'invulnérabilité, laquelle devient d'autant plus inflexible que la vulnérabilité réelle est grande. Transposée à l'échelle d'une institution, cette structure devient doctrine, rituel, architecture symbolique entière — comme en témoigne la place du corps du martyr dans la culture du Hezbollah: non lavé selon le rite ordinaire, déjà sanctifié avant la mort, passage direct vers la présence divine, corps qui n'est pas un corps défait mais un corps accompli.

Ce monde dans lequel on ne peut pas perdre, le Hezbollah l'a construit pierre par pierre pendant quarante ans. Et quand le monde réel lui a présenté ses bilans, ce dernier a été simplement déclaré illusoire. Le problème est que les bombes, elles, ne savent pas qu'elles tombent sur une fiction. Ou, peut-être, le savent-elles. Après tout, ne proviennent-elles pas d’un autre délire de toute-puissance qui fonde sa légitimité sur une prétendue parole donnée par Dieu à Abraham il y a près de 4000 ans…? On entend presque les soupirs d’outre-tombe de René Girard face à cette violence mimétique fondée sur une mythologie ésotérique pour asseoir un projet politique essentialiste, intégriste, sur les corps de tous ceux qui n’appartiennent pas aux «élus»… Et l’inévitable, apocalyptique, montée aux extrêmes qui s’ensuit…

L’irrésistible tentation totalitaire

 

Dans Les Origines du totalitarisme, Hannah Arendt décrit quelque chose qu'elle appelait la logique d'une idée — une idée qui se détache de son rapport ordinaire au réel et cesse d'être un outil de compréhension pour devenir un monde clos, imperméable aux démentis que l'expérience pourrait lui opposer, parce qu'elle a développé sa propre logique interne qui intègre tout événement comme confirmation. Cette idéologie n'est pas simplement fausse — une simple erreur peut se corriger: elle est structurée pour ne pas pouvoir être corrigée. Et son axiome central n'est pas, comme dans le nihilisme ordinaire, que tout est permis, mais, bien plus dangereusement, que tout est possible — que rien, dans le cours des événements humains, ne peut faire obstacle au libre déploiement des lois supérieures auxquelles le Mouvement obéit. À titre d’exemple: les lois de la Race chez Hitler ; les lois de l'Histoire chez Staline… ou encore, dirait-on, les lois de Dieu et de l'imam occulte chez Khomeini et ses héritiers…

Ce qui frappe dans l'analyse d'Arendt, c'est l'impossibilité pour un tel mouvement de s'arrêter. Un mouvement totalitaire qui s'arrêterait sur un territoire précis, accepterait les limites d'un régime stable et reconnaîtrait une hiérarchie et des structures fixes, se trahirait lui-même, parce qu'il cesserait d'être un mouvement et deviendrait une institution. Or une institution peut perdre ; un mouvement habité par les lois supérieures de l'univers, non.

C'est exactement ce qui explique que le Hezbollah — dont tout le monde, dans les cercles informés, savait en octobre 2023 qu'il n'était pas prêt pour une guerre totale — ait quand même choisi d'y entrer, et qu'il ait en mars 2026 fait de même. Sans doute, encore une fois, y a-t-il une part de calcul répondant à des enjeux propres à la stratégie iranienne dans la région, comme en 2006 et en 2024 – et que Téhéran, comme à chaque fois, a donné le signal à ses spadassins de courir au martyre. Mais s’abstenir eût aussi été admettre qu'il existe des situations où la prudence politique l'emporte sur la loi divine. Or une telle admission, dans la psyché Hezbollah, est tout bonnement impensable.

Plus que l'instrument d'un régime qui veut se maintenir, la terreur, dans le système arendtien, constitue l'essence, la loi même qui régit la conduite des hommes lorsque la possibilité d'un agir libre et spontané a été structurellement éradiquée. Dans une organisation gouvernée par la wilayat el-faqih, il n'existe pas d'espace politique où un cadre pourrait se lever et dire: nous sommes en train de perdre, le Liban est en train de mourir, changeons de cap. Cet espace a été supprimé doctrinalement —parce que la doctrine elle-même a rendu cet espace impensable. Il n'y a pas de cap à changer quand on obéit aux lois de l'imam caché ; seulement à avancer, jusqu'à l'anéantissement, qui sera vécu dans le cadre de Malakût comme accomplissement de la promesse divine.

La terreur, dans ce sens-là, finit par se retourner contre ceux qui l'exercent autant que contre ceux qui la subissent. Elle élimine les individus pour le bien de la Cause. Elle sacrifie le Liban pour le bien de la Révolution. Et elle le fait avec une bonne conscience absolue, parce que le Liban réel — ce pays pluriel, fragmenté, irréductible à tout projet unique — est juste une plateforme, un territoire de déploiement dans le cadre d’un espace plus global, celui de l’empire iranien. Il n’est pas, n’a pas été et ne sera jamais une fin en soi.

 

Le Liban comme objet sacrifié

Il faut maintenant poser la question la plus difficile, celle qui préoccupe vraiment les Libanais: pourquoi le Hezbollah a-t-il pu conduire ce pays à l'abîme, à trois reprises au moins, sans que cela produise en lui la moindre remise en question de sa légitimité propre? La réponse n'est pas cynique, même si le cynisme serait tentant, et même si la tentation est grande de réduire cette histoire à une manipulation calculée d'une communauté par ses dirigeants. La réponse est structurelle, et à ce titre bien plus troublante.

Le Liban tel qu'il s'est construit — dans son pluralisme, ses contradictions, son refus de se laisser définir par une seule identité, son rapport vertigineux à l'Occident et à l'Orient qui fait sa singularité dans la région — ce Liban-là est ontologiquement incompatible avec la logique du « Malakût sur terre » que le Hezbollah veut imposer. Un pays qui négocie, compromet, admet le pluralisme de la vérité, reconnaît que la justice peut être une valeur laïque universelle, que l'Occident n'est pas le Mal incarné, que la justice internationale est un pouvoir légitime et non une émanation de la machine infernale des temps modernes — un tel pays contredit à chaque instant l'image fantasmatique que le Hezbollah s'en fait, imprégnée de philosophie mystique syncrétiste et de révolution islamique à l'iranienne.

Encore une fois, le coup d'État progressif mené par le Hezbollah à partir de 2005-2006 ne visait pas seulement à réduire les corps à l'impuissance, mais aussi l'âme et la pensée. Ce que le Hezb et son idéologue Naïm Kassem souhaitaient — dans le sillage de Sohravardi retourné en programme politique —, c'était faire triompher l'aurore intérieure de l'Orient sur la réalité sensible de l'Occident, perçue comme piège et fiction. Ce qui était visé, c'était une sortie définitive de l'exil libanais, l'exil des valeurs occidentales et de la rationalité, pour retrouver ce qu'ils considèrent comme la vision pure de l'Orient. Ce qui était visé, c'était Malakût. Et Malakût ne laisse pas de place, par définition, à ce que le Liban a d'irréductiblement lui-même.

Il y a dans cette histoire un double-lien d'une perversité tragique. Le Hezbollah a présenté pendant quarante ans sa présence armée comme la seule protection du Liban contre l'ennemi extérieur. Mais l'ennemi extérieur était en partie convoqué, entretenu, parfois délibérément provoqué — par les tirs sur la Galilée, par le soutien à Gaza, par la participation aux guerres régionales de l'axe de résistance —, pour justifier et pérenniser cette domination. C'est la structure du double-lien parfait et sans issue: le Hezbollah protège le Liban de la guerre qu'il a lui-même rendue inévitable. Et lorsque la guerre arrive — en 2006, en 2024, en 2026 —, elle prouve simultanément la nécessité de sa présence armée et son indifférence absolue au sort du pays qu'il prétend défendre. Encore une fois: le Liban est parfaitement dispensable.  

 

Ce que le Hezb laisse derrière lui

 

En mars 2026, le foyer révolutionnaire est en train d’être réduit en cendres et le délire d'invulnérabilité n'a plus de foyer. L'imam de substitution est mort. Le corps des Pasdarans est décapité. La banlieue sud brûle pour la deuxième fois. Le Sud est envahi pour la troisième fois. Le déplacement de masse de la population a de vraies allures de déportation. Et pourtant, le Hezbollah continue — parce qu'un mouvement construit sur la martyropathie et la logique totalitaire ne peut pas s'arrêter, ne sait pas s'arrêter. Parce que s'arrêter serait admettre que tout son édifice psychique est une lubie, que le zaman al-latif n'a pas suspendu le temps des bombes, et que les lois de l'imam caché ne valent pas mieux, dans le monde des faits, que les lois de la physique et de la guerre.

Il y a dans ce moment quelque chose d'une réfutation absolue — et pourtant, la martyropathie ne saurait la reconnaître. Aussi la transforme-t-elle, l’ingérant pour en faire du carburant pour le prochain sacrifice. C'est cela, précisément, la folie lucide du Mouvement — cette lucidité retournée contre elle-même, la capacité à voir la défaite et à la métaboliser instantanément en confirmation de la vérité qu'on défend.

Sohravardi — qu'il faut peut-être arracher une fois pour toutes aux mains de ceux qui ont fait de sa philosophie un manuel de révolution violente — disait que l'aurore intérieure ne triomphe pas par la force des armes mais par l'illumination, cette lumière qui traverse les formes sans les détruire. Mais ce n'est pas le Sohravardi, relayé par l’islamologue Henry Corbin, que Khomeini a retenu. Et ce n'est certainement pas celui que le Hezbollah a mis en pratique. Mais c'est peut-être, dans les décombres de ce printemps catastrophique, le seul qui puisse encore dire quelque chose d'utile à ceux qui survivent.

La question qu’il faudra se poser une fois la désolation passée sera de savoir si quelque chose peut naître dans ces ruines qui ne soit pas une nouvelle version du même délire, une martyropathie de la défaite appelant une martyropathie de la vengeance appelant une martyropathie de la vengeance de la vengeance — à l'infini, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à détruire au Liban. Si des communautés humaines, mises à nu par la catastrophe, peuvent trouver le chemin d'un récit fondé non plus sur l'invulnérabilité fantasmée mais sur la vulnérabilité reconnue. Si ce pays — ce pays qui a pour vocation fragile et magnifique de n'être réductible à rien, ni à l'Orient ni à l'Occident, ni à l'islam ni au christianisme, ni à la résistance ni à la collaboration, ni au Malakût-sur-terre tel que fantasmé par le Hezb, ni à la modernité, mais à lui-même, à sa propre et irréductible complexité —, si ce pays peut survivre à ce qu'on a voulu faire de lui: le territoire d'un absolu qui n'était pas le sien.

Le Malakût terrestre du Hezb est en ruines. Où est la victoire promise, ailleurs que dans le malheur et la destruction? Comment déprogrammer et ramener au réel des hommes qui veulent rester dans la psychose? L’invincibilité du Hezb n’est plus – et elle n’aura sans doute jamais été que le résultat de la faillibilité des autres, une métastase née de la chétivité de l’État libanais et du sens de conservation de soi d’une élite politique trop préoccupée par ses propres intérêts et sa corruption endémique pour regarder le monstre dans ses yeux.

Qui, au sein de cette élite, aura l’intelligence, le courage de – et le savoir-faire pour – tendre la main, une fois la Nakba achevée, aux victimes civiles des fantasmes du Hezb, de les prendre dans ses bras et de les serrer contre son coeur, pour briser le mécanisme obsessionnel de la violence, dans un geste fondamental de réconciliation avec l’esprit et l’être du Liban? Un geste anti-hallali par excellence, visant à casser la malédiction de l’ihbât, ce mélange de frustration, d’effondrement psychique, de chute édénique, et de désespoir existentiel qui a irrémédiablement frappé, une à une, chaque communauté libanaise à l’issue de la chute de son délire hégémonique et suprémaciste?

Pour cela, il faut des alternatives politiques – et des hommes.

Nous les cherchons encore, désespérement.

 

 


Références

Amir-Moezzi, Mohammad Ali — Le Guide divin dans le shî'isme originel (Verdier, 1992) ; La Religion discrète (Vrin, 2006) ; Qu'est-ce que le shî'isme ? (avec Ch. Jambet, Fayard, 2004)

Arendt, Hannah — Les Origines du totalitarisme (Gallimard Quarto) ; La Nature du totalitarisme (Payot)

Corbin, Henry — En Islam iranien (Gallimard, 4 vol.) ; Corps spirituel et Terre céleste (Buchet-Chastel)

Khosrokhavar, Farhad — L'Islamisme et la Mort (L'Harmattan, 1995) ; Les Nouveaux martyrs d'Allah (Flammarion, 2002)

Sohravardi — L'Archange empourpré (trad. H. Corbin, Fayard, 1976)

 

Articles liés
Voir tout
Vidéos liées
Voir tout
Podcasts liés
Voir tout