

Les derniers propos du secrétaire général adjoint du Hezbollah, Mohammad Raad, et de Mahmoud Komati, vice-président du Conseil politique du Hezbollah, donnent à réfléchir sur le sens politique du conflit en cours.
Komati évoque ainsi une «opportunité en or» pour l’État, à partir de ce que le Hezbollah aurait «prouvé» sur le terrain, d’établir une équation de dissuasion qu’il s’agirait maintenant de consolider. Raad s’en prend franchement à l’État… qu’il accuse de ne pas vouloir s’empêtrer dans un conflit que son parti a créé de toutes pièces. Le secrétaire général adjoint souligne mordicus sa volonté de libérer le territoire libanais d’une occupation… qui n’existait pas avant que sa milice ne décide de déclencher les hostilités pour venger le guide spirituel iranien!
Inutile de dire combien ce propos constitue un déni de la réalité.
Certes, le Hezbollah est en train de prouver qu’en dépit d’une succession de revers monumentaux en 2024, de l’élimination continue de ses cadres par Israël malgré l’accalmie, et des pressions internationales et locales en vue de son désarmement, il constitue encore une menace.
Mais une menace pour qui, en réalité?
Car le discours du Hezb n’est pas adressé à Tel-Aviv, mais à l’État libanais. En 2008, lorsque le gouvernement Siniora avait pris la décision conquérante, sur le plan du rétablissement de la souveraineté, de démanteler le réseau de téléphonie fixe du parti pro-iranien, Hassan Nasrallah avait répondu que «les armes sont là pour protéger les armes» et avait déclenché l’expédition milicienne punitive contre Beyrouth et la Montagne.
Les propos de Komati signalent un maintien de cette logique, à l’heure où le chef de l’État et le gouvernement multiplient les gestes de rétablissement du monopole de la violence légitime.
Il est clair, dans la rhétorique du parti, que le problème n’est pas le maintien des capacités militaires de la résistance stricto sensu, mais la nécessité de «hezbollahiser» une fois pour toutes l’État libanais pour qu’il reste dans l’axe de la confrontation, c’est-à-dire sous l’emprise de l’Iran, face à l’influence américaine et à la volonté de négocier avec Israël. En d’autres termes, le Hezb souhaiterait «pasdaraniser» l’État, comme ce qui se produit déjà en Iran au niveau des sphères du pouvoir avec l’élection du fiston de Khamenei et la mainmise des Gardiens de la Révolution sur l’appareil étatique.
Telle est la réponse du Hezb à la décision de l’exécutif libanais de le démilitariser.
Partant, l’issue de cette guerre idiote provoquée par le Hezb sera, d’une façon ou d’une autre, existentielle pour le Liban. Le prix de la destruction du parti serait exorbitant pour le Liban, exposant sans doute Beyrouth à une emprise israélienne directe, et augmentant encore plus le poids de négociations avec Tel-Aviv – sans compter l’ampleur du désastre humain, infrastructurel, économique et financier qui s’installe déjà de jour en jour. Le prix d’une «victoire» à la Pyrrhus – il suffit pour cela de tenir le plus longtemps possible et de faire le plus de mal à l’adversaire – serait tout aussi exorbitant, dans la mesure où une telle victoire fragiliserait encore plus l’État libanais face au parti. Ironiquement, quelle que soit l’issue du conflit, le Liban perdra en termes de souveraineté, que ce soit vis-à-vis d’Israël ou de l’Iran.
Pour reprendre la phrase-culte du Highlander de Russell Mulcahy – «There can be only one».
Et il ne s’agit pas ici d’Israël vs le Hezbollah. Mais, passé cette guerre, du Liban tout entier vs le Hezbollah et sa volonté inaltérable de vengeance contre la structure étatique et le modèle libanais.
Oui.
There can be only one.
Et il faudra absolument que ce soit l’État et le modèle libanais, si imperfectible soit-il, dont la garde lui a été confiée.
Ce conflit inéluctable, qui remonte déjà à deux décennies, peut-il être évité?
Compte tenu de la nature milicienne belliqueuse, de l’arrogance suprémaciste du Hezb, il faut parier que non.
La question qui demeure, cependant, est de savoir comment un État peut traiter le cas d’une organisation suicidaire et disposée à se battre jusqu’au dernier Libanais pour maintenir le Liban sous l’emprise de son parrain iranien, sans sombrer dans son jeu sordide de la violence et de la légitimation par la posture victimaire.
Pour la première fois depuis l’occasion manquée du 14 mars 2005, la légalité fait face à un véritable baptême de feu. Il lui faut, par un jeu extrêmement délicat, restaurer sans compromis son autorité incontestable et le monopole de la violence légitime, tout en protégeant la culture du lien et de la paix contre celle de la violence et de l’exclusion.
En d’autres termes, quoiqu’incapable d’empêcher le Hezb de s’autodétruire, la légalité doit être capable de se réinventer, loin des petits intérêts des chefs de clans, et de communautés, et de proposer un modèle qui soit, une bonne fois pour toutes, aux antipodes de celui, totalitaire, «chaophile» et mortifère des Gardiens de la Révolution, et qui soit digne de l’héritage pluraliste et nahdawi de Mohammad Mahdi Chamseddine, Mohammad Hassan el-Amine ou Hani Fahs.
Ce modèle n’est pas celui du divorce entre les communautés, mais celui d’une unité indivisible, seule garante, comme en 2005, de la souveraineté. Et pas dirigé uniquement contre l’Iran et son rejeton idéologique et milicien, Israël ou n’importe quelle tutelle politique ou physique, mais dirigé, à l’intérieur, vers un consensus positif sur la volonté de continuer à vivre-ensemble.
Le Hezbollah, et avec lui une partie de la communauté chiite, traverse le même processus mégalomane qui a conduit chacune des communautés libanaises, emmenées par une tendance politique radicale, à penser que le Liban pouvait se résumer à sa domination et sa vision du pays. Chacune en a payé le prix faramineux. Il est temps d’en tirer les leçons, de laisser l’hubris de côté, de même, aussi, que les tartufferies.
Le Hezbollah ne se contente pas actuellement de se suicider. Il met, ce faisant, le Liban face à lui-même et à un instant de vérité. Soit décider une fois pour toutes, sur base d’un choix rationnel et mûr, de fonder un État composite, démocratique, moderne, et homogène, dans le respect du pluralisme, de la diversité et des particularités de toutes ses composantes, et de laisser la place à un véritable processus d’individuation-citoyen au-delà des appartenances claniques et communautaires ; soit faire le choix de l’implosion et du divorce, avec le risque d’un autre échec au tournant.
Les voix en faveur de la seconde option, au terme de déceptions et de désillusions amères et douloureuses, égrenées sur un centenaire, sont de plus en plus nombreuses. Même si la tentation du repli sur soi constitue un anxiolytique puissant pour les communautaristes, le Grand Liban, dans toutes ses imperfections, reste cependant une nécessité pour tous, dans la mesure où il accorde, et ce point n’est jamais suffisamment mis en relief, une force et une légitimité à toutes ses composantes à travers le pluralisme – chacune de ses composantes légitimant l’autre vis-à-vis de la région et de ses tourments.
Le Grand Liban est vécu par une partie des Libanais comme une malédiction et une souffrance, parce qu’ils n’en voient que les malheurs et les tares. Pourtant, il est aussi, tous les jours, dans les moindres rencontres enrichissantes, les moindres gestes d’échange à tous les niveaux entre ses citoyens, une expérience de vie humaine singulière, surtout dans cette partie du monde.
À condition qu’on lui laisse la possibilité de gérer ses conflits en paix dans le contexte d’un État fonctionnel, souverain, neutre vis-à-vis des conflits de la région et disposant du monopole de la violence, doté d’une bonne gouvernance, évoluant à l’ombre d’une formule administrative viable, et, surtout d’un contrat social et politique suscitant l’adhésion de tous les Libanais, fondé sur le respect de la Constitution, du droit, des libertés publiques et privées et des spécificités de chaque groupe. Cela suppose, naturellement, une trempe d’hommes d’État actuellement quasi inexistante, dans la mesure où ce sont les hommes au gouvernail qui ont, par le passé, erreur après erreur, servitude après servitude, folie après folie, transformé le Liban de paradis en enfer. Mais les événements créent souvent ce genre d’hommes providentiels, à condition qu’ils décident de faire preuve de courage, d’abnégation et de sens de la chose publique.
La bataille en cours n’est pas celle de la défaite, de la victoire ou de la survie du Hezbollah. Non. Extirper une métastase d’un corps, c’est mettre en danger le diagnostic vital. Aussi est-ce le corps, mais aussi l’âme, du Liban qui se joue actuellement sous nos yeux.
Pourvu que le malade choisisse de tenir bon. Et, s’il survit dans son intégrité physique, ne fasse pas un choix qu’il regrettera encore plus au cours du prochain demi-siècle.