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Politique

Pour que l’erreur de 2005 ne se répète pas

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Par Tilda Abou Rizk
Publié mars 4, 2026 - 12:59

La décision du gouvernement Salam d’interdire les activités militaires et sécuritaires du Hezbollah et d’en sanctionner les auteurs est certes historique, mais elle reste insuffisante au vu de la plongée en enfer dans laquelle la formation pro-iranienne a, une fois encore, entraîné le Liban.

 

Historique, parce qu’elle rompt avec une longue tradition libanaise d’effacement et de complaisance politiques, motivés tantôt par la crainte de troubles internes, tantôt par un opportunisme politicien, à l’égard de ce groupe qui, au fil des années, a réussi à imposer sa mainmise sur le pays et à bâtir une structure sécuritaire et militaire plus importante que celle de l’État libanais.

 

Insuffisante, parce qu’elle ne permet pas aux autorités de soustraire le pays et sa population au danger que représente cette formation, dont les chefs et les membres ne font que donner la preuve qu’ils n’ont de Libanais que la mention sur leur carte d’identité. Car le Hezbollah est, et demeure, l’un des principaux instruments paramilitaires transfrontaliers du régime des mollahs en Iran.

 

Preuve en est, s’il en fallait encore une, son implication, prévisible, dans la guerre entre l’Iran et la coalition Israël-États-Unis, ainsi que sa réaction aux décisions du gouvernement d’interdire ses activités militaires. Ses chefs sont rapidement montés au créneau. Le vice-président de la formation, le député Mohammad Raad, a dénoncé des «mesures d’intimidation» et des «décisions téméraires». S’il a concédé à l’État son droit de décider de la guerre et de la paix, il a accusé le gouvernement Salam de «s’en prendre à ceux qui rejettent l’occupation israélienne». Le vice-président du conseil politique hezbollahi, Mahmoud Comaty, a reproché au gouvernement de «se taire face à l’occupation», de «vouloir affaiblir le Hezb, qui est la force du Liban», et d’«enfreindre le droit international qui autorise les peuples à lutter contre l’occupation».

 

Sauf que cette rhétorique ne dupe plus personne. Pas plus que les motivations et les objectifs du Hezbollah. La guerre-suicide dans laquelle ce groupe est aujourd’hui engagé, et dont il ne peut sortir indemne, s’inscrit strictement dans le cadre des représailles promises par les Pasdarans après la confirmation, le 1er mars, de la mort du Guide suprême iranien, Ali Khamenei, tué lors de raids israélo-américains d’envergure contre son quartier général à Téhéran, le 28 février.

 

Elle s’inscrit également dans le prolongement des menaces répétées de l’Iran contre les États-Unis, selon lesquelles toute attaque visant la République islamique embraserait la région. Téhéran a tenu parole et se sert de ses relais régionaux pour multiplier les fronts indirects et transformer une opération ciblée en affrontement généralisé. Comment expliquer autrement, sinon, l’attaque au drone contre une base militaire britannique à Chypre dans la nuit de dimanche à lundi? Les deux engins, de fabrication iranienne, auraient été lancés depuis le Liban, ont rapporté des médias occidentaux, citant un responsable chypriote, alors que Londres venait d’autoriser Washington à utiliser ses bases sur l’île méditerranéenne dans le cadre de son offensive contre l’Iran.

 

Il faut dire que c’est bien la première fois que le Hezb – qui n’a ni confirmé ni infirmé ces accusations – attaque Chypre. Mais ce n’est pas la première fois qu’il la menace. En juin 2024, l’ancien secrétaire général de cette formation, Hassan Nasrallah, assassiné en septembre de la même année par Israël, avait menacé Nicosie de représailles si l’île permettait à Tel-Aviv d’utiliser ses aéroports ou ses bases militaires pour attaquer le Liban. Aujourd’hui, ni Israël n’a attaqué le Liban à partir de Chypre, ni Nicosie n’a ouvert ses bases à l’État hébreu. Le Hezbollah venait, une fois de plus, de confirmer sa qualité de vassal iranien.

 

Consolider les décisions de lundi

 

L’État a-t-il les moyens concrets d’empêcher le Hezbollah de mener des activités guerrières? La réponse est non. Il peut les entraver, en procédant par exemple à l’arrestation de lanceurs de roquettes, mais non les empêcher totalement, en raison des moyens considérables mis par l’Iran à la disposition de son protégé et de la structure même de cette organisation, qui dispose d’un nombre important de combattants. Et, surtout, parce que le Liban n’est pas encore prêt à mener une opération d’envergure pour démanteler toute la structure paramilitaire du Hezb.

 

Il peut, en revanche, consolider les décisions prises lundi par d’autres mesures politiques, susceptibles de leur conférer davantage de crédibilité aux yeux des Libanais sceptiques et de la communauté internationale, qui attend toujours que Beyrouth honore son engagement d’affirmer sa souveraineté sur l’ensemble du territoire.

 

Pour cela, il faut cependant qu’il ait le courage de ses décisions et qu’il arrête de tolérer le terrorisme, même verbal, pratiqué par le Hezb à l’encontre de l’État et des Libanais qui ne partagent pas ses orientations. Les activités du Hezb et les déclarations belliqueuses de ses responsables, sous prétexte de défendre le Liban contre une occupation qu’ils ont eux-mêmes provoquée, tombent sous le coup de la loi, du fait qu’elles ne sont pas autorisées par l’État. La responsabilité première de celui-ci est de protéger ses citoyens, non un groupe paramilitaire qui continue de s’arroger le droit d’entraîner le Liban et son peuple dans des guerres destructrices, qui se considère depuis longtemps au-dessus des lois et qui bénéficie d’une impunité révoltante.

 

Inverser la donne

 

Les autorités libanaises disposent d’un éventail de moyens pour inverser la donne:

 

– Juridiques, d’abord: qu’est-ce qui empêcherait l’ouverture d’une procédure judiciaire face aux menaces régulièrement proférées par le secrétaire général du Hezb, Naïm Qassem, ou par les cadres supérieurs de la formation pour s’opposer à son désarmement? Au Liban, la Cour de justice, tribunal d’exception dont les décisions sont rendues en dernier ressort et sont sans appel, a été établie pour traiter les affaires liées aux atteintes criminelles contre la sûreté de l’État. Y a-t-il atteinte plus grave que celle infligée, depuis des années, aux Libanais par une milice dont la raison d’être est de servir les intérêts de l’Iran? Est-il normal que le pays soit entraîné dans des guerres destructrices qu’il rejette, par un groupe prêtant allégeance à un État étranger?

 

– Politiques, ensuite. Il est primordial, aujourd’hui, pour l’État libanais, de ne pas répéter l’erreur monumentale de 2005. À l’époque, après l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri et le retrait des forces syriennes, la structure politico-sécuritaire pro-syrienne, dont le Hezbollah faisait partie, n’avait pas été démantelée. L’opposition avait accordé la priorité aux législatives, qui devaient se tenir quelques mois plus tard, encouragée par la communauté internationale. Le Liban venait de rater un momentum.

 

Les conséquences de cette erreur de calcul ont été dévastatrices. Une vague d’attentats et d’assassinats politiques (dont les enquêtes n’ont jamais abouti et dans lesquels le Hezb a été pointé du doigt) a ciblé des figures de l’opposition. Sous prétexte d’assurer la stabilité, une alliance électorale dite «accord quadripartite» a été conclue entre le Courant du futur du chef sunnite, Saad Hariri, le PSP du leader druze Walid Joumblatt, le Hezbollah et son allié chiite, Amal.

 

Si elle a volé en éclats un an plus tard, elle a entre-temps permis au Hezb de s’imposer en force au Parlement et, pour la première fois, de faire son entrée au gouvernement.

 

Avec le départ des Syriens, la stratégie du Hezbollah a shifté. Soucieux de préserver l’emprise sur le pays de l’axe auquel il appartient, il ne se contentait plus d’une représentation indirecte au gouvernement via les ministres d’Amal. Il voulait devenir un partenaire à part entière au sein de l’exécutif. Il a obtenu ce qu’il voulait, mais pour le Liban et les Libanais, c’était la fin d’un espoir et le début d’une nouvelle descente aux enfers.

 

Aujourd’hui, une nouvelle dynamique régionale se dessine, différente et plus déterminante encore que celle de 2005. Mais, comme en 2005, elle risque d’être coûteuse pour le Hezb et pourrait s’avérer salvatrice pour le Liban. Les autorités sauront-elles saisir cette occasion et se libérer de la crainte des réactions du Hezbollah, pour affranchir le pays de l’influence destructrice iranienne? On ne leur demande pas de déclarer la guerre à une milice qui n’hésitera pas à tourner ses armes en direction des Libanais, comme elle l’avait fait en 2008. On leur demande simplement de cesser de chercher à gagner du temps en espérant que le problème sera réglé de lui-même.

 

Au cours des derniers mois, la déception des Libanais – qui avaient cru aux promesses du président Joseph Aoun et du chef du gouvernement Nawaf Salam quant au désarmement des milices et au rétablissement de la souveraineté dans le cadre d’un État de droit – a été à la mesure de l’espoir qu’ils avaient placé en eux.

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