

Des changements radicaux se précisent dans le monde qui voit depuis vingt ans agoniser l’ordre global qui prévalait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale pour céder la place à un nouvel ordre qui pointe à l’horizon.
Depuis le coup d’envoi de son second mandat, et conformément à sa Stratégie de sécurité nationale (NSS 2025), le président Donald Trump a redéfini les priorités des États-Unis. Celles-ci sont, en premier lieu, les affaires internes (America First) et le continent américain. Pour le reste du monde, il considère que l’Europe devrait prendre en charge sa propre défense et ne plus compter sur les États-Unis comme elle le fait depuis 1945. Il estime que la Russie, malgré son comportement belliqueux, n’est plus un danger puisqu’elle s’est avérée incapable de vaincre l’Ukraine et serait incapable d’envahir l’Europe.
Le chef de la Maison Blanche croit en outre que la rivalité militaire avec la Chine, concernant Taïwan et la Mer de Chine méridionale, n’empêche pas une détente sur le plan économique avec Pékin. En effet, le consommateur américain a besoin de marchandises chinoises à prix compétitifs, et en contrepartie les industries chinoises ont un besoin pressant du marché américain qui constitue 25% du marché mondial, sans compter qu’elles souhaitent un accès plus large à la technologie américaine.
Quant à la stratégie nationale chinoise, elle est centrée sur le Parti communiste chinois et le dirigeant, aux pouvoirs absolus, Xi Jinping. Elle vise à devenir une puissance globale et à atteindre une autonomie pour les matériaux de base de l’industrie. Celle-ci est déjà atteinte dans plusieurs secteurs, mais elle souffre d’un retard critique dans la production autonome de puces électroniques haut de gamme, notamment celles portant sur l’intelligence artificielle, que seuls les États-Unis peuvent lui fournir.
Par ailleurs, Xi Jinping fait face à l’effondrement du secteur immobilier et à une surproduction industrielle doublée de l’affaiblissement de la consommation interne qui absorbe de moins en moins cette surproduction, surtout dans les secteurs des véhicules électriques et de l’énergie renouvelable. Il a donc un double besoin pressant de rouvrir le marché américain à l’industrie chinoise et d’assurer une continuité dans sa chaîne d’approvisionnement à partir des États-Unis, notamment au niveau des denrées alimentaires, des puces électroniques, du pétrole et du gaz, d’avions Boeing et de produits de haute technologie.
Les cas russe et iranien
Quant à Vladimir Poutine, il affronte un ralentissement de la croissance et des pénuries de main‑d’œuvre. Son gouvernement vend ses actifs et ses sites historiques pour assurer des rentrées, éviter d’imprimer de la monnaie et prévenir sa dévaluation. L’augmentation du prix du pétrole profite à la Russie, dans le contexte de la fermeture du détroit d’Ormuz, mais malgré que sa production soit à son maximum, elle n’apporte pas pour autant de solution aux problèmes économiques, sans compter que le financement de la guerre d’Ukraine est particulièrement pesant.
Les médias russes rapportent désormais ouvertement ces difficultés. De plus, le moral de ses troupes est en baisse et la guerre qui traîne depuis quatre ans devient impopulaire. Poutine subit des pressions internes et externes, particulièrement de la part du président Trump, pour terminer cette guerre. Il a donc besoin d’une stratégie de sortie.
Enfin, l’Iran est étranglé par un blocus naval qui dure depuis plus d’un mois, après les frappes américano-israéliennes de juin 2025 et la guerre de février–avril 2026. Pour le président Trump, la République islamique constitue un danger nucléaire majeur, un obstacle à la stabilisation du Moyen-Orient et un obstacle à la libre navigation dans le détroit d’Ormuz. Téhéran, pour sa part, reste inflexible quant à une solution aux termes exigés par Washington.
Enchevêtrement d’enjeux sur le dossier iranien
La Russie et la Chine bloquent une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU qui exige l’ouverture du détroit d’Ormuz par l’Iran et continuent d’aider l’Iran militairement sur les plans du renseignement et de la technologie. La Russie lui fournit des munitions, mais pas la Chine. Ces aides restent cependant en deçà d’une certaine limite, pour éviter un conflit ouvert avec Washington.
Il n’y a pas d’axe clair Téhéran-Moscou-Pékin. Au contraire, on relève depuis avril 2026 des contacts bilatéraux séparés entre les États-Unis et chacun de ces trois pays. Les pourparlers s’activent entre Trump et Poutine, le sommet Trump-Xi Jinping s’est tenu à Pékin cette semaine, et les négociations indirectes à travers le Pakistan entre Washington et Téhéran restent maintenus malgré la fermeture d’Ormuz par l’Iran et le blocus naval américain imposé aux ports iraniens. Ces négociations se font indépendamment de Moscou, et Pékin y joue un rôle discret.
Priorité aux négociations
Il est clair que Trump, Xi Jinping, Poutine et Khamenei ont besoin de négocier à cause des contraintes internes et externes subies par chacun d’eux. Tous subissent des pressions économiques et font face à des critiques et des oppositions internes.
Pour les États-Unis, le problème se situe au niveau de la cherté de vie que subit le consommateur américain du fait de la hausse du prix des carburants et des tarifs ayant accru le coût des marchandises chinoises. Quant aux Russes et aux Iraniens, les guerres et les sanctions auxquelles ils sont soumis pèsent lourd sur leurs économies et leurs chaînes d’approvisionnement.
La Chine, de son côté, frôle la récession du fait de la hausse des prix du pétrole, des besoins en denrées agricoles et en produits high-tech, et de la nécessité d’un accès plus grand au marché américain.
Ébauche de repositionnement géopolitique entre Trump et Poutine
Trump avait invité Poutine en Alaska en août 2025, lui proposant la levée des sanctions et l’établissement de bonnes relations économiques et énergétiques contre la paix en Ukraine. Trois mois plus tard, il reconnaissait presque la souveraineté de la Russie sur les territoires ukrainiens qu’elle occupe, dans son plan de paix en vingt points. Il est clair qu’il ne craint plus la Russie et vise à maintenir un équilibre stratégique entre elle et l’Europe, la fin de la guerre en Ukraine étant nécessaire à cette fin.
Ces incitations économiques et territoriales de Trump ne semblaient pas faire fléchir Poutine. Cependant, le 29 avril dernier, ce dernier appelle le président Trump, à la surprise du chef de la Maison Blanche, et tient avec lui une conversation de 90 minutes. Cet appel est survenu quinze jours avant le sommet Trump-Xi Jinping et laisse entrevoir les difficultés internes de Poutine et sa crainte d’un rapprochement sino-américain qui pourrait marginaliser la Russie.
Pendant la conversation, le président russe a surtout évoqué la relance des échanges économiques et la coopération énergétique entre les deux pays, pratiquement annulés depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, sachant que Trump a déjà réinitié les échanges commerciaux avec la Russie. Ceux-ci ont enregistré un volume de 4,4 milliards de dollars américains en 2025, après être tombés à 0 depuis 2022, alors qu’en 2021 ils étaient de 37 milliards de dollars américains.
Des révélations par le Wall Street Journal, fin 2025, faisaient état d’un projet discret entre Moscou et Washington portant sur un investissement américain massif en Russie. Lors de la conversation téléphonique susmentionnée, Trump a convaincu Poutine du bref cessez‑le‑feu en Ukraine du 9 au 11 mai avec échange de 1.000 prisonniers de part et d’autre. Il espérait prolonger ce cessez-le-feu, mais les hostilités ont immédiatement repris dès son expiration. Malgré ces hostilités intenses sur le terrain, Poutine montre aujourd’hui une grande flexibilité: le 9 mai, pendant la célébration de la victoire de la Seconde Guerre mondiale, il a déclaré que la guerre en Ukraine touche à sa fin et qu’il veut la terminer par des négociations impliquant les Européens, annonçant ainsi qu’il souhaitait une nouvelle relation avec l’Europe.
Le règlement possible en Ukraine dépendra du positionnement de la Chine et de l’Europe, suite aux résultats du sommet Trump-Xi Jinping et les réactions européennes au discours du 9 mai de Poutine. Celui-ci craint qu’un rapprochement Pékin‑Washington isole davantage Moscou, d’où son ouverture sur l’Europe.