

Près d'un an après son accession au siège apostolique du Vatican, le pape Léon XIV a rencontré le secrétaire d'État américain Marco Rubio lors de la première entrevue le réunissant à un haut responsable de l'administration du président Donald Trump, dans une atmosphère de tensions croissantes qu'alimentaient les déclarations réciproques sur la guerre contre l'Iran et les politiques migratoires.
Le premier pape américain de l'histoire de l'Église catholique a manifesté des positions fermes et classiques de l'Église dans la promotion des valeurs de paix et de dialogue, et a dû faire face aux critiques du président Trump, qui affirmait qu'il « exposait l'Église, les catholiques et les populations au danger », estimant que les prises de position du pape laissaient entendre qu'il « ne voyait aucun inconvénient à ce que l'Iran se dote d'armes nucléaires ». Léon s'est empressé de démentir ces accusations, réaffirmant le refus de l'Église à l'égard des armes nucléaires et qualifiant les déclarations de Trump d'« inexactes ».
Au fil de son périple sur le continent africain, Léon a fait preuve d'une grande sagesse et d'une prudence calculée, manifestement peu désireux de s'engager dans un duel polyphonique avec le président américain. Il a usé de sa liberté de parole avec la bienveillance des hommes de bien, traitant de toutes choses en général mais tout particulièrement de celles où la certitude fait défaut et où subsiste une marge de doute quant à l'usage que font les États-Unis de la politique de la force, rappelant ainsi au monde la conviction de l'Église catholique en la primauté de l'autorité spirituelle sur l'autorité temporelle. Deux thèmes ont traversé l'ensemble de ses étapes, de la Turquie au Liban en passant par l'Algérie jusqu'à son escale au port méditerranéen de Marseille: la paix, et le refus d'une guerre qui revient frapper aux portes orientales et méridionales, portée par cette fortune trumpienne débridée qui détruit, à la manière de Machiavel en son temps, les repères familiers du monde.
C'est pourquoi l'Église se tient à l'écart d'un autre travers auquel cèdent les commentateurs, celui de se conduire selon la morale de l'homme politique, et plus résolument encore, de proclamer que le véritable ennemi de l'héritage intellectuel et théologique classique de l'Église est le silence, ou la neutralité déclarée sur les valeurs du pluralisme, de la démocratie, du bien commun et de sa représentation crédible, bien davantage que le relativisme dans les positions politiques ou dans la conscience. Le pape tranche ainsi dans son refus de l'idée même de guerre, invoquant la béatitude des artisans de paix, et dans sa condamnation de toute tentative d'isoler la dynamique pluraliste de l'Europe, animée par sa vitalité démographique, du reste de la planète, de même que dans sa dénonciation des méthodes extractives et iniques pratiquées au détriment des peuples dans leur ensemble. Il leur adresse la parole, au plus juste, individuellement parfois, sur la question de la paix, car chaque être humain porte en lui une part de vertu et de sagesse, et lorsqu'ils se rassemblent, ils forment un seul homme aux multiples pieds, aux multiples mains et aux multiples sens, à la manière d'Aristote mesurant cette « compétence morale du peuple ».
En Algérie, en présence du président Abdelmadjid Tebboune, le pape a exhorté « ceux qui détiennent le pouvoir dans ce pays à renforcer une société civile vivante, dynamique et libre », cinq ans après la répression du mouvement Hirak pour la démocratie. « N'ayez pas peur de l'opposition. N'étouffez pas les visions de la jeunesse », devait-il répéter plus tard en Angola. Au Cameroun, devant le général Paul Biya, au pouvoir depuis plus de quatre décennies, il a également exprimé sa consternation face à un monde « envahi par la force, tenu dans la poigne d'une poignée de tyrans et de la corruption ». Il a aussi dénoncé « le visage caché de la destruction environnementale et sociale engendrée par la course effrénée aux matières premières et aux terres rares », qui alimente guerres et ingérences sur le continent africain. Il a encore mis en garde contre « l'usage perverti de l'intelligence artificielle pour nourrir la polarisation, les conflits, les peurs et la violence qui s'exercent sur l'appartenance et l'identité sociale, politique ou communautaire des minorités, incapables de supporter les pesanteurs des systèmes intellectuels fermés ».
Au Liban, le pape a été témoin d'une fatigue profonde et d'un sentiment d'« impasse » face à ce qui paraissait être la reprise imminente de la guerre. Il n'a pas dissimulé sa colère face à la guerre israélienne, ni son amertume devant la décision du Hezbollah de s'y engouffrer, affirmant à son clergé et à la communauté chrétienne en particulier que leur enracinement en Orient représentait une mission authentique dans la logique même de l'existence religieuse et politique. Il savait que la souffrance des populations avait été reléguée au second plan au profit des grands calculs géopolitiques. Il a mesuré à quel point les Libanais, et les chrétiens tout particulièrement, éprouvaient une anxiété profonde lorsque certains événements en Syrie et dans la région prenaient une dimension quasi catastrophique. Car le risque de tensions communautaires et de fractures ne se limitait pas aux clivages entre les différentes confessions religieuses: il traversait chacune d'entre elles.
Ces messages inscrivent Léon XIV dans la continuité du pape François, avec la volonté de ne pas les laisser s'éteindre sous les tumultes du monde. Ils se font entendre et résonnent dans l'élévation de sa voix et dans la manière dont il s'adresse à ceux qui détiennent le pouvoir politique, sans complaisance ni déférence, et sans céder aux provocations répétées de Trump, qui n'a pas admis d'être interpellé par le successeur de saint Pierre sur ses guerres au Moyen-Orient, et a tenté de désamorcer la chose par une ironie sur la « faiblesse du pape », allant jusqu'à diffuser sur son réseau social Truth Social une image à iconographie christique où il apparaît en thaumaturge, revêtu de la robe blanche et de la cape rouge du Rédempteur.
Le pape s'est ainsi retrouvé dans la posture de son prédécesseur Jean-Paul II, en 1978, lorsque ce dernier avait lancé sa célèbre formule « N'ayez pas peur » lors de la messe de son investiture, message d'espoir porté par l'ancien évêque de Cracovie, dans une Pologne qui allait connaître les séismes entraînant la dislocation de l'Union soviétique. Quarante-huit ans plus tard, cet appel trouve son écho dans celui de l'homme d'Église américain, qui affirme n'éprouver aucune « crainte » face au président américain ni à son vice-président J. D. Vance, lequel a jugé bon de donner à Léon XIV une leçon de théologie, dans une posture politique extérieure dépourvue de crédibilité, marquée par l'illogisme et l'incohérence face à l'accélération de l'histoire et au basculement du monde sous le poids de crises multiples et entrelacées depuis « l'ascension trumpienne ».
Ces positions ne sont pas isolées, tandis que les Européens prennent conscience de leur propre isolement, selon Hubert Védrine, et devront engager une « révolution conceptuelle » en « renonçant à prétendre être le centre du monde », dans le cadre d'un système quasi chaotique en gestation selon le grand anthropologue français Maurice Godelier, qui appelle à un « réarmement moral » pour « mieux répondre à ceux qui persistent à vouloir dépasser l'Occident ou à le combattre ».
Quatre cycles de domination occidentale sur le destin du monde depuis le XVIe siècle ont en effet pris fin: la réaffirmation des États-Unis sur le capitalisme et la démocratie depuis 1917, l'ordre mondial de 1945, et enfin la mondialisation, amorcée en 1979 et close en 2022 par l'invasion russe de l'Ukraine. Se dessine aujourd'hui un nouvel âge des empires dans un monde géopolitique instable et hétérogène, où la violence se libère des institutions et des règles qui prétendaient la contenir, et où la paix devient impossible tandis que la guerre est omniprésente. Les démocraties reculent et font face à une menace existentielle sous l'effet de la dérive du libéralisme américain vers l'injustice et l'inégalité et de sa convergence avec les principes des régimes autoritaires, une Europe qui se retrouve encerclée entre la menace vitale que fait peser la Russie, la dominance économique de la Chine, la pression d'une Turquie mobilisant l'islam pour reconstruire l'Empire ottoman, et l'hostilité du Sud nourrie par le passé colonial.
L'Église ne se trouve pas pour autant désarmée ni affaiblie. Elle n'a pas succombé aux illusions de la fin de l'histoire, ni à l'emprise des grands marchés, ni à la politique de la force qui demeure le monopole des grandes puissances dans l'invasion russe de l'Ukraine, le génocide perpétré à Gaza, les initiatives unilatérales des États-Unis visant à renverser des régimes au Venezuela et désormais en Iran, toutes opérations menées sans chercher le moindre semblant d'approbation internationale, à l'instar de la militarisation du commerce, de la technologie et jusqu'aux flux migratoires, de plus en plus utilisés comme leviers de coercition à l'égard des compétiteurs ou au service d'intérêts géopolitiques propres. Une partie du monde choisit le silence et l'ambiguïté plutôt que de défendre le droit international, en cherchant à éviter toute confrontation, et glisse ainsi vers l'apaisement. C'est une erreur, au regard des principes de l'Église catholique.