

Nous aurions pu pleurer sa disparition comme on pleure un ami intime, et souffrir comme on souffre lorsque la mort ampute une part d’une vie partagée : une amitié, une fraternité, une famille. Il lui aurait été possible aussi — et cela eût sans doute été le plus simple pour elle — de passer son existence dans un confort protégé, à l’abri des épreuves de l’origine et de la dureté du destin. Elle était fille d’une maison noble et aisée, héritière d’une prospérité qui lui permettait de s’adosser à la sécurité d’un héritage et de prolonger son séjour à l’ombre d’une famille que ni la gloire ni la respectabilité ne quittaient.
Mais elle n’était pas « n’importe quelle femme ». Elle était Leïla Shahid.
Avec son départ, il y a quelques jours, la peine s’épaissit d’une blessure lourde et profonde. Car la perte n’est pas seulement celle d’une amie : c’est celle d’une trajectoire qui a résisté à l’idée facile — l’idée qu’on peut se sauver soi-même et laisser sa patrie à son sort.
Notre histoire avec elle commence lorsqu’elle était encore nourrisson … oui, à cette porte que l’Histoire n’ouvre guère dans les biographies des grands, alors qu’elle est l’origine même du récit. Sa mère, Sirine, allaitait ma sœur Hayat en même temps que Leïla, et ma mère, Salma, allaitait Leïla avec Hayat. Dans notre maison, Leïla était la fille de Kamel et Salma ; chez eux, nous étions les enfants de Mounib et Sirine. Ainsi avons-nous été introduits au monde : sans frontières entre deux maisons, sans distance entre deux sangs.
Depuis ce temps-là, Leïla était une force enmouvement, stimulée par la curiosité, l’aspiration à la découverte, la volonté de soulever sans cesse des questions. Elle était un tourbillon d’énergie, comme si elle avait été créée pour ébranler l’immobilité, défier la paresse et mettre la pierre en mouvement.
À peine armée du savoir acquis à l’Université américaine de Beyrouth, elle se précipita sur le terrain, non pas comme on « visite » des camps, mais comme on retourne auprès des siens. Elle se rendit dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban comme on rejoint ses propres enfants. Elle quitta le confort de sa vie pour le cœur de la tragédie, non pas pour écrire et témoigner à distance, mais pour découvrir la réalité de l’intérieur et gagner le droit d’en parler parce qu’elle en avait porté le poids.
Elle se plongea ensuite dans le journalisme, lorsque naquit la revue Monday Morning avec Fawaz Najieh, journaliste et éditeur de grande stature. Là, sur le terrain exigeant de la rationalité et non de la rhétorique facile, ses talents diplomatiques commencèrent à éclore : articles, entretiens, recherches, seront élaborés et rédigés avec sérieux, rigueur et érudition ; cette approche n’était pas un luxe culturel, mais des instruments de combat. Les grands médias la citèrent, car sa parole n’était pas le « vacarme d’une cause », mais un discours de connaissances et de responsabilité.
Puis vint le parcours diplomatique : sa nomination comme représentante de l’Organisation de libération de la Palestine, choisie par Yasser Arafat. Leïla servit sa patrie parce qu’elle considérait — avec une intuition politique précoce — que la patrie appartient à tous ses citoyens, et que le dirigeant est « mandaté », non « couronné ». Même avec Abou Ammar, elle le percevait comme le responsable d’une mission, non comme détenteur d’un trône éternel. Ce n’était pas une sévérité à son égard, mais une miséricorde envers la cause : car les causes qui se transforment en culte des personnes sont immolées sur l’autel des personnes.
Lorsqu’elle a été en mission, l’Europe — oui, l’Europe — fut souvent plus sévère envers la cause palestinienne que l’Amérique. Le Vieux Continent était secoué par un terrorisme perpétré au nom de la résistance : détournements d’avions, tragédie de Munich. La représentation palestinienne agissait dans un contexte marqué par la guerre froide et les alignements soviétiques qui faisaient percevoir le Palestinien en Occident non comme le détenteur d’un droit, mais comme une menace potentielle. À cela s’ajoutait la vague d’assassinats perpétrés par les Israéliens contre les représentants palestiniens ; cette guerre d’un autre genre vida la scène politique d’hommes et de personnalités de grande envergure.
Lors de cette phase, Leïla était, à bien des égards, seule.
Elle était la représentante politique, elle marquait de son empreinte les médias, les centres de recherche, la vie culturelle, les conférences dans les universités, les rencontres dans les cercles de réflexion… elle reflétait le « visage palestinien », le tout avec une endurance qu’on n’exige guère d’un seul être humain.
Leïla Shahid avait réussi. Mieux encore, elle triompha — de la manière dont il est permis au droit de triompher dans les grandes capitales : par l’argument, la raison, une éloquence intellectuelle et linguistique qui ne situe pas au niveau de la foule et ne sollicite pas la démagogie. Elle dialoguait avec une férocité de l’esprit ; la férocité d’un aigle protégeant ses petits… ses Palestiniens. Elle affrontait ses adversaires en France, dans les médias et en public, non par l’invective, mais en transformant la cause en récit compréhensible… puis acceptable… puis de moins en moins conditionné. Elle déplaçait le mur, pierre après pierre, poussant l’Europe de la posture du rejet instinctif vers une acceptation conditionnelle, puis travaillant à en démonter les conditions.
Jusqu’à mériter la Légion d’honneur française de grade d’officier — pas comme un ornement sur sa poitrine, mais comme l’indice indiquant qu’elle avait réussi à arracher une reconnaissance de la dignité dans le contexte d’un combat féroce.
Oui, il est naturel de pleurer la perte de Leïla Shahid, parce que nous avons perdu une amie. Mais notre tristesse aujourd’hui est plus lourde qu’une amitié absente. Nous vivons une « nouvelle Nakba », et la Palestine a plus que jamais besoin d’un leadership civilisé, aux mains propres et à l’esprit clair, qui ressemble à son peuple et ne le traite pas en monnaie d’échange.
Leïla Shahid était — si le destin avait été juste — ce qui se rapproche le plus d’une « présidente de la Palestine », au sens moral et non protocolaire : culture, expérience, engagement envers le citoyen palestinien,blessé, expulsé, dispersé aux quatre coins du monde. Elle avait déplacé la Palestine de l’état du marchandage et de la corruption vers un patriotisme intègre qui plaçait les malveillants face à leur honte.
C’est pourquoi nous pleurons : parce que nous avons dit adieu à une femme qui fut lumière en un temps d’obscurité, et parce que nous avons été privés, une fois de plus, d’un modèle de leadership qui ne réclame pas des ovations mais qui veut accomplir sa mission.
C’est presque un sacrilège que la Palestine perde des femmes comme Leïla… et il est profondément déplorable que notre époque demeure encore orpheline de femmes comme elle.