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Mille plateaux

Oublier Rifaat el-Assad ?

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Par Michel Hajji Georgiou
Publié janv. 21, 2026 - 15:08

Si la décence minimale interdit de se réjouir de la mort, même celle d’un monstre, elle n’empêche cependant pas de ressentir une certaine légèreté soudaine, voire même un réconfort, ne serait-ce que fugace, à l’annonce de celle-ci.

Rifaat el-Assad n’est plus.

Au sentiment rétrospectif et rétroactif d’impuissance et de désolation face aux pires atrocités de l’histoire, on se console comme on peut.

Rifaat emporte avec lui une part de la mémoire la plus noire du Levant contemporain, celle des villes écrasées pour avoir hurlé trop fort contre la barbarie, des quartiers rasés pour servir d'exemple. Il suffit de lire le témoignage effectué par Michel Seurat – qui lui a d’ailleurs coûté la vie – pour voir, non sans effroi, comment Hama et Homs, en 1982, furent, pour Assad, les laboratoires d’une expérience jouissive de la mise à mort. Le Liban aussi, de Tripoli aux marges humiliées par ses milices (les «Chevaliers rouges» notamment), subit aussi l’inhumanité de Rifaat.

Le frère de Hafez était en effet l’exécuteur attitré, le boucher en chef du régime syrien. Sa face la plus brute et la plus authentique. Un rôle repris, par la suite, avec la même passion bestiale pour la cruauté par son neveu, Maher. C’était avant que la France ne lui offre un exil doré, et certains de ses responsables des dîners somptueux et scabreux et des hommages ignominieux.

Le départ de Rifaat pour les oubliettes de l’histoire coïncide étrangement avec une séquence où la Syrie semble, une fois encore, tentée par une réécriture autoritaire de son unité, cette fois au nom d'une reconquista territoriale conduite par le régime d’Ahmad el-Chareh.

Après les druzes, après les alaouites, voici les Kurdes désignés comme l'obstacle suivant sur la route d'un État reconstitué par la contrainte et la coercition. Comme si l'histoire syrienne ne savait, malédiction oblige, produire l'unité qu'en écrasant l'altérité.

Le terme de reconquista n'est pas innocent. Il charrie une vision verticale de la souveraineté, où le territoire précède les habitants, où la géographie et les frontières n’ont que faire de la finalité de la personne humaine. Dans cette logique, la diversité n'est plus perçue une richesse politique, mais plutôt comme une anomalie, une tare fondamentale à corriger par tous les moyens. Les Kurdes de Syrie cessent d’être des citoyens à convaincre, mais un problème à régler. Par le rapport de force, si nécessaire.

Non qu’il faille composer avec des milices et des groupes paraétatiques, loin de là. Il est clair qu’il existe des agendas parallèles dont l’objectif est de déstabiliser le nouveau régime en Syrie, sous l’influence d’Israël, de l’Iran ou des anciens lieutenants d’Assad, souvent par organisations paramilitaires interposées. Toutes les milices, du reste, se livrent aussi à des exactions. Mais cela ne saurait justifier les exactions commises contre la population civile. C’est ce qui distingue, en principe, l’autorité qui cherche à restaurer l’État du pouvoir arbitraire des milices. En principe.

Or il convient de le dire noir sur blanc : l’écrasement de la majorité sunnite sous le Baath alaouite, avec une certaine couverture accordée par les minorités – mais pas que – au nom d’une alliance de pacotille, ne sera pas lavé par une vengeance, même tacite, contre ces dernières sous le label de l’islamisme. Ce qui est édifié sur de l’injuste et de la répression ne peut, in fine, que provoquer plus d’injustice et de répression. Il ne peut poser les fondations d’un pouvoir légitime, d’une vraie autorité.

Que l’orientation actuelle du régime syrien plaise par ailleurs à Ankara n'a rien d'étonnant. Le président Recep Tayyip Erdoğan se frotte les mains de satisfaction face à une Syrie qui reprend en main ses périphéries kurdes. La convergence est presque mécanique : un État syrien recentralisé par la coercition rassure un pouvoir turc obsédé par toute forme d'autonomie kurde, de Qamishli à Diyarbakir. C’est épidermique. L'alignement n'est pas seulement idéologique ; il est aussi sécuritaire. Et c'est précisément ce qui le rend dangereux.

Car l'histoire syrienne récente a déjà montré où mènent ce genre de raccourcis. Le régime Assad, père et fils confondus, sans oublier le «tonton flingueur», n’a cessé de proclamer l'unité nationale tout en gouvernant par la fragmentation, la peur et la punition collective. La «stabilité» qu'il revendiquait était celle d'un silence imposé par les chabbiha, les chars, la torture et les camps de concentration. Les prisons, les disparitions, les massacres étaient la seule source possible de légitimation de ce régime abject animé d’une haine ancestrale de son environnement.

C'est ici que le spectre de Rifaat al-Assad redevient pertinent comme avertissement. Et pour cause : Rifaat incarne ce moment où un pouvoir se persuade que la violence est non seulement efficace, mais fondatrice ; où l'État se résume à l'appareil répressif, et la souveraineté avec la seule capacité de broyer.

La Syrie en a payé le prix pendant des décennies, et il est temps que cela s’arrête, sans que la «communauté» internationale ne détourne une fois de plus les yeux.

À Ahmad el-Chareh, qui souhaite de toute évidence montrer qu’il est «différent» en tant que bâtisseur d’État, une mise en garde s'impose, presque à la manière d'un rappel philosophique. Friedrich Nietzsche écrivait qu'en combattant les monstres, il faut prendre garde de ne pas le devenir soi-même, et que le regard prolongé dans l'abîme finit toujours par être rendu. Gouverner un pays brisé comme la Syrie expose précisément à ce vertige : croire que la fin justifie les moyens. Or, encore une fois, l’ordre peut précéder la justice ou s’y substituer. Pas plus que l'unité peut être arrachée par les mitrailleuses.

Transformer la Syrie en un nouveau goulag, fût-il islamiste, nationaliste arabe ou recyclé des réflexes baathistes, serait une trahison supplémentaire. Une trahison de plus, ajoutée à celles qui ont déjà jalonné l'histoire contemporaine du pays.

L'insihâr, cette fusion forcée, n'a pas produit de constructions nationales durables ; que des États nerveux, hantés par leurs marges, obsédés par leurs minorités et par la dissolution – littérale – des autres, au nom de l’un, du tout ou rien. Il suffit de contempler le monde arabe dans ses ruines actuelles pour s’en rendre compte.

Il y a, dans ce spectacle affligeant, une dimension morale qui ne peut être esquivée. Depuis 2011, des centaines de milliers de Syriens ont été tués, torturés, exilés pour avoir réclamé une chose d'une simplicité désarmante: la dignité. Ces révolutionnaires civils, écrasés entre la brutalité du régime et les radicalisations ultérieures, ne réclamaient ni partition ni vengeance. Ils revendiquaient un État de droit, moderne, qui les reconnaisse comme sujets politiques à part entière. Leurs morts ne sont pas un bruit de fond que l'on peut couvrir par de nouveaux discours d'ordre et de souveraineté. Leurs fantômes, aujourd'hui, écoutent et regardent. Ils observent chaque décision prise en leur nom, chaque compromis scellé sans eux, chaque «reconquête» qui oublie pourquoi le pays s'est soulevé. La Syrie n'a pas implosé par excès de pluralisme et de liberté, mais de leur négation au nom de la terreur tyrannique d’un régime, d’un parti, d’une minorité, d’un clan.

Unifier la Syrie est sans doute une nécessité historique. Mais il existe deux manières de le faire. La première consiste à répéter, sous d'autres drapeaux, les mécanismes anciens : centralisation brutale, négation des différences, alliances tactiques avec des puissances régionales au prix des droits internes. La seconde est plus lente, plus fragile, moins spectaculaire. Elle passe par le dialogue avec les Kurdes, les druzes, les alaouites, les sunnites, les chrétiens ; par la reconnaissance de leurs peurs et de leurs droits ; par la construction d'un État qui protège avant de contraindre. Et, sans doute, par de nouvelles formules administratives internes, garanties, au plan international, par une non-ingérence des régimes voisins au nom de «nécessités stratégiques» et autres «espaces vitaux».

Dans sa mort, Rifaat al-Assad peut enfin servir à autre chose que verser le sang des autres.

Puisse ce symbole de perversion digne des manuels les plus sombres de la tératologie, à travers sa disparition, rappeler que la Syrie nouvelle n'a pas besoin de nouveaux bourreaux convaincus d'agir pour son bien, mais de dirigeants capables de résister à la tentation de l'abîme. Que les monstres appartiennent au passé. Et surtout, que l'histoire syrienne peut être écrite autrement qu’en lettres de sang.

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