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Analyse

Le pape Léon XIV et la leçon de l'histoire
Par
Yakzan Takki
Publié
mai 9, 2026 - 14:39

Près d'un an après son accession au siège apostolique du Vatican, le pape Léon XIV a rencontré le secrétaire d'État américain Marco Rubio lors de la première entrevue le réunissant à un haut responsable de l'administration du président Donald Trump, dans une atmosphère de tensions croissantes qu'alimentaient les déclarations réciproques sur la guerre contre l'Iran et les politiques migratoires. Le premier pape américain de l'histoire de l'Église catholique a manifesté des positions fermes et classiques de l'Église dans la promotion des valeurs de paix et de dialogue, et a dû faire face aux critiques du président Trump, qui affirmait qu'il « exposait l'Église, les catholiques et les populations au danger », estimant que les prises de position du pape laissaient entendre qu'il « ne voyait aucun inconvénient à ce que l'Iran se dote d'armes nucléaires ». Léon s'est empressé de démentir ces accusations, réaffirmant le refus de l'Église à l'égard des armes nucléaires et qualifiant les déclarations de Trump d'« inexactes ». Au fil de son périple sur le continent africain, Léon a fait preuve d'une grande sagesse et d'une prudence calculée, manifestement peu désireux de s'engager dans un duel polyphonique avec le président américain. Il a usé de sa liberté de parole avec la bienveillance des hommes de bien, traitant de toutes choses en général mais tout particulièrement de celles où la certitude fait défaut et où subsiste une marge de doute quant à l'usage que font les États-Unis de la politique de la force, rappelant ainsi au monde la conviction de l'Église catholique en la primauté de l'autorité spirituelle sur l'autorité temporelle. Deux thèmes ont traversé l'ensemble de ses étapes, de la Turquie au Liban en passant par l'Algérie jusqu'à son escale au port méditerranéen de Marseille: la paix, et le refus d'une guerre qui revient frapper aux portes orientales et méridionales, portée par cette fortune trumpienne débridée qui détruit, à la manière de Machiavel en son temps, les repères familiers du monde. C'est pourquoi l'Église se tient à l'écart d'un autre travers auquel cèdent les commentateurs, celui de se conduire selon la morale de l'homme politique, et plus résolument encore, de proclamer que le véritable ennemi de l'héritage intellectuel et théologique classique de l'Église est le silence, ou la neutralité déclarée sur les valeurs du pluralisme, de la démocratie, du bien commun et de sa représentation crédible, bien davantage que le relativisme dans les positions politiques ou dans la conscience. Le pape tranche ainsi dans son refus de l'idée même de guerre, invoquant la béatitude des artisans de paix, et dans sa condamnation de toute tentative d'isoler la dynamique pluraliste de l'Europe, animée par sa vitalité démographique, du reste de la planète, de même que dans sa dénonciation des méthodes extractives et iniques pratiquées au détriment des peuples dans leur ensemble. Il leur adresse la parole, au plus juste, individuellement parfois, sur la question de la paix, car chaque être humain porte en lui une part de vertu et de sagesse, et lorsqu'ils se rassemblent, ils forment un seul homme aux multiples pieds, aux multiples mains et aux multiples sens, à la manière d'Aristote mesurant cette « compétence morale du peuple ». En Algérie, en présence du président Abdelmadjid Tebboune, le pape a exhorté « ceux qui détiennent le pouvoir dans ce pays à renforcer une société civile vivante, dynamique et libre », cinq ans après la répression du mouvement Hirak pour la démocratie. « N'ayez pas peur de l'opposition. N'étouffez pas les visions de la jeunesse », devait-il répéter plus tard en Angola. Au Cameroun, devant le général Paul Biya, au pouvoir depuis plus de quatre décennies, il a également exprimé sa consternation face à un monde « envahi par la force, tenu dans la poigne d'une poignée de tyrans et de la corruption ». Il a aussi dénoncé « le visage caché de la destruction environnementale et sociale engendrée par la course effrénée aux matières premières et aux terres rares », qui alimente guerres et ingérences sur le continent africain. Il a encore mis en garde contre « l'usage perverti de l'intelligence artificielle pour nourrir la polarisation, les conflits, les peurs et la violence qui s'exercent sur l'appartenance et l'identité sociale, politique ou communautaire des minorités, incapables de supporter les pesanteurs des systèmes intellectuels fermés ». Au Liban, le pape a été témoin d'une fatigue profonde et d'un sentiment d'« impasse » face à ce qui paraissait être la reprise imminente de la guerre. Il n'a pas dissimulé sa colère face à la guerre israélienne, ni son amertume devant la décision du Hezbollah de s'y engouffrer, affirmant à son clergé et à la communauté chrétienne en particulier que leur enracinement en Orient représentait une mission authentique dans la logique même de l'existence religieuse et politique. Il savait que la souffrance des populations avait été reléguée au second plan au profit des grands calculs géopolitiques. Il a mesuré à quel point les Libanais, et les chrétiens tout particulièrement, éprouvaient une anxiété profonde lorsque certains événements en Syrie et dans la région prenaient une dimension quasi catastrophique. Car le risque de tensions communautaires et de fractures ne se limitait pas aux clivages entre les différentes confessions religieuses: il traversait chacune d'entre elles. Ces messages inscrivent Léon XIV dans la continuité du pape François, avec la volonté de ne pas les laisser s'éteindre sous les tumultes du monde. Ils se font entendre et résonnent dans l'élévation de sa voix et dans la manière dont il s'adresse à ceux qui détiennent le pouvoir politique, sans complaisance ni déférence, et sans céder aux provocations répétées de Trump, qui n'a pas admis d'être interpellé par le successeur de saint Pierre sur ses guerres au Moyen-Orient, et a tenté de désamorcer la chose par une ironie sur la « faiblesse du pape », allant jusqu'à diffuser sur son réseau social Truth Social une image à iconographie christique où il apparaît en thaumaturge, revêtu de la robe blanche et de la cape rouge du Rédempteur. Le pape s'est ainsi retrouvé dans la posture de son prédécesseur Jean-Paul II, en 1978, lorsque ce dernier avait lancé sa célèbre formule « N'ayez pas peur » lors de la messe de son investiture, message d'espoir porté par l'ancien évêque de Cracovie, dans une Pologne qui allait connaître les séismes entraînant la dislocation de l'Union soviétique. Quarante-huit ans plus tard, cet appel trouve son écho dans celui de l'homme d'Église américain, qui affirme n'éprouver aucune « crainte » face au président américain ni à son vice-président J. D. Vance, lequel a jugé bon de donner à Léon XIV une leçon de théologie, dans une posture politique extérieure dépourvue de crédibilité, marquée par l'illogisme et l'incohérence face à l'accélération de l'histoire et au basculement du monde sous le poids de crises multiples et entrelacées depuis « l'ascension trumpienne ». Ces positions ne sont pas isolées, tandis que les Européens prennent conscience de leur propre isolement, selon Hubert Védrine, et devront engager une « révolution conceptuelle » en « renonçant à prétendre être le centre du monde », dans le cadre d'un système quasi chaotique en gestation selon le grand anthropologue français Maurice Godelier, qui appelle à un « réarmement moral » pour « mieux répondre à ceux qui persistent à vouloir dépasser l'Occident ou à le combattre ». Quatre cycles de domination occidentale sur le destin du monde depuis le XVIe siècle ont en effet pris fin: la réaffirmation des États-Unis sur le capitalisme et la démocratie depuis 1917, l'ordre mondial de 1945, et enfin la mondialisation, amorcée en 1979 et close en 2022 par l'invasion russe de l'Ukraine. Se dessine aujourd'hui un nouvel âge des empires dans un monde géopolitique instable et hétérogène, où la violence se libère des institutions et des règles qui prétendaient la contenir, et où la paix devient impossible tandis que la guerre est omniprésente. Les démocraties reculent et font face à une menace existentielle sous l'effet de la dérive du libéralisme américain vers l'injustice et l'inégalité et de sa convergence avec les principes des régimes autoritaires, une Europe qui se retrouve encerclée entre la menace vitale que fait peser la Russie, la dominance économique de la Chine, la pression d'une Turquie mobilisant l'islam pour reconstruire l'Empire ottoman, et l'hostilité du Sud nourrie par le passé colonial. L'Église ne se trouve pas pour autant désarmée ni affaiblie. Elle n'a pas succombé aux illusions de la fin de l'histoire, ni à l'emprise des grands marchés, ni à la politique de la force qui demeure le monopole des grandes puissances dans l'invasion russe de l'Ukraine, le génocide perpétré à Gaza, les initiatives unilatérales des États-Unis visant à renverser des régimes au Venezuela et désormais en Iran, toutes opérations menées sans chercher le moindre semblant d'approbation internationale, à l'instar de la militarisation du commerce, de la technologie et jusqu'aux flux migratoires, de plus en plus utilisés comme leviers de coercition à l'égard des compétiteurs ou au service d'intérêts géopolitiques propres. Une partie du monde choisit le silence et l'ambiguïté plutôt que de défendre le droit international, en cherchant à éviter toute confrontation, et glisse ainsi vers l'apaisement. C'est une erreur, au regard des principes de l'Église catholique.

«Nous voulons vous déraciner»
Par
Mona Fayad
Publié
mai 8, 2026 - 12:13

Lorsque je me rendais au Canada, la propagande israélienne qui faisait du falafel, du taboulé et du houmous un patrimoine traditionnel juif et israélien m'exaspérait. C'était là une appropriation de traditions culinaires propres au Bilad al-Cham depuis des siècles, et non pas seulement une usurpation patrimoniale : une confiscation d'identité et de mémoire. Aucun peuple dans l'histoire n'a autant investi dans la mémoire que les Juifs à la suite de l'Holocauste. Ils ont construit l'un des systèmes de préservation mémorielle les plus puissants au monde, faisant de la mémoire un dispositif total : matériel, pédagogique et juridique, conçu pour être ineffaçable. Ils ont consigné les effets personnels dans des musées, où ont été rassemblés des milliers d'objets ayant appartenu aux victimes : les chaussures, les bagages sur lesquels étaient inscrits les noms de leurs propriétaires, les lunettes, les cheveux tondus aux prisonniers, les vêtements et les menus objets du quotidien (peignes, montres, bagues) ; afin d'attester que les victimes étaient des individus réels, et non de simples chiffres. Ils ont eu recours aux archives et aux documents, des registres de déportation ferroviaire, listes nominatives, actes officiels nazis, lettres et journaux intimes, pour faire de la mémoire une preuve juridique et historique irréfutable. Ils ont préservé les lieux du crime, érigé des mémoriaux, enregistré les témoignages des survivants par le son et l'image, puis intégré tout cela dans les programmes scolaires, produisant films et œuvres littéraires. Ils ont transformé la mémoire en expérience sensible et culturelle, et l'ont protégée par la loi, non par le sentiment. Celui qui sait tout cela sur le pouvoir et l'importance de la mémoire peut-il feindre d'ignorer ce que signifie la détruire chez les autres ? N'est-ce pas précisément parce qu'ils savent ce que détruire signifie qu'ils « détruisent » tout ? Si la mémoire est ce qui donne à l'être humain son nom, son histoire et son droit de dire « j'étais là », alors l'effacer est le chemin le plus court pour le réduire à un chiffre, par ceux-là mêmes qui avaient combattu pour faire des victimes des noms plutôt que des numéros. La destruction des villages et des villes du Liban-Sud dépasse ainsi la simple opération militaire, et elle ne saurait se résumer au langage des chiffres : nombre de bâtiments rasés, coût des pertes. Ce qui se passe est bien plus profond. Nous faisons face à une tentative organisée de frapper ce qui vaut plus que la pierre : la mémoire. Lorsque la grande mosquée, les maisons patrimoniales et jusqu'aux cimetières sont rasés, l'intention ne se réduit pas à la suppression de repères : c'est le témoin lui-même que l'on veut effacer. Cette destruction n'a rien d'aléatoire. Elle constitue une agression systématique contre la vie en tant que telle : les maisons, les écoles, les mosquées, les marchés, et tout ce qui atteste que des êtres humains ont vécu ici, ont aimé, appris, construit un sens à leur existence, et y ont aussi été enterrés. C'est un acte de déracinement déclaré : déraciner les hommes de leurs lieux, et déraciner les lieux de leur mémoire. C'est l'effacement d'une biographie collective : celle de générations qui ont vécu et appris, de voix d'élèves, d'enseignants porteurs d'une mission, d'une histoire locale qui s'est formée silencieusement au fil des décennies et des siècles. Et lorsqu'une mosquée ou une maison patrimoniale est détruite, la perte ne se mesure pas au béton, mais à l'histoire, au sens et à l'appartenance que ces murs abritaient. Contrairement à ce que l'on croit volontiers, la mémoire n'est pas une idée abstraite. Elle est liée au lieu : à la pierre, au sanctuaire et à la tombe, à l'escalier et au quartier, aux noms qui se répètent de génération en génération. C'est pourquoi la destruction du lieu est, dans son essence, une destruction de la mémoire. L'histoire nous enseigne que les peuples qui vivent dans une relation instable avec la terre, comme c'est le cas des Israéliens en Palestine occupée, tendent à reformater le lieu en fonction de leur propre récit. Non seulement par la construction, mais surtout par l'effacement. Car faire disparaître les traces de l'autre n'est nullement fortuit : c'est prendre part à une lutte pour le narratif. Qui était là ? Et qui a le droit de dire « cette terre est la mienne » ? Nous sommes en présence d'un schéma de violence qui dépasse la guerre pour atteindre quelque chose de plus profond : une agression contre l'être humain, contre sa mémoire, contre les valeurs qui rendent possible la vie commune. Un effondrement moral qui redéfinit le rapport à l'autre sur la seule base de la force et de la violence. Les attaques contre des sites civils constituent une violation manifeste des principes du droit international humanitaire. La destruction de biens culturels et religieux ne peut être qualifiée qu'en termes de violations graves, qui s'élèvent au rang de crimes de guerre selon les normes internationalement reconnues. Viennent ensuite les faits de pillage rapportés par les médias israéliens eux-mêmes : des soldats qui entrent dans les maisons et en ressortent avec des effets personnels, des bijoux, et jusqu'à des photographies de famille. Un tel acte ne saurait être réduit à un détail. À quelle profondeur de dégradation morale faut-il être parvenu pour que la photographie d'une famille, un couvre-lit ou un souvenir intime devienne un butin de guerre ? Ce dont il est question ici n'est pas de dérapages individuels, mais d'un comportement qui révèle une mentalité : traiter le lieu comme un vide, et ses habitants comme s'ils n'avaient jamais existé. Le droit nomme cet acte le « pillage » (pillage), expressément interdit et constitutif d'un crime de guerre au regard des règles du droit international humanitaire et des conventions de Genève, parce qu'il ne touche pas seulement aux biens, mais à la dignité des civils et à leurs droits fondamentaux. La photographie de famille n'est pas un objet volé : c'est un document d'identité. Son vol dépasse le plan matériel pour devenir une atteinte à la vie privée, rejoignant par là même la violation du droit à la dignité humaine. Le message, ici, est limpide : nous ne voulons pas seulement votre terre, nous voulons effacer vos traces sur elle. Vient enfin le coup le plus redoutable : la disparition des limites foncières, l'effacement des repères, l'atteinte aux registres de propriété par la destruction des documents et des actes cadastraux. Le dommage se mue alors en menace à long terme sur les droits, d'une gravité qui n'est en rien inférieure à celle du bombardement lui-même. La destruction se transforme en problème juridique pour l'avenir : qui possède quoi ? Où commence la propriété et où finit-elle ? C'est un travail de sape et un effacement des droits civiques et de la propriété privée, comme si la guerre menée par les Israéliens ne se contentait pas du dommage immédiat, mais se prolongeait pour semer des contentieux durables au sein de la société elle-même. Dès lors que la destruction de la mémoire s'affirme comme un schéma récurrent : ciblage des infrastructures civiles, destructions massives sans nécessité militaire avérée, pillage systématique, on ne parle plus de simples dérapages, mais d'actes qui relèvent du cadre des crimes contre l'humanité. Et la question, à ce stade, n'est plus seulement technique ou juridique : elle est morale. Car les valeurs censées réguler la conduite de la guerre, même dans ses circonstances les plus extrêmes, s'effondrent dès lors que le civil, sa mémoire et ses biens deviennent une cible légitime. Ces tentatives se heurtent pourtant à une vérité fondamentale : la mémoire ne s'efface pas aisément. On peut briser la pierre, mais il est difficile d'en arracher le sens. La mémoire ressemble certes au verre, ses fissures résistent à la réparation, mais elle ne disparaît pas entièrement non plus. Elle demeure dans les gens, dans la langue, dans la nostalgie, et dans la reconstruction elle-même. La question n'est pas seulement dans ce qui est détruit, mais dans la façon dont nous y répondons. Répéter les formules toutes faites comme « nous reconstruirons mieux qu'avant » ne suffit pas ; cela peut même constituer une forme de fuite. La vraie reconstruction commence par la reconnaissance de la perte : il y a une fracture réelle, il y a ce qui ne peut être entièrement réparé, il y a quelque chose d'irremplaçable qui a été perdu. C'est pourquoi ce dont le Liban-Sud a besoin aujourd'hui n'est pas seulement la reconstruction, mais la protection de sa mémoire : documenter ce qui a été détruit et consigner les violations, préserver les noms et les preuves, redresser les cartes et consolider les droits par voie juridique, sauvegarder les récits et poursuivre les responsables dans les cadres internationaux. Car la bataille, en définitive, ne porte pas seulement sur la terre, mais sur le sens de cette terre. Et celui qui réussit à protéger sa mémoire réussit à demeurer.

Liban: l’État anomique
Par
Jamil Kamel Mroué
Publié
mai 7, 2026 - 16:27

Les analyses traditionnelles du Liban ont constamment recours au « paradigme confessionnel », qui envisage l’État comme un équilibre fragile entre factions religieuses. Cette grille de lecture ne parvient cependant pas à rendre compte de la désintégration systémique actuelle, laquelle transcende les frontières communautaires. En appliquant le paradigme durkheimien de l’Anomie, ce document soutient que la crise libanaise se caractérise non par des frictions confessionnelles, mais par un état profond d’« anomie » — de dèrèglementation de la vie sociale. Dans cette perspective, le confessionnalisme n’est pas la cause première de l’effondrement, mais un mécanisme de survie résiduel qui affleure dans le vide laissé par un contrat social brisé. I. Définir le prisme : l’Anomie durkheimienne Dans De la division du travail social (1893) et Le Suicide (1897), Émile Durkheim définissait l’Anomie comme un état de dèrèglementation sociale où la conscience collective ne fournit plus le cadre moral nécessaire pour limiter les désirs et les attentes individuels. L’anomie surgit lors de périodes de changements rapides et catastrophiques — économiques ou sociaux — au cours desquelles les « règles du jeu » disparaissent. Dans une société anomique, les institutions traditionnelles qui médiaient autrefois entre l’individu et le monde — l’État, la loi, l’économie — perdent leur autorité, laissant les individus dans un état de « déracinement » et de frustration chronique. II. L’anomie générale du Liban : au-delà du voile confessionnel Si le paradigme confessionnel suggère que les citoyens libanais sont principalement animés par la loyauté envers leur « groupe d’appartenance » religieux, les données révèlent une réalité plus profonde, transconfessionnelle : l’effondrement total de l’autorité morale de l’État. 1. La dèrèglementation économique : l’effondrement du secteur bancaire et l’évaporation de la classe moyenne ne sont pas des événements confessionnels ; ils sont anomiques. Lorsque l’épargne d’une vie disparaît et que la monnaie perd 98 % de sa valeur, le contrat social « travail-récompense » est annulé. Qu’il s’agisse de l’Achrafieh chrétienne ou de la «Dahiyé» chiite, la prise de conscience que « la méritocratie est un mensonge » engendre un état partagé d’anomie. 2. Le vide institutionnel : Durkheim soutenait que la société nécessite des « corps intermédiaires » pour fonctionner. Au Liban, chaque corps intermédiaire — du pouvoir judiciaire au système éducatif — est paralysé. Cela a créé une « anomie collective » où la population ne sait plus quelles lois respecter, quelle monnaie utiliser, ni à quoi ressemblera la « normalité » à venir. 3. Le surplus de jeunesse comme force anomique : le « gonflement démographique » libanais est le visage démographique de l’anomie. Pour la tranche des 15–24 ans, toutes confessions confondues, les voies traditionnelles d’accès à l’âge adulte — emploi, mariage, accession à la propriété — sont bloquées. Il en résulte ce que Durkheim appelait « le mal de l’infini » — des désirs qui n’ont aucune possibilité d’être satisfaits par la structure existante, conduisant soit à une apathie totale (fuite des cerveaux), soit à la radicalisation (la quête d’un ordre nouveau, souvent violent). III. Pourquoi l’anomie surpasse le paradigme confessionnel Le paradigme confessionnel est une grille statique ; il postule que le problème réside simplement dans le trop-plein d’identités. Le paradigme de l’anomie est une grille dynamique ; il reconnaît que le problème est l’absence d’une réalité partagée. Symptôme contre cause : le confessionnalisme dans le Liban de 2026 est un « symptôme » de l’anomie. Les individus ne se replient pas dans des bunkers confessionnels parce qu’ils sont fondamentalement intolérants ; ils s’y replient parce que la communauté confessionnelle est le seul « corps intermédiaire » subsistant, le seul à offrir une protection dans un vide anomique. En se focalisant sur le confessionnalisme, les analystes s’attaquent au symptôme tout en ignorant la cause : la dèrèglementation totale de la vie libanaise. L’universalité de la crise : le prisme confessionnel suggère que la crise affecte les groupes différemment. Le prisme de l’anomie démontre que la crise est universelle. L’ingénieur chrétien de Jbeil et l’ouvrier sunnite de Tripoli souffrent tous deux du même effondrement de la régulation sociale. L’un et l’autre ont perdu foi dans la capacité de l’État à fournir un environnement prévisible. Le pouvoir prédictif : l’anomie explique pourquoi les « réformes politiques » — tel un nouveau président ou un nouveau cabinet — échouent à stabiliser le pays. Si le tissu social est anomique, un nouveau dirigeant politique est sans pertinence, car les « normes » qu’il est censé défendre n’existent plus dans la conscience des citoyens. IV. Conclusion : la feuille de route vers la régulation Pour résoudre la crise libanaise, il faut chercher à réguler la société plutôt qu’à « équilibrer » ses communautés. Cela implique de dépasser les fuites en avant confessionnelles pour se concentrer sur les fondements d’un nouveau contrat social. La stabilisation ne surviendra que lorsqu’un nouvel ordre moral et économique — ancré dans les réalités concrètes de 2026 — pourra combler le vide de l’anomie. Jusque-là, le Liban demeure une société « décrochée » de ses propres limites, où l’absence de terrain commun n’est pas un choix identitaire, mais la conséquence d’une mort institutionnelle.

Le pouvoir législatif : effectivité et indépendance
Par
Yakzan Takki
Publié
mai 2, 2026 - 11:29

La loi constitutionnelle promulguée le 21 septembre 1990 a enrichi le préambule de la Constitution libanaise de dispositions fondamentales stipulant que le Liban est une patrie libre et indépendante, la patrie définitive de tous ses fils, unie dans ses frontières reconnues sur le plan international en sa terre, son peuple et ses institutions, et que son identité et son appartenance sont arabes. L'alinéa (c) dispose quant à lui que le Liban est une République démocratique parlementaire. C'est à partir de ce point précis qu'il convient d'éclairer l'effectivité du régime parlementaire instauré après l'accord de Taëf, un régime qui a pourtant démontré son incapacité à édifier l'État et ses institutions, et dont on est fondé à se demander s'il représente fidèlement le peuple qui l'a élu à plusieurs reprises. Ce domaine acquiert une importance croissante et s'impose désormais comme une mission vitale, intensive et de longue haleine, au fil d'une succession de développements tragiques faits de guerres et de crises politiques maintes fois confirmées. Le concept de parlementarisme n'a jamais été jugé incompatible avec la diplomatie, qui est par nature une fonction régalienne vouée à traiter des crises politiques, économiques et sociales sans que la situation libanaise ne s'y améliore pour autant. Le rôle des parlementaires est aujourd'hui remis en question face à la crise existentielle que traverse le Liban sous les effets de ce qui constitue la quatrième ou la cinquième guerre israélienne consécutive depuis 1969, une guerre qui invalide la crédibilité du pouvoir législatif en tant que facteur de stabilité intérieure et extérieure, du fait du non-respect des principes constitutionnels universellement reconnus. La classe politique libanaise se retranche depuis des décennies derrière la façade d'un climat démocratique qui lui sert d'abri pour cultiver le partage confessionnel du pouvoir, le clientélisme et le confessionnalisme, à rebours de toute autre société politique arabe ou occidentale soucieuse des principes démocratiques et de leur ancrage dans des lois stables, fondées sur la primauté du droit et de l'État ainsi que sur l'exigence d'égalité citoyenne, d'universalité et de justice. L'examen des pratiques et des comportements du processus parlementaire depuis les années 1990 ne révèle aucun respect des normes communément admises en matière de production législative, déjà fort limitée d'une année sur l'autre, dans un contexte marqué par l'absence flagrante des décrets d'exécution, et où la majorité des textes adoptés ne satisfait ni aux exigences des droits de l'homme ni à celles de l'état de droit. La démocratie gouvernementale ne se conçoit en effet qu'à la condition que le pouvoir concerné se conforme à la légitimité constitutionnelle interne et internationale qui l'encadre. Le respect de la légalité interne est défini par une Constitution qui forme le contrat social librement accepté par le peuple dans l'ensemble de ses principes, de ses règles et de ses mécanismes, contrat qui, lorsqu'il est honoré, confère à l'État une crédibilité démocratique solide et le marque du sceau de la stabilité et de la prospérité. Rien de tout cela ne s'est produit dans ce Liban perpétuellement en suspens, en raison des vices inhérents à la tyrannie de la majorité, de la lenteur de la production législative et de l'absence de tout contrôle du Parlement sur le pouvoir exécutif, lequel fonctionne généralement sur un mode consensuel et fusionnel avec elle, de sorte que les solutions n'adviennent que sous la forme de compromis partisans ou de règlements de nature milicienne et totalitaire. Plus grave encore, les citoyens ignorent la plupart du temps ce qui se trame réellement. Le travail des autres députés se distingue souvent par une opacité excessive, parfois même rédhibitoire, ou par une indigence politique dans l'examen des dossiers, selon certains avis minoritaires mais compétents au sein de l'actuel Parlement que préside Nabih Berry et qui demeure sous prorogation, sans que les initiatives parlementaires ne soient coordonnées par un renforcement de l'information et des consultations mutuelles ni par un travail d'expertise dans la rédaction des projets de loi à caractère technique, ces experts travaillant dans les structures du pouvoir exécutif, de sorte que nombre de projets soumis à l'institution proviennent des gouvernements successifs bien davantage qu'ils n'émanent des assemblées législatives elles-mêmes. Sur le plan législatif, l'influence des parlementaires libanais demeure extrêmement limitée dans le domaine de la politique intérieure. La majorité fonctionne essentiellement comme une chambre d'enregistrement, avalisant des projets de loi qui n'ont fait l'objet d'aucune négociation préalable à leur signature par les gouvernements et que les députés ne peuvent amender. Les déclarations de l'exécutif sur ces questions suscitent un débat, puis parfois un vote non contraignant, qui relève lui aussi d'un exercice rhétorique de pure forme et d'une utilité modeste, remplissant rarement les salles de la Chambre de quelque agitation que ce soit, dans une institution découpée en zones d'influence pour ce qui est des propositions, lesquelles ne sont pas examinées avec rigueur et font l'objet de votes formels dénués de toute valeur symbolique susceptible d'intéresser la société civile. Ces votes ne lient pas le gouvernement dans ses politiques, et la question de la performance des institutions et de leur capacité à assumer leur rôle de développement et de réforme reste entière. Les prérogatives appartenant en droit au Parlement se heurtent par ailleurs à d'autres défis insurmontables dans un pays régi par les usages confessionnels, lesquels contredisent les fondements démocratiques que le peuple libanais est censé accepter, décider et auxquels il répond selon la logique d'une représentation populaire directe et crédible. Ainsi le président du Parlement s'autorise-t-il, dans certains cas, à outrepasser les attributions du pouvoir législatif, tandis que le règlement intérieur lui réserve un cadre relativement étendu aux dépens des parlementaires eux-mêmes, et que le rôle des blocs parlementaires demeure limité en tant que référence opérationnelle. Les assemblées élues se voient souvent contraintes de répondre aux exigences des groupes de pression ou de déléguer l'autorité à l'exécutif, voire bilatéralement au président de l'assemblée qui agit selon sa convenance, sans qu'aucune relation véritable ne se noue entre les parlementaires en tant que représentants de l'ensemble du peuple libanais. La classe politique a ainsi réussi à créer des zones d'influence au détriment de la capacité des députés eux-mêmes à se faire entendre, y compris lors de l'adoption d'un budget général ou de projets de réformes financières qui piétinent pendant des années, et le pouvoir législatif transgresse de ce fait les principes que la Constitution lui impose précisément de garantir. Les réactions de l'exécutif face à ces initiatives parlementaires oscillent quant à elles entre l'indifférence et la critique émanant de sources officielles, non pas comme une valeur ajoutée mais comme une simple nuisance dans une relation de facilitation mutuelle destinée à gérer les crises sur le long terme, ce qui peut même constituer un obstacle réel dans les rapports bilatéraux entre les deux pouvoirs. Le régime parlementaire libanais est au bord du gouffre. Les prorogations répétées donnent l'impression d'une démocratie périmée, et c'est précisément ce que l'on est en droit d'anticiper pour les deux années à venir dans la durée de vie de l'assemblée actuelle, ce que souhaitent d'ailleurs les politiciens en place en rejetant tout changement raisonnable qui permettrait plus de souplesse au bénéfice des Libanais. Le siège politique au Liban est perçu comme une prise de choix ouvrant sur des privilèges sans fin et transmissibles par héritage, ainsi que sur une forme de hiérarchie de classe et d'arrogance en la matière, dans un système où tout finit également par se monnayer en postes ministériels encore plus convoités, distribués entre des groupes politiques rivaux qui se disputent les portefeuilles aux budgets les plus élevés. Ce défaut de maturité démocratique rend la situation d'autant plus décourageante, car peu de points sont gagnés sur le plan électoral ni sur celui de l'égalité de tous les Libanais devant la loi et du droit égal et non discriminatoire de chacun à en bénéficier, qu'il s'agisse de l'opinion politique ou autre, de l'intérêt général ou du bien commun, comme si la loi devait prohiber toute propagande en faveur de la guerre et tout appel à la haine nationale, raciale ou religieuse constituant une incitation à la discrimination, à l'hostilité intérieure ou à la violence. Il est bien établi que la garantie première de la démocratie gouvernementale réside dans l'effectivité du pouvoir législatif lui-même, parce qu'il se compose d'assemblées élues comme le stipule l'article 21 de la Déclaration universelle des droits de l'homme et l'article 25 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, exprimant la volonté du peuple, source de la souveraineté, en matière de décision de guerre et de paix. Le pouvoir législatif garantit également, et doit garantir comme toute constitution digne de ce nom, l'indépendance du judiciaire et le contrôle de l'exécutif sous peine des voies de droit appropriées, outre sa propre indépendance, dans le soin que met le droit international à protéger la liberté d'expression sans réticences, tout en veillant à inscrire l'exercice de cette liberté dans le respect de l'ordre public, de la liberté d'autrui et du renforcement de la compréhension, de la tolérance et de l'amitié entre toutes les nations, à l'exclusion de tout racisme et de tout fanatisme religieux. Le pouvoir législatif constitue le régulateur fondamental des relations de l'État dans l'ordre intérieur comme dans l'ordre international. Cette forme de parlementarisme, absente au Liban, n'intègre pas le travail des assemblées parlementaires qui représentent directement le peuple, expriment ses aspirations et ses conditions d'existence, s'engagent dans la légalité internationale en définissant la nécessité de conclure les traités internationaux à portée normative et en s'engageant à protéger les droits de l'homme de l'individu comme du peuple, faisant ainsi avancer les dossiers à venir avec des procédures conformes aux textes en vigueur dans les deux ordres de légitimité interne et internationale, efficaces et démocratiques, auxquelles les élus peuvent contribuer utilement. Il y a là quelque chose de foncièrement sain dans les règles d'une conformité crédible. C'est ce à quoi la nouvelle République libanaise appelle de tous ses vœux.

Mali : anatomie d'un conflit
Par
LevantTime .
Publié
avr. 30, 2026 - 13:50

Le Mali traverse depuis 2012 une crise multidimensionnelle dont les racines ne sont pas sans plonger dans l’effondrement libyen, qui a déversé sur le Sahel des flux d’armes et de combattants, transformant durablement l’équilibre sécuritaire de toute la région. Cette année-là, des rebelles touareg avaient proclamé l’indépendance du nord du pays avant d’être rapidement supplantés par leurs alliés islamistes liés à Al-Qaïda au Maghreb islamique. La France était ensuite intervenue militairement en 2013 pour contenir l’avancée jihadiste, sans jamais parvenir à l’éradiquer. La décennie suivante a été, pour le Mali, celle de la dégradation continue. Les accords de paix signés à Alger en 2015 entre Bamako et les mouvements armés du Nord n’ont jamais été pleinement appliqués. Le terrorisme s’est étendu, partant, vers le centre et le sud du pays et les violences intercommunautaires se sont intensifiées. En 2020 puis en 2021, deux coups d’État successifs ont porté au pouvoir le colonel Assimi Goïta, dont la junte militaire s’est donnée le nom de « Transition » (en attendant un retour à l’ordre constitutionnel)… mais, provisoire qui dure oblige, ladite « transition » s’évertue depuis cinq ans sans horizon électoral crédible. L’ombre de Poutine sur l’Afrique La junte a aussitôt entrepris de rompre avec les anciens partenaires. La France a ainsi été priée de retirer ses forces. Les Nations Unies ont vu leur mission de maintien de la paix restreinte puis expulsée. À leur place est arrivé… le groupe Wagner, la milice privée russe rebaptisée depuis « Corps africain », et déployée sur le terrain malien avec plusieurs milliers d’hommes. Le Mali a ensuite formé avec le Burkina Faso et le Niger, eux aussi gouvernés par des juntes issues de coups d’État, l’Alliance des États du Sahel (AES), qui a rompu avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’organisation régionale regroupant quinze pays, et s’est tourné vers Moscou pour ses appuis sécuritaires. La présence russe au Mali ne relève certainement pas de la philanthropie sécuritaire. Elle repose sur un modèle déjà éprouvé en Centrafrique, au Soudan, en Libye, qui consiste à échanger la protection militaire contre l’accès aux ressources naturelles. Dans ce cadre précis, l’or malien, le « Corps africain » ayant été documenté sur les principaux sites d’extraction artisanale du pays. Au-delà, Moscou poursuit des objectifs plus larges, parmi lesquels acréditer la thèse d’un Occident néocolonial, s’assurer des relais de vote aux Nations Unies, surveiller les mouvements militaires et diplomatiques français et américains au Sahel, et ouvrir de nouveaux marchés pour ses armements. Le Maroc et l’Algérie Le conflit malien actuel oppose donc, à première lecture, un gouvernement militaire fragiligé et ses alliés russes à deux types d’adversaires armés : les groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda, dont le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, connu sous son acronyme arabe JNIM) est la principale structure opérationnelle au Sahel, et les mouvements séparatistes du Nord, regroupés au sein du Front de libération de l’Azawad (FLA, héritier reconfiguré des mouvements séparatistes touareg de 2012). Mais cette lecture des forces de facto reste insuffisante sans la dimension géopolitique régionale, où s’affrontent en réalité deux projets d’influence : celui de l’Algérie, qui a longtemps pesé sur le dossier malien via sa médiation et ses réseaux, et celui du Maroc, qui a construit patiemment un ancrage africain fondé sur la coopération économique, religieuse et sécuritaire. Le retournement diplomatique malien du 10 avril 2026, en l’occurrence le retrait de la reconnaissance de la République sahraouie soutenue par Alger, a brusquement fait apparaître cette rivalité au grand jour. L’offensive du 25 avril C’est dans ce contexte qu’est survenue l’offensive du 25 avril 2026, jour où le GSIM et le FLA ont lancé une série d’attaques coordonnées sur Bamako, Kati, Mopti, Sévaré, Gao, Bourem et Kidal (soit l’intégralité de l’axe nord-sud du pays, du désert saharien à la capitale). Une offensive systémique dont la portée déborde les lignes habituelles de front pour atteindre les champs de la géopolitique régionale, révélant au passage des fractures que la diplomatie avait tenté de camoufler. L’attaque a ainsi ciblé simultanément le cœur politique du régime au sud et ses bastions militaires au nord. Sévaré/Mopti, à titre d’exemple, est le centre névralgique et le nœud routier central du pays, et sa prise isole le nord du sud. Gao, la capitale du Nord, est un hub militaire majeur pour l’armée malienne dans cette région du pays et contient un pont stratégique sur le fleuve Niger. Bourem est un carrefour entre Gao et Tombouctou. Kidal, enfin, à 1 500 km de Bamako, aux portes de l’Algérie, est le foyer historique des rébellions touareg. Le simple fait d’atteindre brièvement Bamako, dont les combattants du GSIM ont pénétré dans les faubourgs et occupé les abords de l’aéroport international Modibo Keïta, constitue du reste un message politique sans précédent. Partant, la gravité de la situation est sans précédent depuis les événements de mars 2012, lorsque des rebelles touareg, vite évincés par leurs alliés islamistes associés à Al-Qaïda au Maghreb islamique, avaient pris le contrôle de Kidal, Gao puis Tombouctou. La nature de l’offensive Selon le gouvernement malien, les attaques jihadistes visaient, au-delà de la simple terreur, à briser la cohésion nationale et renverser les institutions de la Transition. Le symbole le plus lourd a sans doute été la mort du général Sadio Camara, le ministre de la Défense, tué par un véhicule piégé conduit par un kamikaze dans sa résidence même à Kati, à quinze kilomètres seulement de la capitale… et la principale base militaire du pays. Kidal est ensuite entièrement passée sous le contrôle du FLA et du GSIM, après que les forces russes du Corps africain (successeur institutionnel du groupe russe Wagner, déployé au Mali depuis 2021) eurent conclu un accord de retrait et fussent évacuées vers Tessalit, tandis que les soldats maliens restés sur place étaient faits prisonniers. Ce dernier point mérite qu’on s’y attarde, dans la mesure où il constitue sans doute le fait stratégique le plus lourd de cette semaine. En novembre 2023, le Corps africain avait présenté sa prise de la ville comme la victoire fondatrice de la junte. En moins de trente mois, ce « mythe des origines » est donc effacé. Au-delà, la perte de Kidal révèle une défaite opérationnelle du modèle sécuritaire que la junte malienne a choisi depuis 2021, celui d’une souveraineté armée appuyée sur le partenariat avec le Corps africain russe, en substitution des cadres multilatéraux qu’elle avait congediés. Or ce partenariat, sur lequel Bamako avait fondé une part substantielle de sa légitimité interne et de sa posture internationale, n’a pas tenu face à une offensive coordonnée sur un point nodal du Nord. Le résultat de l’offensive est cataclysmique : blocage des routes menant à Bamako, mise sous contrôle ou sous tir des villes centrales assurant la liaison entre le Nord et le Sud, et déplacement de la ligne de front du nord et du centre du pays aux portes mêmes de Bamako. La junte a parié sur un modèle sécuritaire dont le 25 avril a exposé les limites, et les vulnérabilités révélées par l’attaque tiennent autant aux fragilités de gouvernance internes que personne, parmi les partenaires sincères du Mali, n’a intérêt à passer sous silence, qu’aux manœuvres de puissances extérieures. Il apparaît clairement, dans la foulée, que la coordination entre le FLA et le GSIM dépasse le simple contexte militaire. L’idée longtemps entretenue d’une rébellion azawadienne cantonnée à des revendications identitaires distinctes des structures jihadistes s’en retrouve ébranlée. Tous ces dossiers semblent désormais difficilement séparables. Les signaux de cette imbrication s’accumulaient du reste depuis des années. La réponse marocaine Dans ce contexte, la position du Maroc a eu le mérite de la clarté et de la cohérence. Dans un communiqué, le ministère des Affaires étrangères, sous la conduite de Nasser Bourita, a exprimé sa ferme condamnation des attentats terroristes survenus au Mali et réaffirmé sa totale solidarité avec les autorités et le peuple maliens, adressant ses condoléances aux familles des victimes. Il a rappelé que le Maroc met en garde depuis longtemps contre la gravité de la situation dans plusieurs pays du Sahel et sur la nécessité de renforcer leurs gouvernements et institutions face aux menaces terroristes et séparatistes. Ce positionnement s’inscrit dans une doctrine constante, articulée depuis des années autour du respect de la souveraineté des États, du refus sans réserve du terrorisme et du soutien aux institutions nationales confrontées à la fragmentation. Une doctrine d’autant plus convaincante qu’elle sert par ailleurs les intérêts stratégiques bien réels de Rabat dans une région où son influence s’est considérablement étendue, la coïncidence entre l’intérêt national et la cohérence de principe lui conférant précisément la durabilité que le simple calcul tactique ne saurait produire. Une source diplomatique marocaine avait précisé dès le 25 avril que le Maroc avait suivi avec une vive préoccupation les attaques terroristes et séparatistes ayant visé Bamako et d’autres villes, en soulignant qu’elles avaient délibérément ciblé des zones civiles et militaires. Cette réactivité était le produit d’un rapprochement stratégique intense entre Rabat et Bamako, arrivé à un point de consécration diplomatique remarquable quelques semaines seulement avant l’offensive. Le tournant du 10 avril Le 10 avril 2026, le Mali avait officiellement retiré sa reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), entité proclamée par le Front Polisario, mouvement indépendantiste sahraoui soutenu par Alger depuis les années 1970, et soutenue historiquement par plusieurs États africains comme levier de pression contre Rabat. C’était une position que Bamako maintenait depuis des décennies. Ce revirement diplomatique témoigne de la volonté des autorités de transition maliennes d’affirmer une politique étrangère indépendante et pragmatique, fondée sur des alliances dictées par les intérêts mutuels et les bénéfices concrets. Les retombées ont été immédiates : la suppression prochaine de l’Autorisation Électronique de Voyage pour les ressortissants maliens se rendant au Maroc, ainsi que le doublement des bourses d’études accordées aux étudiants maliens, portées à trois cents par an. Ce partenariat s’inscrivait lui-même dans une dynamique internationale plus large, portée par la résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025 à onze voix, qui proroge le mandat de la MINURSO — Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental — en appuyant pleinement les négociations fondées sur le plan d’autonomie proposé par le Maroc, l’Algérie ayant, comme l’année précédente, choisi de ne pas participer au vote. Pour Alger, le retournement malien du 10 avril constitue bien plus qu’un camouflet diplomatique. La décision malienne a isolé davantage l’entité du Polisario sur la scène africaine et scellé un partenariat stratégique entre Bamako et Rabat qui prive l’Algérie de l’un de ses leviers d’influence historiques dans le Sahel. Les attaques du 25 avril surviennent quinze jours à peine après cette rupture, dans un pays où les conditions objectives d’une grande offensive du GSIM et du FLA existaient indépendamment du calendrier diplomatique. Le blocage progressif des axes routiers dans le Nord, documenté depuis l’automne 2025, constituait déjà un prélude à l’escalade. Certes, ramener la causalité à la seule séquence diplomatique serait intellectuellement réducteur ; mais la corrélation chronologique autorise une conclusion plus limitée et plus solide, à savoir que les attaques du 25 avril ont été exploitées, et sans doute précipitées, dans un contexte où certains acteurs régionaux avaient des raisons fraîches et puissantes de vouloir démontrer la fragilité du choix malien. La guerre des récits Le terrain des armes n’est pas le seul sur lequel se joue cette crise, et c’est peut-être sur l’autre terrain que les enjeux de long terme sont les plus révélateurs. Plusieurs indicateurs convergent en effet vers l’existence d’une offensive informationnelle coordonnée visant à exploiter les attaques pour fragiliser l’image du Mali et semer le doute sur ses choix stratégiques. Cette attaque tous azimuts se traduit par une activité soutenue sur les réseaux sociaux et certaines plateformes para-médiatiques relayant des contenus souvent non vérifiés, des rumeurs sur une prétendue fuite de responsables maliens, des pertes exagérées, des scénarios d’effondrement institutionnel diffusés massivement, avec pour double objectif d’affaiblir la confiance intérieure au Mali et d’altérer sa perception internationale. Il convient, sur ce point, de distinguer ce qui relève du constat vérifiable et ce qui relève de l’interprétation. Que des campagnes de désinformation aient prospéré dans les heures suivant les attaques, sur des réseaux sociaux où les comptes soutenant l’un ou l’autre camp se livraient à des échanges mêlant désinformation, surenchère nationaliste et appels à la violence, est un fait documenté, antérieur aux événements d’avril et inscrit dans une séquence plus longue de tensions algéro-maliennes. Qu’une coordination centralisée en soit responsable, la thèse est tout à fait plausible, et cohérente, du reste, avec les mécaniques habituellement observées dans d’autres théâtres de compétition régionale. Elle appellerait toutefois à davantage de preuves pour être affirmée sans réserve. La logique d’intérêt, en revanche, se passe de démonstration supplémentaire : la déstabilisation narrative du Mali, dans ce contexte précis, ne profite qu’à ceux qui ont intérêt à démontrer l’échec du tournant diplomatique du 10 avril. L’architecture de certaines de ces campagnes repose sur une distinction soigneusement entretenue entre des discours officiels mesurés et des actions plus offensives menées par des relais indirects (comptes anonymes, influenceurs militants, médias non officiels), configuration qui permet de diffuser des narratifs agressifs tout en maintenant une forme de dénégation plausible au niveau étatique. La diplomatie algérienne a ainsi choisi la voie de la clarification officielle, le chef de la diplomatie Ahmed Attaf réitérant le refus absolu de toutes les formes de terrorisme et rappelant en outre le rôle historique d’Alger dans la médiation malienne à travers les accords de 2015 (lesquels sont précisément ceux que la junte a rompus en 2021). Leur invocation comme preuve de bonne foi relève d’une lecture sélective de l’histoire récente que les faits peinent à soutenir. L’Azawad n’est pas le Sahara Parmi les manœuvres discursives les plus révélatrices de ces derniers jours figure sans doute la tentative, observée dans plusieurs espaces médiatiques, d’établir une équivalence entre la question de l’Azawad et celle du Sahara marocain. Or la comparaison est construite de toutes pièces pour disqualifier la position marocaine en l’habillant des violences sahéliennes, ou pour conférer aux revendications azawadiennes une légitimité internationale dont les faits du 25 avril les ont durablement privées. Le Sahara marocain s’inscrit dans une dynamique internationale orientée vers une solution politique autour d’une autonomie sous souveraineté marocaine, soutenue par un nombre croissant d’acteurs. Ce cadre demeure l’objet de contestations juridiques, et l’Algérie n’est pas seule à les formuler, mais il dispose d’un ancrage onusien désormais solide, d’une reconnaissance occidentale étendue et d’un processus diplomatique actif, là où la situation dans le nord du Mali relève d’une problématique interne marquée par la violence armée, l’imbrication avec des structures djihadistes et l’absence de tout processus comparable. L’offensive du 25 avril a démontré, de façon irrécusable, que séparatisme et terrorisme ne forment plus, dans ce théâtre, qu’un seul corps opérationnel. Le silence de l’AES Un fait mérite d’être relevé sans faux-semblant. L’Alliance des États du Sahel (AES), confédération regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger depuis 2023, s’est montrée discrète et n’a apporté aucun soutien explicite à Bamako au moment des attaques. Selon Le Monde, les condamnations les plus claires de l’offensive jihadiste contre la junte sont venues des adversaires de celle-ci sur le plan géopolitique, notamment la CEDEAO. La CEDEAO avait fermement condamné les attaques du 25 avril, appelant tous les États et mécanismes régionaux à s’unir dans un effort coordonné contre le terrorisme. La solidarité entre États du Sahel, si souvent invoquée comme fondement idéologique de l’Alliance, s’est révélée plus rhétorique que pratique au moment précis où elle était la plus attendue. Une ironie que la junte malienne, dans son rejet structurel de la CEDEAO, devra un jour mesurer avec la lucidité que les situations extrêmes finissent en général par imposer… Ce que la crise révèle Au-delà de la conjoncture immédiate, la crise malienne apparaît ainsi plus que jamais comme un révélateur des dynamiques de compétition régionale, où les enjeux sécuritaires se doublent d’affrontements informationnels et de rivalités géopolitiques profondes. Elle révèle aussi les limites d’un modèle de gouvernance sécuritaire qui a substitué des allégeances idéologiques à des partenariats construits sur la durée, et qui se retrouve, au moment de l’épreuve, plus seul qu’il ne le croyait. Des pays comme le Maroc ou les Émirats arabes unis, engagés dans des formes de coopération avec Bamako, se retrouvent au cœur de campagnes visant à les discréditer ou à remettre en cause leur rôle… ce qui trahit, précisément, l’importance stratégique de ces partenariats aux yeux de ceux qui s’en inquiètent. La leçon qui se dégage de ces jours tient à la nature du choix que les États sahéliens sont appelés à assumer, entre une souveraineté adossée à des partenariats fondés sur le respect mutuel, la lutte sans ambiguïté contre le terrorisme et une vision à long terme du développement régional, et une dépendance aux logiques de manipulation qui instrumentalisent leurs fragilités sans jamais les résorber. En retrouvant Rabat, Bamako a fait un choix dont on peut discuter les modalités et les limites, mais dont la cohérence de fond résiste à l’examen… et que d’autres acteurs ont trouvé suffisamment menaçant pour que la coïncidence des dates, dans ce cas précis, perde beaucoup de son innocence. Car le Mali est autant un terrain d’expérimentation géopolitique qu’un partenaire. Et ce que le 25 avril a révélé, c’est la limite structurelle de ce modèle. L’exemple le plus frappant est celui de la Russie, une puissance qui se présente comme garante de la sécurité de ses partenaires africains, mais qui voit sa crédibilité directement mise en jeu chaque fois que cette sécurité est prise en défaut. Et la question qui se pose désormais, sans qu’on puisse encore y répondre, est celle-ci : si la junte vacille durablement, Moscou défendra-t-il son partenaire, ou ses mines ? Telle est la sempiternelle et douloureuse question que l’histoire pose, depuis l’aube des temps, à tous ceux qui ont le malheur d’être à la fois convoités et fragiles… et qui, portés par l’ivresse du pouvoir et se croyant invincibles, en viennent à oublier leur condition première.

La défaite de Viktor Orbán: un tournant historique pour la Hongrie et l'Europe

La victoire de Peter Magyar et de son parti « Tisza » marque un tournant historique dans le paysage politique hongrois, mettant fin à seize années de règne de Viktor Orbán et de son parti Fidesz. Ces élections ont été qualifiées de plus importantes depuis des décennies, non seulement en raison d'une participation record, mais aussi parce que le résultat a assuré à l'opposition une majorité des deux tiers au Parlement. Celle-ci lui donne le pouvoir de réformer la Constitution et d'annuler les politiques illibérales mises en place par Orbán durant son mandat. Le futur Premier ministre a promis de rétablir la liberté de la presse et de réformer les médias d'État, une initiative visant à démanteler le système de contrôle de l'information sur lequel s'appuyait le régime précédent. Orbán a créé la surprise en acceptant immédiatement sa défaite. L’ancien chef du gouvernement n’a pas essayé de s'accrocher au pouvoir par la force, évitant ainsi une crise politique ou des manifestations sanglantes. Les raisons de la défaite Cette défaite ne résulte pas d'un événement électoral isolé, mais plutôt de l'accumulation de facteurs économiques, sociaux et politiques qui ont fragilisé la légitimité d'Orbán. De plus, la campagne menée par Magyar – un ancien allié d'Orbán – est parvenue à fédérer l'opposition autour d'une figure capable de défier sérieusement le Fidesz. La propagande négative et la peur, chères à Orbán, n'ont plus convaincu les électeurs; au contraire, elles se sont retournées contre lui, ses messages perdant toute crédibilité face à la dégradation de la situation économique. 1. L'ascension d'Orbán et la construction du modèle économique Depuis la crise de 2008, Viktor Orbán a bâti sa popularité sur la promesse de prospérité économique et d'une « société du travail », en mettant l'accent sur la création d'emplois et l'autonomisation des citoyens. Ce modèle reposait sur des investissements étrangers à bas salaires, c'est-à-dire attirer des entreprises étrangères pour employer des travailleurs locaux à des salaires modiques, dans le but de réduire les coûts de production et d'accroître la compétitivité du pays sur les marchés mondiaux. Si ce modèle crée effectivement des emplois, il rend l'économie nationale vulnérable aux crises mondiales et limite la capacité d'améliorer le niveau de vie. 2. Stagnation économique et déclin du modèle Le succès d'Orbán en matière de création d'emplois a considérablement ralenti après la pandémie de Covid-19 et l'invasion de l'Ukraine par la Russie, révélant la fragilité du modèle économique sur lequel il s'était appuyé tout au long de ses années au pouvoir. La Hongrie, qui affichait des taux d'emploi élevés au cours de la décennie précédente, s'est retrouvée confrontée à une dure réalité économique depuis 2022 : une croissance quasi nulle et l'inflation la plus élevée de l'Union européenne, ce qui a eu un impact direct sur le quotidien des citoyens par la hausse des prix et la baisse du pouvoir d'achat. Mais la crise n'était pas seulement économique ; elle s'est transformée en une profonde crise sociale et politique. Les citoyens estimaient que les promesses d'Orbán de bâtir une « société du travail » n'étaient plus réalisables face aux crises mondiales et aux pressions du marché. 3. Baisse du soutien populaire et crises morales Malgré une forte participation électorale, la base électorale du Fidesz a diminué, passant de 3,1 millions à 2,3 millions d'électeurs, signe évident de l'érosion de la confiance du public envers Orbán et son parti. Ce déclin n'était pas seulement une conséquence naturelle de facteurs économiques, mais était également lié à des crises morales et politiques qui ont ébranlé l'image du parti. Parmi les plus marquantes figuraient les scandales liés à la dissimulation d'affaires d'abus sexuels sur mineurs, qui ont sapé la légitimité du parti et affaibli sa capacité à se présenter comme le gardien des valeurs traditionnelles. La frustration s'est accrue face à une corruption endémique et à des inégalités sociales criantes, illustrées par les images des luxueuses demeures de l'élite dirigeante contrastant avec la souffrance des classes moyennes et populaires, creusant ainsi le fossé de confiance entre le peuple et le gouvernement. Tout cela a contribué à l'ascension de son rival, Peter Magyar, qui a su tirer profit de la perte de confiance du public pour se présenter comme une alternative plus honnête et compétente. 4- Discours culturel et admiration extérieure Confronté à un déclin intérieur, Orbán a tenté de compenser par une rhétorique nationaliste et culturelle, à travers ce que l'on appelle les « guerres culturelles », en mettant l'accent sur les questions d'identité et en défendant la nation contre la « mondialisation ». Orbán a dépeint l'Union européenne, les institutions financières internationales et les organisations libérales comme des forces « mondiales » menaçant l'identité et la culture hongroises. Il a insisté sur la protection des frontières, rejeté les politiques d'immigration européennes et mis l'accent sur les « valeurs traditionnelles » face à ce qu'il percevait comme la désintégration de la famille et de la société. Cependant, malgré sa rhétorique antimondialisation, son modèle économique reposait fortement sur les investissements étrangers (constructeurs automobiles allemands, usines de batteries chinoises…), le rendant vulnérable aux fluctuations mondiales. Autrement dit, tout en se présentant comme un dirigeant résistant à la « mondialisation libérale » imposée par Bruxelles et l'Occident, il a de fait intégré l'économie hongroise à l'économie mondiale. Politiquement, les liens étroits entre Orbán et la Russie et son opposition à la politique de l'UE envers l'Ukraine ont fait de lui un symbole des alliances anti-mondialisation occidentale. Il a également reçu le soutien direct de Trump, qui voyait en lui un modèle de populisme nationaliste opposé à la mondialisation libérale. Il est ainsi devenu une icône de la droite populiste mondiale et une figure de proue des conférences conservatrices à travers le monde, telle que la Conservative Political Action Conference (CPAC), où il se présente comme un « David » luttant contre un « Goliath mondial ». Cette conférence américaine annuelle, à laquelle participe Donald Trump en tant que tête d'affiche, est devenue une plateforme d'exportation de la rhétorique populiste conservatrice à l'échelle mondiale, notamment après la tenue d'une conférence similaire en Hongrie. Elle est citée en Europe et en Amérique latine comme une source d'inspiration pour la droite nationaliste. Cependant, cette rhétorique populiste de droite, fondée sur la culture et l'identité, qui fut jadis un outil efficace de mobilisation des électeurs, ne suffit plus face au déclin économique et à la dégradation des services publics en Hongrie. Les électeurs sont désormais plus préoccupés par la hausse des prix et la baisse du niveau de vie que par les slogans nationalistes. Parallèlement, les dirigeants nationalistes en Europe et aux États-Unis continuent de glorifier Orbán comme un symbole de résistance à la mondialisation, considérant son expérience comme un modèle pour faire face aux « menaces globales ». Mais cette admiration extérieure reste bien loin de la réalité intérieure en Hongrie, où elle n'a en rien contribué à soulager la souffrance des citoyens ordinaires. 5- Répercussions internationales Ce résultat porte un coup dur à la rhétorique nationaliste qu'Orbán incarnait et révèle les limites de l'efficacité de ce modèle, notamment en Europe. La Russie est la grande perdante, ayant perdu son principal interlocuteur au sein de l'Union européenne concernant le blocage des aides à l'Ukraine. Les États-Unis (l'administration Trump) ont perdu un allié de poids en Europe, malgré leurs tentatives de soutien à Orbán avant les élections. La Chine, comme à son habitude, observe avec prudence, ayant investi massivement dans le secteur hongrois des véhicules électriques ; ses intérêts pourraient être affectés si la Hongrie change de cap pour renforcer ses relations avec l'Union européenne. Le plus grand perdant est peut-être la droite populiste mondiale, en particulier ses alliés français: Marine Le Pen et son parti « Rassemblement national », ainsi qu'Éric Zemmour et son parti « Reconquête ». Parmi les grands perdants figurent également le parti polonais Droit et Justice (PiS), Nigel Farage et son parti (Reform UK) au Royaume-Uni, l'ancien Premier ministre australien Tony Abbott et l'ancien président brésilien Jair Bolsonaro. Le grand gagnant reste le peuple hongrois, qui a exprimé son rejet de la corruption et de l'autoritarisme. C’est aussi l'Union européenne, qui a retrouvé un partenaire plus aligné sur ses intérêts, et l'Ukraine, qui pourrait trouver plus facilement un soutien au sein de l'UE après le déclin de l'influence pro-russe. En conclusion, les récentes élections hongroises n'ont pas constitué un simple changement de pouvoir interne, mais un message universel contre le populisme de droite et la corruption, et un revers pour les tentatives de la Russie et des États-Unis d'exercer une influence en Europe. L'expérience d'Orbán révèle les limites du «conservatisme pro-ouvrier»: il réussit lorsqu'il propose des promesses économiques concrètes, mais s'effondre face aux crises mondiales. Ces élections ont également démontré les limites de «l'autoritarisme informationnel». Lorsque l'économie fléchit et que l'opposition s'unit derrière une alternative forte, la désinformation et la propagande perdent de leur efficacité et de leur capacité à influencer le cours des événements. La chute d'Orbán n'est pas uniquement due à son autoritarisme ou à sa rhétorique culturelle, mais aussi à l'échec de son modèle économique et à l'érosion de la confiance morale envers son parti. L'expérience montre que les régimes qui s'appuient sur le contrôle de l'information ne sont pas invulnérables et s'effondrent lorsqu'ils perdent en crédibilité face aux crises économiques et politiques. Le succès de Magyar reflète la préférence de l'électorat pour une alternative centriste plus efficace et modérée, un pont entre le centre et la gauche libérale, même s'il est conservateur et partage certaines des politiques du Fidesz. Ainsi, Magyar ne représente pas tant un changement radical de politique publique qu'il ne signale la fin de l'ère Orbán, qui a atteint ses limites. Le défi de Magyar demeure la mise en œuvre de véritables réformes qui permettent de restaurer la confiance du public sans perdre le soutien des électeurs qui constituaient initialement la base électorale du Fidesz.

Le Liban au bord du gouffre: plaidoyer pour une force internationale
Par
Sami Nader
Publié
avr. 22, 2026 - 15:39

La ligne jaune tracée sur le sol libanais méridional n'est pas une simple démarcation militaire. C'est un avertissement de l'histoire. Israël a établi une zone militaire s'étendant sur environ dix kilomètres au nord de la frontière, à l'intérieur du Liban-Sud. Le Premier ministre israélien a exprimé sa position sans équivoque: «Il s'agit d'une bande de sécurité de dix kilomètres de profondeur, bien plus solide, plus intense, plus continue et plus dense que ce que nous avions auparavant. C'est là où nous sommes et nous ne partons pas.» [1] Le vocabulaire est familier. Des analystes ont décrit ce qui se déroule sous nos yeux comme la «gazafication» du Liban-Sud — le ministre israélien de la Défense Israël Katz ayant ordonné à l'armée de démolir les villages frontaliers libanais selon les modèles de Beit Hanoun et de Rafah. [2] Nous savons à quoi ressemblent ces modèles. Il ne reste rien. Le parallèle avec Gaza est déjà glaçant. Mais il existe un précédent plus ancien et plus proche pour le Liban lui-même: le Golan. [3 ] Dépopulation, suivie d'une occupation militaire prolongée, suivie d'une annexion. À la mi-avril, plus d'un million de Libanais avaient été déplacés et plus de 2 000 tués . [4] Plus de quatre-vingts villes et villages ont été vidés de leurs habitants, et plus de quinze pour cent de la population du Liban arrachée à ses terres. [5] Une terre vidée de ses habitants est une terre rendue disponible pour d'autres desseins. Si le Liban laisse cette dynamique se figer — si le Liban-Sud demeure dépeuplé, ses ponts détruits, ses villages démolis — l'annexion rampante de son territoire n'aura pas besoin d'une déclaration formelle. Elle deviendra simplement un fait accompli, comme ce fut le cas au Golan il y a cinq décennies. Le soi-disant «axe de la résistance» a passé des décennies à envelopper la confrontation militaire dans le langage de la libération, sans jamais récupérer un seul mètre du Golan ; quelle que soit la résonance émotionnelle de cette posture chez ses partisans, ce n'était pas une stratégie — c'était une pose, qui confondait le défi avec l'efficacité et refusait obstinément de tenir compte du rapport de force réel. Le seul instrument capable d'inverser cette trajectoire, c'est la diplomatie. Et la diplomatie requiert un État ayant l'autorité pour la conduire. L'auteur du malheur libanais doit être nommé C'est le Hezbollah qui a entraîné le Liban dans cette guerre — non pour défendre la souveraineté libanaise, mais pour servir l'Iran. Lorsque les États-Unis et Israël ont frappé l'Iran à la fin de février 2026 et tué le Guide suprême Khamenei, le Hezbollah a tiré des projectiles sur Israël, déclarant agir en représailles à l'assassinat de Khamenei . [6] Le Premier ministre libanais Nawaf Salam a qualifié cet acte de ce qu'il était: un geste «irresponsable» mettant en danger la sécurité et la sûreté du Liban. L'État libanais n'avait pas décidé de la guerre. Son gouvernement n'avait pas été consulté. Un acteur non étatique subordonné à une puissance étrangère avait, une fois encore, pris cette décision à la place du peuple libanais. Les Gardiens de la Révolution iraniens, opérant à l'intérieur du Liban munis de passeports falsifiés, dirigeaient les opérations militaires du Hezbollah. Le Liban n'avait pas choisi cette guerre. Il y avait été conscrits de force, son territoire utilisé comme plateforme pour la stratégie régionale de l'Iran, son peuple payant le prix en sang et en déplacements. Le 5 août 2025, le cabinet libanais a tenu une réunion historique au Palais de Baabda et chargé l'Armée libanaise d'élaborer un plan visant à consolider l'ensemble des armes présentes sur le territoire sous l'autorité des forces de sécurité de l'État . [7] Le 7 août, le gouvernement a formellement répondu aux propositions américaines en s'engageant dans un processus de désarmement par étapes. La réponse du Hezbollah fut le mépris. Le Hezbollah a promis qu'il n'y aurait pas de désarmement et a clairement averti que toute tentative de l'y contraindre signifierait « la mort » pour le Liban. [8] En d'autres termes: soumettez-vous ou faites face à la guerre civile. Ce n'est pas là la posture d'un mouvement de résistance. C'est la posture d'une occupation de l'intérieur. Puis vint le 2 mars 2026 — une date qui devrait être gravée dans la mémoire politique libanaise. À la suite d'une réunion d'urgence du Conseil des ministres, le gouvernement a annoncé une interdiction totale de toutes les activités militaires du Hezbollah, exigeant que le groupe remette ses armes à l'État et se cantonne aux seules activités politiques. Il a affirmé que les décisions de guerre et de paix relevaient exclusivement de l'État libanais. [9] Ce fut l'affirmation de souveraineté la plus explicite que Beyrouth eût faite en décennies à l'encontre du Hezbollah. Le gouvernement a également appelé les Forces armées libanaises à commencer immédiatement et fermement à mettre en œuvre son plan de désarmement au nord du Litani, en usant de tous les moyens nécessaires. [10] La réponse du Hezbollah fut d'attaquer les porteurs du message, accusant le gouvernement libanais de « poignarder dans le dos » son organisation en déclarant illégales ses activités militaires, et l'accusant d'être devenu un instrument d'Israël. [11] À décisions historiques, mise en œuvre historique Les décisions du 5 et du 7 août étaient, à tout point de vue, sans précédent. Pour la première fois, un gouvernement libanais chargeait formellement son armée d'affirmer le monopole étatique sur les armes — un défi direct à la structure militaire parallèle du Hezbollah. Pourtant, le fossé entre la décision et sa mise en œuvre a été l'ambiguïté constitutive de la condition politique libanaise — et cette ambiguïté est désormais dangereuse d'une façon très précise. Lorsqu'un État déclare détenir le monopole de la force mais ne peut faire respecter cette déclaration, il ne projette pas la souveraineté. Il projette la faiblesse. Il invite deux désastres parallèles et mutuellement renforçants: il donne au Hezbollah le signal que le gouvernement peut être défié impunément, et il fournit à Israël le prétexte d'agir à la place du Liban. L'échec de la mise en œuvre tenait-il à un manque de volonté ou à un manque de capacité? Le Liban ne peut se permettre de laisser cette question sans réponse. S'il s'agit d'un manque de volonté, le gouvernement doit trouver le courage politique d'agir, porté par un peuple libanais épuisé par des guerres menées au service de parrains étrangers. S'il s'agit d'un manque de capacité — ce qui est la réponse la plus honnête — alors le Liban doit chercher d'urgence à acquérir cette capacité. Arguments en faveur d’une force internationale Le gouvernement libanais a pris ses décisions. Ce dont il a maintenant besoin, c'est que la communauté internationale se tienne derrière elles politiquement, économiquement et militairement, afin que les déclarations de souveraineté ne demeurent pas lettres mortes. L'Armée libanaise, liée par son mandat constitutionnel, fait face à un environnement opérationnel d'une extraordinaire complexité — prise en étau entre un acteur non étatique lourdement armé, soutenu par une puissance régionale et appuyé par une partie de la population libanaise d'un côté, et une armée israélienne occupant son territoire méridional de l'autre — et il n'est pas raisonnable d'attendre d'elle qu'elle résolve seule cette équation sans un soutien international substantiel en ressources, en équipements et en appui politique. C'est là qu'une force militaire internationale devient non pas simplement utile, mais nécessaire — une force qui soutiendrait l'Armée libanaise dans l'application des propres décisions du gouvernement, et dans la mise en œuvre, dans sa lettre et dans son esprit, des Résolutions 1559 [12] et 1701 [13] du Conseil de sécurité de l'ONU, qui ont mandaté le désarmement des groupes armés non étatiques au Liban et l'extension de l'autorité de l'État libanais sur l'ensemble de son territoire. La FINUL entre dans la dernière année de ses opérations, à la suite de la décision du Conseil de sécurité d'août 2025 de proroger son mandat une dernière fois jusqu'au 31 décembre 2026. [14] Cette fin de mandat n'est pas seulement une échéance logistique. C'est une ouverture politique. La question n'est pas de savoir s'il faut remplacer la FINUL, mais par quoi et avec quel mandat. Une force nouvelle — qu'elle soit constituée sous l'égide des Nations Unies ou formée en coalition de pays volontaires — doit être fondamentalement différente de son prédécesseur. La posture passive de la FINUL, qui patrouillait pendant que le Hezbollah reconstituait son arsenal à ses côtés, a été définitivement discréditée. Si les dynamiques au sein du Conseil de sécurité de l'ONU — notamment la menace de veto [15] — rendent impossible un mandat formel de l'ONU, alors le modèle d'une coalition de pays volontaires devient l'alternative viable. Le Liban a des amis. Il a des alliés qui partagent un intérêt stratégique dans un État libanais stable et souverain : l'Italie, la France, l'Allemagne, les États-Unis, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, l'Égypte, et d'autres partenaires régionaux et internationaux qui ont exprimé leur soutien à la souveraineté du Liban, à son redressement institutionnel et à son émancipation des dominations extérieures — ceux qui ont clairement manifesté leur soutien à un Liban libéré de la tutelle iranienne ; les États-Unis, qui investissent un niveau sans précédent d'engagement diplomatique dans la trajectoire du Liban. Cet appui américain mérite une attention particulière. Le président Trump a annoncé personnellement le cessez-le-feu, déclarant que Washington avait interdit à Israël de bombarder le Liban et travaillerait avec Beyrouth pour régler la question du Hezbollah. L'administration Trump est, en ce moment, le seul acteur extérieur capable d'exercer une pression significative sur Israël — une pression dont le Liban a urgemment besoin pour obtenir le retrait israélien du Sud et empêcher que la ligne jaune ne devienne permanente. C'est un engagement, et le Liban doit en tirer parti. Une fenêtre qui ne restera pas ouverte Le paysage géopolitique régional a évolué en faveur du Liban d'une manière qui semblait inconcevable il y a deux ans. L'Iran est affaibli, son réseau régional mis à mal. Le monde arabe — de Riyad à Abou Dhabi en passant par Le Caire — a atteint un rare consensus : la souveraineté libanaise doit être restaurée, et le Liban ne doit plus jamais être le théâtre des guerres par procuration de l'Iran. Il existe une convergence d'intérêts entre Beyrouth, Washington, le monde arabe et la majeure partie de l'Europe que le Liban a rarement, si tant est qu'il l'ait jamais connue, simultanément. Cette fenêtre ne restera pas ouverte. La ligne jaune se fige dans le béton et dans les villages démolis. Chaque semaine qui passe sans que les propres décisions du gouvernement soient mises en œuvre est une semaine durant laquelle les faits sur le terrain se cristallisent contre les intérêts du Liban. Le gouvernement libanais a fait preuve d'un remarquable courage institutionnel — en août 2025, en mars 2026, lors des pourparlers directs à Washington, dans l'insistance déterminée du président Aoun selon laquelle le Liban négociera son propre avenir. Cet acte concret doit désormais trouver son pendant dans une réponse internationale d'une audace proportionnelle. Une force multinationale efficace dotée d'un mandat robuste, adossée à la pression politique américaine sur Israël et au soutien économique arabe pour la reconstruction, n'est pas une utopie. C'est précisément ce que le moment exige. Le Golan a été perdu parce que personne n'est venu. Le Liban ne peut se permettre de répéter cette leçon. [1] Al Jazeera, Lebanon coverage, 2026 — https://www.aljazeera.com/tag/lebanon [2] Al Jazeera – Coverage of Southern Lebanon / Israeli Buffer Zone / Lebanon Conflict — https://www.aljazeera.com/tag/lebanon/ [3] Golan Heights — https://en.wikipedia.org/wiki/Golan_Heights [4] Reuters – More than One Million Displaced by Israeli Strikes in Lebanon — https://www.reuters.com/pictures/lebanon-more-than-million-displaced-by-israeli-strikes-2026-04-15/ [5] US-Israel war on Iran: What next for Lebanon? — https://www.chathamhouse.org/events/all/standard-event/us-israel-war-iran-what-next-lebanon [6] Security Council Report — https://www.securitycouncilreport.org/monthly-forecast/2026-03/lebanon-37.php [7] Lebanese Government Instructs Army to Develop Plan for State Monopoly on Weapons as Hezbollah Refuses to Disarm — https://www.fdd.org/analysis/2025/08/05/lebanese-government-instructs-army-to-develop-plan-for-state-monopoly-on-weapons-as-hezbollah-refuses-to-disarm/ [8] Lebanon's Hezbollah rejects disarmament, warns of civil war — https://www.dw.com/en/lebanons-hezbollah-rejects-disarmament-warns-of-civil-war/a-73730563 [9] Government announces 'total ban on any military activity' by Hezbollah — https://today.lorientlejour.com/article/1496916/government-announces-total-ban-on-any-military-activity-by-hezbollah.html [10] Security Council Report — https://www.securitycouncilreport.org/monthly-forecast/2026-03/lebanon-37.php [11] Hezbollah leader urges Lebanon's government to pull out of Israel talks — https://www.aljazeera.com/news/2026/4/13/hezbollah-leader-urges-lebanon-government-to-pull-out-of-israel-talks [12] UN Security Council Resolution 1559 (2004) — https://undocs.org/S/RES/1559(2004) [13] UN Security Council Resolution 1701 (2006) — https://undocs.org/S/RES/1701(2006) [14] Security Council Report — https://www.securitycouncilreport.org/un-documents/lebanon/ [15] UN Security Council Working Methods — https://www.securitycouncilreport.org/un-security-council-working-methods/the-veto

Comment l'État s'est mué en intermédiaire…
Par
Rabih Dandachli
Publié
avr. 21, 2026 - 20:24

L'accès à l'État au Liban n'emprunte plus le chemin direct qu'il devrait logiquement prendre dans tout système politique moderne. Le rapport qui devrait reposer sur des droits clairement définis et des obligations mutuellement consenties s'est mué progressivement en un réseau complexe de voies informelles, où le citoyen ne traite plus directement avec l'État, mais avec celui qui lui en «ouvre l'accès». Mais la mutation ne s'est pas arrêtée là, puisque l'intermédiation a cessé d'être un simple pont jeté entre le citoyen et l'État pour devenir, dans bien des cas, un substitut intégral à celui-ci, à travers l'édification de dispositifs parallèles qui reproduisent l'État en dehors de lui. Ce à quoi nous assistons aujourd'hui dépasse largement la corruption ordinaire. Il ne s'agit plus de transgresser des règles existantes, mais de les substituer à d'autres. Le citoyen n'obtient plus ce qui lui revient de droit par le canal de l'institution, mais par l'entremise d'un intermédiaire qui redéfinit ce droit en prestation de service, ou par le biais d'une institution de substitution qui naît en dehors de l'État tout en en remplissant les fonctions. En ce sens, le problème ne réside plus dans la seule faiblesse de l'État, mais dans l'émergence d'un cartel parallèle qui agit à sa place et reconfigure la relation entre le citoyen et le pouvoir. Cette transformation ne s'est pas opérée brusquement. Elle a commencé par un affaiblissement méthodique de l'État, passant par la paralysie de ses institutions, le retardement systématique de ses services et l'effritement progressif de la confiance qui lui était accordée. Puis les forces politiques se sont engouffrées dans ce vide, non pas simplement par l'entremise de la médiation, mais en instituant des structures alternatives dans les domaines de la santé, de l'éducation et des services. Avec le temps, le citoyen a cessé de recourir à l'État autrement qu'à titre subsidiaire, se trouvant désormais pris dans un double engrenage, tiraillé entre un intermédiaire qui lui fraye le chemin et une institution parallèle qui lui assure la prestation. Dans les différents secteurs, cette équation s'est reproduite à l'identique. Dans les services fondamentaux, l'État a cessé d'être la référence effective, cédant la place à des cartels parallèles de production et de distribution. Dans le domaine de la santé, l'accès aux soins ne dépend plus des seules institutions officielles, mais d'un maillage de réseaux d'appui et de structures de substitution. Dans l'éducation, des dispositifs de bourses et de soutien ont émergé en dehors du cadre institutionnel traditionnel. Et sur le marché de l'emploi, la compétence à elle seule ne détermine plus les opportunités, supplantée par l'appartenance aux réseaux d'influence. Dans le secteur financier, cette mutation se manifeste avec une acuité particulière. Le système bancaire a cessé d'être un cadre unifié soumis à des règles lisibles, pour devenir un espace où les relations personnelles s'enchevêtrent aux dispositions légales. Pendant la crise, tous les déposants ne se trouvaient pas à égalité devant l'accès à leurs fonds, et des canaux parallèles ont émergé pour gérer les transferts et les règlements. La question n'était plus de savoir ce à quoi on avait droit, mais qui pouvait effectivement y accéder. L'argent lui-même s'est ainsi transformé, passant du statut de droit légal à celui de privilège conditionné par l'influence. En dépit de tout cela, ce cartel ne s'est pas imposé par la seule contrainte, ayant prospéré parce qu'il répondait à un besoin réel. En l'absence de l'État, le citoyen cherche une solution rapide plutôt qu'un long parcours juridique. Et à mesure que s'effrite la confiance dans les institutions, la relation personnelle s'avère d'autant plus efficace. C'est ce qui a permis au cartel parallèle non seulement de se maintenir, mais de s'étendre et de s'enraciner. Le résultat excède désormais le simple recul de l'État et touche à l'émergence d'une dualité structurelle à part entière. Le citoyen vit en effet entre deux systèmes, l'un officiel et fragilisé, l'autre parallèle et parfois davantage opérant. Les droits n'ont pas disparu, mais se sont scindés entre ces deux systèmes, approfondissant ainsi la dépendance et affaiblissant la notion même de citoyenneté. Ce qui est le plus alarmant dans ce tableau ne tient pas à l'existence même de l'intermédiation, mais au succès du substitut. Lorsque le cartel parallèle se révèle plus rapide et plus présent, l'État se retrouve relégué au rang d'option secondaire. Le problème ne réside plus dans la faiblesse de l'État, mais dans le fait qu'il ne s'impose plus toujours comme une nécessité aux yeux du citoyen. Dans cette réalité, la question n'est plus de savoir comment réformer l'État, mais si le lien qui le rattache au citoyen subsiste encore. Entre un intermédiaire qui noue le lien entre le citoyen et l'État et des institutions de substitution qui s'en dispensent, se dessine un nouveau modèle de gouvernance qui ne repose plus sur l'État seul, mais sur la pluralité des centres de pouvoir et de prestation. C'est là que se pose la vraie question: sommes-nous en présence d'un État affaibli qui cherche à se rétablir, ou d'un cartel qui a réussi à construire son propre substitut?

Naissance d’une décision d’État ou surenchère sans moyens?
Par
Jad Akhawi
Publié
avr. 18, 2026 - 14:15

Prononcé à un moment critique, après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu avec Israël, le discours du président de la République libanaise, le général Joseph Aoun, compte sans doute parmi les plus clairs au niveau du ton utilisé, et des plus ambitieux sur le plan des aspirations politiques exprimées. Ni discours d’apaisement ordinaire ni communiqué de remerciements protocolaire, il s’approchait plutôt d’une déclaration d’intentions à grande portée: redéfinir la position du Liban, recouvrer la décision de l’État, et s’engager dans un processus de négociation supposément différent de tout ce qui a précédé. Mais entre la force du discours et la réalité des équilibres, les vraies questions s’imposent: sommes-nous face à un véritable tournant, ou face à un discours qui devance les capacités réelles de l’État? La structure du discours: du remerciement à l’annonce d’un cap Le discours s’ouvre sur un point de convergence: les remerciements. Remerciements aux États, et en premier lieu à «l’ami Donald Trump», à l’Arabie saoudite et à toutes les parties ayant contribué au cessez-le-feu. Cette entrée en matière n’est pas anodine. Elle vise à ancrer une image de soutien international et à conférer une légitimité extérieure au cap qui sera ensuite proposé. Mais rapidement, le discours passe des remerciements à l’essentiel: l’annonce de l’entrée dans «la phase des accords permanents». C’est là précisément que commence la véritable dimension politique. Le président ne se contente pas de décrire ce qui s’est passé — il fixe ce qui doit venir: des négociations, des accords, un processus long qui dépasse le simple cessez-le-feu. Le message central: «Nous avons recouvré la décision du Liban» La formule-clé du discours est la suivante: «Nous avons recouvré le Liban et la décision du Liban, pour la première fois depuis près d’un demi-siècle.» Cette phrase résume l’essence du discours, mais elle porte en même temps les plus hauts degrés de la problématique. Que signifie-t-elle concrètement? Que le Liban ne disposait pas de sa décision auparavant, que la période actuelle représente un tournant qualitatif, et que l’État est désormais la seule instance qui décide et négocie. Or c’est précisément là que surgit le défi majeur: s’agit-il d’un constat réaliste, ou d’une déclaration d’objectif? Car le recouvrement d’une souveraineté décisionnelle au Liban ne se réalise pas par un discours, mais par une transformation en profondeur des rapports de force internes — et notamment sur la question du monopole de l’État sur les armes et les décisions sécuritaires, question qui n’a pas encore été tranchée, ni politiquement ni pratiquement. On peut donc lire cette formule davantage comme une «déclaration d’intention» que comme le constat d’une réalité accomplie. La défense du choix de la négociation et la rupture d’un tabou politique L’un des traits les plus saillants du discours est l’audace avec laquelle la négociation est présentée comme un choix légitime, voire nécessaire. Le président n’a laissé aucune place à l’ambiguïté, insistant sur le fait que négocier n’est ni une faiblesse, ni une reculade, ni une concession. Ce passage vise directement l’environnement hostile à tout processus de négociation avec Israël, qui a toujours assimilé la négociation à la capitulation. Ce que le président tente ici, c’est une opération de «redéfinition»: transformer la négociation d’une accusation en outil souverain, la relier à la protection du peuple plutôt qu’à la braderie des droits, et l’inscrire dans le cadre de l’État plutôt que dans celui de tractations extérieures. Cette proposition, malgré sa clarté, se heurte à une réalité politique et sociale divisée, où une large partie de l’opinion libanaise continue de considérer que toute négociation franchit des lignes rouges. Le discours contre les «guerres absurdes»: une confrontation indirecte En plusieurs passages, le président s’en prend à la logique des guerres à répétition, avec des formulations frappantes : «lLa mort absurde, gratuite et périodique », « mourir pour quelque chose qui n’est pas le Liban », « entre le suicide et l’épanouissement ». Ces formules ne sont pas ordinaires. Elles portent une mise en cause implicite d’une orientation entretenue depuis des années, fondée sur l’arrimage du Liban aux conflits régionaux. Pour la première fois avec cette netteté, deux options sont posées devant les Libanais: persévérer dans la logique des guerres, ou basculer dans la logique de l’État et de la vie. Mais là encore, le problème ne réside pas dans le diagnostic mais dans la capacité à changer cette réalité. Les armes et l’État: la formulation la plus sensible Parmi les passages les plus graves et les plus importants du discours figure l’affirmation que l’autorité de l’État doit s’étendre à l’ensemble du territoire «par ses propres forces exclusivement», et qu’une «seule force armée nous protège tous». Ces formulations, sans désigner explicitement qui que ce soit, sont limpides dans leur portée: elles renvoient au monopole des armes par l’État. Pourquoi cela importe-t-il? Parce que c’est précisément là que réside le nœud de la crise libanaise — la présence d’armes hors du cadre de l’État, le dédoublement de la décision sécuritaire, l’ancrage de ces armes dans des calculs régionaux. Le président place ce dossier au cœur de la phase à venir, sans toutefois proposer de mécanisme précis pour y parvenir. Et c’est là que réside le vrai défi: passer du slogan du «monopole des armes» à un plan d’exécution exige un consensus interne qui n’existe pas encore. La dimension populaire: un discours de mobilisation rationnelle Le discours ne s’adressait pas uniquement aux élites politiques — il se tournait résolument vers l’opinion publique, avec un appel explicite à rejeter les accusations de trahison, à ne pas se laisser entraîner par les slogans, et à faire prévaloir la raison sur l’instinct. Cette dimension trahit la conscience que tout changement politique au Liban requiert un soutien populaire, ou à tout le moins un apaisement des tensions dans l’espace public. Mais en retour, la société libanaise demeure profondément divisée, ce qui expose tout discours unificateur à des lectures contradictoires. La dimension internationale: ancrer le partenariat En remerciant les États-Unis et l’Arabie saoudite, le président cherche à établir un parapluie international pour le nouveau cap. Deux objectifs se dessinent: rassurer l’extérieur que le Liban s’achemine vers la stabilité, et sécuriser un soutien politique et économique pour la phase prochaine. Mais cela soulève aussi une question : ce cap est-il réellement autonome, ou lié à des conditions extérieures ? Entre l’audace et la prise de risque Il est indéniable que le discours porte une audace politique manifeste: poser la négociation publiquement, parler du monopole des armes, refuser les guerres par procuration. Mais cette audace comporte en elle-même un risque considérable — celui d’élever le seuil des attentes sans garantir la capacité à les satisfaire, d’ouvrir une confrontation politique intérieure non déclarée, de placer l’État devant une épreuve difficile. Sommes-nous face à un moment fondateur? Le discours se présente comme un tournant décisif: la fin du «Liban-arène» et le début du «Liban-État». Mais l’histoire libanaise est jalonnée de moments semblables qui n’ont jamais abouti. Ce qui déterminera l’issue, c’est la conjugaison de plusieurs facteurs: la volonté politique réelle, la capacité de l’État à imposer ses décisions, la position des forces internes essentielles, ainsi que l’appui international et régional. Si ces éléments se conjuguent, le discours pourra être le commencement d’un tournant. Dans le cas contraire, il demeurera dans le registre de l’aspiration. En conclusion — un discours qui fonde une question plus grande Le discours du président Joseph Aoun dépasse le simple positionnement politique — c’est une tentative de reposer la question fondamentale du Liban: voulons-nous vraiment un État? Le président a fourni une réponse claire: oui, un seul État, une seule décision, une seule force armée, et un processus de négociation qui protège le pays. Mais le défi véritable ne réside pas dans la formulation de ce projet, plutôt dans la capacité à l’imposer dans un réel complexe, où les intérêts internes s’enchevêtrent avec les calculs régionaux. Le discours a tracé la direction, sans pour autant décider du chemin. Et c’est là que le jugement à porter sur cette allocution devient tributaire de ce qui suivra: soit elle sera l’amorce d’un processus souverain effectif, soit elle rejoindra le panthéon des plus puissantes prises de parole… qui n’ont rien changé.​​​​​​​​​​​​​​​​

Viktor Orbán, chantre de l’europhobie et champion de la corruption
Par
Roger Barake
Publié
avr. 16, 2026 - 16:23

Régnant sans partage sur la Hongrie depuis 2010, le Premier ministre Viktor Orbán vient de perdre les élections, emporté par la lassitude des Hongrois face à la corruption et aux atteintes à l’État de droit. Âgé de 62 ans, il s’était imposé sur la scène internationale à travers ses affrontements répétés avec Bruxelles et ses relations assumées avec les présidents américain Donald Trump et russe Vladimir Poutine. Orbán choquait également par sa complaisance envers la fachosphère et la nébuleuse autocratique européennes et mondiales. Viktor Orbán reçu par Tony Blair au 10, Downing street en janvier 2002, un an avant la fâcheuse invasion de l’Irak basée sur des arguments fallacieux. Selon Voltaire, «La politique est l'art de mentir à propos». (Gerry Penny/AFP) Lors du sommet de l’OTAN à Washington en 1999, Viktor Orbán, alors jeune Premier ministre d’une Hongrie fraîchement admise dans l’Alliance, est pris pour un interprète par des agents de sécurité. «Non, monsieur, rétorque-t-il au policier, je suis le Premier ministre de la Hongrie, mais je peux servir d’interprète si vous le souhaitez.» Cette anecdote, révélatrice de son anonymat relatif à l’époque, illustre la place encore marginale qu’occupaient les nouvelles démocraties d’Europe centrale à la fin des années 1990 dans l’architecture euro-atlantique. La Hongrie, tout juste sortie de l’orbite soviétique, n’était pas encore perçue comme un acteur politique majeur, et son dirigeant encore moins. Champion de «l’illibéralisme» Celui que l’on confondait avec un interprète s’est progressivement imposé comme une figure centrale de «l’illibéralisme». Popularisé par Orbán lui-même, ce concept désigne un système où le pouvoir s’exerce en contournant les libertés individuelles, l’État de droit et la séparation des pouvoirs, tout en conservant les apparences institutionnelles de la démocratie. Concrètement, les élections subsistent, mais la presse et l’opposition sont sous pression, la justice perd en indépendance et les contre-pouvoirs sont affaiblis. Dans le cas hongrois, s’ajoutent un nationalisme exacerbé et un conservatisme social d’un autre âge: toute proximité avec le populisme n’a rien d’accidentel. Pourtant, le jeune Orbán a lui-même connu les réalités de la dictature communiste, lorsque la Hongrie évoluait dans l’orbite soviétique. C’est d’ailleurs en libéral convaincu qu’il se fait connaître, en cofondant «l’Alliance des jeunes démocrates», future colonne vertébrale du parti Fidesz, et en défiant le régime en 1989 avec un discours enflammé en faveur de la démocratie. Le tournant intervient progressivement. Orbán adopte un discours plus autoritaire, s’attaquant à l’indépendance de la justice, des médias et des institutions. Revenu au pouvoir en 2010 dans un pays fragilisé par la crise économique, il entreprend de consolider méthodiquement l’emprise de son parti sur l’appareil d’État, les universités et les médias, au nom de la défense de la «nation hongroise». Ses atteintes aux libertés, notamment à l’égard de la communauté LGBTQ+, provoquent des tensions avec l’Union européenne qui décide de geler plusieurs milliards d’euros de fonds destinés à la Hongrie. Défendre des valeurs familiales, rurales ou chrétiennes n’est pas en soi condamnable. Ce qui l’est, en revanche, c’est l’usage d’une stratégie bien rodée: instrumentaliser les peurs pour conquérir le pouvoir, diffuser la xénophobie et nourrir l’europhobie sous couvert de patriotisme. L’après-communisme L’Europe anciennement communiste a traversé une transition douloureuse. Les sociétés de l’Est ont subi un véritable choc en passant à la démocratie libérale. L’ancien système, malgré ses contraintes, offrait une forme de stabilité, une zone de confort. Il leur a fallu apprendre à s’autogérer, sans disposer de l’expérience des sociétés occidentales. Aujourd’hui encore, les différences entre les deux parties de l’ancien continent demeurent perceptibles, comme si le mur disparu continuait d’exister sous une forme immatérielle. Septembre 1989: des Allemands de l’Est traversant la frontière hongroise en route vers l’Allemagne de l’Ouest dans leur désormais légendaire Trabant, symbole de la déliquescence des économies communistes. (Christophe Simon/AFP) En Allemagne, par exemple, les «Wessis» continuent parfois de tourner en dérision les «Ossis», plus de trois décennies après la réunification. À l’image des Trabant de l’Est, fabriquées en toile de coton résinée, face aux BMW de l’Ouest. Cette fracture ne se limite pas à l’économie ou à la technologie: elle touche aussi les mentalités. Il n’est donc pas surprenant que les partis d’extrême droite enregistrent aujourd’hui de meilleurs scores dans les anciennes régions communistes. Le virage nationaliste Après avoir consolidé son socle conservateur, Viktor Orbán s’est appuyé sur un nationalisme profondément enraciné dans la société hongroise, marquée par un sentiment historique d’isolement et d’insécurité au sein d’une nation entourée par trois grands ensembles culturels: slave, latin et germanique. Ce réflexe n’est pas propre à la Hongrie. En Pologne, en Serbie, en République tchèque ou en Slovaquie, la méfiance envers «l’étranger» reste un ressort politique puissant. Dans ce contexte, Orbán s’oppose frontalement aux politiques migratoires européennes, allant jusqu’à faire ériger en 2015 une clôture de plusieurs centaines de kilomètres pour empêcher l’entrée de migrants. Sa stratégie repose sur la désignation d’un ennemi extérieur. Comme le souligne la politologue et députée hongroise Zsuzsanna Szelenyi, cette logique lui a permis de remporter largement les élections de 2014, 2018 et 2022. Les liaisons dangereuses avec la Russie Lors de sa dernière campagne, après les communistes et les migrants, c’est l’Ukraine qui devient la cible principale. Accusée de vouloir entraîner la Hongrie dans la guerre contre la Russie, elle sert de bouc émissaire dans un discours fortement polarisé. La campagne s’appuie notamment sur la désinformation et sur l’usage de contenus générés par intelligence artificielle. Des tabloïds proches du pouvoir diffusent des images manipulées, amplifiées par des réseaux de faux comptes. Orbán n’a jamais coupé les liens avec Poutine, même après l’invasion de l’Ukraine et la mise au ban de la Russie. (Alexander Nemenov/AFP) Des experts évoquent également des opérations d’influence russes, incluant des vidéos truquées (deepfake) et des contenus présentés comme des articles de presse. Des affiches financées par des fonds publics montrent Volodymyr Zelensky sous un jour négatif, parfois aux côtés de figures européennes, dans des mises en scène volontairement provocatrices. Orbán n’hésite pas à déclarer lors d’un rassemblement: «Nous devons choisir qui formera le gouvernement: moi ou Zelensky!» Malgré ses excès, cette rhétorique s’ancre dans une peur réelle: celle de voir la Hongrie entraînée dans un conflit. «Le Fidesz fait appel au besoin le plus profond de sécurité existentielle», souligne Zsuzsanna Szelenyi, citée par l’AFP. «Leur message, c’est: quand le monde s’effondre, faites confiance à ce que vous avez.» Tropisme identitaire et liens libanais Au cours des dernières années, Viktor Orbán a méthodiquement construit un réseau transnational fondé sur une lecture identitaire et politique du christianisme, conçu à la fois comme matrice civilisationnelle et comme levier d’influence. Cette stratégie s’est traduite par l’organisation à Budapest de multiples conférences et forums réunissant des acteurs conservateurs et chrétiens d’Europe et du Moyen-Orient, dans une logique assumée de convergence idéologique. Dès 2019, le leader du Courant patriotique libre, Gebran Bassil, participait ainsi à une conférence sur la «persécution des chrétiens» en Hongrie, où il obtenait un soutien financier pour des projets ecclésiaux. Budapest lançait parallèlement, dans le même esprit, un fond pour la «reconstruction des églises» au Liban. Ce tropisme s’est renforcé en 2025 avec la tenue à Budapest d’une conférence internationale intitulée «The Future of Lebanon from a Christian Perspective», organisée et soutenue par le gouvernement hongrois, qui a rassemblé plusieurs partis chrétiens libanais. Cette initiative s’inscrit dans une politique plus large de Budapest visant à se poser en protecteur des chrétiens d’Orient, tout en tissant des alliances politiques avec leurs représentants. Dans ce dispositif, les partis chrétiens du Moyen-Orient, et en particulier le Courant patriotique libre, apparaissent comme des partenaires périphériques mais symboliquement précieux, permettant à Orbán d’ancrer son projet d’«Europe des nationalismes chrétiens» dans une dimension globale, à la fois géopolitique et civilisationnelle. C’est au nom de cette même rhétorique de «protection des chrétiens d’Orient» que Vladimir Poutine est intervenu en Syrie. D’ailleurs, dès le milieu des années 2010 et le début de la guerre syrienne, Budapest a adopté une ligne singulière au sein de l’Union européenne en refusant de rompre totalement avec Damas. Sans reconnaître officiellement le régime, le gouvernement hongrois a maintenu des canaux de communication ouverts et s’est opposé à toute politique de changement de régime en Syrie. Cette position s’inscrit dans une vision géopolitique plus large où Orbán considère que la chute d’Assad ouvrirait la voie à des forces islamistes radicales et à de nouvelles vagues migratoires vers l’Europe. Dans cette perspective, Assad cesse d’être seulement un autocrate problématique pour devenir, dans le discours implicite de Budapest, un rempart fonctionnel. Ce rapprochement indirect s’est aussi matérialisé à travers la politique hongroise dite de «protection des chrétiens», pilotée notamment par le programme Hungary Helps. Celui-ci a financé des projets de reconstruction en Syrie, souvent dans des zones sous contrôle du régime, ce qui a suscité des critiques au sein de l’UE, certains y voyant une forme de normalisation rampante de Damas. Sans jamais embrasser explicitement Assad, Orbán a ainsi contribué à fissurer le consensus européen d’isolement, en introduisant une logique alternative: celle d’un pragmatisme civilisationnel, où la survie des communautés chrétiennes justifie le maintien de relations, même indirectes, avec le pouvoir en place. Europhobie Paradoxalement, alors que la Hongrie bénéficie largement des fonds européens, le gouvernement Orbán a adopté une ingratitude totale envers l’UE. Pendant des années, Bruxelles a dû composer avec un dirigeant proche de Moscou et de Washington, multipliant les blocages, notamment sur l’aide à l’Ukraine ou les sanctions contre la Russie. Orbán a régulièrement utilisé son droit de veto pour freiner les initiatives européennes, contribuant à paralyser certains dossiers majeurs. Plus grave encore, des révélations du Washington Post évoquent des fuites d’informations sensibles vers la Russie. Selon ces informations, le ministre hongrois des Affaires étrangères aurait tenu Moscou informé en temps réel de discussions internes à l’Union. Face à ces accusations, les réactions officielles à Budapest oscillent entre banalisation et défiance. Corruption flagrante Mais c’est avant tout la corruption qui a précipité la chute d’Orbán. Malgré une campagne calibrée, les électeurs ont sanctionné un système marqué par l’enrichissement spectaculaire de l’entourage du Premier ministre et la dégradation des services publics. Officiellement, Orbán affiche un patrimoine modeste. Mais dans un pays classé parmi les plus corrompus de l’Union européenne, cette sobriété affichée peine à convaincre. Les Hongrois dénoncent un système quasi féodal, où les proches du pouvoir accumulent richesses et influence. Son père, son gendre, ses alliés économiques ont vu leurs fortunes croître de manière exponentielle, souvent grâce à des marchés publics financés par l’Union européenne. Selon Transparency International, des milliards d’euros disparaissent chaque année en raison de pratiques corruptives, tandis que Bruxelles maintient le gel de fonds importants. Quid du remplaçant? Péter Magyar, vainqueur des législatives, portant la veste traditionnelle hongroise, la bocskai, lors d'un meeting électoral en mars dernier. (Balint Szentgallay/NurPhoto via AFP) Le vainqueur des élections de dimanche, Péter Magyar, hérite d’un chantier immense: démanteler l’architecture politique construite par Orbán, restaurer les institutions et renouer avec l’Union européenne. Ancien membre du système, il conserve certaines positions tranchées de son prédécesseur, notamment sur l’immigration et les questions sociétales, mais promet de rétablir l’État de droit et de lutter contre la corruption. Pour beaucoup d’Européens, il incarne un «Orbán sans corruption et sans europhobie», une équation à confirmer à l’avenir. Au-delà de la Hongrie, l’enjeu est global. Orbán était devenu une référence pour de nombreux mouvements nationalistes. Sa chute constitue un revers symbolique pour l’extrême droite, sans pour autant signer sa disparition. En Europe centrale, comme aux États-Unis avec le camp «MAGA», ou en Russie, les dynamiques qui ont porté Orbán restent actives. La page se tourne peut-être à Budapest. Mais le modèle, lui, n’a pas encore dit son dernier mot.