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Analyse

Quand les salles de classe deviennent champs de bataille
Par
Makram Rabah
Publié
avr. 14, 2026 - 17:58

Au Liban, l’éducation est censée libérer les esprits — les proxies de l’Iran en ont fait une arme. Le Liban s’est longtemps targué d’une conviction rare dans la région, faisant de l’éducation une voie plutôt qu’un privilège. Le Liban est un pays où, malgré les guerres, les effondrements successifs et la déliquescence politique, des parents rassemblent encore le peu qu’ils ont pour envoyer leurs enfants à l’école. Un pays dont les salles de classe ont historiquement produit des médecins, des ingénieurs, des écrivains et des penseurs, pas des martyrs pour les Gardiens de la révolution iranienne. Les chiffres disent une partie de cette histoire. Le Liban affiche l’un des taux d’alphabétisation les plus élevés de la région, avoisinant les 98 %. Pendant des années, il figurait parmi les premiers pays au monde pour la qualité perçue de son enseignement. Les mathématiques et les sciences n’y sont pas dispensées comme des luxes, mais comme des nécessités, souvent en anglais ou en français dès le plus jeune âge. L’éducation, ici, ne se réduit pas à l’acquisition de savoirs ; elle est affaire de mobilité, de dignité et d’émancipation — du sectarisme, de la violence, des limites étouffantes que la géographie impose. Or, aujourd’hui, c’est cette idée même qui est attaquée. Les menaces et les actions récentes des Gardiens de la révolution islamique d’Iran contre les institutions américaines au Liban et dans toute la région ne constituent pas un simple épisode de plus dans un long cycle d’escalade. Elles révèlent quelque chose de plus profond et de plus troublant, à savoir une tentative délibérée de redéfinir ce que signifie l’éducation dans des pays comme le Liban. Car pour le Hezbollah, bras le plus enraciné des Gardiens de la révolution dans le pays, l’éducation n’est pas un outil d’émancipation. C’est un outil de contrôle. Là où les familles libanaises voient dans les écoles des passerelles vers le monde, le Hezbollah y voit des fabriques de loyauté. Là où des parents espèrent que leurs enfants apprendront l’algèbre pour se construire un avenir, le parti, lui, envisage la géométrie comme un moyen de calculer des trajectoires. La physique ne sert plus à comprendre le monde naturel ; elle devient un moyen d’affiner la courbe d’une roquette ou la stabilité d’un drone. La chimie est dépouillée de toute curiosité et reconvertie en létalité. Ce n’est pas une métaphore. C’est une doctrine. L’écosystème éducatif du Hezbollah — ses écoles, ses mouvements scouts, ses programmes de jeunesse et ses institutions culturelles — fonctionne depuis longtemps comme un système parallèle, qui reproduit les formes de l’État tout en en subvertissant la finalité. Les enfants n’y apprennent pas seulement à lire et à écrire ; on leur apprend à obéir, à vénérer, et finalement à combattre. Le langage de la résistance s’insinue tôt, enveloppé dans les symboles du martyre et du sacrifice, jusqu’à devenir indissociable de l’identité même. En ce sens, le ciblage récent des institutions américaines, qu’il soit rhétorique ou opérationnel, s’inscrit dans une logique parfaitement cohérente. Des universités comme l’Université américaine de Beyrouth ne sont pas que des bâtiments. Elles incarnent une idée qui s’oppose frontalement à ce que le Hezbollah et les Gardiens de la révolution cherchent à imposer. Elles incarnent le doute face au dogme. Le questionnement face à l’endoctrinement. Un espace où un étudiant peut interroger l’autorité plutôt que de s’y soumettre. Et c’est précisément pour cela qu’elles sont perçues comme des menaces. La conséquence la plus dévastatrice n’est peut-être même pas la militarisation de l’éducation en tant que telle, mais la destruction silencieuse de l’écosystème qui rendait autrefois l’enseignement libanais exceptionnel. Le Hezbollah, de concert avec une classe politique qui a choisi de normaliser, d’accommoder et finalement de légitimer son ordre parallèle, a progressivement érodé la diversité même qui nourrissait la vie intellectuelle du pays. Le modèle éducatif libanais n’a jamais été une simple affaire de programmes ou de classements ; il était une affaire de pluralité. Des salles de classe où les langues se croisaient, où les histoires se disputaient, où les identités coexistaient sans se dissoudre les unes dans les autres. Cet écosystème fragile mais vital était le moteur d’une créativité qui produisait des générations capables de penser au-delà des confins de la secte, de l’idéologie et de la peur. Aujourd’hui, cet espace se rétrécit. Non par décret formel, mais sous l’effet de la pression, de l’intimidation et de l’étouffement lent de la dissidence. Ce qui se perd n’est pas seulement l’autonomie institutionnelle, mais la condition même qui rendait l’apprentissage signifiant au Liban : la liberté d’être différent. Ce n’est pas un hasard si les régimes et les milices fondés sur la rigidité idéologique redoutent les campus davantage qu’ils ne redoutent les armées. On peut dissuader des armées, négocier avec elles, ou même les vaincre. Mais les idées, une fois libérées, sont bien plus difficiles à contenir. Un étudiant nourri de pensée critique est infiniment plus dangereux pour un projet autoritaire que n’importe quel adversaire extérieur. Le Liban se trouve aujourd’hui à l’intersection de ces deux visions. D’un côté, une croyance fragile mais tenace dans l’éducation comme moyen de survie et de transcendance. De l’autre, un effort discipliné et bien financé pour vider cette croyance de sa substance, pour la remplacer par une vision du monde militarisée où le savoir ne sert que le champ de bataille. La tragédie n’est pas seulement que ces deux systèmes coexistent. C’est que l’un empiète inexorablement sur l’autre. Quand un enfant apprend les mathématiques pour résoudre des équations, on le prépare à construire quelque chose : une économie, une carrière, une vie. Quand ce même savoir est réorienté vers le réglage d’un canon ou la programmation d’un drone, il devient tout autre chose : une arme déguisée en éducation. Et au Liban, cette transformation s’opère au vu et au su de tous. L’attaque contre les institutions éducatives, qu’elle prenne la forme de menaces, d’intimidations ou de pire encore, n’est donc pas fortuite. Elle est stratégique. C’est une tentative de couper le Liban de l’un des rares piliers qui le relient encore au monde et à lui-même. Car un Liban qui continue d’éduquer librement est un Liban qu’on ne peut pas entièrement contrôler. Et c’est là, en définitive, l’enjeu véritable. Pas les missiles. Pas les drones. Pas même la géopolitique dans son acception la plus étroite. Mais la bataille autrement décisive qui se joue autour de ce qu’apprendra la prochaine génération de Libanais, et de ce qu’elle deviendra.

La catastrophe comme image
Par
Rita Barotta
Publié
avr. 13, 2026 - 14:00

Des centaines d’images, chaque jour. Le gris comme teinte dominante, parfois une irruption d’orange, un cahier à colorier, une poupée. D’autres fois, les images nous parviennent maculées de souvenirs, ceux d’inconnus que nous ne connaissons pas, qui ne nous connaissent pas, et qui, peut-être, ne reconnaissent plus les leurs. Des mémoires en suspens. Des éclats furtifs sur les écrans des téléphones. Des fragments qui défilent, à la télévision, sous un bandeau rouge rédigé à la hâte, saturé d’approximations, où un nom de lieu est jeté comme gage de précision. Ou encore des séquences brèves, pensées pour entretenir la continuité d’un flux sans cesse relancé. Dans ce flux, l’image cesse d’advenir comme événement. Elle s’inscrit dans un régime visuel continu, reconfigurant en profondeur notre rapport à la guerre et à ce que nous en percevons. Avec les mutations techniques, captation instantanée, publication immédiate, circulation illimitée, la place de l’image s’est déplacée. Celle du spectateur, aussi. L’image se forme au cœur même de l’événement, et nous atteint dans le même mouvement. Elle circule tandis que l’événement persiste. Et nous, destinataires flottants dans une mer de frappes visuelles, nous interrogeons la douleur, ce qui nous en parvient, ce qui se dérobe, ce qui s’inscrit, ce qui échappe. Peut-être aussi la légitimité même de regarder. Dans ce régime visuel accéléré, la catastrophe s’installe comme présence continue, déposant dans la mémoire une trace incomplète. Si tant est qu’elle en dépose une. Au lendemain de la guerre de juillet 2006, j’ai entrepris un travail de recherche portant sur le photographe de presse en tant que point nodal. Il s’agissait d’interroger sa position, les décisions qu’il engage et celles qui précèdent l’image. Nombre de ceux que j’ai rencontrés ont insisté sur ceci: l’image n’est jamais le produit d’un instant pur, mais une construction , une affaire d’angle, de temporalité, de sélection. L’un d’eux évoquait le poids d’une responsabilité constante: déterminer les conditions de visibilité de la guerre, décider de ce qui entre dans le cadre et de ce qui en est retranché. Il y a deux décennies encore, l’image se regardait, se conservait. Elle disposait d’un temps propre. D’une durée. D’une empreinte. Aujourd’hui, elle s’accumule jusqu’à excéder toute possibilité de mise en récit. Cette accumulation ne fait pas mémoire: elle produit de la dispersion. Dans Devant la douleur des autres , Susan Sontag interroge le rapport de l’image à la souffrance, et les limites de ce qu’elle peut en transmettre. «Les images n’expliquent rien ; elles attestent qu’un événement a eu lieu». Ainsi, elles fixent l’occurrence sans en livrer l’intelligibilité. À mesure que leur circulation s’accélère, les images perdent leur capacité à porter un sens stabilisé et deviennent les unités d’un flux visuel. L’émoussement dont parle Sontag tient à la densité des images, à leur vitesse de diffusion, mais aussi aux conditions mêmes du regard et à la place assignée au spectateur dans ce dispositif. Ici, la question du sens se dérobe. «La conscience de la souffrance ne va pas de soi ; elle se construit.» Voir ne suffit pas à saisir la catastrophe. Le sens se configure dans un contexte, depuis une position, celle de qui regarde, celle de qui reçoit. D’où cette mise en garde : «Il ne faut pas supposer l’existence d’un “nous” homogène lorsqu’il s’agit de regarder la souffrance des autres.» On a beaucoup écrit sur le «silence du monde» face à l’anéantissement de Gaza. Comment les «autres» demeurent-ils silencieux face aux corps d’enfants dénudés ? Et nous, au Liban d’aujourd’hui, écrivons des choses analogues à propos de nos propres réactions face à une localité détruite. Avons-nous le même rapport à ce lieu? Recourons-nous à la projection pour produire de l’empathie? L’indifférence, chez certains, se constitue-t-elle comme stratégie de défense? Le regard n’est pas une expérience commune. Il est conditionné par la distance, par l’exposition possible, par le rapport au danger. Les recherches contemporaines sur les images de violence, qui s’interrogaient d’abord sur leurs effets, déplacent désormais la question vers l’acte même de regarder: comment regarde-t-on, quand, et sous quelles conditions? Au Liban, cette reconfiguration visuelle s’est intensifiée au cours de la dernière décennie: l’image s’est déplacée du registre du témoignage vers celui de l’expérience immédiate. Celui qui filme est souvent déjà pris dans l’événement. Le téléphone s’est fait prolongement du corps : tremblement, saturation sonore, choc… tout s’inscrit désormais dans le cadre. Dans ce moment, la position du regard se fissure. Le spectateur habite l’image autant qu’il la contemple. Nous, si tant est qu’un «nous» soit encore tenable, ne sommes plus ceux qui regardent la catastrophe à distance. Nous sommes devenus ceux qui sont regardés. Ce déplacement excède l’événement lui-même. Il se rejoue à chaque crise, à chaque montée de tension, à chaque «nouvelle catastrophe». Mais depuis la guerre de Gaza, et à travers les deux dernières guerres au Liban, que nous traversons encore, une strate supplémentaire s’est imposée à ce régime visuel: les images ne relèvent plus seulement du témoignage. Elles incluent désormais des images falsifiées, générées par intelligence artificielle, ou arrachées à d’autres contextes. Elles circulent à la même vitesse, produisant des affects réels en l’absence même de l’événement qu’elles prétendent documenter. Il ne s’agit pas seulement d’un défaut de représentation, mais d’un déplacement du statut de l’image comme preuve. Dans bien des cas, sa véracité devient indécidable. «L’image n’est pas un substitut de la réalité», écrit Sontag. D’indice, elle est devenue milieu, lieu de circulation, de transformation, de reconfiguration de la perception. Dans cet espace, la position du regard se déplace encore: elle s’adosse à une exposition continue, au détriment d’une intelligibilité cohérente. L’image devient présence sans point de fixation. … Pour se constituer, la mémoire exige des seuils, un commencement, une fin. Dans le flux qui est désormais le nôtre, ce qui subsiste relève d’une trace diffuse, sans contours. Sontag écrit que «la compassion est une émotion instable, qui doit se convertir en action, sous peine de s’étioler». Dans le flux des images, l’empathie se dissout dans la suivante. Certaines persistent, sans médiation. D’autres s’effacent malgré leur intensité. Ce qui demeure n’obéit pas à une logique d’importance, mais à une logique de persistance dans le flux. Face à cette saturation, l’esprit recourt parfois à des mécanismes de déplacement ou d’effacement partiel. Dans les deux cas, il ne s’agit pas d’un défaut d’importance, mais d’un excès d’exposition. L’image ne disparaît pas. Elle ne s’inscrit pas davantage. D’où l’émergence d’une autre position: le refus de regarder. Certaines images, par leur répétition, épuisent leur propre sens ou reconduisent la violence qu’elles portent. Mais ce refus ne constitue pas une issue : soustraire les images au regard n’en annule ni l’existence, ni les effets. Que faire de cette accumulation de bâtiments qui s’effondrent? De ces animaux mutilés? De ces villages, parfois familiers, qui apparaissent désormais comme les vestiges d’un paysage post-apocalyptique? Pour certains, regarder relève d’un privilège de classe: ceux qui regardent le peuvent parce qu’ils sont en vie, à l’abri. Ceux qui ont été ensevelis sont devenus image. D’autres estiment que nous vivons désormais à l’intérieur d’une image, reproduite sans nous. D’autres encore soutiennent que regarder est un acte politique: que nous, témoins vivants, participons à la fabrique de la catastrophe, à son prolongement, à son archivage. Mais nous n’archivons rien. Nous ne ressentons presque plus. Parce que nous nous sommes habitués à regarder. Peut-être que la catastrophe, la seule véritable, se tient précisément là: dans cette accoutumance au visible.

La question chiite
Par
Centre Libanais de Recherches et d'Études
Publié
avr. 13, 2026 - 13:35

Il existe désormais une «question chiite» qui se pose avec force dans la réalité arabe, une réalité qui n’est pas isolée de son environnement régional, ni des politiques des grandes puissances. Certains estiment que la «question chiite» révèle, dans certaines de ses manifestations et de ses circonstances, un affaiblissement ou un ébranlement de la loyauté des chiites arabes envers leurs États nationaux, sous l’effet d’un centralisme iranienne qui cherche à étendre son influence dans la région arabe en exploitant les failles existantes et en en creusant de nouvelles dans les fondements mêmes de ces États. Les chiites visés par cette accusation répondent en bloc et soutiennent que leur mobilisation dans leurs pays respectifs procède soit du soulèvement des griefs et d’une exigence de justice politique et sociale — l’Irak et les pays du Golfe en témoignent —, soit d’un engagement aux côtés de leurs compatriotes dans le devoir de résister à l’agression israélienne, comme au Liban et en Palestine. La «question chiite» s’est aggravée après la guerre américaine contre l’Iran en mars 2026, au point d’en atteindre les seuils d’un réveil des vieux démons, suscitant des atmosphères de sectarisme communautaire et de fanatisme confessionnel et de rejet total de l’Autre. Ce rejet s’alimente davantage du comportement de certains groupes comme le Hezbollah, de son implication dans les tueries perpétrées au Liban, en Syrie, en Irak et ailleurs, sans compter les bombardements iraniens qui ont pris pour cibles des capitales arabes du Golfe au fil de la guerre en cours. Le Liban, de par sa diversité, détient un avantage singulier pour contribuer à remédier à la déformation qui s’est généralisée à travers le monde arabe. Cette diversité constitue la contribution libanaise à l’enrichissement de la civilisation humaine, une contribution nécessaire en cette époque de l’histoire où l’humanité traverse un enfantement douloureux, et où une question de nature existentielle s’impose: comment est-il possible de vivre ensemble dans la différence et dans l’égalité? Car la sortie de cette crise ne se réduit pas à attendre l’issue de la guerre irano-américaine, ni aux négociations libano-israéliennes, ni à miser sur une politique d’équilibre des forces. Traiter la «question chiite» requiert une assise culturelle fondée sur l’acceptation de l’Autre tel qu’il est. Au début du XXᵉ siècle, il existait une «question chrétienne»: plutôt que de se séparer de l’Autre, les maronites choisirent le Grand Liban, bâti sur le vivre-ensemble. En ce début de XXIᵉ siècle, la «question chiite» refait surface au Liban. Quel est le choix de ses élites, de ses penseurs et de ses leaders?

Pourparlers avec Israël: Beyrouth prive l’Iran de la carte libanaise
Par
Michel Touma
Publié
avr. 11, 2026 - 19:00

Pendant que certains habitants de Beyrouth continuaient vendredi, 10 avril, d’inspecter les secteurs durement frappés mercredi par l’aviation israélienne, dans le cadre d’une attaque-surprise contre des cadres du Hezbollah implantés dans divers quartiers de la capitale, les raids aériens se poursuivaient au Sud contre plusieurs villages de la zone méridionale du pays. L’un de ces raids a fait 12 tués (des agents de la Sécurité de l’Etat), à Nabatiyeh. Mais en l’absence de développements majeurs au niveau des opérations militaires, ce sont les négociations directes entre le Liban et Israël, prévues au début de la semaine prochaine à Washington, qui focalisent au stade actuel l’attention des milieux diplomatiques et politiques locaux. Il ressort des informations qui étaient disponibles vendredi qu’une réunion préliminaire se tiendra mardi au bureau du Secrétaire d’Etat, Marco Rubio, entre l’ambassadrice du Liban à Washington, Nada Hamadé Moawad, et l’ambassadeur d’Israël, Yechiel Leiter. Cet entretien à trois permettra en toute vraisemblance de définir le cadre général ou les grandes lignes de l’ordre du jour des pourparlers libano-israéliens dans les domaines militaire, sécuritaire, politique et des relations bilatérales, dans une perspective de paix entre les deux pays. Le Liban devrait former sous peu des commissions ad-hoc qui seront chargées de mener les pourparlers bilatéraux avec les négociateurs israéliens dans les différents domaines d’intérêt commun. Il convient d’indiquer dans ce cadre que le Hezbollah s’est déclaré opposé à toute négociation directe entre le Liban et Israël. Dans l’après-midi de vendredi, quelques dizaines de partisans du parti pro-iranien ont organisé à Zokak el-Blatt, à Hamra ainsi que dans le centre-ville, notamment dans le secteur du Grand Sérail, des rassemblements pour dénoncer la position du gouvernement concernant les pourparlers avec Israël, oubliant à l’évidence que le Hezbollah avait négocié, indirectement, avec Israël au milieu des années 1990 (ce qui avait débouché sur les Arrangements d’avril), sans compter les pourparlers engagés en 2021-2022 par le parti pro-iranien avec Israël, par le biais de l’émissaire américain Amos Hochstein (par ailleurs ancien officier de l’armée israélienne) en vue de la délimitation des frontières maritimes entre le Liban et Israël. Les partisans du Hezbollah qui sont descendus dans la rue dans l’après-midi de vendredi sont sans doute trop jeunes pour savoir, en outre, que lors de la guerre Iran-Irak dans les années 1980, le régime des mollahs iraniens avait eu recours à… Israël pour s’approvisionner en armes et en munitions afin de faire face à l’armée de Saddam Hussein, ce qui avait provoqué à l’époque le fameux scandale de l’Irangate. Il serait bon aussi de rappeler les négociations (directes) engagées entre le Liban et Israël en 1983, à la suite de la guerre de 1982 (« Opération Paix en Galilée »). Les négociateurs libanais et israéliens se réunissaient alors, face à face, alternativement à Khaldé et dans la ville israélienne de Netanya. Un enjeu stratégique Bien au-delà des surenchères populistes initiées par le Hezbollah, force est de relever dans le contexte actuel que l’enjeu des négociations directes avec Israël revêt pour le Liban un caractère hautement stratégique. Cet enjeu a été clairement défini jeudi, au cours du Conseil des ministres, par le président Joseph Aoun qui a souligné sans détour que « seul le Liban négocie pour lui-même, et nul ne peut négocier au nom du Liban ». L’allusion à la République islamique est évidente, dans la mesure où le pouvoir iranien insiste pour que le Liban soit inclus dans le cessez-le-feu conclu entre Téhéran et Washington. En clair, cela signifierait que l’Iran se serait octroyé, auquel cas, le droit de monopoliser la carte libanaise dans ses pourparlers avec l’Administration Trump. En s’engageant ainsi sur la voie des négociations directes avec Israël, le président Aoun et le gouvernement Salam réaffirment leur détermination à dissocier totalement le cas du Liban des manœuvres iraniennes, ce qui reviendrait à arracher la carte du Liban des mains de la République islamique. Cette dissociation est vitale pour le pouvoir libanais afin de garantir un règlement des contentieux avec l’Etat hébreu. Au milieu des années 1990, rappelle-t-on à cet égard, des négociations directes se déroulaient à Washington entre le Liban et Israël mais elles n’avaient pas abouti aux résultats escomptés car Beyrouth avait lié son aval à un accord avec Tel-Aviv au succès des pourparlers d’Israël avec le régime syrien, lequel s’était alors abstenu de signer avec le gouvernement israélien, ce qui avait torpillé l’accord libano-israélien. Le gouvernement Salam cherche ainsi manifestement à dissocier le cas du Liban du dossier iranien pour ne pas réitérer le précédent fâcheux de la concomitance déstabilisatrice des deux volets libanais et syrien à l’époque. Cette dissociation est d’autant plus fondamentale aujourd’hui pour le Liban que les Gardiens de la révolution ne semblent pas particulièrement enthousiastes à conclure un accord avec les Etats-Unis, comme l’indique leur position au sujet du détroit d’Ormuz. « Désormais, c’est nous qui déciderons quels paquebots seront autorisés à traverser le détroit », ont affirmé vendredi les Pasdaran. Une petite phrase qui risque, si elle se concrétise dans les faits, de torpiller bel et bien les pourparlers d’Islamabad, censés s’ouvrir samedi.

Liban: le prix de la guerre et l'État en suspens
Par
Ziad Abdel Samad
Publié
avr. 8, 2026 - 18:45

Depuis l'embrasement militaire récent aux frontières du Sud, le Liban s'est retrouvé au cœur du tableau régional en tant qu'espace de confrontation ouverte, ravivant des interrogations anciennes sur son rôle, les limites de son pouvoir de décision et sa capacité à absorber le coût d'un engagement dans des conflits qui le dépassent. Dans ce contexte, une question fondamentale s'impose: comment évaluer le bien-fondé de cette confrontation d'un point de vue strictement libanais, au regard des conséquences qu'elle a engendrées sur les plans militaire, économique et social? Les données de terrain indiquent un coût considérable. De larges pans du Sud ont subi des dommages graves touchant les infrastructures ainsi que les biens et propriétés privés, tandis que des vagues de déplacement interne ont concerné des centaines de milliers d'habitants, alourdissant encore les charges pesant sur les régions d'accueil et sur un État déjà aux prises avec une crise économique et financière profonde. Des secteurs productifs essentiels, l'agriculture et le tourisme au premier chef, ont par ailleurs été durement affectés, au moment précis où l'économie libanaise aurait eu besoin du moindre espace de redressement. Les lectures divergent, en revanche, quant aux acquis militaires réels. Certains considèrent que l'engagement dans la confrontation s'inscrit dans une stratégie de dissuasion plus large, adossée à des équilibres régionaux, et qu'il vise à imposer de nouvelles équations ou à consolider celles qui existent. D'autres estiment que les résultats n'ont pas produit de changement qualitatif dans le rapport de forces, et que le plafond des issues politiques reste voisin des arrangements antérieurs aux cessations des hostilités — voire d'un retour aux effets concrets de ces arrangements tels qu'ils prévalaient avant la dernière escalade —, ce qui soulève des interrogations sur le rapport entre le coût consenti et les résultats obtenus, d'autant que cette escalade s'est elle-même inscrite dans des interactions régionales plus larges et des logiques qui débordent largement le cadre strictement libanais. Cette divergence d'appréciation reflète, dans une large mesure, un désaccord fondamental sur la place du Liban au sein du conflit régional. S'agit-il d'un acteur à part entière, doté d'une marge de décision autonome, ou d'un maillon dans un réseau d'alliances plus vaste où les calculs locaux et régionaux s'entremêlent inextricablement? La réponse n'est pas d'ordre théorique: elle détermine directement la manière dont on comprend la guerre et dont on juge son utilité. Sur le plan intérieur, la montée des tensions a relancé le débat sur le rôle de l'État et les limites de son autorité. La question du monopole des armes et de la prérogative de décision en matière de guerre et de paix demeure l'une des plus sensibles de la vie politique libanaise. Pour une partie de l'échiquier, concentrer ce pouvoir au sein des institutions étatiques constitue une condition sine qua non du renforcement de la souveraineté et de la construction d'une stabilité durable. Pour l'autre, la réalité sécuritaire et les équilibres en place imposent des formules différentes, et toute approche sérieuse de ce dossier se doit de prendre en compte les craintes et les appréhensions mutuelles entre les composantes libanaises. Ce débat n'est pas nouveau, mais les développements récents lui confèrent une acuité supplémentaire. L'expérience montre que la pluralité des centres de décision génère des défis sérieux en matière de coordination interne et de gestion des crises, tout en influençant la position du Liban dans ses relations extérieures, qu'il s'agisse de la voie diplomatique ou de sa capacité à bénéficier du soutien international. Cette problématique se rattache à une interrogation plus large sur la nature du système politique. Depuis l'adoption de l'accord de Taëf, des fondements ont été posés pour la reconstruction de l'État et le renforcement de ses institutions, mais l'application a été des plus inégales, sous l'effet conjugué de complexités internes et d'équilibres politiques fluctuants, à la fois locaux et régionaux. Cette mise en œuvre à géométrie variable a contribué à maintenir des questions essentielles — la souveraineté, la réforme institutionnelle — dans le champ d'un débat ouvert et perpétuellement irrésolu. Au-delà de la dimension souveraine, se pose la question de la confiance des citoyens envers l'État. Les crises successives, de l'effondrement financier aux séquelles de la guerre, ont érodé cette confiance et conduit de larges franges de la population libanaise à s'appuyer sur des réseaux alternatifs pour subvenir à leurs besoins. Cette réalité compromet à son tour la possibilité de construire un contrat social effectif, fondé sur une relation de réciprocité entre l'État et ses citoyens, articulée autour des droits et des devoirs. C'est dans ce cadre que l'on peut comprendre ce que l'on désigne parfois comme une certaine «sélectivité» dans l'application des lois ou dans l'approche des affaires publiques. Cette sélectivité tient en partie à la défiance envers les institutions, ou au sentiment de certains groupes que les règles ne sont pas appliquées de manière égale pour tous. Elle contribue toutefois, en retour, à affaiblir l'idée même de l'État comme référence commune et fédératrice, rendant ainsi plus difficile toute tentative d'établir des règles stables de gouvernance. Sur le plan régional, ce qui se joue au Liban ne saurait être dissocié d'un contexte plus vaste, traversé par les interactions entre puissances internationales et régionales. Les expériences accumulées ces dernières années dans plusieurs arènes de la région ont démontré comment des États fragilisés de l'intérieur peuvent se transformer en arènes où ces conflits se croisent et se superposent. Le Liban apparaît, dans cette configuration, particulièrement exposé à l'influence de ces équilibres, en raison de sa composition interne et de l'enchevêtrement de ses relations extérieures. C'est dans ce même cadre que s'inscrit le développement récent constitué par l'annonce d'un cessez-le-feu entre les États-Unis et l'Iran, d'une durée de quinze jours et sous médiation pakistanaise, en vue d'ouvrir un processus de négociation entre les deux parties dont l'objectif serait de parvenir à un règlement de la crise qui les oppose. Ce processus soulève cependant une série d'interrogations pour le Liban, dans la mesure où il n'est pas encore établi si cet accord le concerne directement ou indirectement. Il pose également la question de la place du Liban dans de tels arrangements, à l'heure où celui-ci ne dispose d'aucune représentation officielle à la table des négociations, alors que l'État libanais devrait être la seule instance habilitée à négocier en son nom. Cette situation illustre une problématique persistante liée aux limites de la souveraineté nationale : des questions qui touchent directement au Liban se trouvent traitées dans des cadres de négociation extérieurs sans que l'État y tienne le rôle qui devrait lui revenir de droit. Face à ce tableau, les choix qui s'offrent ne sont ni simples ni univoques. Une approche réaliste exige de reconnaître l'imbrication des facteurs internes et externes, et d'admettre que tout chemin vers la sortie de crise nécessite un traitement équilibré de ces facteurs, sur la base d'un raffermissement de l'État — et non de sa complaisance ni de son affaiblissement. Cela implique, d'un côté, de renforcer les institutions étatiques et leur capacité à gérer les dossiers souverains et les services publics, de manière à garantir un État juste, soumis à la loi et garant de l'égalité dans les droits ; et, de l'autre, de travailler à atténuer la polarisation intérieure et à construire un minimum de consensus autour des questions fondamentales, afin de renforcer la légitimité nationale sans rogner sur le rôle ou la souveraineté de l'État. En définitive, la guerre récente au Liban soulève bien plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. Elle révèle l'ampleur du prix que peut engendrer l'engagement dans des conflits aux horizons indéfinis, et remet en lumière des interrogations structurelles touchant à l'État, à la souveraineté et au contrat social. Tandis que les lectures et les appréciations demeurent divisées, le défi central reste de faire de cette expérience une occasion de réévaluation des choix — plutôt qu'une étape supplémentaire dans la spirale des crises récurrentes.

Sommes-nous proches de la fin de la guerre en Iran?
Par
Jacques Mechelany
Publié
avr. 7, 2026 - 18:49

Trente-neuf jours après le début de la guerre, la question qui plane désormais sur le Moyen-Orient n’est plus de savoir si ce conflit transformera l’Iran. Il l’a déjà fait. La véritable question est de savoir si nous approchons du moment où la guerre passera de sa phase destructrice à sa phase politique — ce moment où les conflits atteignent historiquement leur point culminant et où commencent à émerger les fondations de l’ordre d’après-guerre. Chaque guerre suit une trajectoire brutale mais reconnaissable. D’abord vient le choc. Puis l’escalade. Puis la dévastation. Et finalement — lorsque les coûts humains, économiques et politiques deviennent insoutenables — commence la recherche d’un nouvel équilibre. Après près de six semaines d’opérations militaires continues, la guerre entre l’Iran, les États-Unis, Israël et leurs alliés respectifs semble entrer précisément dans cette phase. Les signaux deviennent difficiles à ignorer. Le coût de la guerre Le bilan du conflit est immense. À travers l’Iran, de larges portions de l’infrastructure militaire ont été endommagées ou détruites. Des installations stratégiques, bases de missiles, centres de commandement et éléments du système énergétique ont été frappés à de multiples reprises. Les infrastructures civiles ont également été lourdement touchées. Les réseaux électriques, les hubs de transport et les complexes industriels ont été perturbés dans plusieurs provinces. Le coût économique se chiffre déjà en dizaines de milliards de dollars, dans un pays dont l’économie était déjà fragilisée par des années de sanctions et d’inefficacités structurelles. Le coût humain est encore plus dévastateur. Des milliers de personnes ont été tuées. Beaucoup d’autres ont été blessées. Un grand nombre de civils ont été déplacés à l’intérieur du pays alors que les opérations militaires s’intensifiaient autour de zones stratégiques clés. Sur le plan financier, la pression est tout aussi sévère. La monnaie iranienne s’est encore effondrée, l’inflation s’est accélérée et la structure budgétaire déjà fragile du pays est désormais soumise à des tensions extraordinaires. Des guerres d’une telle intensité ne peuvent se prolonger indéfiniment. Tôt ou tard, le calcul politique commence à évoluer. Les négociations secrètes Derrière la rhétorique publique de confrontation totale, des canaux diplomatiques plus discrets semblent s’être ouverts. Selon Donald Trump et plusieurs sources régionales, des discussions auraient eu lieu entre les États-Unis et l’Iran. Mais fait notable, ces discussions ne semblent pas impliquer le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (IRGC). Elles concerneraient plutôt des officiers supérieurs de l’armée régulière iranienne — l’Artesh — avec l’armée pakistanaise jouant apparemment le rôle d’intermédiaire. Si cela se confirme, il s’agirait d’un développement stratégique majeur. Depuis des décennies, la structure militaire iranienne repose sur un système dual. D’un côté se trouve l’IRGC, armée idéologique créée après la révolution de 1979 pour protéger la République islamique et sa doctrine révolutionnaire. De l’autre côté se trouve l’armée nationale iranienne traditionnelle, dont la culture institutionnelle précède la révolution et dont la mission a historiquement été la défense de l’État iranien plutôt que l’exportation d’une influence idéologique. L’équilibre entre ces deux institutions définit depuis longtemps l’architecture interne du régime iranien. L’apparition de négociations contournant l’IRGC pourrait donc indiquer quelque chose de bien plus profond qu’une simple diplomatie de guerre. Elle pourrait indiquer que l’avenir politique de l’Iran est désormais discrètement discuté. La phase de l’ultimatum Les guerres se terminent souvent non pas par un cessez-le-feu soudain, mais par un ultimatum. Un ultimatum sert un objectif stratégique précis. Il oblige les acteurs internes à choisir. Il redéfinit l’équilibre des pouvoirs au sein du camp perdant. Et il crée les conditions nécessaires à une transition politique. Les signaux provenant des canaux diplomatiques suggèrent que le conflit pourrait entrer dans cette phase. L’ultimatum ne s’adresse pas seulement aux dirigeants iraniens. Il vise la structure du pouvoir en Iran. En substance, il pose une question fondamentale : Qui contrôlera l’État iranien une fois la guerre terminée ? Les Gardiens de la Révolution — ou l’armée nationale ? La lutte interne en Iran Cette lutte interne existe depuis des décennies, bien qu’elle ait rarement été visible de l’extérieur. L’IRGC a acquis un pouvoir considérable au cours des quarante dernières années. Il contrôle de vastes segments de l’économie iranienne. Il domine les principales institutions de sécurité. Il supervise les programmes de missiles du pays et ses réseaux régionaux de forces alliées. Mais l’armée régulière iranienne demeure une institution vaste et professionnelle, profondément enracinée dans l’État iranien et dotée d’une forte cohésion interne. La guerre a inévitablement modifié l’équilibre entre ces forces. Lorsque les États font face à des crises existentielles, les structures institutionnelles évoluent souvent rapidement. L’histoire offre de nombreux précédents. Les institutions militaires émergent parfois des crises de guerre comme les seules capables de restaurer l’ordre et la stabilité. La possibilité qu’un pouvoir de transition dirigé par les militaires émerge en Iran n’est donc plus inconcevable. Une possible transformation religieuse Un tel changement aurait également de profondes implications idéologiques. Depuis 1979, le système politique iranien repose sur la doctrine du Velayat-e-Faqih, la tutelle du juriste islamique, établie par l’ayatollah Khomeiny et centrée sur l’establishment religieux de Qom. Ce modèle fusionne l’autorité religieuse et le pouvoir politique. Mais au sein même de la théologie chiite existe une autre tradition. L’establishment religieux chiite de Najaf, en Irak, a historiquement développé une doctrine différente, mettant l’accent sur la séparation entre autorité religieuse et gouvernance politique. Pendant des décennies, les érudits de Najaf ont défendu un rôle politique plus limité pour le clergé. Un Iran d’après-guerre dominé par l’armée pourrait donc marquer un éloignement radical du modèle révolutionnaire clérical de Qom au profit d’une gouvernance plus proche de la tradition de Najaf, où la religion conserve une influence mais ne gouverne pas directement l’État. Une telle transformation constituerait l’un des changements politiques les plus profonds au Moyen-Orient depuis la révolution iranienne. Le lendemain de la guerre Les guerres semblent souvent chaotiques pendant qu’elles se déroulent. Mais leur dénouement révèle généralement les forces politiques profondes qui se sont accumulées sous la surface. Trente-neuf jours après le début de cette guerre, les contours de ce dénouement commencent peut-être à apparaître. Le conflit a dévasté les infrastructures et l’économie iraniennes. Des canaux diplomatiques semblent s’ouvrir en coulisses. La phase de l’ultimatum est arrivée. Et en Iran même, l’ultimatum — et les conséquences de son non-respect — pourrait déclencher un basculement du rapport de force entre l’IRGC et l’armée nationale. Si ces dynamiques continuent d’évoluer dans cette direction, la guerre pourrait ne pas simplement se terminer par un cessez-le-feu. Elle pourrait se conclure par la reconfiguration de l’État iranien lui-même. La chute des régimes ne provient que rarement de la pression extérieure seule. Elle survient le plus souvent lorsque les piliers internes du pouvoir commencent à se réaligner. Si les signaux actuels se confirment, l’Iran pourrait approcher précisément d’un tel moment. Et lorsque les armes se tairont enfin, le Moyen-Orient pourrait découvrir que la véritable transformation ne fait que commencer. Un nouveau Moyen-Orient où la destruction de l’État d’Israël serait retirée de la constitution iranienne, où la religion serait séparée de la conduite de l’État, où des accords de paix seraient signés entre l’Iran et ses voisins du Golfe, et où des garanties seraient apportées pour la libre circulation dans le détroit d’Ormuz.

Guerre Iran-USA: quels intérêts?
Par
Mona Fayad
Publié
avr. 5, 2026 - 12:28

Ceux qui ont étudié la guerre, à l'image de Gaston Bouthoul ou de Marvin Harris, n'ont jamais circonscrit leur analyse à la seule dimension géopolitique immédiate. Ils ne se contentaient pas de demander «pourquoi a-t-elle éclaté?», mais posaient aussi «que produit-elle? » et «qui sert-elle?». Car les sociétés, lorsqu'elles se révèlent incapables de résoudre leurs contradictions internes, tendent à les exporter vers l'extérieur, et la guerre se transforme alors en moyen de réorganiser l'espace intérieur par le biais d'une violence orientée vers l'extérieur. Cette approche autorise une lecture des guerres contemporaines qui échappe à leur réduction à la sphère militaire ou géopolitique. Le conflit qui embrase aujourd'hui le triangle irano-américano-israélien ne peut se comprendre ainsi comme un simple affrontement d'influence ou une dissuasion mutuelle. Il faut plutôt le saisir comme un processus complexe aux fonctions multiples, visant à consolider des légitimités intérieures en crise et à redessiner les équilibres régionaux, tout en produisant des récits de mobilisation qui redéfinissent simultanément l'ennemi et le soi. Pour Bouthoul, la guerre a enfanté l'histoire, laquelle commence avec la chronique des batailles armées. Elle constitue la frontière qui marque toutes les grandes transformations. Elle incarne l'une des figures du passage accéléré. Dans Vaches, porcs, guerres et sorcières , Marvin Harris s'efforce d'expliquer les phénomènes culturels, religieux et guerriers à partir d'un angle matériel, économique et écologique. Sa démarche aide à mesurer l'importance des ressources comme facteur de conflit et à montrer que l'économie et le rôle géostratégique constituent l'arrière-plan des affrontements apparents. Elle éclaire aussi pourquoi certaines communautés demeurent dans un état de guerre prolongé malgré les pertes accumulées, parce que la guerre remplit des fonctions sociales inscrites au cœur de la structure matérielle. Harris relie par ailleurs l'infrastructure, entendue comme l'économie, l'environnement et la technologie, à la superstructure formée par la religion, les symboles et les croyances. Cependant, son cadre d'analyse peine à rendre compte du rôle de l'idéologie religieuse et politique, qu'elle soit chiite, sunnite, sioniste ou nationaliste, ou de la place des émotions, de la haine et de la mémoire historique, dont l'agression iranienne contre les États du Golfe a pourtant attesté la puissance déterminante. Il laisse également de côté les interactions en temps réel entre les dirigeants d'État qui ponctuent l'actualité. Il convient donc de considérer la guerre en cours comme un conflit aux objectifs pluriels. Les ressources stratégiques jouent un rôle décisif dans l'engagement américain, à travers l'affermissement de l'influence dans le Golfe, le contrôle des corridors énergétiques et des passages maritimes, et l'affirmation de la supériorité technologique ; les tactiques de maintien de l'hégémonie se lisent quant à elles dans le difficile équilibrage qu'opère Washington entre sa propre sphère d'influence et les menaces montantes qui la défient. Les structures sociales internes aux États jouent également leur rôle, puisque les élites politiques et industrielles exploitent l'instabilité au profit de leurs intérêts, tandis que les appareils économiques et militaires tirent un bénéfice substantiel de la perpétuation des tensions. Le conflit sert par ailleurs à préserver la cohésion interne de certains régimes, particulièrement celui de Netanyahu, et la «menace extérieure» se convertit en instrument de contrôle social, comme c'est manifestement le cas en Iran. C'est ici qu'intervient le facteur symbolique, psychologique et directement politique. Les symboles, la mémoire et les identités exercent, au Moyen-Orient précisément, une fonction centrale. La guerre actuelle obéit aussi à des ressorts idéologiques, religieux et nationalistes que le seul matérialisme culturel ne saurait épuiser ; elle engage les luttes pour les identités, pour les récits religieux et historiques, pour la sécurité existentielle et pour la légitimité intérieure. Décomposer le conflit entre les trois États permet de mettre au jour les intérêts matériels que dissimule le discours idéologique, et d'interroger qui bénéficie structurellement de la continuation de la guerre. Sur le plan de la géographie et des ressources, l'Iran se présente comme une puissance régionale dotée d'une profondeur territoriale considérable et de vastes réserves énergétiques, tandis qu'Israël, géographiquement exigu, fonde sa survie sur la supériorité technologique et militaire ainsi que sur le soutien américain. Le théâtre stratégique de l'affrontement englobe le Golfe, les corridors énergétiques et les eaux régionales. L'équilibre des forces entre les deux camps révèle qu'Israël perpétue une supériorité nucléaire non déclarée, face à un programme nucléaire iranien qui vise à instaurer une dissuasion stratégique, tandis qu'une course parallèle aux missiles, aux drones et à la guerre cybernétique redouble encore la tension. Du côté américain, le conflit touche à l'architecture même de l'économie mondiale. Les sanctions imposées à l'Iran engendrent une économie de résistance intérieure, pendant que les industries militaires israéliennes et américaines profitent pleinement du climat de menace qui règne dans la région, et que les tensions persistantes fournissent une justification aux alliances militaires et sécuritaires à l'échelle mondiale. Le conflit déborde ainsi le simple antagonisme doctrinal pour recouvrir une lutte pour l'hégémonie, la dissuasion et la distribution du pouvoir dans un environnement exceptionnellement riche en ressources stratégiques. La question qui s'impose est dès lors de savoir comment le conflit sert la structure interne de chacun des acteurs. En Iran, la «menace israélo-américaine» a depuis longtemps renforcé le récit du siège, justifié le resserrement de l'étau sécuritaire et consolidé la position des Gardiens de la Révolution en tant qu'institution cardinale de l'État. En Israël, la menace iranienne a renforcé la centralité de la sécurité dans la vie politique, conforté les courants qui perçoivent le danger comme existentiel, et produit un degré de cohésion sociale sans précédent, en dépit des fractures profondes qui traversent la société. Pour les États-Unis, elle a permis de maintenir l'équilibre régional, de consolider les alliances et de gérer l'influence face aux puissances émergentes. En ce sens, le conflit remplit une fonction sociale interne, générant de la cohésion par le truchement d'une peur partagée. Au plan de la superstructure symbolique, qui embrasse le langage, la religion et l'identité, on entre dans l'orbite des grandes formules que sont l'effacement d'Israël, la défense de l'existence, le soutien à l'axe de la résistance et la menace nucléaire. Ces formules ne relèvent pas du simple discours ; elles fonctionnent comme autant d'outils de mobilisation. Il faut y ajouter la dimension métaphysique inscrite dans le discours iranien, et le traumatisme historique qui, dans la conscience israélienne, a resurgi avec une intensité redoublée après la guerre du 7 octobre, convoquant la mémoire collective et l'angoisse existentielle que ce traumatisme charrie. Le conflit entre l'Iran et Israël est-il structurellement soluble ? Ou bien est-il devenu partie intégrante d'un équilibre fonctionnel qui sert la survie des régimes eux-mêmes? Netanyahu n'a-t-il pas un besoin impérieux de voir les guerres se perpétuer à son profit? Trump n'a-t-il pas besoin de l'équilibre stratégique pour empêcher la Chine de s'allier avec l'Iran, de voir son influence s'étendre et de conforter la Route de la Soie? L'Iran n'a-t-il pas besoin de maintenir le régime face à un peuple en rébellion? Pourtant, l'équilibre fonctionnel que nous venons de décrire semble à présent échapper à tout contrôle. Les régimes qui se croient maîtres de l'escalade demeurent exposés à tout événement imprévu, qu'il s'agisse d'un assassinat, d'une erreur de calcul ou d'une frappe décisive, et nous voilà plongés dans une guerre dont le coût pèse sur tous les acteurs, tandis que la survie même du régime iranien se trouve désormais en jeu.

L'État et les armes illégales au Liban
Par
Kassem El Saddik
Publié
avr. 2, 2026 - 15:54

Le débat sur le monopole des armes par l'État au Liban n’est plus une simple question de souveraineté ou de légalité, mais est devenu un véritable test sur la capacité de l'État à accomplir ses fonctions régaliennes. La problématique a ainsi dépassé le stade du principe lui-même, qui fait l'objet d'un consensus théorique quasi unanime: à savoir que ce qui fait défaut, ce sont les leviers internes et la vision stratégique nationale susceptibles de le rendre applicable, dans un contexte d'imbrications régionales profondes et d'une fragilité économique et institutionnelle sans précédent. L'absence de trajectoire claire, la persistance d'une politique de temporisation et l'érosion du facteur temps pourraient bien constituer, à elles seules, la menace la plus grave pesant sur la stabilité du Liban et l'avenir de son État. Le débat sur le monopole des armes par l'État au Liban a cessé d'être un simple débat souverainiste classique portant sur l'application de la Constitution ou l'exécution de la résolution 1701. Il s'est transformé ainsi en une épreuve existentielle de la capacité de l'État à exercer ses fonctions essentielles. Aussi la question centrale porte-t-elle aujourd’hui sur l'immense fossé qui sépare la décision souveraine de la capacité réelle à la concrétiser dans le cadre d'une vision nationale et d'un consensus sociétal englobant, et non plus sur la validité d'un principe dont le consensus théorique est quasi général. Ce déplacement de la question révèle toute la gravité de la conjoncture actuelle. La volonté politique ne suffit plus. C'est la capacité structurelle qui est désormais en cause. L'État libanais se trouve en effet dans une situation inédite de carence de leviers: il ne dispose ni d'un levier interne décisif face au Hezb, ni d'un soutien régional favorable, ni d'une solidarité internationale suffisante, qu'elle soit politique, sécuritaire, économique ou financière. Au-delà d'un simple affaiblissement conjoncturel, cette situation révèle que la décision de monopoliser les armes, aussi juste soit-elle dans son principe, se trouve désormais prisonnière d'un triangle d'impuissance: incapacité à l'imposer, à négocier depuis une position de force et à assumer le coût de son échec. Restaurer la primauté de l’Etat La persistance des armes hors du cadre étatique n'est que la face visible du problème ; plus insidieux encore est le fait que le fossé entre la décision et la capacité est lui-même devenu un facteur d'instabilité. Un gouvernement, présidence comprise, qui proclame un objectif souverain et stratégique sans disposer des outils réels pour l'atteindre s'aventure en territoire périlleux, au point que sa crédibilité même se retrouve en jeu, à l'instar d'un acteur secondaire et non souverain. Le véritable défi déborde ainsi la seule question des armes, et tient désormais à la capacité de réaligner l'ambition souveraine sur la capacité réelle, tout en garantissant la stabilité sociale intérieure. Pour comprendre ce moment, il faut revenir au contexte dans lequel la question du monopole des armes a pris sa forme actuelle. Ce dossier est le fruit d'un processus d'accumulation qui remonte aux accords de Taëf, mais qui est demeuré en suspens pendant des décennies en raison des équilibres hérités de la guerre civile. Ce qui est nouveau aujourd'hui, c'est que ce processus a quitté le domaine du discours politique pour entrer dans celui des décisions exécutives, notamment après la guerre de soutien à Gaza de 2024 et les arrangements sécuritaires contraignants qui l’ont accompagné. Des arrangements que le Hezbollah a au demeurant accepté, et a contribué à concevoir en sa qualité d'acteur principal et souverain, par l'intermédiaire de son allié, le chef du mouvement Amal et du Parlement libanais, en lieu et place de l'État ou du gouvernement libanais, dans le cadre de la déclaration de cessation des hostilités entre le Liban et Israël du 26-27 novembre 2024 et la remise en exergue de l'application de la résolution 1701. Mais la transition vers la mise en œuvre de cette décision a bien vite révélé les limites de la capacité de l’État. En dépit de cette incapacité à élaborer un tel accord dès le départ, le succès relatif obtenu par l’État à travers le déploiement de l'armée libanaise au sud du Litani n’était pas tant le résultat d'un règlement politique intérieur que des circonstances de terrain imposées par les résultats de la guerre de soutien à Gaza et les pressions qui en ont découlé. En revanche, la transition vers le rétablissement du monopole de la violence sur le reste du territoire a mis en évidence les complexités structurelles du système libanais, où les considérations de souveraineté s'enchevêtrent avec les impératifs de stabilité, et où les calculs intérieurs se croisent avec les calculs régionaux, exposant l'État à des accusations de manque de sérieux dans l'accomplissement des engagements de l'accord. L’obsolescence la notion de «Résistance» Le dossier du monopole des armes a paru ainsi entrer dans une phase que l'on pourrait qualifier de «temporisation stratégique», comparable à celle d'autres dossiers tout aussi sensibles et importants, tels que celui du trou financier ou de l'affaire du port de Beyrouth, entre autres, et caractérisée par le fait que ni l'État ne peut avancer de façon décisive, ni le Hezb n'est prêt à reculer, ni la communauté internationale n'est en mesure d'imposer une solution, ni l'environnement régional ne permet un règlement rapide, ni la structure interne ne s'est mise d'accord sur une option. Ce constat suffit à lui seul à révéler que le problème n'est plus technique ou sécuritaire, mais exprime un dysfonctionnement bien plus profond au sein des rapports entre l'État et la société libanaise dans leur ensemble. Dans ce contexte, il est impossible de faire abstraction de la transformation la plus significative intervenue dans l'environnement politique libanais: l'effritement progressif de la vaste légitimité nationale dont bénéficiait la notion de «Résistance». Avant l'an 2000, ce concept ne ressemblait guère à ce qu'il est devenu depuis, car les trois piliers sur lesquels reposait la légitimité de la Résistance, la libération du territoire, la dissuasion d'Israël, et l'action dans le cadre d'un projet national unificateur, se sont fissurés et érodés graduellement. Le Hezb a d’abord concentré progressivement son assise dans son environnement social au détriment de l'État, en mobilisant les ressources que lui offraient l'économie de rente, à titre principal ou par délégation, en substitut à l'État rentier défaillant de l'époque, renforçant ainsi son emprise sur la représentation populaire et politique de cet environnement, et imposant des mécanismes internes garantissant sa pérennité et celle de son rôle, au détriment de son allié, mais dans le cadre d'une équation façonnée avec une précision d’orfèvre. Ensuite, les armes n’ont jamais été intégrées à une stratégie de défense nationale concertée, mais sont demeurées hors du cadre des institutions, constituant une structure militaire à ramifications régionales, bien plus qu'un acteur cantonné au Liban. Par ailleurs, l'engagement dans les conflits régionaux, en Syrie notamment, a contribué à transformer l'image des armes d'un instrument de résistance et de défense, tel qu'on se plaisait à les présenter, en outil d'influence régionale élargie. Enfin, les effondrements économiques et les guerres à répétition ont ajouté un facteur inédit: le coût social élevé que des pans entiers de la population libanaise se trouvent désormais à supporter, à la suite de choix auxquels ils n'ont pas participé. Assigner un rôle souverainiste à l’armée Cette évolution n’a pas entraîné l'effondrement total du concept de «Résistance », mais a provoqué son glissement d'une légitimité nationale rassembleuse vers une légitimité partielle, liée à un environnement politique et social spécifique. Là réside pourtant le défi brûlant d'aujourd'hui: si le modèle de la Résistance a perdu une partie, voire la totalité, de sa légitimité, l'État est-il réellement en mesure de combler ce vide? Cette question ramène le débat à un point fondamental, trop souvent éludé à force d'être posé, mais qu'il serait vain d'ignorer. Car le problème excède les armes elles-mêmes: il touche à l'absence d'une stratégie et des fondements d'une défense nationale alternative, digne de la confiance des Libanais. L'État libanais, malgré sa légitimité juridique, ne dispose pas encore des capacités militaires ni de la doctrine de dissuasion lui permettant de faire face aux agressions israéliennes, d'autant plus que les deux pays se trouvent toujours sous le régime d'un armistice exposé à des violations récurrentes. Insuffisance des ressources, certes — mais aussi, et plus fondamentalement, nature même de la doctrine militaire héritée de Taëf, qui a privilégié la stabilité intérieure sur la préparation à un affrontement conventionnel extérieur ; ainsi que la nature du soutien international, qui a davantage renforcé le rôle de l'armée comme force de maintien de l'ordre que comme armée de combat classique. Voilà pourquoi le débat sur le monopole des armes demeure incomplet s'il n'est pas articulé à la construction d'une stratégie de défense nationale viable. Dans ce contexte, le débat libanais peut s'articuler autour de trois approches principales. La première est l'approche souverainiste, qui identifie dans la dualité du pouvoir le problème fondamental et voit dans l'imposition du monopole étatique des armes, conformément aux accords de Taëf et aux résolutions internationales, le point de départ de tout règlement. Cette approche est solide dans ses principes et prédomine dans le discours de la présidence et du gouvernement libanais, mais elle tend à ignorer les conditions matérielles de son application. La deuxième est l'approche réaliste, qui estime que toute solution doit passer par un règlement progressif, une entente et un accord politique impliquant des contreparties, ce qui explique d'ailleurs ses atermoiements ou son absence de la table des négociations, et qui récuse la confrontation directe, car la fragilité confessionnelle et la précarité économique et sécuritaire du contexte libanais feraient de tout affrontement frontal un risque d'embrasement intérieur. Si elle paraît plus réaliste, cette approche est toutefois constamment présente dans les discussions sans jamais produire de solution, se transformant le plus souvent en gestion de la crise plutôt qu'en résolution de celle-ci. Reconquérir le monopole des armes Quant à la troisième, l'approche critique, elle avance que le calendrier de ce dossier est plus lié aux pressions extérieures, notamment aux équilibres de l'après-guerre et aux pressions américano-israéliennes, qu'il n'est le fruit d'un consensus libanais achevé. Elle doute de la possibilité de son exécution intégrale, tant qu'Israël poursuit ses violations et son occupation d'un côté, et que le Hezbollah maintient son monopole sur les décisions de guerre et de paix de l'autre, et elle met en garde contre les risques d'une imposition sans conditions politiques appropriées. Elle n'offre cependant pas de solution alternative cohérente. En définitive, ces trois approches reflètent une divergence fondamentale dans la conception de la nature même de l'État recherché: le Liban est-il un État capable de reconquérir son monopole des armes et de la défense? Un système d'équilibres intérieurs fragiles qu'il convient de préserver ou de transformer de l'intérieur par des outils constitutionnels? Ou bien un terrain de rivalités régionales qu'il convient de neutraliser? L'absence de réponse unifiée à cette question, nourrie peut-être du manque de confiance dans la première option, de l'échec de la deuxième au lendemain de la révolution de 2019 et des insuffisances manifestes de la troisième, explique que le débat sur les armes se transforme à chaque fois en interrogation sur la nature de l'État et les modalités de sa reconstruction ou de sa restauration. Tout cela conduit à la dimension la plus complexe du problème: la dimension régionale. La réalité montre que la décision sur les armes au Liban n'a jamais été une décision purement libanaise. Les liens organiques entre le Hezbollah et l'Iran, l'articulation du dossier des armes avec les arrangements du cessez-le-feu avec Israël, sa transformation en composante de la négociation américano-iranienne — autant de facteurs qui ont placé cette décision hors de portée de l'État libanais, réduit au rôle de négociateur supplétif, sans maîtrise des enjeux et sans réelle capacité d'action. Apparaît alors le paradoxe d'un cercle vicieux, où la souveraineté devient une responsabilité sans outils: le Liban est appelé à exécuter une décision souveraine, alors même qu'une large part des conditions de sa réussite se définit en dehors de ses frontières. Ce qui aggrave encore la contradiction présente, c'est la pression internationale croissante exercée sur le Liban pour qu'il prenne des mesures intérieures, face à la capacité limitée de la communauté internationale à imposer les conditions de stabilité régionale nécessaires au succès de ces mêmes mesures. Il convient ici de souligner le blocage de l'horizon régional. Le pari sur le découplage entre le Hezbollah et l'Iran, deux acteurs soumis à des pressions militaires et sécuritaires sans précédent, demeure incertain, voire plus improbable encore qu'auparavant. Car dans les moments de siège existentiel, les réseaux et les relais alliés tendent à se resserrer les uns sur les autres plutôt qu'à se désagréger. La logique de la «pression maximale» peut en effet aboutir à deux résultats contradictoires: soit pousser le Hezb vers un repli tactique, s'il perçoit que son environnement se dérobe sous lui, cherchant alors à préserver ce qui lui reste de ses acquis et à épargner à sa base des coûts intérieurs plus lourds ; soit le pousser à un raidissement accentué, parce qu'il voit dans les armes la dernière garantie de sa survie politique, organisationnelle et psychologique, ainsi qu'une carte de négociation supplémentaire pour son mandant originel. Les armes deviennent alors bien davantage qu'un simple outil militaire, se muant en mécanisme de survie politique, psychologique et organisationnelle. Cela fragilise encore davantage l'approche libanaise officielle, qui exige du Hezb qu'il réduise son influence au moment précis où il ressent que cette influence est ce qui le préserve d'une soumission totale. Au cœur de cette impasse se trouve la réalité de l'État libanais lui-même. Car l'État à qui l'on demande de monopoliser les armes souffre d'une fragilité financière sans précédent, d'une faiblesse institutionnelle profonde, de fractures politiques internes et de contraintes sécuritaires majeures. L'économie tarde à se relever, les institutions peinent à retrouver la confiance des citoyens, et la capacité à gérer les crises demeure limitée. À quoi s'ajoutent les pressions économiques, sociales et sécuritaires sans précédent que génère le déplacement massif des populations du Liban-Sud: avec des chiffres atteignant huit cent mille personnes et au-delà, ce déplacement déborde largement le cadre humanitaire pour exercer une pression directe sur les équilibres locaux, les services, les loyers, les ressources municipales et des réseaux de solidarité déjà fragiles. Les démons des divisions passées Les rapports font état du risque que la persistance de ce déplacement, faute d'un soutien suffisant, n'ouvre la voie aux tensions et à une politisation de la question de l'accueil. On commence d'ailleurs à percevoir comment cette friction peut se transformer, dans un pays politiquement et confessionnellement divisé, en combustible d'une tension latente profonde, surtout lorsque les déplacés se trouvent associés à des choix militaires que les communautés d'accueil n'ont pas décidés. Quant à l'armée libanaise, censée être l'outil d'exécution de cette décision, elle agit avec une prudence extrême. Elle réussit, relativement, à s'établir au sud du Litani dans le cadre de règles posées par le Hezb et ses parrains régionaux malgré les pertes douloureuses que ce déploiement entraîna, et a annonéé en janvier 2026 tenir la zone sur le plan opérationnel. Mais la transition vers le nord du Litani a démontré que la situation y est fondamentalement différente, puisqu'elle touche aux équilibres intérieurs. Cette prudence traduit, au-delà des seules limites de capacités militaires, une conscience profonde que tout affrontement intérieur d'ampleur risquerait de menacer la cohésion de l'institution elle-même, ravivant la mémoire des fractures antérieures de la guerre civile. La posture peut paraître passive de l'extérieur ; elle relève en réalité d'une stratégie de survie institutionnelle, et de la conscience que tout pas inconsidéré risquerait de briser la dernière institution nationale qui conserve encore un minimum de cohésion. Cette prudence s'accroît encore au regard de la fragilité financière, judiciaire et sécuritaire de l'État, car même à supposer qu'une décision politique résolue existe, son exécution supposerait des appareils capables de déploiement, de contrôle, d'enquête, de saisie, de démantèlement, de surveillance et de protection des populations, auxquels s'ajouteraient des capacités judiciaires et administratives permettant de gérer les répercussions. Or la réalité montre que les institutions, dans leur ensemble, sont épuisées par l'effondrement financier depuis 2019 et s'efforcent péniblement de maintenir un minimum de fonctionnement à travers des arrangements précaires pour assurer le paiement des salaires et les services de base, grâce à un financement extérieur demeuré insuffisant. À cela s'ajoute la faiblesse structurelle de la position de l'État, gouvernement et présidence confondus. Il ne dispose ni de cartes de pression, ni d'alliances décisives, ni de garanties sécuritaires, étant perçu comme un tiers non souverain dans les négociations. Même lorsque l'État exige un cessez-le-feu complet comme préalable à tout dialogue, la limite de son influence transparaît: il ne possède pas les leviers qui rendraient cette condition contraignante pour quelque partie que ce soit, incapable qu'il est de dissuader Israël tout autant que de faire pression sur le Hezbollah. L’Etat souffre d’une marge de manoeuvre très étroite Les données récentes ont d'ailleurs montré que la France elle-même a estimé déraisonnable d'exiger du Liban qu'il désarme le Hezbollah pendant qu'Israël continue de le bombarder et que le parti se prête à l'atermoiement. Cela indique qu'une partie des capitales occidentales commence à reconnaître l'écart entre les attentes imposées à l'État libanais et sa capacité effective. Mais cette reconnaissance ne se traduit pas nécessairement par une protection politique du Liban ; elle risque de n'être qu'un constat d'impuissance sans lendemain. Ainsi le Liban se trouve-t-il face à une équation implacable: sommé de prendre de grandes décisions souveraines sans avoir le poids de négociation qui lui permettrait d'en imposer le rythme ou les priorités, et sans la capacité réelle de contenir les choix et la cadence du Hezb, dont les liens avec la dynamique régionale sont devenus plus étroits que jamais. En tout état de cause, il ne dispose pas des outils politiques, économiques ou militaires nécessaires pour mettre en œuvre ces décisions ou en circonscrire les répercussions. En définitive, l'État libanais vit une situation sans précédent de carence de leviers, internes comme externes. Il fait face simultanément à une occupation et à une agression continues, à des pressions régionales croissantes, à un effondrement économique et social persistant, à une fragilité sécuritaire grandissante et à une marge de manœuvre internationale étroite. Le véritable péril que le Liban affronte aujourd'hui tient ainsi moins aux armes elles-mêmes qu'à l'absence quasi totale d'une vision et d'une stratégie nationale réaliste qui précisent le point de départ de la trajectoire, les conditions de l'arrêt de l'agression et du dépôt des armes, le calendrier de chacune des étapes, leur coût respectif et les garanties susceptibles d'empêcher une escalade de l'agression ou une explosion des armes entre les mains d'un État défaillant. Car ce qu'il y a de plus dangereux serait de persévérer dans la politique de temporisation, de laisser filer le temps et d'avancer sans trajectoire, puisque tergiverser finit par devenir en soi plus périlleux que décider.

Le Liban, entre spirale de la violence et recomposition de la société
Par
Mona Fayad
Publié
mars 24, 2026 - 04:46

Ce qui se passe aujourd’hui au Liban ne peut plus être compris dans le cadre d’une guerre ou d’un conflit classique, mais dans ce que René Girard a décrit comme la « spirale de la violence » : la violence n’y est plus un moyen, elle devient un système autonome qui se reproduit lui-même par le discours avant même le terrain. Dans ce contexte, le discours du Hezbollah, pas plus que les déclarations de personnalités comme Mahmoud Komati, ne sauraient être lus comme des expressions conjoncturelles ou émotionnelles. Nous sommes face à une structure discursive cohérente, qui dépasse le politique pour recomposer la société par la force symbolique et matérielle à la fois — le discours lui-même devenant un instrument de reconfiguration du réel, et non son simple reflet. C’est là que se révèle la dangerosité d’un discours politique fondé sur l’accusation de trahison et la menace : non pas comme déviation conjoncturelle, mais comme composante d’une structure plus profonde qui cherche à redéfinir les notions d’État, de société et de légitimité. René Girard offre un cadre analytique d’une importance capitale pour comprendre ce qui se produit, à travers ses concepts de « violence fondatrice » et de « mécanisme du bouc émissaire ». La violence, selon Girard, ne se perpétue que si elle est relégitimée par un discours moral qui lui confère un caractère de nécessité ou de sacralité. Dans le cas libanais, on observe distinctement : la conversion de la guerre en devoir moral, la redéfinition de la défaite en « sacrifice », et la réduction de l’opposition au concept de « trahison ». En ce sens, l’accusation de trahison n’est pas utilisée comme outil descriptif, mais comme mécanisme d’exclusion, préparant l’isolement de l’autre et le dépossédant de sa légitimité. Dans sa théorie du bouc émissaire, Girard montre que les sociétés en crise tendent à déporter leur tension interne vers une victime substitutive à qui est imputée la responsabilité du chaos. Ce dont nous sommes témoins aujourd’hui est un glissement progressif : d’un ennemi extérieur clairement identifié vers un ennemi intérieur aux multiples visages, englobant les médias, les opposants et jusqu’aux citoyens inquiets. Ce glissement n’est pas un détail : c’est l’indice d’une crise profonde dans la structure de la légitimité, où le maintien de la cohésion interne devient conditionné à la production d’un « ennemi intérieur ». La spirale de la violence comme mécanisme autorégénérant De son côté, Jeanne-Henriette Louis, dans son ouvrage L’engrenage de la violence , propose un cadre complémentaire, qui éclaire la manière dont la violence se transforme en système fermé se reproduisant lui-même : la violence engendre la peur, la peur engendre le silence, et le silence permet davantage de violence. Dans le cas libanais, cette boucle se manifeste clairement : une guerre continue qui épuise la société, un discours qui la justifie et en interdit tout questionnement, une pression sociale et médiatique pour étouffer les voix discordantes. Il n’en résulte pas seulement la perpétuation de la violence, mais son inscription comme norme. L’adaptation à la violence Certains lisent positivement l’adaptation de la société à cette violence — ce que contredisent les écrits de Boris Cyrulnik à travers son analyse du phénomène d’« adaptation au traumatisme ». Les sociétés soumises à des traumatismes répétés peuvent développer des mécanismes de défense qui les amènent à accepter ce qui était auparavant jugé inacceptable. Au Liban, cette adaptation se manifeste dans : la banalisation du déplacement massif de centaines de milliers de personnes, l’acceptation de la destruction comme état de fait, le silence face au discours de menace intérieure. Cette adaptation ne signifie pas la guérison ; elle indique au contraire un dysfonctionnement profond de la perception du réel, où le traumatisme est absorbé plutôt que traité. La mutation la plus saillante du discours actuel du Hezbollah demeure son passage de l’expression à l’imposition. Le discours ne cherche plus à convaincre ; il vise à : imposer une définition particulière du patriotisme, monopoliser la désignation de l’ennemi, et intimider les opposants. Ce qui signifie concrètement l’émergence d’un pouvoir parallèle illégitime : capable de prendre des décisions existentielles (comme la guerre), sans avoir à rendre de comptes à quelque institution que ce soit. Mais le paradoxe réside dans l’abîme entre le récit et la réalité : face au discours de puissance et de victoire, le Liban est confronté à une réalité radicalement différente — le déplacement de centaines de milliers de citoyens, la destruction massive des infrastructures, l’aggravation de l’effondrement économique, l’érosion des institutions de l’État. Cet écart entre le récit et la réalité n’est pas une simple contradiction : c’est un élément constitutif de la perpétuation de la crise, en ce qu’il empêche toute révision sérieuse ou toute véritable reddition de comptes. Cela nous mène à la désintégration du contrat social lui-même : dans tout État, la décision de guerre est l’une des expressions les plus significatives de la souveraineté, et elle est soumise au principe de la responsabilité. Mais dans le cas libanais : la décision est prise en dehors des cadres officiels, ses conséquences sont imposées à la société, tout débat à son sujet est interdit. Cette réalité conduit à la désintégration du contrat social, où le citoyen perd son rôle de partenaire dans la décision et se transforme en simple récepteur de ses effets. Le Liban se trouve aujourd’hui à un carrefour décisif. La question n’est plus seulement celle d’une confrontation extérieure, mais de la nature du système intérieur qui se forme sous la pression de la guerre et du discours qui l’accompagne. Si la spirale de la violence, telle que Girard la décrit, se poursuit sans être brisée, elle ne conduira pas à la stabilité, mais à une escalade et une explosion accrues. Et si l’adaptation au traumatisme se prolonge, comme Cyrulnik nous en avertit, la société perdra progressivement sa capacité à distinguer le normal de l’anormal. Le véritable danger ne réside pas seulement dans la guerre, mais dans sa transformation en état permanent, recomposant la société sur la base de la peur et non de la citoyenneté. Briser cette boucle commence par reprendre les questions fondamentales : Qui détient le pouvoir de décider la guerre ? Qui porte la responsabilité ? Et quelle est la place du citoyen dans tout cela ? Sans cela, le Liban ne sera pas un État, mais une arène ouverte à des conflits qui dépassent sa capacité d’endurance.

Quand le refus de négocier devient ignorance ou trahison
Par
Mona Fayad
Publié
mars 18, 2026 - 16:26

À l'heure que traverse le Liban, le débat ne porte plus sur des questions d'ordre technique, comme celle de sa voir si la négociation avec Israël sera directe ou indirecte ou si elle précédera ou succèdera à une trêve. De telles interrogations sont secondaires au regard de la question véritable, qui s'impose avec une force irrésistible: pourquoi négocier, et que signifie, pour un État, le refus de le faire? Dans sa définition la plus élémentaire, la négociation dans les relations internationales n'est ni signe de faiblesse ni capitulation. C'est l'instrument naturel dont usent les États pour gérer les conflits lorsque le coût de la guerre excède leur capacité à le supporter. C’est ainsi que fonctionnent les États sensés. Les guerres elles-mêmes se terminent toujours par la négociation, après le sang, après la destruction, après que les belligérants ont découvert que la force seule ne résout pas les problèmes et ne produit pas de stabilité durable. C'est pourquoi des États ayant mené des guerres dévastatrices ont néanmoins négocié. Les États-Unis ont négocié avec le Viêt Nam à l'issue d'un long conflit ; l'Égypte a négocié avec Israël après deux guerres majeures ; des puissances européennes, après des siècles d'affrontements, ont fini par bâtir un nouvel ordre politique sur leur continent. La négociation n'est pas une exception dans l'histoire politique — c'en est la règle. C'est précisément pourquoi le refus de négocier, dans un pays dévasté où des centaines de milliers de citoyens ont été déplacés, constitue une position moralement inacceptable et difficilement explicable. En de tels moments, refuser de négocier n'est pas une posture héroïque. C'est l'un des symptômes suivants: l'ignorance de la nature des relations internationales, l'esquive de la responsabilité, le mépris des vies humaines et du destin du pays ; ou encore, c'est que celui qui bloque la négociation ne peut y consentir sans l'aval de sa tutelle, en l'occurrence l'Iran, et que c'est lui qui incarne le véritable gouvernement de Vichy, non le gouvernement libanais, retournant ainsi contre lui l'accusation que Mahmoud Komaty — député au Parlement, soit dit en passant — avait portée contre l'État. Le Liban traverse aujourd'hui l'une des heures les plus périlleuses depuis la fin de la guerre civile. Plus de huit cent mille Libanais ont fui leurs foyers dans le Sud et dans d'autres régions, et rien n'indique clairement si — ni quand — ils pourront rentrer. Des villages entiers se sont transformés en villages fantômes. Une économie qui respirait à peine avant la guerre est désormais au bord de l'effondrement total. Et pourtant, le débat dans le pays se poursuit comme si la question n'était qu'un désaccord théorique sur la forme de la négociation. Mais la vérité, simple, amère, implacable, est que cette guerre, la République libanaise ne l'a pas décidée. Elle n'a pas été déclarée par le Conseil des ministres, ni ratifiée par le parlement, ni demandée par le peuple. Celui qui a choisi d'ouvrir ce front, c'est le Hezbollah, c’est-à-dire une force militaire qui agit depuis des années en dehors de l'État, le dominant de l'intérieur, stratégiquement liée à l'Iran et fondue dans ses conflits régionaux. C'est là que réside le nœud fondamental. Car la guerre, pour le Parti, n'est pas une guerre contre Israël ni une défense du Liban, mais un fragment de la bataille régionale de l'Iran. Voilà pourquoi ses dirigeants la qualifient de « bataille existentielle ». Mais en réalité, elle est existentielle pour le Parti lui-même et pour son rôle régional, non pour le peuple libanais ni pour l'État libanais, qui en paie le prix en destruction, en déplacement et en effondrement économique. Face à cette logique, Israël aborde la guerre dans une perspective radicalement différente. Pour lui, ce qui se déroule est peut-être une occasion unique de liquider la menace militaire que représente le Hezbollah sur sa frontière nord. Il n'est donc pas réaliste de croire qu'Israël mettra fin à ses opérations sans difficulté, ni qu'elle se contentera d'un cessez-le-feu provisoire ramenant les choses à l'état antérieur. La logique militaire et politique israélienne dit que c'est peut-être la dernière occasion de modifier l'équation au Liban. Entre ces deux logiques, le Liban — l'État — se trouve dans une quasi-impuissance. Un État qui n'a pas décidé la guerre, mais en paie le prix ; un État auquel l'on demande de négocier, alors que la décision de combattre ne lui appartient pas. C'est pourquoi le chef de l'État avance l'idée d'une négociation. Non parce que la négociation est un choix confortable, ni parce que les circonstances sont idéales, mais parce que la poursuite de la guerre signifie tout simplement pousser le Liban vers la ruine totale. Négocier, dans ce contexte, n'est pas un luxe politique, mais une nécessité nationale pour protéger ce qui subsiste de la société et de l'État. Mais le problème ne réside pas dans le principe de la négociation elle-même: il réside dans le contexte politique qui l'enserre. Dans un pays où l'État ne détient ni le monopole des armes ni celui de la décision militaire, la négociation devient une mission quasi impossible. Comment un État peut-il négocier l'arrêt d'une guerre lorsqu'une partie intérieure la poursuit, dispose de la capacité à la rallumer à sa guise, et selon des calculs régionaux sans rapport avec l'intérêt libanais direct? C'est précisément là que se profile le péril le plus grave. Le Liban pourrait se retrouver dans le pire des scénarios: une guerre longue qu'il ne peut trancher, et un règlement humiliant qui lui sera imposé de l'extérieur après une destruction bien plus considérable. Ce n'est pas une hypothèse théorique. L'histoire contemporaine du Liban est jalonnée de situations subies, acceptées faute d'avoir pu en décider lui-même. Le vrai débat que les Libanais doivent mener aujourd'hui ne porte pas sur la forme des négociations, mais sur la reconquête par l'État de son pouvoir de décision en matière de guerre et de paix. Un État qui ne détient pas cette décision ne peut protéger son peuple, ni même négocier en son nom. En définitive, aucun État au monde ne peut vivre indéfiniment sous le régime de la guerre ouverte, et aucune société ne peut endurer le déplacement de centaines de milliers de ses enfants sans horizon de retour. C'est pourquoi négocier n'est pas un choix moral ou idéologique, mais un devoir politique et éthique envers les citoyens. Quant à transformer le refus de négocier en étendard héroïque, alors que le peuple paie la guerre de sa vie, de ses maisons, de ses moyens d'existence et de l'avenir de ses enfants, ce n'est pas de l'héroïsme. C'est, dans le meilleur des cas, une illusion politique dangereuse ; dans le pire, un mépris du destin d'un pays tout entier, et une trahison envers ceux en qui il avait placé sa confiance pour le protéger. La question qui déterminera l'avenir du Liban n'est plus: négocions-nous ou non? La vraie question est devenue plus simple, et plus urgente : Quel est le destin du Liban?