


Sans doute le concept le plus galvaudé au Liban, la liberté, n’est pourtant ni un luxe ni un slogan : c’est notre condition de possibilité ; ce souffle discret qui a permis à ce pays improbable de tenir debout entre mer et montagnes, entre langues, rites, mémoires et blessures.
Sans elle, il ne reste qu’un territoire fracturé de tribus en armes. Avec elle, il devient un espace – fragile, conflictuel, mais vivant – où l’on tente encore de faire coexister des mondes qui, ailleurs, se tournent le dos.
Or cette liberté est en péril. Partout.
Elle est menacée, d’un côté, par des « minorités » réelles ou autoproclamées qui, au nom d’une reconnaissance légitime, glissent vers la négation pure et simple de l’autre, vers la cancel culture, la chasse aux mots, aux œuvres, aux nuances. L’émancipation se mue alors en tribunal permanent, le débat en inquisition, la critique en blasphème. De l’autre côté, elle est assiégée par les populismes, les intégrismes, les nationalismes autoritaires qui ont pour noms Trump, Poutine, Orbán et leurs avatars locaux : hommes forts de carton-pâte, qui promettent l’ordre et ne produisent que la peur.
Le mal du siècle n’est pas uniquement « montée des fascismes » et autres « ismes » amoureux d’eux-mêmes que dénonçait sans cesse le pape François, ni la seule « décadence des mœurs ». C’est le dogmatisme sous toutes ses formes. C’est cette prétention de chaque camp à incarner la Vérité, à confisquer le centre et à expulser hors de l’humanité politique tout ce qui ne lui ressemble pas. Ici, au nom de Dieu, on censure, on interdit, on menace. Là, au nom du Progrès, on efface, on « déplateforme », on réduit des existences entières à un mot de travers. Dans les deux cas, c’est le même geste : fermer l’espace commun, expulser le doute, interdire le désaccord fécond. Mimétisme girardien dans toute sa splendeur… et sa décadence.
Le Liban n’est pas à l’abri de cette peste. Il en est même un laboratoire. Nous avons connu le Second Bureau, les milices, les occupations israélienne et syrienne, l’ombre portée de l’Iran, les tutelles visibles et invisibles. Nous connaissons trop bien les réflexes sécuritaires, les convocations pour un post, une plaisanterie, une opinion. Nous savons ce que signifie un tribunal militaire qui s’arroge le droit de juger les civils, des services qui perquisitionnent chez un professeur comme chez un malfrat, des censeurs qui décident à la place de tous ce qu’il est permis de voir, de lire, d’écouter.
Et pourtant, aucun de ces régimes policiers – pas même celui, tentaculaire, de la tutelle syro-iranienne – n’a réussi à s’enraciner totalement. Parce que ce pays, dans sa composition même, est rétif à la tyrannie. Il peut la subir, s’y adapter provisoirement, composer avec elle par fatigue ou par peur ; il finit toujours par la fissurer, par la contourner, par en rire. L’hétérogénéité du Liban, sa pluralité religieuse, culturelle, sociale, ne se laissent jamais entièrement enfermer dans un dispositif unique de domination. C’est notre malédiction, mais aussi notre chance.
Contrairement au fantasme qui revient sans cesse dans le discours populaire – « il nous faut un Atatürk ou un Nasser pour imposer la laïcité », « un MBS pour lutter contre la corruption », « un Assad pour écraser l’islamisme », « Un Chareh pour mettre au pas les minorités », « un Bachir pour assurer une reconquista chrétienne », « un général pour mettre tout le monde au pas » –, le Liban ne sera jamais sauvé par un homme fort. Les expériences passées ont montré ce que produisent nos « présidents forts » et nos chefs charismatiques : la suspension de la Constitution, l’abolition de la responsabilité, le culte de la personnalité, puis l’effondrement – moral, institutionnel, urbain. Total.
Le problème du Liban n’est pas l’absence de chefs. C’est l’absence de citoyens.
Pendant trop longtemps, nous avons confondu légitimité politique et culte du zaïm, de la secte, du drapeau. Nous sommes restés coincés, pour reprendre Weber, entre la légitimité traditionnelle des tribus et des communautés, et la légitimité charismatique des « sauveurs » – pseudo-« saints », généraux ou chefs de guerre. Nous n’avons jamais mené à terme le passage vers la seule légitimité qui émancipe : la légitimité rationnelle-légale, celle de l’État, de la loi, des institutions, de la responsabilité partagée.
Or la liberté n’est pas un supplément d’âme que l’on ajouterait à la fin, une fois l’ordre rétabli. Elle est le point de départ. Elle est ontologique : elle constitue la personne avant tout appartenance. C’est ce que disent, à leur manière, Spinoza lorsqu’il définit le désir de persévérer dans son être, Michel Chiha lorsqu’il fait de la personne et de la propriété les piliers d’un Liban ouvert au monde, Benoît XVI lorsqu’il rappelait, à Baabda, que la dignité humaine suppose des choix libres, « non sous l’effet d’une contrainte purement extérieure ». C’est ce que répétaient, tous les jours, jusqu’à leur dernier souffle, Mohammad Mahdi Chamseddine, Samir Kassir, Gebran Tuéni, Ghassan Tuéni, Hani Fahs, Samir Frangié, Nasrallah Sfeir, Hassan Rifaï, et tant d’autres. Sans cette liberté première, il n’y a ni citoyenneté, ni responsabilité, ni justice. Il n’y a que des réflexes de meute. De hordes primitives. De chiens et de loups.
C’est pourquoi, à titre d’exemple, la censure au Liban est plus qu’un abus : elle est une trahison de notre vocation. Chaque fois qu’un groupe impose son veto sur un concert, un film, une pièce de théâtre, un article ; chaque fois qu’une Église, un parti ou une milice brandit la menace de la rue pour faire plier l’État ; chaque fois qu’un service de renseignement convoque un citoyen pour un mot, un dessin, un sarcasme, c’est un morceau de l’âme libanaise que l’on ampute. On fabrique de l’autocensure, on éduque à la peur, on prépare la violence. On détruit, à petit feu, la possibilité même de devenir un peuple de citoyens. On détruit l’âme, la singularité essentielle de ce pays.
Le choix qui se présente à nous, un siècle après la naissance du Grand Liban, est simple, brutal, irréductible : ou bien nous continuons à rêver d’un Léviathan qui viendrait trancher nos querelles au prix de nos libertés ; ou bien nous acceptons enfin le risque de la démocratie. Ce risque, ce n’est pas l’anarchie. C’est l’apprentissage exigeant de la pluralité, de la séparation des pouvoirs, du contrôle des appareils sécuritaires, de la limite imposée à toute forme de sacré – religieux ou identitaire – dès qu’il prétend s’ériger en censeur. C’est le respect de la Constitution et des normes de jus cogens qui doivent l’encadrer.
Encore une fois, le Liban n’a pas besoin d’un nouveau despote éclairé. Il a besoin d’hommes et de femmes d’État capables de se consumer dans leur fonction, pas avides de se servir d’elle ; de juges qui protègent la liberté comme norme, pas comme exception tolérée ; de forces armées qui se perçoivent comme dernier rempart de la Constitution, pas comme bras armé d’un régime ou d’un clan. Mais surtout, il a besoin de citoyens affranchis de la servitude volontaire, refusant de déléguer à un chef, à une secte ou à une puissance étrangère le soin de penser à leur place. Cela suppose de surmonter la peur de l’autre et de lui faire confiance pour élaborer ensemble un avenir commun fondé sur la culture du lien. La mémoire, le passé, sont essentiels, mais ils ne sauraient rester figés dans le temps. Ils avancent, et leur fonction est d’évoluer, pas de régresser.
Dans un monde où les murs se relèvent, où les algorithmes enferment chacun dans son enclos mental, où les extrêmes se nourrissent l’un l’autre jusqu’à broyer les modérés, le Liban pourrait encore offrir autre chose qu’un champ de ruines. Il pourrait redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un lieu d’expérimentation de la liberté, un laboratoire de vivre-ensemble, un pari risqué sur la capacité des hommes à se tendre la main sans se renier. Ceci n’est pas une utopie. Mais un acte quotidien de volonté et de vie.
Mais ce pari ne se gagnera pas par incantation. Il exige des choix concrets : abolir la censure préalable ; retirer au tribunal militaire toute compétence sur les civils ; placer les services de sécurité sous un contrôle civil réel ; éduquer, dès l’école, à la pluralité, au doute, à la responsabilité ; protéger jusqu’au scandale la liberté d’expression, y compris – surtout – lorsqu’elle dérange nos certitudes religieuses, politiques ou morales. Tuer en nous la servilité et le culte du chef. Personne n’est parfait. Nul n’est au-dessus de la critique. Tout le monde est faillible, de la soutane au treillis.
La liberté n’est pas une lubie d’intellectuels. Elle est notre dernière frontière avant le chaos.
Si le Liban renonce à ce qui fait sa singularité – ce mélange impossible de pluralisme et de liberté – il n’aura plus rien à opposer aux empires qui l’encerclent, ni aux dogmes qui l’habitent. Il ne sera plus qu’une parcelle de plus sur la carte des dominations. Un sort qui l’encastre plus que jamais dans le passé, comme ces moustiques piégés dans l’ambre depuis le Jurassique, ou ces habitants figés dans la lave à Pompéi. Des reliquats du passé. Morts, mais encore tangibles. Avant que la poussière ne les emporte, eux aussi.
Reprendre au sérieux la liberté, c’est redonner une âme à la République – et, peut-être, une chance à notre histoire commune.
C’est aussi, à ce titre, qu’est notre salut - notre véritable rédemption.