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Politique

«L’Ukraine a survécu» : le pari déjoué de Poutine

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Cimetière militaire de la ville ukrainienne de Dnipro: des milliers de soldats et de civils continuent de périr, notamment sur les lignes de front, quatre ans après le début de l'invasion russe. (José Colon/Anadolu via AFP)
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Par Roger Barake
Publié févr. 27, 2026 - 11:52

La guerre en Ukraine, déclenchée par l'invasion russe du 24 février 2022, entre dans sa cinquième année. L'offensive de Moscou visait initialement à renverser l'Etat ukrainien en quelques jours, mais elle s'est heurtée à une résistance acharnée des Ukrainiens et à une mobilisation massive des Occidentaux pour leur venir en aide. Le pire conflit sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale, a fait des centaines de milliers de morts et de blessés, alors que des millions de réfugiés ukrainiens ont pris le chemin de l’exil. 

A l’occasion du quatrième anniversaire du déclenchement de ce conflit, Levant Time a interviewé Constantin Sigov, philosophe, directeur du Centre d’études européennes à l’université Mohyla de Kyiv et de la maison d'édition Dukh i Litera (L’Esprit et la Lettre).

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« Quatre ans après le début de l'invasion russe à grande échelle, le premier constat est que l'Ukraine a survécu, elle n'a pas du tout cédé, souligne d’emblée M. Sigov. Elle a même gagné la bataille de Kiev, alors qu’il y a exactement quatre ans, le 24 février 2002, le président russe Vladimir Poutine était persuadé que cette bataille allait être tranchée en trois jours », affirme-t-il, faisant écho aux déclarations du président ukrainien Volodymyr Zelensky qui recevait les chefs d’Etat et de gouvernements des pays alliés de l’Ukraine à Kiev. « Tout ce qu’a enduré l’Ukraine ne doit être ni abandonné, ni oublié, ni trahi »,  a déclaré M. Zelensky dans une adresse à la nation.

M. Sigov rappelle que l’Ukraine résiste depuis douze ans, depuis l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014. « L'Ukraine ne défend pas seulement son territoire, elle défend un principe particulièrement de mise aujourd’hui au Moyen-Orient, et chez nos voisins européens, à savoir que les frontières ne doivent pas être modifiées par la force et la violence ».

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Mais cette résilience est menacée par le changement de la politique américaine envers l’Ukraine et les alliés de l’Otan. Il est vrai que les dirigeants des pays du G7, dont Donald Trump, ont affirmé mardi dernier leur "soutien indéfectible à l'Ukraine", tandis qu'une trentaine de dirigeants de pays alliés de Kiev exhortaient la Russie à accepter un "cessez-le-feu complet et inconditionnel".

De son côté, l'Assemblée générale de l'ONU a adopté mardi 24 février une résolution réaffirmant son soutien à Kiev et son intégrité territoriale : le texte a été adopté par 107 voix pour, 12 contre et 51 abstentions… dont les Etats-Unis, car le texte souligne le "ferme attachement à la souveraineté, à l'indépendance, à l'unité et à l'intégrité territoriale de l'Ukraine à l'intérieur de ses frontières internationalement reconnues"…

Les Américains ne veulent pas faire référence à « l'intégrité territoriale de l'Ukraine et au droit international pour ne pas mettre la pression sur les négociations de paix en cours.

La bataille pour l’indépendance de l’Europe

Il y a un an, un mois après le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, les Etats-Unis avaient fait adopter au Conseil de sécurité, avec le soutien russe, une résolution demandant une paix rapide, mais sans mention de l'intégrité territoriale de l'Ukraine, au grand dam des alliés européens de Kiev.

Saluant les efforts diplomatiques du président Trump, l'ambassadeur russe Vassili Nebenzia a assuré que la Russie participait "de bonne foi" aux négociations. Le même Vassili Nebenzia était présent à la réunion du Conseil le 24 février 2022. Il défendait farouchement les bonnes intentions de son pays alors que 150 000 soldats russes se massaient aux frontières de l’Ukraine, avant d’être interrompu par son homologue ukrainien, en pleur après avoir été informé par son gouvernement que l’armée russe a percé le front… 

Prié de commenter cette nouvelle réalité, à savoir le tarissement total de l’aide financière et militaire de l’ère Biden, M. Sigov rappelle que les sondages montrent que la majorité des Américains souhaitent soutenir davantage l'Ukraine. Un facteur qui, surtout à la veille des élections au Congrès américain, doit être pris au sérieux par l'administration Trump. Kiev mise ainsi sur les prochains mois qui vont être décisifs. 

M. Sigov rappelle aussi le rôle « décisif » des sanctions économiques : «L'essentiel est de priver la Russie de sa capacité de nuisance. Et si l'Europe fixe clairement cet objectif, la solution deviendra possible ». Et d’ajouter : « On peut dire d’une manière générale que la bataille pour l'indépendance de l'Ukraine, aujourd'hui, est devenue la bataille pour l'indépendance de l'Europe. L'indépendance à la fois du gaz et du pétrole russe, mais aussi de l'emprise américaine. Et dans ce sens-là, pour longtemps, l'Ukraine, l'Europe et les pays démocratiques en général sont dans le même bateau ». 

Une vraie prise de conscience 

« Pour le moment, on assiste à une vraie prise de conscience. Je pense qu’il était clair lors de la Conférence de Munich sur la Sécurité, qu'effectivement, les pays scandinaves, avec bien sûr l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, sont sensibles à cette approche. Mais il y a un retard terrible dans la prise de décisions, surtout celles concernant la «flotte fantôme russe», ces pétroliers utilisés clandestinement par la Russie pour exporter son pétrole malgré les sanctions internationales’ ».

« Mais malheureusement, il y a encore des financements qui proviennent de pays de l'Union européenne. Pour ne citer que la Hongrie d’Orban et la Slovaquie qui n'ont pas choisi d’être du bon côté de l’histoire et de la justice ». 

Sur un autre plan, M. Sigov rappelle l’expérience acquise par les Ukrainiens du fait de leur détermination : « Dès l’invasion, les Ukrainiens ont été très inventifs, ils ont utilisé les drones qui ont énormément aidé à arrêter l'agresseur, et même dans certains endroits à le faire reculer, comme dans l'Oblast (région administrative) de Kharkiv ».

Mais il rappelle aussi que le pays « paye un prix énorme : les hôpitaux accueillent énormément d’hommes et de femmes gravement blessés, une vraie tragédie vécue au quotidien ». « Il est donc clair que ce qui manque énormément, ce sont des aides militaires massives, qui ont été décidées mais qui tardent à être envoyées ».

M. Sigov ajoute dans ce cadre, non sans un brin d’amertume : « Il y a vraiment une asymétrie quand on sait que la Corée du Nord, sans avoir une économie comme celle de l'Allemagne ou de la France, fournit plus de munitions à la Russie que ce que l'Union européenne envoie à l’Ukraine. Donc, je crois que ce qui manque derrière tout cela, c'est une vraie volonté politique et une décision stratégique déterminée ».

Une paix impossible

L’universitaire rappelle la déclaration de Poutine : « La Russie n’a pas de frontières », avant de citer Orwell : « Ils sont tout à fait capables de mettre leur botte sur le visage d'un être humain de n'importe quelle nationalité ». « Donc, nous assistons vraiment à une guerre génocidaire, selon tous les critères élaborés par les plus grands juristes au moment de Nuremberg et après. Ce terme était forgé par Raphael Lemkin, lui-même juriste qui a fait ses études à l'université de Lviv ».

Et de poursuivre : « Selon ces critères-là, apparaît l'idée de l'effacement d'une nation, de sa culture, de l'identité, et les moyens d'agression systématique contre les civils, y compris par le froid, par tous les moyens inhumains »

M. Sigov affirme qu'il n'existe pas du côté russe une volonté politique de mettre fin à l'agression : « Il ne faut pas chercher un chat noir dans une pièce sombre (…). À mon avis, la guerre ne finira que lorsque Poutine n'aura plus de ressources pour la poursuivre ».

En effet, le Kremlin a affirmé mardi 24 février que "les objectifs (de la Russie n'étaient) pas encore atteints", ajoutant: "C'est pourquoi l'opération militaire spéciale (nom donné par la Russie à l’invasion) se poursuit" en Ukraine.

Vladimir Poutine a, lui, estimé que les Occidentaux, qui arment et financent l'Ukraine, n'étaient pas parvenus "à infliger une défaite stratégique à la Russie sur le champ de bataille".

Conflit d’intérêt

Moscou, qui occupe environ 20% de l'Ukraine, poursuit une progression lente mais continue sur le front. Les Russes mènent régulièrement des frappes massives de drones et de missiles, qui ont dévasté le réseau énergétique ukrainien, provoquant coupures de courant et de chauffage au milieu d'un hiver glacial.

Près du front, des villes entières ont été réduites en ruines et le coût de la reconstruction de l'Ukraine sur la prochaine décennie est estimé à plus de 500 milliards d'euros, selon un rapport international publié lundi dernier, 23 février.

Plusieurs cycles de négociations ont eu lieu ces dernières semaines. Washington fait pression pour mettre fin à la guerre sur la base de son plan, dévoilé fin 2025, qui accorde d’énormes concessions aux Russes en échange de garanties sécuritaires US pour l’Ukraine. Moscou réclame en effet que les forces ukrainiennes se retirent des zones qu'elles contrôlent encore dans le Donbass et qu’elles abandonnent ainsi aux Russes ce grand bassin industriel de l'est de l'Ukraine… ce que Kiev refuse, d’autant que les garanties américaines sont très floues.

Les Américains sont représentés dans les discussions par le proche conseiller de Trump, Steve Witkoff, et le gendre du président, Jared Kushner. La nomination des deux négociateurs est critiquée à Washington et en Europe, pour ce qu’elle représente comme un conflit d’intérêt. Surtout que, que ce soit en Ukraine ou à Gaza, les proches de Trump seront les premiers bénéficiaires des retombées de la paix.


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