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Politique

La mort de Dieu et la banalisation du temps

L’impasse des chiites face à la modernité

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Par Ali Khalifé
Publié mars 11, 2026 - 13:50

Les chiites ont connu «la mort de Dieu» plus d'un millénaire avant les autres, quand la lignée de Hassan ibn Ali al-Askari fut tranchée et qu'il mourut empoisonné — le dernier des grands imams infaillibles. Le fiqh politique chiite ne se retira point vers quelque consolation de ce vide ; il s'entêta au contraire à affirmer que la wilaya (tutelle) divine et l'infaillibilité du wali (gardien) devaient se perpétuer. Alors naquit le fils de Hassan — de la façon la plus nécessaire —, qui disparut en une Occultation Mineure, suivie d'une Occultation Majeure, en toute prudence… C'est ainsi que le fiqh politique chiite esquiva l'idée de «la mort de Dieu» et lui tourna le dos pour fuir vers la fin des temps… suspendant le temps, le laissant tenir à un seul fil : l'attente du Mahdi, qui reviendra de son Occultation pour emplir la terre de justice et d'équité après qu'elle aura été remplie d'oppression et d'iniquité…

Un tour d'horizon de l'imaginaire politique chiite avant Khomeini

Dans l'attente de son noble retour, l'histoire politique demeure pour les chiites un ensemble de griefs et de tragédies. Ils ne les renient pas et ne travaillent pas à les conjurer ; bien au contraire, cette accumulation constitue un sédiment nécessaire au retour du Mahdi. Par ailleurs, les chiites se sont longtemps tenus dans un état de déliaison juridique vis-à-vis de l'État, le tenant pour illégitime, et ont nourri une profonde méfiance à l'égard des concepts de la modernité et de leurs aboutissements — sauf dans les latitudes que certaines références religieuses ont concédées, en éclairs isolés, avec une grande variance entre ouverture et fermeture.

Dans l'attente du Mahdi, le Maître du Temps, l'imaginaire politique chiite se retrouve devant une impasse épistémologique et un embarras existentiel. Le lien avec Dieu a été rompu ; et dans l'attente du retour de sa Hujja, le temps devient un bien commun sans maître, vacant en l'absence du Maître du Temps. Ce qui a conduit, au fil des siècles, un nombre de chiites à se retirer du pouvoir et à le boycotter. D'autres se sont accommodés du pouvoir existant en vertu de la nécessité — car les hommes ont besoin d'une autorité, juste ou corrompue.

L'impasse du fiqh politique chiite faillit le conduire à embrasser le projet de l'État civil et à entrer par cette porte dans la modernité, n'ayant d'autre alternative à offrir que l'attente ou la composition avec la réalité existante par nécessité. Ainsi, avant Khomeini, les chiites avaient-ils, de leur propre chef, tué Dieu — sur le bas-côté du long chemin d'attente du retour de sa Hujja. Et la participation des chiites à des partis et des organisations nationalistes, progressistes, marxistes, de gauche, socialistes, libéraux, laïques et athées était tout à fait naturelle… Ces courants politiques et intellectuels comblèrent le vide laissé par un Dieu qui avait tourné le dos et laissé ses serviteurs attendre son retour.

La fenêtre sur la modernité occidentale et sa fermeture en Iran

«Dieu est mort, et c'est nous qui l'avons tué», selon le philosophe Friedrich Nietzsche. C'est ainsi que la société occidentale moderne prit l'initiative de circonscrire le rôle de la religion en tant qu'instance morale de référence. En conséquence, des systèmes épistémologiques, économiques et technologiques crûrent et fleurirent dans des conditions propices à toutes les exigences du développement, de la prospérité et du bien-être. La religion ne réintégra l'espace public qu'escortée par l'épistémologie des sciences — comme théorie de la connaissance offrant des réponses aux grandes questions de l'humanité depuis l'extérieur de la boîte des réponses toutes faites des religions — et par la philosophie des religions, qui transforma les dogmes des sociétés occidentales en vérités relatives.

La pluralité et le renouvellement des dieux, la relativité de la vérité et l'appréciation mesurée de sa nécessité, le changement et la mise en responsabilité des dirigeants dans le cadre de l'alternance du pouvoir, la diversité comme source d'enrichissement et la différence dans le cadre de la gestion du pluralisme: autant de paradigmes concomitants de la modernité. Il en résulta l'émancipation de l'être humain et le renforcement de ses droits en tant que citoyen individuel, un État dont les législations et les lois s'adossent à une référence civile, le bien-être de l'individu et l'intérêt supérieur de la société, et une impulsion rationaliste pour consolider ces acquis, les réévaluer et édifier sur eux.

Cela dit, je n'engagerai pas ici le débat sur la modernité et la critique de la modernité, et ne convoquerai pas Foucault fuyant celle-ci pour se jeter dans les bras de la Révolution islamique en Iran, avant de revenir et de réviser son opinion — cherchant, comme Lévi-Strauss et d'autres, son gibier pour la critique de la modernité, dans le cours naturel du développement des sociétés.

Il aura toujours relevé du labour en eaux vives que d'extraire un projet politique pour la société depuis les feuillets du fiqh politique chiite. Jusqu'à ce que Khomeini survînt et tirât la théorie de la wilayat el-faqih des caves de la tradition religieuse, pour verrouiller la fenêtre sur la modernité occidentale en Iran et dans le monde arabe. Il fabriqua, aux yeux des chiites, une réplique exacte du Maître du Temps, et intronisa le wali el-faqih iranien en qualité de son représentant.

Comment fonctionne l'esprit occultationniste des chiites sous la doctrine de la wilayat el-faqih?

Le wali el-faqih a ses chiites dans de nombreuses villes arabes. Ils sont les moustadaafoun — les opprimés — par leurs gouvernements et au sein de leurs États nationaux. Pour cette raison, ils doivent lui professer loyauté et obéissance au détriment de leur appartenance à leurs identités nationales et aux causes de leurs communautés ; mieux encore, il a sur eux les droits du Prophète et ceux de Dieu. Les frontières politiques ne sont que des obstacles mous devant la wilaya en expansion. Quant au «soutien des moustadaafoun» en quelque endroit du monde qu'ils se trouvent, c'est la valeur cardinale de la constitution de la République islamique d'Iran, et «l'exportation de la révolution» — à cette fin — est le chemin de l'extension de l'influence et de l'expansion.

Ainsi le wali el-faqih brisa-t-il l'attente que les chiites nourrissaient à l'égard du Mahdi, étant à la fois son représentant et présent parmi eux. Et il les maintint dans un état d'attente perpétuelle. Leur intelligence en vint à reposer sur l'occultisme, qui se substitue à toute approche réaliste.

La volonté d'obstruction l'emporte par conséquent dans toutes les sociétés où se trouvent les chiites du wali al-faqih — car ce qui compte est son mandat religieux, qu'il ratifie au nom de millions de chiites. Et la ruine, la destruction et le grignotage de l'intérieur s'ensuivent, car le gouvernement est révolution permanente et exportation de révolution — non stabilité, paix et souveraineté des États dans le cadre des impératifs de leur sécurité nationale respective. Les guerres incessantes s'embrasent et le meurtre devient habitude, tandis que le développement et ses exigences sont effacés… Ou les calamités se répandent, le sang est versé, les valeurs humaines sont bafouées et le chaos et les convulsions s'installent — car telle est la volonté divine et il n'y a pas moyen de la contourner. Chaque mort devient martyr, chaque martyr est heureux, béni dans sa mort — ce qui appelle la félicitation plus que les condoléances, adressées au Maître du Temps, l'imam al-Mahdi, et à la Nation islamique. La chute sur la terre est une ascension vers le ciel et une élévation, et le linceul de la mort une décoration divine. Jusqu'à la défaite totale et l'effondrement retentissant en culture, en politique, en sécurité et en civilisation — en Iran et hors d'Iran.

Et c'est là qu'entre en jeu la sacralisation de l'ignorance et le déni du réel: la défaite devient victoire, l'avilissement devient honneur, et la dignité de soi devient obéissance aveugle… Il n'y a pas de place pour demander des comptes au wali el-faqih, ni à ses agents et à ses partisans, car lui prêter allégeance est une quittance de toute obligation.

Le chiite qui opère dans la doctrine de la wilayat el-faqih fonctionne dans les systèmes parallèles à la société de son État et ne travaille pas au bien de la société dans son ensemble — car ce qui lui importe est son devoir religieux, auquel il reste fidèle tout en trahissant tout le reste. Le chiite de la wilayat al-faqih ne soupèse pas rationnellement les options, ne répugne pas au chaos et à la destruction, ne trouve pas rédhibitoire de vivre dans une société sans État, et n'hésite pas si la mort s'abat sur lui ou s'il s'abat sur la mort… La remise de ses affaires à son wali est la clé pour comprendre son intelligence et son comportement — non la rationalité comme approche méthodologique. Les questions à vocation naturellement et ordinairement rationnelle — comme le développement, la production et la stabilité — ne relèvent pas de l'esprit occultationniste du chiite sous la doctrine de la wilayat el-faqih.

La mort de Khamenei et tous les dieux de dattes

«Khamenei est mort, et c'est nous qui l'avons tué.» À la suite de cet énoncé, l'administration américaine peut extraire les chiites de la caverne de leur fiqh politique et de leur esprit occultationniste par le coup décisif et les introduire dans la modernité. Et si le fils Khamenei revient, comme le font les fils des dieux, la révolution de la communication mettra à nu les déficiences de sa prétendue sainteté — depuis des qualifications insuffisantes pour la marjaïyya jusqu'à la facilité de le cibler et de l'atteindre, ce qui le transforme de toutes parts en un dieu de dattes aisément comestible, comme les musulmans en ont généralement eu l'habitude au fil de l'histoire lorsque la faim les saisit: ils mangent leurs dieux.

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