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Opinion

Défaites cumulées ne font pas victoire

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Par Najib Zwein
Publié juin 18, 2026 - 19:34

Au cœur des grandes mutations que connaît la région, le front libanais semble être le seul à attendre encore que se dessine clairement l'image finale de ce qui se joue entre les États-Unis et l'Iran. L'accord qui a mis fin à la machine de guerre et redessiné les lignes d'affrontement régional n'a pas encore livré toutes ses répercussions sur le Liban, tandis que les Libanais guettent ce que les prochains jours révéleront sur la direction qu'emprunteront les forces liées au projet iranien, après de longues années de paris risqués, de guerres et d'aventures.

Certes, le cessez-le-feu représente un acquis pour l'ensemble des Libanais, après que le pays a payé un prix exorbitant en vies humaines, en ressources économiques, en infrastructures et en cohésion sociale. Mais cette évolution ne peut ramener les aiguilles en arrière, ni effacer les résultats catastrophiques engendrés par la guerre. Chaque camp cherche aujourd'hui à se présenter en vainqueur, pourtant la question qui importe aux Libanais n'est pas de savoir qui a gagné ou perdu, mais bien ce qu'a gagné l'État libanais, et où sont les acquis qui consolident la légitimité, les institutions et la souveraineté nationale.

La guerre fut, dans son essence, une confrontation entre les États-Unis et Israël d'un côté, l'Iran et ses bras militaires dans la région de l'autre. L'État libanais, lui, n'était ni partenaire dans la décision d'entrer en guerre, ni dans celle d'en sortir ; il n'avait aucun rôle dans la définition des objectifs de l'affrontement ou dans la conduite de son déroulement. Et pourtant, il en assumera l'intégralité des conséquences, politiquement, en matière de sécurité, économiquement, financièrement et sur le plan urbain. Sur le plan juridique et constitutionnel, aucune guerre, aucune entente, aucun arrangement régional ne saurait modifier d'un iota les décisions émanant des institutions constitutionnelles libanaises.

La guerre a commencé sur décision iranienne, et s'est achevée, en pratique, sur décision iranienne. Le Hezb n'a jamais dissimulé son attachement doctrinal, politique, militaire et financier à Téhéran, pas plus que ses dirigeants n'ont caché leur subordination aux décisions de la direction iranienne. Les déclarations répétées des responsables iraniens ne font que confirmer la nature de cette relation, qui transcende le soutien politique pour atteindre le niveau d'une fusion organique avec le projet iranien dans la région.

Mais quelles que soient les évolutions de la conjoncture régionale, une réalité fondamentale demeure qu'on ne saurait contourner: les développements militaires et politiques ne sauraient annuler les décisions du gouvernement libanais. Une décision gouvernementale ne peut être abrogée que par une décision gouvernementale ; la légitimité ne se substitue pas à une autre légitimité ; l'État ne tombe pas au profit d'une organisation, d'un parti ou d'une milice, quelle que soit l'étendue de son influence.

C'est dans cette perspective que la position officielle libanaise demeure parfaitement claire: toute arme qui n'est pas soumise à l'autorité de l'État et de ses forces militaires et sécuritaires légitimes est une arme illégale, et toute tentative de lui conférer un statut légal reste en contradiction avec le concept même d'État, avec sa souveraineté, et avec les dispositions de la Constitution et des lois en vigueur.

Et même si l'Iran a contribué, directement ou indirectement, à parvenir au cessez-le-feu, c'est en vertu de ses propres intérêts et de sa propre stratégie, nullement par souci de l'intérêt libanais. Les États agissent selon leurs calculs, et l'Iran ne fait pas exception. L'intérêt libanais, lui, ne peut être défini que par les Libanais eux-mêmes, à travers leurs institutions constitutionnelles légitimes.

Il faut par ailleurs rappeler que le seul représentant du Liban dans toute négociation relative à son avenir, à sa souveraineté et à ses frontières est l'État libanais. Négocier au nom des intérêts iraniens ou les défendre est une affaire qui regarde Téhéran. Le président de la République a affirmé à maintes reprises que l'État est la référence unique dans la gestion des grands dossiers nationaux, et que les Libanais, tous les Libanais, sont enfants de l'État libanais et non d'un quelconque projet extérieur ou axe régional.

L'ère des mandats politiques et militaires est révolue, et les illusions de tutelles qui ont tenté de contrôler le décision libanaise pendant de longues décennies se sont effondrées. Ce que connaît aujourd'hui la région — ce retraçage des équilibres — confirme que ce sont les États qui perdurent, tandis que les projets qui transcendent les frontières reculent, si puissants qu'ils aient pu paraître à un moment donné.

Avant que certains ne s'empressent de proclamer la victoire, il convient de s'arrêter sur les faits, non sur les slogans. Les données qui circulent sur l'accord américano-iranien ne suggèrent pas un triomphe de l'axe iranien ; elles indiquent plutôt un important recul stratégique qui pourrait avoir des répercussions directes sur le Hezbollah et sur l'ensemble des bras liés à Téhéran.

Si ces données se confirment, l'Iran aurait été contraint d'abandonner l'un des objectifs les plus saillants de son projet stratégique, à savoir la capacité de produire une arme nucléaire ou d'en approcher le seuil, en acceptant des restrictions sévères sur ses opérations d'enrichissement d'uranium. Il aurait également renoncé à utiliser le détroit d'Ormuz comme levier de pression permanent sur la communauté internationale, laissant la navigation y reprendre son cours ordinaire sans que soient obtenus les gains politiques et financiers longtemps escomptés.

La perte la plus sensible réside toutefois dans le resserrement de l'étau financier autour du financement de ses bras militaires dans la région. Car le problème fondamental pour ces organisations ne tient pas au discours politique ou médiatique, mais à leur capacité à préserver les sources de financement, d'armement et de recrutement qui ont constitué, pendant des décennies, le ressort essentiel de leur puissance.

Dans le cas libanais en particulier, le tableau paraît encore plus sévère. La guerre n'a produit aucune libération nouvelle de territoire, n'a pas modifié les rapports de force ; elle a laissé derrière elle des villages en ruines, des dizaines de milliers de déplacés, des pertes humaines et matérielles immenses, ainsi qu'un épuisement sans précédent de la structure militaire et logistique du Hezb. Toute lecture objective des résultats rend dès lors difficile de parler de victoire, d'autant que les réalités du terrain, de l'économie et du tissu social désignent, avant quiconque, l'environnement porteur du parti comme le premier à avoir acquitté ce prix exorbitant.

Le tableau ressemble ainsi davantage à une tentative de maquiller la défaite en victoire, et à une recherche de sorties qui sauvent la face après des années de paris ayant abouti à un rétrécissement du l'influence iranienne sur plusieurs fronts, plutôt qu'à l'élargissement annoncé et promu.

La question la plus importante demeure entière : quelle est la place du Liban dans toutes ces mutations? Quelle est sa position dans ce Nouveau Moyen-Orient qui se forme? Quels sont ses liens avec les pays du Golfe arabe? Comment construira-t-il ses partenariats avec la Turquie, les pays arabes et la communauté internationale? Redeviendra-t-il un État normal, capitalisant sur sa situation géographique, son ouverture et les énergies de son peuple, ou restera-t-il l'otage des projets des autres et de leurs conflits?

L'avenir du Liban commence le jour où la décision de guerre et de paix sera une décision purement libanaise, où l'État aura recouvré l'intégralité de son autorité sur son territoire et ses institutions, et où tous auront compris que la légitimité est indivisible, que l'État seul est appelé à durer — et que les milices, si longtemps qu'elles persistent, sont vouées à disparaître.

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