
... et comment s'est édifié le cartel des courtiers du pouvoir entre le citoyen et l'autorité


L'accès à l'État au Liban n'emprunte plus le chemin direct qu'il devrait logiquement prendre dans tout système politique moderne. Le rapport qui devrait reposer sur des droits clairement définis et des obligations mutuellement consenties s'est mué progressivement en un réseau complexe de voies informelles, où le citoyen ne traite plus directement avec l'État, mais avec celui qui lui en «ouvre l'accès». Mais la mutation ne s'est pas arrêtée là, puisque l'intermédiation a cessé d'être un simple pont jeté entre le citoyen et l'État pour devenir, dans bien des cas, un substitut intégral à celui-ci, à travers l'édification de dispositifs parallèles qui reproduisent l'État en dehors de lui.
Ce à quoi nous assistons aujourd'hui dépasse largement la corruption ordinaire. Il ne s'agit plus de transgresser des règles existantes, mais de les substituer à d'autres. Le citoyen n'obtient plus ce qui lui revient de droit par le canal de l'institution, mais par l'entremise d'un intermédiaire qui redéfinit ce droit en prestation de service, ou par le biais d'une institution de substitution qui naît en dehors de l'État tout en en remplissant les fonctions. En ce sens, le problème ne réside plus dans la seule faiblesse de l'État, mais dans l'émergence d'un cartel parallèle qui agit à sa place et reconfigure la relation entre le citoyen et le pouvoir.
Cette transformation ne s'est pas opérée brusquement. Elle a commencé par un affaiblissement méthodique de l'État, passant par la paralysie de ses institutions, le retardement systématique de ses services et l'effritement progressif de la confiance qui lui était accordée. Puis les forces politiques se sont engouffrées dans ce vide, non pas simplement par l'entremise de la médiation, mais en instituant des structures alternatives dans les domaines de la santé, de l'éducation et des services. Avec le temps, le citoyen a cessé de recourir à l'État autrement qu'à titre subsidiaire, se trouvant désormais pris dans un double engrenage, tiraillé entre un intermédiaire qui lui fraye le chemin et une institution parallèle qui lui assure la prestation.
Dans les différents secteurs, cette équation s'est reproduite à l'identique. Dans les services fondamentaux, l'État a cessé d'être la référence effective, cédant la place à des cartels parallèles de production et de distribution. Dans le domaine de la santé, l'accès aux soins ne dépend plus des seules institutions officielles, mais d'un maillage de réseaux d'appui et de structures de substitution. Dans l'éducation, des dispositifs de bourses et de soutien ont émergé en dehors du cadre institutionnel traditionnel. Et sur le marché de l'emploi, la compétence à elle seule ne détermine plus les opportunités, supplantée par l'appartenance aux réseaux d'influence.
Dans le secteur financier, cette mutation se manifeste avec une acuité particulière. Le système bancaire a cessé d'être un cadre unifié soumis à des règles lisibles, pour devenir un espace où les relations personnelles s'enchevêtrent aux dispositions légales. Pendant la crise, tous les déposants ne se trouvaient pas à égalité devant l'accès à leurs fonds, et des canaux parallèles ont émergé pour gérer les transferts et les règlements. La question n'était plus de savoir ce à quoi on avait droit, mais qui pouvait effectivement y accéder. L'argent lui-même s'est ainsi transformé, passant du statut de droit légal à celui de privilège conditionné par l'influence.
En dépit de tout cela, ce cartel ne s'est pas imposé par la seule contrainte, ayant prospéré parce qu'il répondait à un besoin réel. En l'absence de l'État, le citoyen cherche une solution rapide plutôt qu'un long parcours juridique. Et à mesure que s'effrite la confiance dans les institutions, la relation personnelle s'avère d'autant plus efficace. C'est ce qui a permis au cartel parallèle non seulement de se maintenir, mais de s'étendre et de s'enraciner.
Le résultat excède désormais le simple recul de l'État et touche à l'émergence d'une dualité structurelle à part entière. Le citoyen vit en effet entre deux systèmes, l'un officiel et fragilisé, l'autre parallèle et parfois davantage opérant. Les droits n'ont pas disparu, mais se sont scindés entre ces deux systèmes, approfondissant ainsi la dépendance et affaiblissant la notion même de citoyenneté.
Ce qui est le plus alarmant dans ce tableau ne tient pas à l'existence même de l'intermédiation, mais au succès du substitut. Lorsque le cartel parallèle se révèle plus rapide et plus présent, l'État se retrouve relégué au rang d'option secondaire. Le problème ne réside plus dans la faiblesse de l'État, mais dans le fait qu'il ne s'impose plus toujours comme une nécessité aux yeux du citoyen.
Dans cette réalité, la question n'est plus de savoir comment réformer l'État, mais si le lien qui le rattache au citoyen subsiste encore. Entre un intermédiaire qui noue le lien entre le citoyen et l'État et des institutions de substitution qui s'en dispensent, se dessine un nouveau modèle de gouvernance qui ne repose plus sur l'État seul, mais sur la pluralité des centres de pouvoir et de prestation.
C'est là que se pose la vraie question: sommes-nous en présence d'un État affaibli qui cherche à se rétablir, ou d'un cartel qui a réussi à construire son propre substitut?