


La ligne jaune tracée sur le sol libanais méridional n'est pas une simple démarcation militaire. C'est un avertissement de l'histoire. Israël a établi une zone militaire s'étendant sur environ dix kilomètres au nord de la frontière, à l'intérieur du Liban-Sud. Le Premier ministre israélien a exprimé sa position sans équivoque: «Il s'agit d'une bande de sécurité de dix kilomètres de profondeur, bien plus solide, plus intense, plus continue et plus dense que ce que nous avions auparavant. C'est là où nous sommes et nous ne partons pas.»[1] Le vocabulaire est familier. Des analystes ont décrit ce qui se déroule sous nos yeux comme la «gazafication» du Liban-Sud — le ministre israélien de la Défense Israël Katz ayant ordonné à l'armée de démolir les villages frontaliers libanais selon les modèles de Beit Hanoun et de Rafah.[2] Nous savons à quoi ressemblent ces modèles. Il ne reste rien.
Le parallèle avec Gaza est déjà glaçant. Mais il existe un précédent plus ancien et plus proche pour le Liban lui-même: le Golan.[3] Dépopulation, suivie d'une occupation militaire prolongée, suivie d'une annexion. À la mi-avril, plus d'un million de Libanais avaient été déplacés et plus de 2 000 tués.[4] Plus de quatre-vingts villes et villages ont été vidés de leurs habitants, et plus de quinze pour cent de la population du Liban arrachée à ses terres.[5] Une terre vidée de ses habitants est une terre rendue disponible pour d'autres desseins.
Si le Liban laisse cette dynamique se figer — si le Liban-Sud demeure dépeuplé, ses ponts détruits, ses villages démolis — l'annexion rampante de son territoire n'aura pas besoin d'une déclaration formelle. Elle deviendra simplement un fait accompli, comme ce fut le cas au Golan il y a cinq décennies. Le soi-disant «axe de la résistance» a passé des décennies à envelopper la confrontation militaire dans le langage de la libération, sans jamais récupérer un seul mètre du Golan ; quelle que soit la résonance émotionnelle de cette posture chez ses partisans, ce n'était pas une stratégie — c'était une pose, qui confondait le défi avec l'efficacité et refusait obstinément de tenir compte du rapport de force réel.
Le seul instrument capable d'inverser cette trajectoire, c'est la diplomatie. Et la diplomatie requiert un État ayant l'autorité pour la conduire.
L'auteur du malheur libanais doit être nommé
C'est le Hezbollah qui a entraîné le Liban dans cette guerre — non pour défendre la souveraineté libanaise, mais pour servir l'Iran. Lorsque les États-Unis et Israël ont frappé l'Iran à la fin de février 2026 et tué le Guide suprême Khamenei, le Hezbollah a tiré des projectiles sur Israël, déclarant agir en représailles à l'assassinat de Khamenei.[6] Le Premier ministre libanais Nawaf Salam a qualifié cet acte de ce qu'il était: un geste «irresponsable» mettant en danger la sécurité et la sûreté du Liban. L'État libanais n'avait pas décidé de la guerre. Son gouvernement n'avait pas été consulté. Un acteur non étatique subordonné à une puissance étrangère avait, une fois encore, pris cette décision à la place du peuple libanais.
Les Gardiens de la Révolution iraniens, opérant à l'intérieur du Liban munis de passeports falsifiés, dirigeaient les opérations militaires du Hezbollah. Le Liban n'avait pas choisi cette guerre. Il y avait été conscrits de force, son territoire utilisé comme plateforme pour la stratégie régionale de l'Iran, son peuple payant le prix en sang et en déplacements.
Le 5 août 2025, le cabinet libanais a tenu une réunion historique au Palais de Baabda et chargé l'Armée libanaise d'élaborer un plan visant à consolider l'ensemble des armes présentes sur le territoire sous l'autorité des forces de sécurité de l'État.[7] Le 7 août, le gouvernement a formellement répondu aux propositions américaines en s'engageant dans un processus de désarmement par étapes. La réponse du Hezbollah fut le mépris. Le Hezbollah a promis qu'il n'y aurait pas de désarmement et a clairement averti que toute tentative de l'y contraindre signifierait « la mort » pour le Liban.[8] En d'autres termes: soumettez-vous ou faites face à la guerre civile. Ce n'est pas là la posture d'un mouvement de résistance. C'est la posture d'une occupation de l'intérieur.
Puis vint le 2 mars 2026 — une date qui devrait être gravée dans la mémoire politique libanaise. À la suite d'une réunion d'urgence du Conseil des ministres, le gouvernement a annoncé une interdiction totale de toutes les activités militaires du Hezbollah, exigeant que le groupe remette ses armes à l'État et se cantonne aux seules activités politiques. Il a affirmé que les décisions de guerre et de paix relevaient exclusivement de l'État libanais.[9] Ce fut l'affirmation de souveraineté la plus explicite que Beyrouth eût faite en décennies à l'encontre du Hezbollah. Le gouvernement a également appelé les Forces armées libanaises à commencer immédiatement et fermement à mettre en œuvre son plan de désarmement au nord du Litani, en usant de tous les moyens nécessaires.[10]
La réponse du Hezbollah fut d'attaquer les porteurs du message, accusant le gouvernement libanais de « poignarder dans le dos » son organisation en déclarant illégales ses activités militaires, et l'accusant d'être devenu un instrument d'Israël.[11]
À décisions historiques, mise en œuvre historique
Les décisions du 5 et du 7 août étaient, à tout point de vue, sans précédent. Pour la première fois, un gouvernement libanais chargeait formellement son armée d'affirmer le monopole étatique sur les armes — un défi direct à la structure militaire parallèle du Hezbollah.
Pourtant, le fossé entre la décision et sa mise en œuvre a été l'ambiguïté constitutive de la condition politique libanaise — et cette ambiguïté est désormais dangereuse d'une façon très précise. Lorsqu'un État déclare détenir le monopole de la force mais ne peut faire respecter cette déclaration, il ne projette pas la souveraineté. Il projette la faiblesse. Il invite deux désastres parallèles et mutuellement renforçants: il donne au Hezbollah le signal que le gouvernement peut être défié impunément, et il fournit à Israël le prétexte d'agir à la place du Liban.
L'échec de la mise en œuvre tenait-il à un manque de volonté ou à un manque de capacité? Le Liban ne peut se permettre de laisser cette question sans réponse. S'il s'agit d'un manque de volonté, le gouvernement doit trouver le courage politique d'agir, porté par un peuple libanais épuisé par des guerres menées au service de parrains étrangers. S'il s'agit d'un manque de capacité — ce qui est la réponse la plus honnête — alors le Liban doit chercher d'urgence à acquérir cette capacité.
Arguments en faveur d’une force internationale
Le gouvernement libanais a pris ses décisions. Ce dont il a maintenant besoin, c'est que la communauté internationale se tienne derrière elles politiquement, économiquement et militairement, afin que les déclarations de souveraineté ne demeurent pas lettres mortes. L'Armée libanaise, liée par son mandat constitutionnel, fait face à un environnement opérationnel d'une extraordinaire complexité — prise en étau entre un acteur non étatique lourdement armé, soutenu par une puissance régionale et appuyé par une partie de la population libanaise d'un côté, et une armée israélienne occupant son territoire méridional de l'autre — et il n'est pas raisonnable d'attendre d'elle qu'elle résolve seule cette équation sans un soutien international substantiel en ressources, en équipements et en appui politique.
C'est là qu'une force militaire internationale devient non pas simplement utile, mais nécessaire — une force qui soutiendrait l'Armée libanaise dans l'application des propres décisions du gouvernement, et dans la mise en œuvre, dans sa lettre et dans son esprit, des Résolutions 1559[12] et 1701[13] du Conseil de sécurité de l'ONU, qui ont mandaté le désarmement des groupes armés non étatiques au Liban et l'extension de l'autorité de l'État libanais sur l'ensemble de son territoire.
La FINUL entre dans la dernière année de ses opérations, à la suite de la décision du Conseil de sécurité d'août 2025 de proroger son mandat une dernière fois jusqu'au 31 décembre 2026.[14] Cette fin de mandat n'est pas seulement une échéance logistique. C'est une ouverture politique. La question n'est pas de savoir s'il faut remplacer la FINUL, mais par quoi et avec quel mandat. Une force nouvelle — qu'elle soit constituée sous l'égide des Nations Unies ou formée en coalition de pays volontaires — doit être fondamentalement différente de son prédécesseur. La posture passive de la FINUL, qui patrouillait pendant que le Hezbollah reconstituait son arsenal à ses côtés, a été définitivement discréditée.
Si les dynamiques au sein du Conseil de sécurité de l'ONU — notamment la menace de veto[15] — rendent impossible un mandat formel de l'ONU, alors le modèle d'une coalition de pays volontaires devient l'alternative viable. Le Liban a des amis. Il a des alliés qui partagent un intérêt stratégique dans un État libanais stable et souverain : l'Italie, la France, l'Allemagne, les États-Unis, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, l'Égypte, et d'autres partenaires régionaux et internationaux qui ont exprimé leur soutien à la souveraineté du Liban, à son redressement institutionnel et à son émancipation des dominations extérieures — ceux qui ont clairement manifesté leur soutien à un Liban libéré de la tutelle iranienne ; les États-Unis, qui investissent un niveau sans précédent d'engagement diplomatique dans la trajectoire du Liban.
Cet appui américain mérite une attention particulière. Le président Trump a annoncé personnellement le cessez-le-feu, déclarant que Washington avait interdit à Israël de bombarder le Liban et travaillerait avec Beyrouth pour régler la question du Hezbollah. L'administration Trump est, en ce moment, le seul acteur extérieur capable d'exercer une pression significative sur Israël — une pression dont le Liban a urgemment besoin pour obtenir le retrait israélien du Sud et empêcher que la ligne jaune ne devienne permanente. C'est un engagement, et le Liban doit en tirer parti.
Une fenêtre qui ne restera pas ouverte
Le paysage géopolitique régional a évolué en faveur du Liban d'une manière qui semblait inconcevable il y a deux ans. L'Iran est affaibli, son réseau régional mis à mal. Le monde arabe — de Riyad à Abou Dhabi en passant par Le Caire — a atteint un rare consensus : la souveraineté libanaise doit être restaurée, et le Liban ne doit plus jamais être le théâtre des guerres par procuration de l'Iran. Il existe une convergence d'intérêts entre Beyrouth, Washington, le monde arabe et la majeure partie de l'Europe que le Liban a rarement, si tant est qu'il l'ait jamais connue, simultanément.
Cette fenêtre ne restera pas ouverte. La ligne jaune se fige dans le béton et dans les villages démolis. Chaque semaine qui passe sans que les propres décisions du gouvernement soient mises en œuvre est une semaine durant laquelle les faits sur le terrain se cristallisent contre les intérêts du Liban.
Le gouvernement libanais a fait preuve d'un remarquable courage institutionnel — en août 2025, en mars 2026, lors des pourparlers directs à Washington, dans l'insistance déterminée du président Aoun selon laquelle le Liban négociera son propre avenir. Cet acte concret doit désormais trouver son pendant dans une réponse internationale d'une audace proportionnelle. Une force multinationale efficace dotée d'un mandat robuste, adossée à la pression politique américaine sur Israël et au soutien économique arabe pour la reconstruction, n'est pas une utopie. C'est précisément ce que le moment exige. Le Golan a été perdu parce que personne n'est venu. Le Liban ne peut se permettre de répéter cette leçon.
[1] Al Jazeera, Lebanon coverage, 2026 — https://www.aljazeera.com/tag/lebanon
[2] Al Jazeera – Coverage of Southern Lebanon / Israeli Buffer Zone / Lebanon Conflict — https://www.aljazeera.com/tag/lebanon/
[3] Golan Heights — https://en.wikipedia.org/wiki/Golan_Heights
[4] Reuters – More than One Million Displaced by Israeli Strikes in Lebanon — https://www.reuters.com/pictures/lebanon-more-than-million-displaced-by-israeli-strikes-2026-04-15/
[5] US-Israel war on Iran: What next for Lebanon? — https://www.chathamhouse.org/events/all/standard-event/us-israel-war-iran-what-next-lebanon
[6] Security Council Report — https://www.securitycouncilreport.org/monthly-forecast/2026-03/lebanon-37.php
[7] Lebanese Government Instructs Army to Develop Plan for State Monopoly on Weapons as Hezbollah Refuses to Disarm — https://www.fdd.org/analysis/2025/08/05/lebanese-government-instructs-army-to-develop-plan-for-state-monopoly-on-weapons-as-hezbollah-refuses-to-disarm/
[8] Lebanon's Hezbollah rejects disarmament, warns of civil war — https://www.dw.com/en/lebanons-hezbollah-rejects-disarmament-warns-of-civil-war/a-73730563
[9] Government announces 'total ban on any military activity' by Hezbollah — https://today.lorientlejour.com/article/1496916/government-announces-total-ban-on-any-military-activity-by-hezbollah.html
[10] Security Council Report — https://www.securitycouncilreport.org/monthly-forecast/2026-03/lebanon-37.php
[11] Hezbollah leader urges Lebanon's government to pull out of Israel talks — https://www.aljazeera.com/news/2026/4/13/hezbollah-leader-urges-lebanon-government-to-pull-out-of-israel-talks
[12] UN Security Council Resolution 1559 (2004) — https://undocs.org/S/RES/1559(2004)
[13] UN Security Council Resolution 1701 (2006) — https://undocs.org/S/RES/1701(2006)
[14] Security Council Report — https://www.securitycouncilreport.org/un-documents/lebanon/
[15] UN Security Council Working Methods — https://www.securitycouncilreport.org/un-security-council-working-methods/the-veto